Petits cailloux et ricochets

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le projet

En novembre et décembre 2006, Anna Fedorovna Kozlika a remonté les années de 2006 à sa naissance au rythme d'un billet pour chaque année. Elle a appelé cette série « Mes petits cailloux 2006-1960 »

A la fin, elle a eu envie de reprendre le chemin en sens inverse et quelques blogueurs ont eu envie de la suivre : ces billets avaient fait naître en eux échos, sourires, jeux de miroir ou clins d’œil... ces fameux ricochets que font les petits cailloux lancés au fil de l'eau.

Le blog collectif que vous êtes en train de lire a été créé ainsi, au détour de discussions au bas de quelques billets. Il s’appelle « Petits cailloux et ricochets » et accueille les textes de tous les participants.

Si vous aussi vous souhaitez faire des ricochets, les modalités pratiques sont expliquées sur cette page.

les textes
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année 1980

Les textes sont présentés dans l'ordre chronologique de leur rédaction.

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Kozlika, sur le chemin de 2006 à 19xx,
jeudi 7 décembre 2006

1980:20 un papillon sur l'épaule

Chouf, chouf. Cette nuit du 13 au 14 juillet 1980 est douce et étoilée, comme toujours l'été dans le Var. Il y a eu un feu d'artifice sur la plage, auquel je n'ai accordé que peu d'intérêt, d'abord parce que les fêtes à date fixe me donnent un sentiment de grande absurdité, hormis les anniversaires, ensuite parce que les feux d'artifice de là-bas n'ont vraiment rien d'exceptionnel. Comme tous les étés depuis que je le connais et tous les étés suivants jusqu'à notre séparation, mon compagnon nous a entraînés chez sa mère, avec laquelle j'entretiens des rapports assez tendus. Je ne corresponds en rien à l'image de la bonne « épouse » qu'elle souhaiterait pour ses fils. Ni belle, ni bonne ménagère, ni élégante. Elle dit de moi « elle est intelligente » comme on dirait « elle est couverte de pustules ». Bref. C'est mon troisième été là-bas, rien de nouveau.

Chouf, chouf. Il est une heure du matin et je n'ai toujours pas réussi à m'endormir. Pour l'heure je joue aux dés avec l'une des nièces de mon compagnon. Chouf, chouf. Je me sens patraque depuis quelques heures. Le repas qui passe mal ? Chouf, chouf. Je ne sais pas ce qu'ils ont inventé comme attraction sur la plage mais un compresseur depuis tout à l'heure fait un potin d'enfer : chouf, chouf. La môme va se coucher et je ferme les volets pour faire cesser le bruit. Chouf, chouf, c'est plus fort encore. Bom, bom. Chouf, chouf. Le bruit ne vient pas de l'extérieur mais directement dans mes oreilles. Ça tape aussi un peu contre mes tympans. Pom, pom, chouf, chouf : que se passe-t-il ? Ça tape de plus en plus fort. Chouf, chouf, pom, pom, c'est insupportable, Boum, chouf, pom, pom, mon cœur bat trop vite. J'ai peur. Tout s'accélère, je respire mal, quelque chose bloque ma gorge. Pom, chouf, boum, il faut que ça cesse, ce n'est pas normal.

Ce n'est pas normal, au secours, pas normal, pas normal. Chouf pom chouf pom boum boum, il m'arrive quelque chose chouf. Il faut que ça cesse, c'est insupportable boum boum, quelque chose me pince le cœur, quelque chose me bloque la gorge, bom bom au secours. Je marche à pas comptés jusqu'à la chambre, il me semble que si j'accélère, si je bouge trop fort ou trop vite, quelque chose en moi va casser. Chouf chouf boum pom, je tapote doucement l'épaule de mon compagnon qui dort. Chouf chouf, il se retourne vers le mur, se recale dans l'oreiller, se rendort. Je secoue un peu plus fort. Pas trop fort, bom bom, quelque chose va casser, je le sens. Il ouvre un œil, bom bom « Qu'est-ce qu'il y a ? » J'ai du mal à articuler : « Je sais pas mais ça va pas du tout là, il faut que tu m'aides. » Il ouvre les yeux cette fois, puis la lumière. Bom chouf « Hey, mais qu'est-ce que tu as ? Qu'est-ce qui se passe ? » bom bom, mes mâchoires sont trop crispées pour que j'arrive à lui répondre badaboum, chouf chouf. Il me secoue doucement « Anne, qu'est-ce qui ne va pas ? » Je force ma mâchoire crispée et m'entends répondre « Je crois... que je suis... en train de mourir. Veux pas... veux pas mourir ! » Badabadaboum, sauvez-moi.

Il est claustrophobe, il sait reconnaître une crise d'angoisse et me dira le lendemain que j'avais le regard halluciné. « Mais non, voyons, tu ne meurs pas ! De quoi crois-tu mourir ? » « Sais... pas... crise cardiaque... anévrisme... quelque chose casse... veux pas mourir ! veux pas mourir ! ... au secours, veux pas mourir ! » Il ouvre tout, m'entraîne sur la terrasse, prend mon pouls. « Ton cœur bat un peu trop vite mais il tape fort et régulièrement. C'est rien, c'est une crise d'angoisse. » chouf, bam, bom. « Non, pas angoisse... aide-moi... jamais comme ça... mourir là, tout de suite... s'il te plaît... au secours... »

Je suis debout le dos appuyé sur le volet. Je glisse le long du volet et m'effondre en petit tas[1] grotesque gémissant au sol. Chouf chouf, bom bom, poum poum. J'aimerais pouvoir pleurer mais la boule dans la gorge m'en empêche. Je me redresse, m'effondre à nouveau. J'ai peur, si peur. Bam bam bam bam-bam-bam.

L'attaque de panique – comme j'apprendrai plus tard que c'est ainsi que cela se nomme – durera six heures à cette intensité. Six heures. Qui ne l'a pas vécu ne peut imaginer à quel point c'est interminable six heures de mort imminente. Et ensuite des jours et des jours d'épuisement total, des semaines pour m'en remettre à peu près. Je suis totalement vidée. Et ensuite : la peur que ça revienne, le guet perpétuel des premiers signes annonciateurs de récidive, l'angoisse d'être bonne à interner – au sens propre. La honte, la terrible honte de s'être ainsi laissée aller, d'être si peu maîtresse de moi, si irrationnelle. Le terrible sentiment d'anormalité, je n'avais même jamais entendu ce terme d'«attaque de panique».

Les attaques sont revenues plusieurs fois ensuite. Parfois plusieurs fois par mois, parfois avec des intervalles de plusieurs mois entre elles. D'une plus ou moins grande intensité, d'une plus ou moins longue durée. D'un cancer rampant à une brutale rupture d'anévrisme. Toujours accompagnée de la honte de ne pas faire face, de la peur que cette fois ce soit réellement un cancer, que cette fois ce soit réellement une rupture d'anévrisme ou une crise cardiaque ou que cette fois je ne me sorte jamais de cet état d'angoisse.

« J'aime mieux cet après-midi », m'a dit un jour Meusa quand il avait deux ans, après l'une de ces attaques que j'avais tenté de masquer du mieux possible. « Ce matin tu avais éteint la lumière dans tes yeux. »

Ce n'est que depuis très peu de temps qu'il m'arrive de ne plus même me sentir en sursis. Maintenant, pendant de longues plages qui vont grandissant, je n'y pense même plus. Mais il reste du chemin. Aujourd'hui c'est glaucome.

Notes

[1] Merci à M. LeChieur d'avoir remis ce billet en ligne à ma demande !

lalene, sur le chemin de 19xx à 2006,
dimanche 28 janvier 2007

1979 : 00 ?


Tout a commencé un vendredi saint. Le vendredi saint 13 avril de 1979... Un de ceux-là même de la période du Carême, où on doit se priver,  s'abstenir de se divertir (et même jeûner, interdiction de manger de la viande, en particulier ce jour) etc...

Eh bien j'en connais deux que ne se sont pas abstenus ce jour-là. Et pour cause, c'était période d'ovulation ! Donc j'ai commencé ma vie dans le pêché. D'un côté, mes parents n'étaient ni croyants, ni praticants (mais chut, il ne faut peut-être pas le dire à ma grand-mère). Donc ça n'était pas si grave.

Je vous passe les longs mois qui ont suivi avec les nausées, douleurs lombaires et vergetures au programme.

Le 31 décembre 1979, 2h30 du matin : ma mère perd les eaux. 5h30, débarquement à la maternité Sainte-Claire. Ma grand-mère paternelle est semble-t-il arrivée vers 8h en chaussons et avec son Scrabble sous le bras (faut savoir s'occuper dans ces moments là). Mes parents préparaient leur réveillon : le soir même ils devaient aller chez la soeur de mon père pour fêter dignement l'arrivée de 1980. Il y avait donc du champagne dans la voiture. Mon arrivée était prévue pour le 13 janvier 1980. Mais j'avais décidé qu'il en serait autrement. Les paris sont lancés : bébé de 1979 ou de 1980 ?

Il parait que les médecins ont laissé trainer le travail, tout ça pour que je n'arrive pas le 31 (dommage pour la demi-part en plus sur la déclaration des impôts sur le revenu) et que je sois un des premiers bébés de l'année (ou pour fêter tranquillement la Saint Sylvestre ?). Et ils ont réussi leur coup. Après beaucoup d'heures de travail (je vous laisse faire le calcul), j'ai pointé le bout de mon nez à 11h le 1er janvier 1980.

C'est mon père qui choisira mon prénom. J'aurais pu m'appeler Julie, Sonia ou Audrey et j'ai même entendu parler de Jennifer. On me donnera comme deuxième prénom Ginette (celui de ma grand-mère paternelle) et comme troisième prénom Violette (celui de ma mère).

Un des premiers bébés de l'année, ce qui m'a valu d'avoir ma trombine en photo dans le journal local.

chulie, sur le chemin de 19xx à 2006,
vendredi 23 février 2007

1980 : 00 - Michèle

Michèle a bientôt 18 ans.
Elle est exactement comme dans la chanson.
Elle a terminé le lycée en juin. Un peu en catastrophe. On a du amplifier la taille de la robe blanche, sans quoi le curé ne l'aurait pas mariée.
Ce matin, elle fait ses carreaux.
Elle rigole doucement, elle me gronde un peu dans sa tète :
"Dis donc, tu aurais pu venir hier, c'était la fête de ton père."

J'arrive, maman.
Je serai là pour midi, midi et demie.

izo, sur le chemin de 19xx à 2006,
mercredi 14 mars 2007

1980

Pendant ce temps la, à un peu plus de 1500 km de moi, un petit garçon nait. Il fauda encore 19 ans avant que nos destins se croisent...

caco, sur le chemin de 19xx à 2006,
mardi 20 mars 2007

1980 (6) : ouste, on déménage

Ce qui est formidable quand on avance dans la vie, c'est notre avoeuglement. Parce qu'il y a des années où un excès de clarté pourrait nous faire la quitter séance tenante.

1980 est de celles-là.
Sous le vernis des apparences, les relations familiales atteignent des sommets de dénégations et de mépris, Maman est rongée par une tumeur à l'estomac et Papa est absent tout le temps sauf de rares moments où les disputes éclatent trop souvent. Nos grands-parents sont nos voisins mais entre eux et ma mère, la guerre est déclarée.

Nous sommes même peut-être heureux dans notre cécité. Maman déperrit mais nous sommes assidus à l'école. Papa démissionne de sa vie de famille mais brille en entreprise. Le couple fait construire la maison familiale dans le même village, à quelques petits kilomètres de chez mes grands-parents, qu'ils ont fini par haïr.
Dans ce nouveau nid, les oiseaux ne chanteront pas.

mema, sur le chemin de 19xx à 2006,
samedi 31 mars 2007

1980, la grande

Mes premiers souvenirs apparaissent à cette époque, mais difficile de mettre des mots dessus. Ce sont des images furtives, des lumières. La vision d'une paire de jambes, la tête d'un chien, le rebord d'une table, une poule, des tulipes..

Il y a bien des petites anecdotes, mais je les crois plus le fruit des souvenis d'adultes, plutot que de mes souvenirs propres.

Et mon frère nait. Je n'ai aucun souvenir de cela bien que ce soit un evenement qui m'apporte un compagnon pour toute mon enfance. On m'a beaucoup dit que j'étais une petite maman...pourtant il ne me laissera jamais jouer ce rôle pour lui. Mais c'est pour moi le début du satut de la grande, et c'est un rôle que je prend très au sérieux.

Thomas, sur le chemin de 19xx à 2006,
dimanche 13 mai 2007

1980, année 3 -- Au fil des saisons

Il y a l'école. Dans la classe, un grand bac transparent qu'on peut remplir d'eau, et des tas de chouettes jouets en plastique qui y baignent. C'est une de mes activités préférées. Dans la cour, un gros bonhomme rouge en plastique. On peut grimper dedans, ou – si l'on est très acrobate – dessus, mais c'est bien haut et je ne suis pas bien doué pour l'escalade, alors je laisse ça à mes camarades plus casse-cou.

Il y a la maison. On a de nouveau déménagé. Maintenant, on habite un logement de fonction juste à côté de l'école. De la fenêtre, on peut voir la cour des grands, et le jardin de la concierge juste en-dessous.

Il y a les vacances. C'est toute une expédition. Tous les quatre dans la Dyane verte, on part pour douze heures de route, jusqu'aux montagnes tout là-bas, chez Yvette, dans les Pyrénées. C'est une amie de la famille, l'une des premières personnes à qui l'on a fait part que j'étais né. Une très bonne amie même, mais à trois ans il y a certaines choses qu'on ne sait pas encore.

sicaliptic, sur le chemin de 2006 à 19xx,
lundi 4 juin 2007

1980 : 14 ans les vacances

On rentre dans les années floues, celles dont j'ai fait le deuil en les effaçant de ma mémoire, l'exercice devient difficile,

j'ai bien peur que certains souvenirs soit un peu décalés dans le temps...

Je crois que c'est à cette période que nous retournons en vacances en Espagne, des vraies vacances pas juste aller dans la famille. Mes parents ont acheté une nouvelle caravane, la petite bleue et blanche caravelair est morte. celle ci est plus spacieuse. nous changeons de coin fini Barcelone et ses plages pourries qui nous obligent à se baigner en piscine, la famille fait quelques centaines de kilomètres de plus pour prendre d'assaut les plages de Salou aux alentours de Tarragone.
Il y a une école de windsurf, toute la famille fera son essai et mon père se passionnera pour ce sport quelques années durant, ma soeur et mon frère y gouteront aussi.
Je découvre mes capacités à m'occuper des tout-petits je me retrouve bien vite à faire des pattés de sable avec 5 bambins dont les parents décomplexent en me faisant entière confiance alors qu'à cet age je n'avais aucune conscience des responsabilités qu'ils me déléguaient ainsi.
Nous passeront 5 ou 6 étés à retrouver les mêmes familles dans le même camping, visitant chaque fois un bout différent de la région pour ne pas faire que bronzer idiot.
C'est dans ce camping que je prends mes premières cuites payées par mes parents, même si me reviennent de drôles de souvenirs beaucoup plus anciens, toute la famille jouant au rami en buvant un verre de "cuba libre", je devais avoir 9 ans, mais c'était l'époque où les cigarettes ne tuaient pas et l'alcool faisait partie de la culture.

Otir, sur le chemin de 19xx à 2006,
mercredi 7 novembre 2007

1980:22 Working girl

Jérémie m'entraîne de Clichy à Meudon. Je traverse tout Paris sans problème sur sa selle, mais pour aller à Nanterre, c'est le train, et à l'Hotel-Dieu le 74. Finalement, je me déplace vraiment beaucoup, et c'est l'année de ma licence. Je travaille à Saint-Augustin, là pour le coup je prends plutôt le métro et en sors à Saint-Lazare ou bien le 54. Jérémie a eu un accident un jour où je l'avais pris pour aller travailler justement, je devais être dans la lune, c'était juste avant la porte d'Asnières, je me suis empapaoutée dans l'arrière d'une voiture, le cadre a plié net, comme un fétu de paille, je ne me souviens même pas qu'il y a eu constat, tout cela a dû se passer à l'amiable, mais moi je n'ai plus eu mon vélo blanc, jusqu'à ce que je le fasse réparer, chez un garagiste de campagne, pour dix francs, et finalement laisse mon destrier pour des routes plus champêtres.

Mon patron direct est capitaine au long cours. Je l'adore, il me fait bien rire, et puis il apprécie mon travail, je suis efficace, y compris pour ses frasques entre sa maîtresse, sa femme légitime et ses infidélités à l'une et à l'autre. Je fais mon éducation à la rouerie en même temps que j'apprends à lire un manifeste, établir des calculs de surestaries, et facturer du fret.

Dans le bureau d'à côté il y a Andy, l'anglais de service. Lui aussi, il est marié, je crois même qu'il attend leur premier enfant. Il est épaté par la qualité de mon anglais, cela me flatte. Je ne suis que secrétaire, il est courtier, il propose de m'initier. Je comprends trop tard de quel type d'initiation il voudrait mieux parler. Je suis partagée entre la flatterie et la colère, là, dans le bureau du PDG avec toutes les fenêtres qui donnent sur le Monoprix du boulevard Malesherbes, c'est quand même me prendre pour une pute. Finalement, c'est lui qui se dégonfle, je n'allais tout de même pas l'inviter à venir me sauter chez moi. Je n'ai compris qu'après coup que c'était une ultime tentative de me mettre sous sa domination, que j'étais trop menaçante sans cela. Alors que je n'avais absolument aucune ambition de le supplanter.

Mais c'était finalement le seul mode de fonctionnement que je connaissais. A croire que je ne savais faire que ça. Aguicher les hommes et qu'ils me proposent la botte. Quand Dominique, la secrétaire en titre de la Direction Générale est tombée malade, c'est à moi que l'on demande de la remplacer pour prendre en dictée le courrier du PDG. Il est ravi, me dit-il, surtout quand je coince mon bloc sténo sous mes seins. Il me fait des cadeaux, un joli collier de corail, mais il me demande de ne pas le porter quand sa femme est de passage dans les bureaux, visiblement le présent lui aurait été initialement promis. Je ne dis jamais rien dans mon souvenir, peut-être que je souriais, peut-être que j'étais contente qu'on me regarde, qu'on me reluque, qu'on me déshabille, qu'on me tripote, qu'on m'exploite comme ça.

Le harcèlement sexuel, ça n'existait pas encore.

samantdi, sur le chemin de 19xx à 2006,
jeudi 22 novembre 2007

1980; 19 ans, le cambriolage

Nous habitons rue Jean Suau, un appartement vaste et délabré, que nous avons meublé de trois merdouilles, sauf Mi qui a hérité des vieux meubles de sa grand-tante bourgeoise, en particulier une si jolie commode de bois noir incrustée de nacre. Elle finira mutilée sous le couteau du cambrioleur.

Car voilà qu'on nous cambriole, en effet, alors que nous sommes rentrées dans notre campagne pour des vacances d'hiver. Au retour, nous retrouvons les lieux vandalisés : des gens se sont installés chez nous, ont mangé nos provisions, dont nous retrouvons les boîtes vides, ont maculé nos serviettes de toilette de la sauce des raviolis, jeté les vêtements hors de nos tiroirs, renversé les livres, cassé les 33 tours qu'ils n'ont pas emportés.

Pour Mi collectionneuse amoureuse de ses précieuses galettes de vinyl, la perte est cruelle. J'ai perdu pour ma part un de mes seuls bijoux de famille, une vieille tocante au bout d'une chaîne. Je la regrette encore.

Mais surtout nous perdons notre insouciance à aller et venir dans le vieil immeuble désert où la plupart des appartements sont vides. Désormais le couloir sombre éclairé d'une maigre ampoule nue, les escaliers moches, les paliers déserts nous semblent hostiles.

Sitôt la dernière semaine de cours terminée, nous déménageons et à la demande de Ma, la seule scientifique du groupe (elle est "en Physique"), nous nous installons dans le quartier Saint-Agne, plus proche de sa fac, dans une belle résidence moderne avec terrasse, interphone et tout le confort moderne.

Mi et moi nous y ennuyons à périr, loin de l'agitation du centre ville où nous avons laissé copains et copines. Nous ne tardons pas à les y rejoindre, laissant Ma à ses études et à ses nouvelles connaissances masculines.

alain, sur le chemin de 19xx à 2006,
jeudi 6 décembre 2007

Quand une porte s'ouvre et une autre se referme 1980-1960

1980-Depuis que çà trottait dans ma tête et dans mon corps gràce aux petites annonces de Libé et à mes fréquents déplacements à Paris pour la première fois j'ai rencontré un homme et ai passé une heure avec lui: ce ne fut pas la révélation mais je savais que cette recherche allait faire partie de ma vie dorénavant

1960- Et les 2 derniers frères et cousins quittaient à leur tour lecocon familial ; l'un pour Tarbes l'autre pour Clermont. L'objectif de mes parents était de donner aux 7 un solide métier et si possible un avenir meilleur que le leur, et je crois qu'ils y ont réussi: un infirmier, un enseignant,un Kyné, un Inspecteur de l'action sociale, un chef de chantier, un agriculteur, et pierrot l'handicapé qui restera avec nos parents. Belle saga familiale des années 50-60 difficile aujourd'hui.....

cassymary, sur le chemin de 19xx à 2006,
jeudi 17 janvier 2008

1980: 20 ans

Il va falloir que je parle de mes 20 ans. Je revois cette année là comme une suite d'événements séquentiels, sans aucune émotion particulière. Comme si je vivais là une descente aux enfers nécessaire et surtout sur laquelle je n'avais aucune prise. Autrement dit, j'ai vécu ces moments là en spectateur de ma propre vie, sans pourvoir changer quoi que ce soit dans le déroulement de ces évènements et l'aboutissement qui en a découlé. A aucun moment cette année là je ne me suis sentie maître des événements. J'ai été happée dans un tourbillon qui me faisait de l'oeil depuis sans doute des années et ne cherchait que le moment propice pour m'avaler. Il y a d'un côté des événements: un accident, un décès, un départ et puis de l'autre des sensations, des symptômes qui se sont mis en place. Les évènements n'ont été que le déclencheur de ces symptômes. Je ne pense pas qu'ils en aient été les causes. Bien que je me pose toujours la question. Alors si je veux aller au bout de cette année, il faut que je prenne les évènements comme ils sont venus, en me contentant d'abord de les décrire. Un inventaire, voilà ce que je vais faire. - Début 1980: je vis à Toulouse, avec mon copain, dans l'appartement que j'ai loué en octobre 79. - Ma tante (soeur de ma mère) qui vit près de Toulouse rentre à nouveau à l'hôpital. Nous étions chez elle il y a peu. Nous avons trinqué au nouvel an. En levant son verre elle nous dit: " mon souhait est que je sois encore avec vous dans un an. Elle est atteinte d'un cancer depuis 2 ans. La rechute l'oblige à rentrer en clinique 1 semaine par mois pour la chimio. Je lui promets d'aller la voir 1 fois par mois, à chaque fois qu'elle sera à L'hosto. - Chaque visite est pour moi difficile. J'aime ma tante, alors je le fais quand même. Avant d'aller la voir, je passe par la superette du coin et je lui achète toujours les mêmes gâteaux: des pim's à l'orange, ses préférés. Je reste une heure. Elle a le moral, elle parle de sa maladie, elle ironise sur le prêtre qui passe régulièrement lui parler du bon dieu. Elle le jette systématiquement. Qu'il aille au diable avec ses bondieuseries, je sais bien que je finirai bouffer par les vers. Et elle en rie. Elle me fait promettre à mon départ que je reviendrais le mois d'après. Je promets. - En juillet, je zappe la visite. Je sais qu'elle attend ces visites avec impatience, et pourtant je n'y vais pas. Pourquoi? Est-ce que j'ai l'impression qu'elle attend trop de moi? est-ce que je me sens tout à coup trop adulte, trop importante à ces yeux? Je suis une adulte, je dois prendre ma place en tant qu'adulte, et je ne veux pas, je ne peux pas. Pourquoi? - En août, je pars en vacances avec mon copain, une semaine au bord de la mer. Je rentre enfin. J'apprends de la bouche de ma mère que ma tante est morte et enterrée. "Pourquoi tu ne m'as pas prévenue?" Je ne voulais pas te gâcher tes vacances. "Mais l'enterrement? . C'est mieux ainsi, tu es tellement sensible. Sensible moi? moi qui ne verse jamais une larme, moi qui ne parle jamais, moi dont on dit dans la famille que j'ai un coeur de pierre. Eux qui prennent les décisions à ma place. C'est l'incompréhension totale. Quelque chose en moi se brise. Quelque chose qui était déjà là, je le sens, je le sais, quelque chose de fragile, qui n'attendait que le bon moment pour se fêler. Je rentre dans ma coquille, je ne pense qu'à elle. Je n'ai pas été la voir, comme je le lui avais promis. J'ai promis et je n'ai pas été à la hauteur de cette promesse. j'ai fui, pour la 1ere fois. Et je ne peux pas réparer. Il est trop tard. Personne autour de moi ne prendra conscience de ce qui se passe en moi. C'est le début de la descente aux enfers. Je commence à me noyer, sans savoir ce que j'ai, pourquoi je l'ai et comment en sortir. - Septembre 80: C'est à nouveau la course à l'appart à Toulouse. Nous choisissons cette fois ci une colocation à plusieurs. Mon copain et moi, une amie (avec laquelle j'ai déjà été en coloc 2 ans avant) sa soeur et son copain, et une vague copine. Nos sommes donc 6. L'appartement est grand et il y a 3 chambres. Je me souviens encore de la tapisserie de la mienne: des cercles colorés qui donnaient une ambiance psychédélique. Je n'aime pas l'appart. Je n'aime pas la chambre. Des le 1er jour je me sens mal dans cette appartement, avec tous ces gens. Je ne dis rien. Je me dis que ça va passer. Ca ne passera pas. Depuis quelques temps déjà, je m'isole de plus en plus, j'ai du mal à communiquer avec les autres. J'ai la nausée de la vie. Une impression de vivre dans une bulle qui m'empêche d'être avec les gens. Je ne dis rien. Pourquoi je ne dis rien? Si j'avais su! - Octobre 80: nous avons passé le week-end chez nos parents et rentrons sur Toulouse. Nous sommes 2 dans la voiture. C'est mon amie qui conduit. Son père lui a achetée un vieux tas de ferraille. Une longue ligne droite. Un camion devant nous. Elle veut doubler. Une voiture arrive en face. Claxon, elle accélère. Elle ne passera pas. Les secondes sont des heures. Un coup de volant et la voiture s'écrase sur le toit dans le fossé. Puis le silence. Le choc a été terrible. Impression de perdre le contrôle de ma vie, de mon espace. J'étouffe dans cet endroit exigu. je m'extirpe la 1ere de la voiture, en passant par la vitre ouverte. J'aide mon amie à sortir. Des égratignures, nous n'avons que des égratignures. Le père de mon amie viendra nous récupérer. Je les accompagnerai chez le médecin pour mon amie et refuserai qu'il m'ausculte; Je n'ai rien, j'en suis sûre. Je rentrerai chez mes parents sans donner de détails. Je sens que je viens de frôler la mort. Pourtant ce n'est pas de ça dont j'ai peur. j'ai peur tout court. C'est maintenant un mur que j'ai devant moi. Mon avenir c'est un mur. Je me lève avec cette vision, je me couche avec cette vision. Le reste n'est que mal être. Au début, je cogne contre ce mur, pour trouver la solution. Il y a forcément une solution. Il faut franchir ce mur. De l'autre côté il y a la vie, il y a mon avenir. Est-ce que je deviens folle? C'est comme si je voyais les gens à travers un filtre, ils ne peuvent pas m'atteindre. Je suis enfermée et je ne peux pas communiquer. Je suis malade. Je ne sais pas ce que j'ai. Personne ne comprend ce que j'ai. Des examens à n'en plus finir, des échographies, radios, palpations. Un médecin, et puis au autre. Je triche. Je me tais. J'empêche quiconque de voir ce qu'il y a à l'intérieur de moi. Je vomis beaucoup, j'ai des migraines atroces. Je ne mange presque pas. Je ne dors pas. Je suis tellement faible que c'est ma mère qui me porte la valise pour m'amener à la gare le lundi matin. Quelquefois, nous ne dépassons pas la place du village. je me mets à vomir contre le premier arbre. Nous rentrons alors à la maison et je me couche. J'attends que ça passe et je repars le lendemain. L'appartement de Toulouse prend des allures de cauchemar. Je ne vis pas, je survis. J'ai l'impression de me ratatiner de l'intérieur. Et je continue à me battre pour trouver une solution, seule. Mon petit copain va partir au début de l'année d'après à l'armée. En décembre il me propose des fiançailles. Je dis OUi. Je dis oui à tout, j'ai ce mur devant moi qui m'empêche de réfléchir, je me dis que c'est un projet, que ça va m'aider à aller mieux. - Décembre: fiançailles (mon dieu, aujourd'hui encore je me dis, pourquoi? Ce n'était pas moi) Famille au grand complet. Mon parrain fier de moi, ma soeur bout en train. Mon fiancé est beau, il a l'air heureux. Moi aussi, je souris sur les photos. Et à l'intérieur je hurle: "ils ne voient rien! comment peuvent ils ne rien voir". L'année se termine sur des fiançailles qui ne changent rien à mon état. Je suis en état de panique de façon presque permanente. Pour me protéger, je me coupe des autres. Je m'enferme dans cette bulle sensée me protéger jusqu'à ce que je trouve la solution pour franchir ce mur qui m'empêche de vivre. Je n'ai pas encore renoncer, mais je commence à penser au suicide comme une solution parmi d'autres, pour sortir de cet enfer. J'explore les pistes. Et il y en a pas 50.

Merdeeeeeeeeeeeeeeee! Qu'il a été difficile ce ricochet. Bon sang! Que je me sens mal! Si je pouvais tout recommencer, retrouver mes 18 ans, réparer avant qu'il soit trop tard!