Petits cailloux et ricochets

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le projet

En novembre et décembre 2006, Anna Fedorovna Kozlika a remonté les années de 2006 à sa naissance au rythme d'un billet pour chaque année. Elle a appelé cette série « Mes petits cailloux 2006-1960 »

A la fin, elle a eu envie de reprendre le chemin en sens inverse et quelques blogueurs ont eu envie de la suivre : ces billets avaient fait naître en eux échos, sourires, jeux de miroir ou clins d’œil... ces fameux ricochets que font les petits cailloux lancés au fil de l'eau.

Le blog collectif que vous êtes en train de lire a été créé ainsi, au détour de discussions au bas de quelques billets. Il s’appelle « Petits cailloux et ricochets » et accueille les textes de tous les participants.

Si vous aussi vous souhaitez faire des ricochets, les modalités pratiques sont expliquées sur cette page.

les textes
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année à 5 ans

Les textes sont présentés dans l'ordre chronologique de leur rédaction.

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Kozlika, sur le chemin de 2006 à 19xx,
samedi 23 décembre 2006

1966-1965:6-5 apprendre

Elles disent.

Quand tu avais vers les 4-5 ans, on allait presque tous les week-ends dans la maison de l'Yonne. Pour t'occuper pendant le trajet on t'avait appris à reconnaître le mot "Paris" et on t'avait confié la mission de nous avertir dès que tu voyais un panneau indicateur. Parfois tu signalais une autre ville mais on pensait que c'était de mémoire, comme on pensait que la lecture que tu faisais de tes livres était de la récitation. A l'entrée en CP, ton instit s'est rendue compte que tu savais lire couramment et compter alors la directrice a décidé de te faire sauter une classe. Ton père t'avait sûrement appris à lire en cachette.

Je me souviens.

De "Noriko, la petite Japonaise" et "Aslak, le petit Lapon", surtout de Noriko, mon préféré, avec sa belle couverture rouge et sa calligraphie en simili-japonais. C'étaient des livres-photos de Dominique Darbois de chez Nathan. Je ne me souviens plus comment ils ont disparu de ma bibliothèque. Probablement ont-ils été égarés lors d'un déménagement car je suis certaine que je ne m'en serais pas séparée volontairement. J'aimais beaucoup les livres-photos, j'ai lu et relu cent fois Crin-Blanc aussi, je n'avais par contre pas trop aimé le film.

Je ne me souviens pas avoir appris à lire, ni avec mon père ni toute seule.

Je me souviens de la première récréation juste après qu'on m'ait transférée en CE1. Des élèves de ma classe m'ont demandé quel âge j'avais. Cinq ans trois quarts, j'ai dit. Bouhou ! (ils étaient pliés de rire) ça existe pas ça ! J'ai essayé de leur expliquer mais ils m'ont dit que j'étais un bébé, que je ne savais même pas mon âge. Après on a parlé du père Noël, je ne sais plus pourquoi, et quand j'ai dit qu'il n'existait pas j'ai vu que je risquais gros, alors j'ai battu en retraite : il ne passe pas chez moi, ce sont mes parents qui me font des cadeaux. Ils étaient désolés pour moi, je l'étais pour eux : leurs parents les prenaient pour des imbéciles. Je me suis fait plein de copains quand même, mais on n'a plus parlé ni des quarts ni du père Noël.

Je me souviens des quarts et des pommes dauphine.

Tous les samedis midi ou presque, le seul repas qu'on prenait parfois avec Papa, Maman faisait des pommes dauphine parce que j'adorais ça. Papa aussi disait qu'il adorait et qu'il fallait partager équitablement. Evidemment le compte n'était jamais rond. Alors Papa coupait la pomme dauphine en quatre (bizarrement le reste était toujours à un, je me demande s'il en bouffait une en lousdé quand le reste était à deux). Puis il distribuait un morceau (un quart) à chacun d'entre nous. Après il faisait mine d'une intense réflexion pour savoir à qui distribuer l'autre quart. Je devais fournir des arguments pour le gagner, et pas toujours le même. J'étais acharnée. Ah tiens, disait-il quand enfin le morceau tant convoité arrivait dans mon assiette (mais pas toujours, pffffffff), ça te fait une moitié du coup. Une demie, quoi ; un quart et un autre quart ça fait donc un demi, bigre, voilà qui est intéressant.

Les problèmes de robinet sont nés le samedi midi aussi, quand Papa prenait mes mains dans les siennes pour les laver. Pouah, qu'elle est sale cette eau, heureusement que l'eau part plus vite qu'elle n'arrive sinon on marinerait dans la crasse. Tiens, combien de temps ça mettrait pour remplir le lavabo ? Compte les secondes ! Ah, et si on ouvrait un peu la bonde, ou s'il y avait un trou dans le lavabo, ou les deux ? Etc.

Souvent le dimanche matin je réveillais maman pour qu'elle me donne des problèmes à résoudre. Robinets ou trains de préférence. Je pense qu'elle a-do-rait me voir débarquer avec mon cahier de brouillon à six ou sept heures du mat' ! Mais on savait toutes les deux que Papa serait drôlement content quand on lui montrerait le cahier le lendemain, alors elle se redressait dans ses oreillers avec tout plein de dentelles au bord, elle me faisait une petite place dans son lit tout chaud et on travaillait.

fleur de lupin, sur le chemin de 19xx à 2006,
jeudi 8 février 2007

1977 - Seconde naissance....

Je n ‘ai que peu de souvenirs de ce moment. Juste des images qui me reviennent. De plus en plus floues. J’étais venue la chercher jusqu’à la voiture. Un mois qu’elle n’était plus là. Je me rappelle qu’elle avait un foulard sur la tête. Je ne sais plus, si on m’avait prévenue pour les cheveux. J’étais intimidée. Ca je m’en souviens. Je ne savais pas trop quoi lui dire. Et puis aussi elle avait un gros pansement sur son œil. Cet œil qui restera à moitié fermé pendant plusieurs années.

Je ne sais pas pourquoi, mon père n’était pas là…déjà !

Ca se passait chez ma grand-mère. Elle a monté les marches du perron, j’étais derrière elle, elle est entrée, elle est allée s’asseoir dans le fauteuil de ma grand mère, celui où elle cousait. Là j’ai une image précise d’elle.

Même je souviens qu’elle a dit : « Ah ça y est elle a retrouvé la parole", en parlant de moi, car au fur et à mesure des minutes, je retrouvais ma mère.

J’avais 5 ans. Ma mère venait de se faire retirer une tumeur au cerveau. Elle fut hospitalisée un mois entier.

J’ai su plus tard que tous ont cru qu’elle allait mourir. Que tous craignaient que la tumeur puisse être cancéreuse. Mais moi, ce dont je me souviens c’est que l’on ne m’a pas dit grand chose. Je suis restée dans l’inconnu. A l’époque, en plus, les enfants étaient formellement interdits dans les hôpitaux, j’ai donc été coupée d’elle soudainement. Mon naturel sauvage et solitaire de cette époque s’en est trouvé exacerbé selon les dires de ma grand-mère. Forcément, la communication n’était et n’est toujours pas, religion familiale !!

Et ma mère, après, était un peu une autre. Encore aujourd’hui, les photos de cette femme endolorie avec soit son pansement sur l’œil, soit cet oeil mi fermé m’arrache des larmes car je prends maintenant l’ampleur de l’atteinte à son intégrité physique, à sa féminité, que ce fut.

Et pourtant, je me suis penchée sur des photos ce week-end à la faveur de cet exercice à remonter le temps ; et je l’ai vue avec mon père dans le sud de la France où nous étions parti tous les trois pour les vacances 2 années plus tard. Le pansement est toujours là, mais la mode était aux grosses lunettes de soleil !! Heureusement !

Et je la vois, là, avec mon père, en short et en sabot, terriblement sexy, si belle, si rayonnante, si jeune.

Longtemps, elle a fêté cette date en disant : "c'est ma seconde naissance"....

Otir, sur le chemin de 19xx à 2006,
lundi 12 février 2007

1963:05 Les chichis

Je vais à la danse. C'est dans un studio dans un autre quartier, au delà de mes frontières habituelles. Nous prenons le métro avec maman, on est souvent en retard, au changement il faut courir dans le couloir, je n'aime pas ça, et bien sûr maman va plus vite que moi, le portillon se referme, je crie "Maman, tu fais des chichis !" et nous ratons la rame. Peut-être bien que nous avons été séparées l'une de l'autre par ce portillon maudit, quelle angoisse ! Je détesterai ma mère pour cela. Ou bien, j'aurai appris de ces courses éperdues à ne jamais être en retard avec mes enfants, ne jamais les bousculer pour que l'on ne rate pas l'heure fatidique. Je devrais aimer ma mère pour cette leçon.

Dans le métro, ce sont encore les vieilles rames, sièges en bois, seconde classe vertes et première classe rouge, et les tickets que l'on poinçonne, incroyable, comme c'est vieux ! Nous descendons à Havre-Caumartin, je suis fascinée par les voies de garage à la station Saint-Augustin, je rêve que je suis enlevée par quelqu'un et cachée par là, mais je serai sauvée, c'est sûr, par le Prince Charmant. Il y a les publicités Du Bo, Du Bon, Du Bonnet qui défilent pendant que je colle mon nez à la vitre.

A la danse, je ne suis pas une étoile. Nous n'avons pas le même souvenir, ma mère et moi, elle me dira que c'est moi qui ai demandé à arrêter, que je n'aimais pas. Je ne m'en souviens pas. Je crois en fait que je ne faisais pas partie des plus gracieuses à ses yeux qui me serviront de miroir sans que je m'en aperçoive, peut-être que j'étais pataude, mes jambes trop arquées, les mollets pas droits, les hanches trop larges, le derrière trop rebondi. Moi, j'aimais bien le tutu, les chaussons, les positions, la quatrième était un peu plus compliquée, et la cinquième bien fermée, je sais toujours la faire, on n'oublie pas, je serai restée souple de cette époque, et j'aimerai la danse, chez les autres, enviant plus tard mes amies, celles qui ont eu le corps pour le faire et la grâce de continuer.

andrem, sur le chemin de 19xx à 2006,
vendredi 16 février 2007

1951, cinq ans - La parole.

J’ai raconté deux disparitions en une. Je n’ai aucun souvenir de la seconde sinon ce qu’on m’en a ‎raconté ; je sais ainsi quelle eut lieu à Lacanau, en ville cette fois. Ville était un bien grand mot pour ‎ces rues ensablées où poussaient les petites maisons de pêcheurs de vacanciers. Rien de plus à dire ; ‎naissait alors dans mon cerveau l’excroissance dont je ne me débarrasserai plus, la bosse de mémoire ‎nulle et de distraction effrénée.‎

On dit que les souvenirs d’enfance n’existent pas. Il ne reste rien de l’enfance, sauf des sensations. Les ‎racontars qu’on nous en fait servent à accumuler des pièces de puzzle, et parfois, soudain, au moment ‎le plus inopportun, le puzzle apparaît sous nous yeux construit. Recollé. Collé, puisqu’il n’avait jamais ‎été décollé.‎

Infirme pour la vie. Langue au chat. L'usine. Tac au tac. Cousins. Heures de colle.

Je ne suis pas sûr qu’on dise vrai. Il y a longtemps que je ne suis plus enfant et pourtant tout comme ‎alors je vis de sensations et d’humeurs. Mon cerveau tente maladroitement de les rendre cohérentes et ‎raisonnables, pas tant aux yeux du monde qui s’intéresse assez peu à ma question, mais aux miens. ‎Seul l’écrit permet cette construction. Je suis nul à l’oral, et si je suis bon à l’écrit, puisqu’on me le dit ‎pas seulement mes amis, je le dois à cette infirmité.‎

‎1951 est l’année où j’ai parlé. Coïncidence ou non, l’année qui a fini avec le commencement de ‎l’apprentissage, lire écrire compter, fut celle où l’image des sons s’est raccordée aux sons pensés mais ‎tus. J’avais commencé la lecture sous l’œil sévère de Verbehaud pendant l’été de la seconde ‎disparition, et le chemin de la grande école découvert à l’automne fut celui où le chat me rendit ma ‎langue. Non. Me donna ma langue.‎

En ce temps là, disait celui qui n’existe pas, personne ne songeait à travailler au CP. On travaillait au ‎Cours Préparatoire en toutes lettres, premier lieu d’usine caché derrière les hauts murs et les fenêtres ‎louches d’une école en meulière franciliennes.‎

Il fallut quelques semaines à mes parents pour réaliser. Ils commençaient à s’inquiéter sérieusement de ‎mon silence, d’autant qu’ils m’avaient remarqué oreille fine. Il paraît que je m’exprimais sans la ‎moindre ambiguïté par gestes et onomatopées monosyllabiques, mais rien qu’à me voir la proche ‎famille hochait la tête d’un air faussement rassurant mais n’en pensant pas moins.‎

Ils étaient si habitués à me comprendre, c’était le bon temps, qu’ils ne s’aperçurent pas qu’ils me ‎comprenaient autrement ; Verbehaud et Concordance ne se sont réveillés que sous le coup d’une ‎contre argumentation que je leur ai balancé un jour de mauvaise humeur. Il ne m’ont jamais avoué quel ‎raisonnement les avait ainsi réduits en miettes, j’en déduis que j’avais raison en l’espèce.‎

Tiens dit l’un à l’autre, on dirait qu’il parle. J’invente un peu mais j’aime cette invention là de ce qu’ils ‎ont dû dire. Peut-être avec un sous-entendu que c’était finalement mieux avant et qu’on n’en avait pas ‎fini avec lui, moi.‎

Je parlais la française langue, sujet verbe complément, bon les accords n’étaient pas tout à fait ‎conformes mais est-ce si différent aujourd’hui, vocabulaire varié et syntaxe variable, concordance des ‎temps et verbe haut bien obligé sur le coup. Comme mes cousins de la proche famille pataugeaient ‎encore dans la normalité d’un discours hésitant et embrouillé, mes parents prirent en les voyant un air ‎faussement rassurant en hochant la tête.‎

Vous allez me répondre que ce ne sont que racontars et raconteries. N’oubliez jamais qu’ici personne ‎ne peut sous-estimer racontars sans avoir affaire à moi. Ces raconteries, si je les rapproche de ma vie ‎future qui est ma vie passée, dégagent légèrement l’horizon brumeux. J’apprends sans jamais rien dire, ‎sans même poser de question, je suis le cancre du radiateur qui ne pose jamais de question, puis ‎soudain je retiens, je sais, bon sang mais c’est bien sûr. Attendez, je ne suis pas en train de prétendre ‎au génie, où à quoi que ce soit qui me rendrait supérieur à qui que ce soit. Le soudain je retiens que je ‎viens d’écrire intervient au bout d’un bon mois pour l’évidence, au bout d’un an pour le simple, au ‎bout de dix ans pour le complexe, au bout de cent ans pour la solitude.‎

Le cancre a du temps devant lui pour se chauffer. Il regarde par la fenêtre qui donne sur les arbres du ‎parc du Lycée, des années et des années après la naissance de la parole, pendant que le professeur ‎s’échine sur ce qu’a voulu dire l’auteur, travail bien inutile : l’auteur a dit ce qu’on lit et c’est tout ; à ‎nous d’inventer la vie qui va avec. Le professeur repère le cancre envolé dans les Pyrénées ou le ‎Périgord, il lui demande ce qu’il vient de dire là juste maintenant, a-t-on idée de copier le professeur au ‎lieu de l’écouter ?‎

Le cancre bien sagement répète les quinze dernières phrases inutiles du professeur qui profite de ce ‎temps de répit pour trouver un autre motif de colle. Genre attitude insolente. On ne saura donc jamais ‎ce qu’avait voulu dire Boileau, ou Voltaire, ou Amélie Nothomb.‎

Non, pas Voltaire. Il n’était pas encore né.‎

zub, sur le chemin de 19xx à 2006,
dimanche 18 février 2007

1952, 1953, 1954 petits et grands événements.

15 février 1952
Il ne pleuvait pas
Triste jour
Ma grand-mère, mère de la mienne, part à tout jamais.

Septembre 1953
Je rentre à l’école. Mais comme je suis de janvier et que je n’aurai 6 ans qu’au début de l’année prochaine, l’école de la république ne peut pas m’accueillir.
A force de discutions ma mère, qui est particulièrement obstinée quand elle à décidé quelque chose, obtient que j’y sois pris le jour de mes 6 ans à la condition que je sache lire.
Alors, sans hésitation, je me retrouve dans une école religieuse, l’institution Saint Thérèse.

Février 1954
Je me retrouve donc dans un lieu mythique de la ville : l’école Martini.
J’y découvrirai un enseignant sadique qui aime bien donner des coups de règle sur les bouts des doigts réunis. Ses victimes sont choisies dans les classes des petits et exécutées dans la classe du sieur enseignant, devant ses élèves hilares.
Heureusement que depuis, les châtiments corporels sont interdits.
Nous avons abandonné notre campagne pour retourner à Brégaillon. Je me rends à l’école à pied.
Pour ce faire, je dois traverser un énorme rond point avec une forêt vierge au milieu, puis de longues rues entourées de palissades qui cachent les maisons tombées sous les bombes américaines.
L’entrée de l’école se trouve juste sur le côté de l’église. Un grand portail ouvre sur la cour de récréation. C’est la partie basse de l’école qui regroupe le primaire. La partie haute, qui possède sa propre entrée, héberge les secondaires et les classes du bac.

Une dizaine d’années plus tard, je me retrouverai dans ces lieux abandonnés des enfants, mais abritant l’école des Beaux Arts ainsi que les classes de CAP et les ateliers des sections techniques du lycée tout proche.

michou, sur le chemin de 19xx à 2006,
mardi 20 février 2007

1962

L’école maternelle du centre existe toujours. Elle comporte quatre classes. C’est un bâtiment bas, en longueur, surmonté d’un étage sur une extrémité. Au-dessus de la rue (des jardins fleuris) , devant une grande cour avec bacs à sable et balançoires. Un coteau accueille le quartier des écoles. Au-dessus de la maternelle, l’école des filles, à côté, face à la Mairie, l’école des garçons. Il faudra attendre 1971 pour que les écoles primaires soient mixtes

Mon premier souvenir scolaire est larmoyant, maman vient de me laisser pour la première fois de ma vie et je pleure. Je suis pourtant très content d’aller à l’école, puis d’autres enfants pleurent, ça doit me gagner aussi.

J’ai un autre souvenir de cette école de petits, c’est celui d’une institutrice. Une vraie peau d’hareng, Madame Risse, nous les mômes on dit la mère Risse. Elle applique souvent des fessées déculottées. Le tarif est variable, parler, rire, ..Je suis petit mais je trouve ça cher payé, on rase les murs parfois Tous les enseignants qui ont jalonnés ma vie scolaire me laissent une bonne impression, mais celle-là, c’est une brutasse . Le souvenir est vague, mais nous les mômes, on a un sentiment d’injustice, il n’y a pas une semaine sans que plusieurs d’entre nous défilent, au bureau, devant la classe et reçoivent des claques sur le cul de sa main leste. Voilà pour l’école maternelle, je n’ai rien d’autre en mémoire, sinon que ma sœur venait me chercher et m’emmenait.

michou, sur le chemin de 19xx à 2006,
lundi 26 février 2007

1963 decouverte de la géopolitique

J'apprends qu'il y a d'autres pays, un cousin nous a emmenés en Allemagne, les chaussures, le chocolat y sont bon marché, en France c'est cher, il n'y a pas de choix.

J'ai un souvenir assez précis de ce qui s'est avéré un périple. Dans la voiture, une Dauphine, le cousin Jojo conduit, il est professeur à l'école des apprentis de l'Usine, il y a aussi Mémère Georgette, Maman, Papa et moi. On prend la nationale, direction Metz, puis Sarrebruck. Mémère est inquiète, elle a pas vu de « Boches » depuis qu'il se sont « taillés » de chez nous, elle ne les aime pas, ils sont déjà venus en 70, puis en 14, « les salauds !». Je demande à Papa si on va là où il était prisonnier. Non, on n’y va pas, pas là. On va ailleurs, sans commentaire.

Je découvre qu'il y a des autoroutes, que les villes sont modernes. Ainsi c’est ça l’Allemagne. Les discussions des adultes me donnaient à imaginer l’Allemand, tapi derrière sa frontière, habitant une caserne, rusé comme un sioux, affamé comme un loup, sanguinaire, fourbe et forcément méchant puisqu’il avait terrorisé ma famille et qu’il avait detruit le pays, nos maisons. On m’explique qu’il y a des Américains en Allemagne, je comprends qu’ils gardent l’Allemagne, pour que les habitants ne se sauvent pas. On m’explique que maintenant on ne craint plus rien. Bon, c’est compliqué cette guerre.

La gravité ou la bonhomie des adultes à certains moments me renseignent sur l’état du monde qui m'entoure. La radio commente ce qui se passe loin, en dehors de Pompey. On a un poste de TSF jaune, avec un oeil vert qui s’allume. Mon frère Bernard m’a fait croire que dedans il y a des petits hommes qu’on fait revenir de PARIS, ce sont eux qui parlent. Alors, ils ont de petits instruments de musique ? Donc, souvent je guette l’œil vert, plus que je n’écoute, on sait jamais si j’en voyais un de petit homme. Je ne comprends pas ce qui est dit à la Radio, c’est la mine des adultes qui fait interface. Un soir, une dame chante, Maman est triste elle m’explique que c’est Edith PIAF qui vient de mourir. Un autre soir, mes parents et mes grands parents sont très silencieux, je comprendrai plus tard, on m’expliquera que Kennedy a été assassiné.

Je commence à apprendre ce monde, dehors il y a des travaux, une route se construit, les gens qui travaillent sont « arabes », ils sont pauvres, en Allemagne les méchants sont gardés par des Américains qui sont riches et gentils, comme ceux de la base d’aviation à côté.

samantdi, sur le chemin de 19xx à 2006,
mardi 27 février 2007

Ricochet 1966 : 05 - Pousser le landau

Quand j'ai lu le billet de Lalou : 1990 :02 ma frangine, mon miroir, j'ai su que ça ferait un joli ricochet avec mon billet de 1966.

1966, l'année de la naissance de Frank, mon petit cousin.

J'ai déjà écrit tout ça, mais je ne m'en lasse pas.

Voilà ce qui se passe. Les vieilles personnes de ma famille sont mortes, la Tatie Delphine, mère de mon papy et son frère l'Oncle de Paris. Nous sommes désormais trois dans la maison biscornue et noire : mon papy, ma maman et moi. J'ai cinq ans, et ma vie est belle. Je suis une petite princesse. Je marche, je vais à l'école, j'ai des copines, j'aime mes poupées, mon chat noir s'appelle Bamboula. J'aime fouiller dans les armoires, mettre les chaussures à talon bobine de maman et marcher dans la chambre en regardant mes pieds.

Parfois je me couche sur le dos dans les allées du jardin et je me perds dans la couleur rouge des tulipes.
Je passe beaucoup de temps à rêver en regardant les formes disloquées des nuages.

Tout va merveilleusement bien.

Sauf une chose.

Je voudrais une petite soeur ou un petit frère. Pour faire la grande, commander, jouer à la maîtresse, mais surtout, pour pousser le landau, le promener dans le jardin, peut-être même dans la rue.

Je veux une petite soeur. Ou un petit frère.
Je le veux.

Le adultes ricanent.

Ah ça, dit maman, n'y compte pas !

Un jour cependant, mon papy m'apprend la nouvelle : ma marraine de vingt ans va avoir un bébé !

Il naît le 19 décembre 1966, il s'appelle Frank, Pierre, Yves.
Ma mère est sa marraine, et moi, je suis sa cousine.

C'est le premier garçon que je vois tout nu, je suis étonnée par son entrejambe garnie. Il est bien plus petit et noiraud que je ne l'imaginais.
Mais ces petits détails sans importance ne sont rien par rapport au raz-de-marée qui me submerge : mon rêve s'est réalisé, un bébé est entré dans ma vie, je suis devenue l'aînée de quelqu'un, une grande, comme je le voulais.

michou, sur le chemin de 19xx à 2006,
mercredi 28 février 2007

1965 la messe, le catéchisme et autres misères

Quand on est petit, bien souvent on a pas le choix, les adultes ont tout prévu. Pas vraiment tout, mais surtout ce qui agace. Les loisirs, les jeux font encore partie du domaine réservé de nos petites personnes. La télé n’est pas du tout répandue dans les foyers, nous filons jouer dans la forêt proche dés la sortie de l’école ou le Jeudi (en 1965 le Jeudi coupe la semaine scolaire). Nous avons les vélos de nos grands frères, ou de nos pères, pour les mieux nantis. Chaque bande de quartier sait faire une cabane dans la forêt, avec de la ficelle, des branches de noisetiers ou de jeunes hêtres. Dans cette société de consommation limitée, l’imaginaire a le pouvoir.

Pour la coupe de cheveux, c’est différent, l’imaginaire n’a pas sa place, deux modèles sont disponibles chez le coiffeur (le père PetitJean, près de la Moselle), sur le côté sans raie ou en brosse. Inutile de dire à l’homme de l’Art que vous souhaitez une coupe longue, tout est prévu. Le père a pris rendez vous et donné les consignes, ras devant, court derrière. On sait que certains chanteurs bizarres ont des cheveux longs (Mémère affirme qu’on dirait des filles, si, si ma pauv’ dame), les photos d’école de 1965, nous rassurent, pas de ça à Pompey. Bon, ça c’est une petite misère, mais y a pire !

Le Dimanche matin, il y a la messe, pas la peine de demander le programme, c’est comme les cheveux, tout est prévu. Avec la messe, il y a le catéchisme, indissociable, le Mercredi à 11 h 30 après l’école. C’est une sorte de package , messe + cathé. , on y échappe pas.




Attention ! Pour la messe, on met les habits du Dimanche ! généralement culotte courte, qui nous habille d’Avril à Novembre, chemise et petit pull suivant la saison.

Je dois dire que j’y crois pas trop à ce bazar. M’étonnerait qu’il habite dans le tabernacle, ce Jésus, c’est tout petit, on ne le voit jamais. En plus, c’est fliqué cette histoire, à la messe une bonne sœur prend les présences à la fin de l’office, et le curé vérifie le Mercredi au Catéchisme si on est allé au show dominical. On m’a pourtant affirmé que le petit Jésus savait tout, mon oeil ! C’est le petit personnel qui tient le listing.



En 1965, le curé de Pompey est secondé d’un abbé. L’époque est faste, il y a une clientèle assidue, deux messes à guichets fermés le dimanche, la boutique tourne plutôt rond, il faut des enfants de choeur pour assurer la séance, des bénévoles pour la quête, de l’encens, du vin de messe, des clochettes, un organiste et des choeurs. Là, je vous parle d’un dimanche normal, faut voir Pâques, l’ascension ou la Pentecôte. Il y a des gens debout jusqu’au fond. Le catholicisme a le sens du spectacle, on voit que c’est une religion qui a commencé au cirque.

Le curé est plutôt sévère, il n’arrivera pas à me faire croire que son fonds de commerce c’est l’amour du prochain. Pour lui c’est un rôle de composition et ça sonne faux. La maison mère devrait mieux choisir ses DRH, on comprend que plus tard il y ait eu crise dans la religion.

Bon, je vais pas reprocher son manque de ferveur au boss local, je dois bien avouer que moi, déjà tout petit, je faisais semblant d’y croire.

caco, sur le chemin de 19xx à 2006,
jeudi 15 mars 2007

1979 (5) : égarements

Mes nuits sont hantées de réveils réguliers. Et pas uniquement lorsqu'une dispute éclate. Il arrive que je me réveille sans raison apparente. Je voudrais me lever, sortir de la chambre, m'occuper sans risquer de réveiller mon frère qui, lui, dort paisiblement.
Alors j'évalue mentalement ma position dans le lit, dans la pièce (où l'obscurité est totale), je repousse les draps et investis la chambre. Objectif : la porte.
Commence alors un véritable parcours du combattant. J'avance à tâtons pour ne pas me cogner, et escalade les obstacles que je rencontre. Un autre lit, m'informent mes jambes qui évoluent sur un matelas. Tiens c'est drôle, il n'y en a qu'un pourtant le jour... ça, c'est sûrement la commode, c'est plus dur et plus haut et des objets sont posés dessus, qui font mal sous les mains. Normalement il y a un mur derrière, mais je ne le rencontre pas. Alors je redescends de l'autre côté du meuble. Je marche. Trouve un mur. Essaie de le suivre. Mais je me cogne ! Changement de direction. Encore le lit. Zut, j'ai touché le petit frère, et il a grogné... Si je le réveille, les parents vont débarquer dans la chambre pour voir ce qu'il s'y passe, et je vais passer un sale quart d'heure.
Je me recouche haletante, et me rendors comme je peux...

Les légendes familiales conserveront le souvenir du somnambulisme du petit frère (que je n'ai jamais surpris pour ma part). Quant à mes randonnées nocturnes, elles resteront confidentielles.

*

Le petit frère grandit. Il n'est plus si coopératif, sa personnalité s'affirme et, ô rage, ô désespoir, il ne m'obéit plus comme avant ! Qui plus est, lorsqu'un différend nous oppose, Maman prend sa défense... Je me sens incomprise, rejetée. Alors je materne les chats.
Ça ne s'arrange pas à la maison. Le voisinage de mes grands-parents semble brouiller les relations aussi. Maman et Mamie ne se supportent plus. J'entends parfois ce que je ne devrais pas. Il m'arrive même de répéter à l'autre les paroles malheureuses de l'une.
Je porte un attachement particulier à ma grand-mère, qui m'a accompagnée les deux premières années de ma vie, quand Maman travaillait. Elle n'est pas commode, la dame, mais je me sens bien avec elle. Nous avons nos marques, je sais précisément ce qui lui convient et ce qu'elle ne m'autorise pas. Elle n'aura que rarement l'occasion de me sermonner. Avec Maman par contre, je me montre jalouse de mon petit frère, autoritaire, inflexible. Et avec Papa, c'est l'affrontement régulier. Aussi têtue que lui, aussi borné qu'une gamine, le cocktail est détonnant.
On dit que je lui ressemble.

chulie, sur le chemin de 19xx à 2006,
vendredi 30 mars 2007

1985 : 5 - Guillaume, je suis grande.

On a assez attendu le petit frère. Un matin de juin, c'est la voisine qui me réveille et qui me donne mes tartines, Guillaume arrive, mais c'est un secret.

En rentrant de l'école, papa m'emmène à l'hôpital. J'y trouve une petite boite avec une gourmette dorée. C'est mon petit frère qui me l'a apporté, il l'avait avec lui dans le ventre de maman, ha bon.

Donc Guillaume est là. Il est tout petit. Je pose avec lui dans mes bras pour la photo, mais j'ai peur de le casser. Un jour maman l'allonge sur le grand lit et sors de la pièce vaquer à ses occupations. Je dois le surveiller. Il bouge, il roule, j'ai très peur qu'il tombe et que maman croit que c'est ma faute. Je chuchote comme une incantation "tu es un petit coquin" et il ne tombe pas.

On me dit déjà que je suis très grande. Pour les photos de classe, on me met toujours au dernier rang.

J'ai 5 ans, je ne sais toujours pas lire l'heure, ni faire mes lacets, mais c'est certain, je suis grande.

anita, sur le chemin de 19xx à 2006,
lundi 2 avril 2007

1968 : sous la plage

En soixante-huit, j’ai cinq ans.

Dans un journal, paraît l’avis de décès de Nicolas Bourbaki, célébrissime mathématicien imaginaire, qui recouvrait un courant bien réel.

Oui, 68, cela pourrait être cela, un événement menteur, le trompe-l’oeil d’une notice biographique, qui offre le spectaculaire en dissimulant l’essentiel, une blague de potache qui masque le déplacement fondemental.

Il ne m’est rien arrivé cette année-là, rien dont je me souvienne.

Néanmoins, ce qui s’y passa alors, court dans ma vie comme un filon de quartz au milieu du granit. Dissimulé le plus souvent, ressurgissant en affleurements parfois très loin des uns des autres, immédiatement reconnaissable.

Je n’ai rien connu du bruit, de la fumée, de l’agitation, ou bien rien ne m’en reste. Peut-être me suis-je endormie, un soir, comme peuvent le faire les enfants de 5 ans, la bouche un peu ouverte, tombée d’un coup au milieu des voix qui s’entrecroisent, de la fumée, du tintement des verres, et de la voix de Francesca Solleville.

Je ne suis pas sûre des sillons qu’ont tracés, en moi, les mots « autogestion », « situationnisme » et « division du travail ». Je pense même que leur principal stigmate est une méfiance ironique et embarrassée de toute théorie verticale, une préférence innée pour le fragmentaire, le douteux, l’incomplet. Je n’aime que les théories asymptotiques, celle qui tendent vers, en se gardant bien de l’atteindre, celles qui admettent en leur sein, une part d’irréductible qui, seule, leur donne sens.



Je sais par contre, ce qui est et demeure ineffaçable en moi. Dans ces discussions fiévreuses, les voix d’hommes se mêlaient à celle des femmes, comme rarement sans doute dans l’histoire. Ces voix de femmes disaient le désir à l’égal de celui des hommes, elles disaient la nécessité urgente d’être compagnons, elles disaient l’amour qui naissait du choix enfin possible, la volonté de porter des enfants voulus qui ne seraient plus des fardeaux...

Cela s’est dit dans la fièvre, cela s’est dit dans la tension, la violence parfois, le théâtralisme sûrement, car l‘époque, plus encore que Dieu, vomissait les tièdes. Mais enfin cela s’est dit, et je suis presque certaine que la controverse ne s’interrompait même pas, lorsque l’un d’entre eux allait déposer l’un d’entre nous sur un matelas de fortune, au milieu d’autres enfants. Singulière berceuse à laquelle je dois une liberté inégalée dans le choix de mes amours, de mes voyages, de mon métier.

Berceuse qui compense le profond mensonge qui fit surgir, de dessous les pavés, non point la plage, mais un immense, un permanent, un obscène supermarché. Je n’ai pas le culte de la révolution de 1968, mais l’infime et fondamental déplacement que fut la révélation du fait féminin dans ma poreuse enfance, je le vis tous les jours, je m’en nourris, et, croisant les doigts, j’espère en avoir bercé mes petits.

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