Petits cailloux et ricochets

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le projet

En novembre et décembre 2006, Anna Fedorovna Kozlika a remonté les années de 2006 à sa naissance au rythme d'un billet pour chaque année. Elle a appelé cette série « Mes petits cailloux 2006-1960 »

A la fin, elle a eu envie de reprendre le chemin en sens inverse et quelques blogueurs ont eu envie de la suivre : ces billets avaient fait naître en eux échos, sourires, jeux de miroir ou clins d’œil... ces fameux ricochets que font les petits cailloux lancés au fil de l'eau.

Le blog collectif que vous êtes en train de lire a été créé ainsi, au détour de discussions au bas de quelques billets. Il s’appelle « Petits cailloux et ricochets » et accueille les textes de tous les participants.

Si vous aussi vous souhaitez faire des ricochets, les modalités pratiques sont expliquées sur cette page.

les textes
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année 2003

Les textes sont présentés dans l'ordre chronologique de leur rédaction.

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Kozlika, sur le chemin de 2006 à 19xx,
jeudi 9 novembre 2006

2003:43 intestins

Mars 2003. Un nouveau forum autour de l'opéra vient d'ouvrir. Les nouveaux inscrits viennent presque tous du premier auquel j'ai participé. Quelques-uns interviennent indifféremment sur l'un ou l'autre mais la plupart « choisissent leur camp ». En 2005, c'est un troisième forum qui se crée. Vive la pluralité ? Certes. Mais avant tout l'existence de ces trois forums traduit des querelles intestines. En témoignent par exemple l'absence de liens les uns vers les autres et pour l'un deux au moins une surveillance milimétrée par les admins et modos des IP et des pseudos pour débusquer les traîtres, les tenir à l'œil, s'interroger sur leur éviction putative dès que leur identité est certaine.

N'allez surtout pas leur dire qu'il y a de la place pour tout le monde ou que le débat s'enrichit de nos différences, chacun d'entre eux se réjouit de la baisse du nombre de messages de celui-là, des soucis de serveur de celui-ci, de telle dispute là-bas qui espérons-le créera un schisme dont le concurrent ne se remettra pas. Selon le degré de vernis, ça va du « quel dommage, mais c'était à prévoir » au « qu'ils crèvent ! ». Une simple question de nuance.

C'est ainsi de tous les microcosmes que j'ai connus de près : les folles lyriques, la littérature, le militantisme, le libre. « Avec deux trotskystes on fonde un parti, avec trois des tendances, à quatre une scission », nous gaussions-nous dans les années soixante-dix. A ce régime-là, nous sommes tous trotskystes...

La paille entre le voisin et moi prend plus de place que la poutre qui fait passerelle entre nous. Au nom du respect d'un Evangile dont chaque f(r)action détient la seule Véritable Version, on apostrophe son proche ennemi. Etre poète et publié par une grande maison d'édition ? Compromission ! Ne pas livrer les sources d'un logiciel minute par minute ? Propriétaire ! Du cross-over ? Déliquescence ! Se marier ? Bourgeois !

A quinze ans on trouve ça pittoresque (ça ne peut être qu'un jeu) et on écrit sous pseudo des articles pour le journal d'en face. A trente ans on tombe des nues : quoi, les poètes sont donc rivaux, moi qui les imaginais se serrant les coudes dans les derniers bastions de la littérature ? A quarante-trois ans on se dit que décidément c'est à n'y rien comprendre, on s'en fout non ? A presque quarante-six ans on s'en fout pour de bon. Laissez pisser le mérinos les gars.

Aurais-je aimé que l'Opéra de Paris aie besoin de mes services ? Houlala, que nenni. Il fait si bon dehors !

luciole, sur le chemin de 2006 à 19xx,
vendredi 2 février 2007

Petits cailloux et ricochets. 2003, Mon ancien temps, 1.

C'est maintenant que ça devient difficile... C'est la fin d'un temps, d'un monde, d'un rêve. C'est la fin de huit années de foi, de batailles, de fou rires et de larmes... C'est la fin de tout ce qui a été ma vie durant huit années.

Janvier : Nous jouons "le temps et la chambre" de Botho Strauss. L'année 2002 a été consacrée à ce travail. Cinq représentations pour une année de boulot, c'est dérisoire mais nous sommes heureux quand même parce que nous sommes habitués à ces conditions de travail.
On m'attend au tournant. C'est ma cinquième mise en scène avec la troupe. On ne me rate pas, les professionnels surtout. Les critiques sont rudes, rarement constructives, proche de la haine. Je ne comprends pas bien pourquoi tant d'acharnement. Tellement violent qu'il est impossible de prendre tous ça au sérieux. Je pense que je ne suis qu'un pion dans d'autres combats de coq. Un me dira : " ne vous découragez pas, on vous demande beaucoup plus à vous, nous connaissons d'autres personnes qui ont plus de pouvoir que vous n'en avez, à qui on passe bien plus d'erreurs et de médiocrité". Mais quand même, on me signifie que j'ai échoué, et je le sais. Un échec pas total étant donné les circonstances, mais justement, m'être laissée piéger par ces circonstances, il est surtout là mon échec. Je n'ai pas refait de mise en scène depuis. J'attends ...

Février : Séparation. Huit années de vie commune, il était mon partenaire à la scène comme à la vie. Huit années à croire et à espérer une chose qui ne viendrait jamais, à se leurrer l'un l'autre, à se faire autant de bien que de mal, un peu plus de mal que de bien au fur et à mesure que le temps passe, pour finir renoncer. Renoncer d'abord à cet enfant qui n'est pas venu, renoncer à nous ensuite. Ce nous sur lequel j'avais misé comme on mise sur l'avenir. Huit années pour apprendre la plus dure leçon de mon existence: à croire en un avenir possible, on s'aveugle sur le présent, s'aveugler sur le présent c'est faire un déni de réalité, nier la réalité c'est préparer consciencieusement une bombe qui nous pète à la gueule un jour ou l'autre. Elle a explosé au mois de février 2003, mon coeur en miette, j'ai cru mourir... Et puis ...

Les mois qui suivent sonnent le temps de la confusion, de la peur. Je perds tout en même temps, un amour, mon boulot, je me retrouve sans presque plus de ressource. Me voilà revenu à mes débuts. Célibataire, sans enfant, avec un revenu aux alentours de 3000 frs, je ne suis pas encore habituée à l'euro à cette époque. Sauf que je n'ai plus 20 ans et la hargne qui va avec. Je conjuguerais mon épuisement à tous les temps. Mes larmes seront intarissables. J'aurais tellement peur de ne pas me relever cette fois. Cette impression que trop de batailles ont eu raison de moi, que celle là fût celle de trop, je lâche, j'ai peur, je lâche...

En mars il y aura cette trahison qui viendra parachever l'ensemble. Cette année là est faite pour tout détruire, vraiment. Ne laisser pas même de ruines. Je me mets à sortir, à m'étourdir de monde moi qui déteste la foule. J'ai besoin de bruits autour de moi, un autre bruit que celui de mon coeur qui bat seul désormais. Je rit aussi fort que je pleure, je mets des décolletés étourdissant, je me fais croire que je cherche déjà à recommencer mais je ne trompe que moi même... Même les séducteurs en série n'osent profiter de mon état, pitié de moi je crois... Je transpire la peur, celle de souffrir encore, celle de me tromper encore. J'ai totalement perdu confiance en moi. Je lâche, j'ai peur, je lâche...

En avril je pars en corse avec des amis. Merci à eux. Je pleure seule le soir dans mon lit, mais la journée au moins je m'apaise un peu. C'est à la fois déconnant et intime, juste ce qu'il me faut. Deux d'entre eux se relaient pour entendre mes confidences. Je suis surprise de les trouver là, je leur suis reconnaissante. C'est un beau souvenir ce voyage, une bulle d'air dans mon marasme. Le début d'un mieux.

Cet été là, je le passerais à dormir sur la plage...

krazy-kitty, sur le chemin de 2006 à 19xx,
mercredi 14 février 2007

2003 : 18 - Les expériences de la vie d'adulte

Le premier amour qui dure. Il murmure des Je t'aime à longueur de temps, me fait partager le moindre de ses enthousiasmes, le moindre de ses coups de gueule, me fait rire et sourire. Alors qu'importe que parfois il me fasse pleurer, qu'importe qu'il me jette à la figure les mots qui blessent, sans comprendre les douleurs qu'ils cachent, sans comprendre les plaies béantes qu'ils laissent derrière eux, qu'importe qu'il ne supporte pas de me voir passer du temps à autre chose que de le passer avec lui ?

Les premières douleurs-déchirures. La découverte d'insoupçonnés tourments, un handicap méconnu, tabou, qui me hante et ne fait que commencer de me dévorer. Je deviens incomplète, inadaptée, incomprise sous le joug pesant de la loi du silence réveillée par ma honte mal placée. Seule, sous le poids de la culpabilité. Et mon corps que je hais de me torturer.

Les premières vacances en amoureux, à la découverte des Voges (trop) et de Strasbourg (trop peu). Je me crois heureuse et refuse de voir les signaux de détresse que je m'envoie à moi-même. Je pleure mon retour pour mieux me réjouir ensuite de chaque seconde de l'Andalousie en famille.

Et puis, quelques diplômes attestant de mes capacités théoriques à discourir dans des langues étrangères, la lumière du soleil breton en fin d'après-midi sur une pellicule, mon engagement auprès des causes perdues d'un festival trop culturel (et pourtant) pour arracher de leurs écrans les étudiants qu'il est supposé rassembler, quelques jours à Florence, Firenza, mi amor...

samantdi, sur le chemin de 2006 à 19xx,
jeudi 15 février 2007

Ricochets 2003 : 42 - La canicule

L'année commence par le grand bonheur de la naissance de Nina, la fille de Petit-Dernier. j'y vois la fin des malédictions. Il a triomphé des démons, il a atteint la rive du bonheur ordinaire. Il n'a pas suivi les errances anciennes, il a survécu à l'écrasement de la mort de son frère, je suis heureuse.

Nous sommes deux dans le nouvel appartement, mon colocataire s'est teint les cheveux en jaune canari.

Cependant, l'été caniculaire nous prend au piège et nous englue derrière nos persiennes encore trop entrouvertes. De coups de fil en révélations, des histoires d'amour se dissolvent, se dessoudent. Sous les coups de soleil, la peau éclate, les lambeaux se déroulent comme des papyrus illisibles.
Traîtresse je me baigne dans la Manche, l'eau est à 30°, les gens heureux m'éclaboussent et je ris avec eux. Mais il faut rentrer. La maison est vide, le ventre de Sidonie est vide aussi, elle se demande si elle a bien fait et je ne sais plus quoi dire.

sicaliptic, sur le chemin de 2006 à 19xx,
vendredi 16 février 2007

2003 : 37 ans la psy mon père et un chéri

Je ne sais plus ce qui m'a décidé cette fois, l'impression de déjà vécu sans doute, je retourne chez la psy enfin d'abord j'essaie d'en trouver une qui ressemble à celle qui m'a aidé à Paris.
C'est sans doute une erreur, je passe mon temps en comparaisons qui ne sont jamais à son avantage. Elle n'en sait rien, j'ai l'impression de perdre mon temps ou de lui faire perdre le sien. Elle a l'air de quelqu'un qui essaie d'avoir une attitude naturelle. Et je m'y connais, je suis experte dans ce genre de tentative en société, j'ai maintenant la preuve que c'est un exercice difficile.
Elle hoche la tête de temps en temps histoire de me laisser poursuivre. rien d'encourageant, on dirait qu'elle fait en sorte que je l'oublie. Elle est si maladroite que je ne vois qu'elle la plupart du temps.
Je ne suis pas une pratiquante chevronnée, je n'ai jamais été foutue de demander à ces gens de quelle confrérie ils étaient. En tout cas je sais que ma psy parisienne me parlait et que cela me faisait le plus grand bien, mon problème étant le manque de confiance en moi, avoir à rendre compte de mes entreprises me pousse à l'action et me motive.
Son silence me fait l'effet d'un jugement, j'ai donc l'impression de ne pas avancer. quand je regarde le noeud qui me fait le plus souffrir je ne vois aucun progrés par contre sans m'en rendre compte j'ai défait des problèmes périphériques dont je ne me souciais pas vraiment.

Après 5 ans de célibat je ne suis toujours pas en quête du prince charmant. Je regrette simplement la pénurie d'amants intelligents. Les garçons me déçoivent, leur langue se délie plus rapidement qu'ils ne nouent leurs lacets, l'intimité se discute sur la place publique et le sexe devient comptabilité, je ne suis pas un numéro je préfère m'abstenir. Moi, j'aime les amours d'aprés midi , les amitiés ambigues et les démentis. Je m'ennuie un peu, mais ce n'est pas trés grave.

Je ne sais comment je me suis réconciliée avec l'image de mon père et les choses ont changées, j'ai rencontré l'homme avec qui je vis. Ma psy me confirme que cela peut être une conséquence.
Voilà je suis toujours aussi gauche en socièté, j'ai du mal à assumer mes choix de vie et ma création mais maintenant j'ai quelqu'un avec qui en parler autrement qu'accoudée au comptoir d'un bar.

(en aparté, il y a quelques semaines, il m'a dit qu'il voulait bien démarcher les galeries pour moi...)

traou, sur le chemin de 2006 à 19xx,
dimanche 18 février 2007

2003 - repos ?

Il y a des années qui ne servent à rien d'autre qu'à se reposer de la précédente. A creuser un trou un peu plus confortable pour s'y installer, lécher ses plaies encore fraiches, et essayer d'affronter la suite du mieux qu'on pourra.

Il y a des années qu'on démarre la peur au ventre après les tourments de la précédente. L'impression d'entrer dans un champ de mines. Qu'est-ce qui va encore m'exploser à la figure ?...

Il y a des années de changement de décor. Vraie différence ou simple illusion. Pour tromper l'ennemi. Pour tromper l'ennui.

Déménagement. Des semaines de travaux, cartons, plans, aménagements, projets pour s'étourdir. Un autre cadre. Une autre vie ? Pas sûr, mais il faut bien avoir cet espoir-là quelquefois.

kaa, sur le chemin de 2006 à 19xx,
mardi 20 février 2007

2003:30 - Le réveil

Ma mémoire se moque de moi.
J'ai perdu des pans entiers de mon enfance mais je me souviens très bien de ces six premiers mois de 2003, avant la canicule.

Six mois enterrée, dans l'appartement de ma grand-mère, dans une banlieue assez éloignée.

Seule.
Seule après 8 ans passés à me cacher dans un couple.
Seule avec des fantômes de partout.

Je mets une chaise contre la porte, la nuit, pour m'en protéger.
Je génère mon propre froid, je n'arrive pas à me réchauffer.
Je refuse de mettre des cachets dans la glace.
Je suis comme morte, mais en fait j'hiberne.

Je bouge tout doucement, poussée par des amis incroyables qui me tiennent la tête hors de l'eau.

En juin, vers la St Jean, je passe à Dijon chez ma soeur en allant chez un de ces amis, en Champagne.
On fait la fermeture d'un vieux troquet d'habitués.
Et c'est là, devant ce bar miteux où j'hésite à entrer, que je le sens.
Il est à 20 mètres, dans la rue. Je ne le vois pas vraiment, mais je sais.
Tout est comme ralenti, ridiculement cinématographique.
Il ne regarde que moi, il sourit.
Je me marre.
Il sait.

Mon Merlin.
Marchand de tapis et chauffagiste du coeur.



Je suis enfin envie.

Ame, sur le chemin de 2006 à 19xx,
mercredi 21 février 2007

2003 : 25 Analyse

J'y avais déjà pensé il y a quelques années en amont, comme une évidence.
Pourtant, mon esprit, buriné par une grande dose d'introspection et d'indépendance, avait un temps abandonné ce projet.
Ce sont des évènements douloureux ou destabilisants (pas nécessairement négatifs) qui m'amènent à sauter le pas cette année-là, en mars.
J'ai presque 25 ans et je souffre, je me crois parfois folle, à côté de la plaque, sous une apparence pourtant très forte, très maîtrisée. Je me sens fragile, dans mes convictions, dans mes choix, au boulot.
C'est à ce dernier niveau que ça se décidera d'ailleurs, comme un alibi. La douleur et les sentiments qui me traversent par moment doivent pouvoir trouver un éxutoire, une façon de se dire, de se comprendre.

Je téléphone à une médecin que j'avais vue une fois et qui m'avait fait bonne impression, je lui demande un nom. Elle me demande de la rappeller mais je ne le ferais pas. Je connais peu de personnes qui consultent un psychologue alors je ne sais pas trop qui choisir. En plus, je n'ai pas vraiment envie de parler de ma démarche. Je feuillette l'annuaire et m'arrête ici ou là selon les adresses. L'un d'eux, pas trop loin de chez moi et appartenant à une école freudienne attire mon attention. Je prends RDV.
L'homme qui m'accueille semble venir d'un autre siècle, un petit côté rétro dans sa démarche et sa coiffure. Il est calme et ça me rassure. Je lui parle de ma démarche et nous convenons d'autres rendez-vous. J'en sorterais au début en pleurant mais ça passera.
D'un face à face, je lui demande au bout de quelques mois à entreprendre une analyse. Le rythme des séances augmente et la position allongée me donne l'impression de me retrouver face à moi-même, sans regard pour me soutenir. J'apprends donc à faire sans, peu à peu, à arrêter de m'imaginer ce qu'il peut penser. C'est pas facile mais c'est utile, je crois. Et puis, je me sens soutenue quand même, j'ai toujours l'impression qu'il rebondit sur des choses importantes, me soutient quand j'en peux plus.
Entreprise pour un soutien, c'est un autre chantier que j'ouvre, une nouvelle façon de voir des choses que je découvre. ça me va bien, je m'y retrouve. Il y aura des hauts et des bas, des moments où je rechigne à y aller, d'autres où j'attends avec impatience. Mais je n'ai jamais regretté cette démarche, c'était sûrement le bon moment pour moi.

piloue, sur le chemin de 2006 à 19xx,
vendredi 23 février 2007

2003:23 - Un garçon habite chez moi

Il y a une deuxième brosse à dents dans ma salle de bain, G. passe pratiquement toutes ses nuits ici et nous mangeons de la tropézienne. Je n'aurais pas cru être capable de vivre cela sans me sentir envahie, sans avoir le sentiment de devoir m'effacer pour un autre être, sans creuver ma bulle et la voir se vider.

On doit attendre la fin de son année universitaire pour savoir où il sera l'année prochaine. S'il s'en sort bien, il pourra, comme il le désire, poursuivre son parcours dans ce même labo, sinon, il devra quitter cette ville et peut-être même ce pays. Je n'y pense pas trop parce que, dans ce cas, j'aurai à choisir entre laisser partir mon amour ou quitter l'entreprise famillale.

Finalement la question ne se pose pas.
G. fini major de sa promotion. L'an prochain nous prendrons un appartement ensemble. Pour l'instant nous achetons une voiture et partons en vacances. Camper. En Suisse. Dix jours. L'un sur l'autre. Pendant 2000 heures. Dans un espace vital réduit à une tente ou une voiture.
Bien que se soit en plein air, j'ai peur de l'enfermement. Je ne pourrais pas claquer de porte si l'envie pressente me saisie. J'ai peur qu'on ne se supporte pas, que nous n'ayons rien à nous dire, que nos rythmes soient (parce qu'ils le sont) vraiment trop différents.

Retour en France, les oreilles pleines des CD de l'auto-radio, les yeux remplis de paysages et de Boris Vian, le coeur plein d'amour et une lettre de résiliation de bail à poster immédiatement.

gabriel, sur le chemin de 2006 à 19xx,
samedi 24 février 2007

2003 (18) : Testament photographe

Noir et blanc

Un ruisseau de montagne. L'ombre à peine estompée d'un arbre sous la neige. Ces branches sur le ciel, qui pleure de beauté. Des flocons en janvier : halo d'un réverbère en un jardin de nuit. En plein coeur de Paris, trouver Le Paradis.

Un cerisier en fleurs. Un ciel ennuagé qui se fait menaçant ; il était beau, pourtant, dans l'orange couleur. Arôme japonnais : ton vingtième printemps, pour nous presque trois ans. Sur l'herbe du jardin, l'ombre de tes deux mains.

Rue du Faubourg du Temple. Au soleil matinal, guetter l'instant crucial où tes yeux s'ouvriront ; dans cette pièce unique, ton corps se fait musique. Au soleil insulaire, ta silhouette éphémère. Au soleil de minuit, un manège en folie.

Deux concerts estivaux. Guitariste italien, professeur, maestro ; compagnons réunis, dans l'herbe tous assis. Un sapin vénéré : notre âge partagé, sa douce gravité. Les bords de Seine enfin : arbres, amis, sereins.

En couleurs

Une plage bretonne. Une quinzaine houleuse au milieu des tourments. Une quinzaine heureuse en valse à quatre temps. Cryptographie zombie : souvenir émouvant d'un aveu balbutiant. Pierr', feuill', ciseaux : bluffer, sincère et hésitant.

Noir et blanc

Première randonnée. Été caniculaire aux chemins attachants. De la Dordogne au Lot, vert, jaune, noir et blanc. Un artiste de dos : amoureux des chevaux, comme déjà parti. Une fille assoupie, dans le train qui revient.

C'est fini. Nuit de renaissance, de mort et d'offense, de rythme brisé, d'oranger fané. C'est fini. Un trop long poème, qui sait ? le dernier - j'y croyais alors, pensais liquider le passé. C'est fini : je l'avais écrit. Je t'avais écrit. Un meurtre mental, défection fatale. Lueurs dans la nuit. C'est fini.

Portraits de fin d'année. Futur, présent, passé : Sarah, Nicole, André, Malika, Jérémy, le chat, Benoît, Marie, Christophe et Sébastien, Hélène et Olivier, Patrick, Gildas, Florence, Georges, Sandrine, Éric, Henriette, Simon, Pierre-Emmanuel et moi. Qui partira demain ? pour où ? pour quand ? pourquoi ?

Une nouvelle année. Partir en Pyrénées sur un coup de folie. Retrouver des amis, des arbres, des soleils, des sourires vermeils. Une nouvelle année, dans la neige et le feu. Une nouvelle année, qui débute en adieux.

ada, sur le chemin de 2006 à 19xx,
jeudi 1 mars 2007

2003- L'entretien d'embauche

Un jeudi de septembre 2003



Je sors du bureau de la DRH d’un grand centre de formation. Elle me raccompagne jusqu’à l’ascenseur : j’ai l’impression qu’elle veut me voir marcher. De la même manière qu’elle scrutait mes mains tout à l’heure. Alors je marche. J’avance déterminée dans le couloir. Je n’ai jamais été si déterminée. Mes jambes avancent souplement et sans hésitation. Je me souviens qu’il faut tourner à droite au bout du couloir. C’est bizarre, normalement je me perds tout le temps, même dans un couloir tout droit. La DRH me serre la main. Je plonge mon regard dans le sien et j’accuse réception. Ma paume parvient à cacher sa moiteur, je serre franchement. Elle me dit qu’elle ou sa secrétaire rappellera avant 18 heures. Il faut faire vite, la rentrée date déjà de 10 jours. La porte de l’ascenseur se referme. Il fait froid tout à coup. Je tremble de tous mes membres. Je me recroqueville. Comme un élastique qu’on lâche.

Il est 11h30. Je commence à avoir peur. Que l’attente soit longue. Je viens de vivre cinq mois de chômage et je sens que j'ai atteint ma limite. En éternelle étudiante, je fonctionne encore sur le rythme de l’année scolaire. Du coup, septembre doit rimer avec reprise. Mais je suis pleine d’appréhension, ma dernière embauche à l’université a été éprouvante. Je tourne en rond. Et si je ne trouvais pas de travail ? Je n’ai pas l’habitude de chercher, jusqu’ici je me suis toujours débrouillée pour que l’on vienne me trouver. Et si j’avais raté toutes les occasions ? Et si ça durait plus longtemps que prévu ? Mon compagnon tente de me rassurer : ce n’est pas grave, cela te fera du temps en plus pour ta préparation aux concours de l’éducation nationale. Je ne suis pas convaincue. Justement je veux enseigner quelques temps pour être sûre que je veux vraiment les passer ces concours. Et puis je n’ai jamais réussi à travailler que dans l’urgence, le stress. Tout ce temps, je ne parviendrai pas à l’utiliser pour bachoter un concours. Peur déguisée de l’échec ? Va savoir. Et puis me faire entretenir ? Je ne l’avoue pas mais ça m’effraie. Pourquoi ? C’est bête. Je suis une féministe pleine d’orgueil mal placé. Mon mari se posait moins de questions quand il était au chômage. Ou peut-être ne m’en faisait-il pas part ? Ah zut, c’est pas le moment.

Il est 12h. Seulement ? Je suis rentrée à la maison. Je ne sais pas quoi faire. Je n’arrive pas à me poser. Le portable dans la main, je tourne en rond. Je n’ai pas faim. Je finis par appeler une amie.

14 heures. Nous allons, mon amie et moi prendre un café au bord de l’eau. Il fait un temps radieux. Mon amie qui porte le nom d’un fleuve est superbe. J’ai l’impression d’être vieille et ratatinée. Ma paupière droite saute à la corde avec mes cils. T’as vu ? Mon amie regarde. Non rien. Elle rigole. Je ne t’ai jamais vu aussi calme, dit-elle. Bah mince.

Il est 15 heures. Le téléphone sonne. C’est ma mère. Evidemment, je ne lui dis rien.

15h30. Il va falloir que je me lève pour aller chercher ma fille.

15h45. Ca sonne ! Mon Dieu j’ai peur j’ai peur. Je manque à un millimètre de refuser l’appel en me trompant de bouton. - Allo ? - Blala, vous commencez lundi. Vous aurez cinq classes : 2 classes de BEP, 2 de Bac pro et une de BTS. - Je raccroche, je suis aux anges.

Deux minutes plus tard....

Lundi ? Mais c’est dans quatre jours lundi ! C’est quoi une classe de BEP ? Que vais-je faire ? Que suis-je supposée leur enseigner ? Mais je ne vais jamais y arriver ! Elle est complètement inconsciente cette DRH !

pistil, sur le chemin de 2006 à 19xx,
lundi 5 mars 2007

2003 : Tenir

Tenir. Déjà un jour. Et puis son lendemain. Et puis son lendemain.

Même si tout est absurde, même si j'ai tellement mal que je ne ressens même plus la douleur, même si oublier comme me souvenir est également impensable.

Tenir et que rien ne se devine, le moins possible, annuler mon année à l'étranger, une paperasse après l'autre, trouver un appartement, choisir un nouveau sujet de maîtrise, prendre rendez-vous avec le professeur qui me suit, m'enfermer et lire et relire et raturer des pages, me convaincre que cela est important, et même aller à des fêtes d'étudiants et passer mon permis et aller au cinéma et m'installer avec mon homme.

Tenir, cette année-là, c'est faire comme si. Faire ce qu'on attend de moi, ne pas craquer, ne pas hurler, me museler, ne laisser passer d'émotions que ce qu'il faut pour ne pas me sentir monstre glacé.

Tenir, pas vivre : jouer la vie.

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