Petits cailloux et ricochets

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le projet

En novembre et décembre 2006, Anna Fedorovna Kozlika a remonté les années de 2006 à sa naissance au rythme d'un billet pour chaque année. Elle a appelé cette série « Mes petits cailloux 2006-1960 »

A la fin, elle a eu envie de reprendre le chemin en sens inverse et quelques blogueurs ont eu envie de la suivre : ces billets avaient fait naître en eux échos, sourires, jeux de miroir ou clins d’œil... ces fameux ricochets que font les petits cailloux lancés au fil de l'eau.

Le blog collectif que vous êtes en train de lire a été créé ainsi, au détour de discussions au bas de quelques billets. Il s’appelle « Petits cailloux et ricochets » et accueille les textes de tous les participants.

Si vous aussi vous souhaitez faire des ricochets, les modalités pratiques sont expliquées sur cette page.

les textes
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année 2001

Les textes sont présentés dans l'ordre chronologique de leur rédaction.

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Kozlika, sur le chemin de 2006 à 19xx,
samedi 11 novembre 2006

2001:41 faute

Le 2 janvier 2001, mes collègues et moi arrosons d'une bouteille de cidre l'entrée dans le vingt-et-unième siècle, vu qu'on n'est pas la moitié d'un con et que le vingt-et-unième siècle n'a pas commencé le 1er janvier 2000, non-non-non.

La fin de l'année 1999 et toute l'année 2000 je ne compte plus le nombre de discussions autour de ce grave sujet. Alors certes, c'est en effet en 2001 que commença le XXIe. Il m'est arrivé de prendre le temps de l'expliquer si on me le demandait ou d'en plaisanter avec des fêtards qui le savaient bien mais pour lesquels toutes occasions sont bonnes y compris le doublé 2000&2001, mais j'ai soupé des regards condescendants de ceux qui savaient à l'égard des pauvres incultes éblouis par le nombre de zéros. Je n'aime pas beaucoup non plus qu'on reprenne les gens sur leur orthographe ou sur l'emploi erronné (hi hi) d'alternative, de coupe sombre et autres autant pour moi[1] Enfin c'est comme le reste, ça dépend de quand comment et à qui.

Face à un prétentieux, c'est plutôt jouissif. Je me souviens de Fûûlion il y a deux ans mouchant un fat au restaurant à Lyon. Le type nous gavait de son professorat à l'université, tapotait sur l'épaule de Fûûlion pour la féliciter d'acquérir quelques bases culturelles en faisant son stage à l'opéra, nous a traînés dans un restaurant à 30 ou 40 euros la tête de pioche sans se soucier de savoir si nous pouvions débourser une telle somme. Malgré son peu d'engouement pour le personnage et quoique très occupée à un rapport d'expérience concernant les kebbabs avec un fin gourmet ma fille, invitée à raconter sa journée, s'enthousiasmait et se pâmait pour Chabrier. « Chabrier ? C'est qui ? », l'interrogea notre homme, prêt à lui enjoindre de ne pas parler de ses tuteurs de stage en omettant d'utiliser leur titre de civilité. « Tu ne sais pas qui est Chabrier ? Houlala, mais tu es complètement inculte alors ?! » se prit le gars dans les gencives, ce qui le tint prudemment éloigné de la donzelle pour le reste de la soirée.

Voué alors ça j'aime bien :) Ce que j'aime moins c'est que souvent ces corrections sont hors sujet (le nombre de fois où j'ai lu quelqu'un exprimant une opinion contraire se faire rembarrer sur une faute d'orthographe ou de syntaxe...) et paralysantes.[2] Je ne me soucie des fautes des autres que lorsque ma compréhension en est gênée ou quand l'écart entre la prétention du locuteur et la faiblesse de son langage mérite d'être relevé.

Je veux dire : je ne m'en soucie guère en dehors des heures de travail.

Depuis l'enfance, j'avais ce qu'on appelle une bonne orthographe spontanée. Rien que sur cette expression il y en aurait des kilomètres à écrire car le moins qu'on puisse dire c'est que l'orthographe est tout sauf spontannée (ho ho) mais bref. Histoire d'apporter ma pierre à la Révolution en marche, on m'assigna la tâche de relire les articles de notre journal. Je trouvai ça follement ludique ; ça m'amusait beaucoup de débusquer les coquilles, genre Sherlock Holmes voyez. Et puis une fois le bac en poche il me tardait de gagner ma vie et d'être autonome (les moins de 20 30 ans n'ont pas idée de la valeur que ma génération accordait à ce mot !) J'ai donc cherché comment joindre l'utile à l'agréable et c'est ainsi que débuta ma carrière d'orthommerdante. Dans l'édition d'abord, en presse ensuite, dans une vénérable institution aujourd'hui.

Ayant rompu tout contact direct avec mon père depuis la fin de l'année de la première jusque deux ou trois ans plus tard, nous fumes aussi surpris l'un que l'autre d'apprendre lui que j'étais correctrice, moi qu'il l'avait été lui-même de 1937 à 1939. Et si je vous disais que c'est dans l'entreprise même où je gagne mon pain aujourd'hui qu'il travailla le plus souvent durant sa brève incursion dans ce métier...

Je corrige les fautes là où mon père qui fauta avec ma mère en fit autant auparavant... Ce que c'est que le destin ma bonne dame.

Notes

[1] J'en profite si je ne l'ai déjà fait pour vous recommander chaudement la lecture de cette page.

[2] Mes enfants ont eu la chance de fréquenter une école primaire ouverte aux contributions parentales (ou plutôt c'est moi qui ai eu de la chance !). Je me suis ainsi proposée pour animer quelques ateliers d'écriture. A chaque début d'année, les enfants réunis dans la classe s'inquiétaient : « Vaut mieux pas que je vienne m'dame, je fais plein de fautes d'orthographe. » Et chaque début d'année je disais que ça n'avait aucune importance, qu'on ne s'en occuperait pas. En réalité, pour faire des acrostiches ou des méthodes S + 7, on s'en occupe bien un peu beaucoup, mais on ne corrige pas des fautes et ça change la donne, et ceux qui n'osaient pas écrire s'y lancent sans appréhension.

luciole, sur le chemin de 2006 à 19xx,
lundi 12 février 2007

Petits cailloux et ricochets. 2001, une vaisselle qui attendra.

Je suis dans ma cuisine en train de faire la vaisselle. La télé dans le salon est branchée, j'entends vaguement, c'est l'heure du journal télé. Le canapé-lit est défait comme toujours, j'ai la flemme de le refermer. L'appartement est en désordre comme souvent, comme presque toujours. Mon compagnon est allongé sur ce canapé et il regarde les infos. Je suis dans ma cuisine en train de faire la vaisselle. Une vaisselle qui probablement déborde de l'évier, une de celle qu'on est capable de laisser trainer en préférant aller manger au resto que de s'y coller.

Je l'entends qui m'appelle et d'une voix agacée sans doute j'ai répondu : " Quoi ?" Je suis occupée à une tache que je déteste, alors forcément je dois être agacée. Il me dit : " viens voir ". Je suis presque sure de soupirer, le genre de soupir lassé, un soupir qui raconte que là franchement il me gave, je suis en train de faire la vaisselle.

Mais j'y vais, quelque chose dans sa voix sans doute m'a indiqué que ce n'était pas pour rien comme cela arrive souvent quand les priorités divergent et là ma priorité c'est de finir cette putain de vaisselle. Il me dit : " regarde".

Je m'assois au pied du canapé, à peine une fesse, déjà prête à repartir à ma corvée. Mais cette vaisselle là ne sera pas finis ce jour là. Je suis incrédule d'abord à ce que je vois, est ce un film ? Non, puisque c'est l'heure des infos. Alors c'est réel... Mais quand est ce que ça c'est passé ? ça se passe en ce moment ? Je pleure doucement comme quand j'étais petite fille et que je pleurais sans savoir pourquoi, sans comprendre. Fermée au sens des images, mon corps réponds par les larmes tandis que mon cerveau fuit. J'ai peur aussi je crois.

Nous sommes le 11 septembre 2001. Dans mon appartement en désordre, j'assiste à la mort en direct.

sicaliptic, sur le chemin de 2006 à 19xx,
mardi 20 février 2007

2001 : 35 ans peinture et conflit de personnalité

L'atelier que je louais est devenu gratuit au changement de propriètaire, je retrouve les conditions idéales du squatt, mes finances s'en portent mieux même si mon statut devient plus précaire. Les choses changent trés vite , les travaux réduisent mon espace et bientôt me mettent dans une position subalterne que je subis avec légèreté au début. La personne qui m'accueillera dans son espace, a des aspirations de gourou. Il veut créer un mouvement autour de ses théories sur l'art. Il a adopté un système et essaie d'y inclure les autres.
A cette époque je constate que son univers bleu et orange entre dans ma peinture mais rien n'en sort de trés constructif. Il m'impose de ranger mon matériel aprés chaque scéance, certaines plages horaires sont inaccessibles pour moi, je fais avec .
La rupture se fait réellement le jour où je demande à une de nos amie commune de mixer sur une de mes vidéos. Cela fait plusieurs mois qu'il lui met la pression pour qu'elle se lance dans ce genre d'entreprise avec lui, sans aucun résultat car elle résiste. Avec moi, elle se lance avec entrain et le résultat est plus que probant. La jalousie est un sentiment désagréable, elle se transforme en rancoeur.
Pour me dégager de cette influence néfaste pour ma création et ma santé mentale, je réintègre ma partie d'atelier en poussant les gravats et réammenageant au mieux. Le squatt est une bonne école, je m'installe un coin agréable. Je reprends goût à ce que je fais, ses couleurs dominantes s'estompent, je revis. Pourtant la situation empire mon univers pourtant discret lui devient insupportable à traverser, je suis sur le passage pour acceder à son grand atelier. N'ayant pas réussi à me digérer je deviens semble t il une excroissance génante.
La parole déserte l'atelier. Je suis obligée de provoquer les discussions, lui ne communique que par signes, arrache une cage, retourne systematiquement mon tapis pour ne pas marcher dessus. J'ai l'impression d'avoir affaire à un adolescent révolté qui chie dans une classe pour dire que ça l'emmerde. C'est fatigant, mais en réfléchissant je décide qu'il n'est pas dans mon intéret de céder à la pression. Je travaille moins mais je travaille.
En même temps je sens une grande souffrance chez lui, il semble en pleine crise de mégalomanie, il se dispute avec d'autres de ses amis et s'enferme dans son système. Impossible de communiquer, tous s'inquiètent mais il est sourd aux remarques.
6 mois se passeront avant que le propriètaire me signifie que vu l'incompatibilité manifeste, il est désolé mais il me faut retirer mes affaires. Lui n'a jamais été capable de formuler ce qui n'allait pas.

J'ai tiré profit de cette expérience, j'ai mis à l'épreuve ma résistance à la pression, j'ai découvert ma capacité à estimer ce qui est de mon intéret et j'ai appris à limiter la prise en compte des velléités d'autrui : celui qui ne formule pas verbalement ses demandes se déresponsabilise. Je refuse de prendre à ma charge des décisions qui vont à l'encontre de ce que je veux.

kaa, sur le chemin de 2006 à 19xx,
mardi 27 février 2007

2001:28 - Open space

Nous sommes une trentaine, entassés comme dans un sous-marin.
Les bureaux sont joliment arrangés en fleurs, mais les fenêtres sont closes et les volets fermés, été comme hiver.
Il fait froid. Toujours froid.
Pourquoi faut-il que ce crétin monte la clim' et reste en pull ?
J'ai froid.

Les machines font du bruit, un bruit de fond, un sifflement, qui grignote peu à peu mes nerfs.
Si seulement il ne faisait pas aussi froid.
Les deux équipes n'ont pas grand chose en commun. Eux ont le vent en poupe, ils en profitent, imposent leur loi dans l'open space.
Ils me gonflent, les ouineurs.

Aujourd'hui ma voisine à la voix de crécelle se tait. Elle est gentille, toujours malade, mais ne dit rien. Elle.
Moi j'ai froid.

Mon téléphone sonne. Tout le monde tend l'oreille.
Mamie ?
Qu'est-ce que tu racontes ?
T'es sûre que ce n'est pas un film ?
Ok, je regarde.

Je n'arrive pas à accéder à CNN.
Un mail de S. Elle a des copains à New York, ils ont peur. Est-ce que tu arrives à te connecter sur CNN ?
Oui, ça y est, enfin !

Putain !
Tout le monde me regarde, je dépasse encore leurs bornes.

Des avions se sont crashés dans le World Trade Center !
Quoi ?

Les copains roulent jusqu'à mon bureau.
On se passe les images en boucle, c'est iréel.
On apprend par S. que d'autres avions sont tombés.
Ce n'est plus une coïncidence.
On se regarde, effarés.
La fin d'un monde.

Les autres continuent à bosser.
Leur monde peut bien s'écrouler.

Je suis glacée.

traou, sur le chemin de 2006 à 19xx,
dimanche 4 mars 2007

2001 – Une année de contrastes

Une année toute noire ou toute blanche, passant de la lumière la plus vive à l’obscurité la plus tenace, de la légèreté au poids des évènements les plus lourds, du rire aux larmes amères.

Début d’année fatiguée et mal à l’aise dans mon corps. Je décide d’agir, et quand je veux, je peux ! Quatre mois plus tard, j’affiche 12 kilos de moins, une forme et un moral incroyable. Je me sens belle, légère, de l’énergie à revendre. Ca tombe bien, il y a quelqu’un auprès de moi qui en a besoin, de cette énergie. Un ami cher qui subit une lourde opération suivie d’une longue convalescence. J’essaie de lui insuffler un peu de ma force, un peu de ma gaieté, d’être là auprès de lui, si fragile.

L’été me voit active, sportive, sur tous les fronts. La Crète, merveille dans laquelle je me fonds. J’enchaine le catamaran et le kayak, le vélo dans la montagne et la planche à voile, les randonnées et les soirées bruyantes. Je bouge, je danse, je nage, je pédale, je flirte un peu, sans conséquence, c’est délicieux. J’enchaine sur la Bretagne avec autant d’entrain. C’est l’été le plus lumineux depuis longtemps.

Je crois que sans le savoir j’emmagasine des forces, pour pouvoir affronter une suite dont je ne me doute pas.

11 septembre au matin : j’assiste à l’enterrement de B. Une "nature" comme on dit. Je l'aimais bien. Des années de bataille acharnée contre le crabe. Elle en avait gagné quelques-unes, a perdu la guerre.
11 septembre après-midi : seule au bureau, la radio en bruit de fond. Un flash spécial, inimaginable. Je fonce au sous-sol où je branche un de ces moniteurs minuscules qui servent à contrôler les appareils de projection que ma boite commercialise. Tout l’après-midi, enfouie dans cette cave, j’assisterai incrédule, comme des millions de gens, à la destruction de deux tours en flammes pas plus grandes que mon petit doigt.

12 septembre. Comme beaucoup, moi qui ne lis que rarement les journaux, j’en achète un ce matin, pour m’assurer encore que je n’ai pas rêvé cette sale journée. Au détour des pages pleines de flammes m’attend un drame pour moi seule. Ils ont l’air bien dérisoires, ces articles de la fin de Libé, réduite à la portion congrue ce jour-là, qui osent parler d’autre chose. D’une vie quotidienne entre parenthèses. De publicité malvenue. De petites annonces imbéciles. Et pourtant là, dans un encadré noir, un nom me saute aux yeux, me coupe le souffle plus que toutes les âmes mortes dans l’évènement mondial. Ce nom-là c’est celui de mon ami Jack. Le filet noir m’informe que lui aussi s’est envolé avec violence pour ailleurs sans que j’en sois prévenue.

Le 12 septembre 2001, une vieille dame m’a tenu la main dans le jardin public où je m’étais réfugiée pour pleurer à l’heure du déjeuner. A cause de Jack. A cause des tours. A cause de tant d’absurdité.

Quelques semaines plus tard, je perd un autre ami cher. Parce qu’il m’a demandé de façon totalement inattendue ce que j’avais l’intention de faire pendant les 30 prochaines années. Parce que cette proposition – puisque c’en est une, je finis par le comprendre – me laisse bouche bée en tout premier lieu, avant de la refuser, aussi doucement et affectueusement que je le peux. Mais l’affection n’est pas grand-chose en ce cas. Je ne peux rien à cela.

Un peu après, je rencontre Choul. Qui me dit avec cette petite lueur amusée dans l’œil que je ne vais pas tarder à adorer : « Il ne faudrait pas qu’on tombe amoureux, tous les deux… »

Drôle d’année. Drôle d’année pas si drôle. Noire et blanche.

samantdi, sur le chemin de 2006 à 19xx,
dimanche 4 mars 2007

2001 : 40, l'année de l'explosion

En 2001, je fête mes 40 ans avec 40 personnes qui me sont chères.
J'envisage la quarantaine avec sérénité même si je pense avoir encore du chemin à faire avant d'être en paix avec moi-même. Le printemps se passe en fêtes, tous mes amis passent le cap et nous voguons de soirées et soirées, un peu éméchés, un peu amusés et finalement heureux de nous retrouver adultes.

L'automne nous cueille le 11 septembre. Je ne garde qu'un vague souvenir du moment où, au volant de ma voiture, j'entends à la radio l'incroyable nouvelle de la chute des tours de Manhattan.
L'explosion qui s'inscrit de façon indélébile dans ma mémoire, c'est l'explosion de l'usine chimique AZF, dans ma ville, Toulouse, le 21 septembre, dix jours après le 11.
Je me souviens des minutes qui se sont égrenées ce jour-là, depuis le bruit d'un choc étrange jusqu'aux premières manifestations de la puissance publique. La voiture de la police municipale avec son mégaphone nous demandant de rester confinés. Le directeur traversant la cour, un mouchoir blanc sur le bas du visage. Les premiers parents venant chercher leurs enfants. Le nuage orange et les mots des collègues : "alerte Seveso".
La longue file ininterrompue des voitures quittant la ville, empêchant toute circulation, pare-choc contre pare-choc.

Et dans les jours et les semaines qui ont suivi, la découverte des images, le cratère de l'explosion, les bâtiments détruits sur des kilomètres, les cadavres et les blessés, les témoignages de ceux qui étaient sur les lieux.
Les grandes manifestations de soutien : "Usine à risque, plus jamais ça, ni ici ni ailleurs", le ruban des marcheurs encerclant les boulevards de ceinture, avec un arrêt devant la caserne des Pompiers et de longues minutes d'applaudissements.
La morgue de Total, le chagrin des ouvriers, la fermeture de l'usine.

C'est à ce moment-là que Maureen a décroché un entretien pour aller travailler à l'autre bout de la France.

Ame, sur le chemin de 2006 à 19xx,
dimanche 4 mars 2007

2001: 23 Les fracas des vi(tr)es 1/2

Un ricochet spatio-temporel au billet de Samantdi
J'ai choisi de scinder cette année en deux...

Je tourne à droite au carrefour et j'entame le premier des ronds points. Chemin de traverse entre les barres et les tours de cette cité. A ma gauche, le stade de foot, à cette heure vide.
Un trafic blanc dont je ne parviens à voir le conducteur roule lentement devant moi.
Lorsqu'un bruit de tonnerre très très fort me surprend.
Se superposent deux images : celle d'une femme en vêtement traditionnel maghrébin qui tombe à genoux en criant sur le trottoir; la dame près d'elle la console. Et celle d'un vieux volet de bois qui tombe d'un étage élevé d'une des tours d'immeuble.
Quand on ne veut rien voir, on ne voit rien.
Le 11 septembre est passé de 10 jours et en scrutant le ciel alors impassible, je reste sur l'hypothèse d'un bruit de tonnerre, annonçant prochainement une averse.
Le trafic blanc s'est arrêté en plein milieu de la route*. Je le double et continue ma route vers mon chez nous qui n'est pas loin.
Là, je comprends qu'il vient de se passer quelque chose de plus grave que je ne le pensais. Je suis accueillie par une de mes amies et collocataire qui m'explique que la moitié des vitres de la maison sont brisées. Elle-même a failli être blessée par les éclats.
Les voisins sortent de chez eux, les gens sont abasourdis par le bruit et le fracas des vitres. Nous ignorons d'où ça vient, ce qui s'est passé. Dans notre rue, une personne nous signale qu'une vieille dame au second étage d'une barre d'immeuble est blessée et coincée chez elle. Nous improvisons les secours. Je fais le tour avec mon amie tandis que la voisine lui parle de la rue et que deux jeunes escaladent le balcon de sa proche voisine pour rentrer chez elle et nous ouvrir. Nous la rassurons et j'appelle le samu. La ligne est sâturée, j'insiste. J'arrive à joindre quelqu'un. Il nous faut nous débrouiller car ce cas-là n'est pas prioritaire, l'usine d'AZF vient d'exploser, il y a de nombreux blessées partout en ville. Il me dit de transmettre l'info au maximum de personnes, tout le monde doit se calfeutrer chez lui, il est interdit de sortir, on ne sait pas les conséquences, il y a peut être un danger à respirer des gaz échappés. Après information, nous partons donc à droite à gauche informer les gens de la cité qui sont descendus en bas des immeubles. Des jeunes hommes, armés de rouleaux de sopalin en distribuent pour se faire une protection de fortune.
Une demi-heure peut-être est passée, le ciel est jaunâtre et dans le jardin, il pleut de la terre. Nous branchons la radio et nous calfeutrons tant bien que mal : le cadre de certaines fenêtres est sorti du mur, nous sommes à 1,5km environs de l'usine. La radio et la TV ne parlent encore de rien
Je téléphone à mes parents, mes soeurs. A 30 km, chez l'une d'elle, le bruit a été entendu. Je transmets des infos à ma mère qui travaille pas loin, sur l'origine et le calfeutrage recommandé. Tout s'organise à la va-vite, il faudra quelques temps pour que les infos officielles circulent. Nous avons de la chance d'avoir réussi à joindre nos proches, car bientôt le réseau sera sâturé.C'est dans l'après-midi que nous joindrons notre autre colloc.
La suite de la journée? nous la passons à regarder les infos sur la télé locale, la radio en double fond sonore. Plusieurs attentats? Un seul? Un accident? un avion?Nous parlons de fin du monde, de morts prochaines et massives si les gaz échappés sont réellement dangeureux.
L'alerte est levée vers 16h. Nous irons essayer de donner notre sang, assisterons à deux accidents de voiture, resterons un peu assommées par le calme en centre ville et par tout le reste.
*Je n'ai pas ressenti la secousse que décrivent d'autres témoins, probablement car j'étais en voiture. Je pense aussi avec le recul que c'est une barre d'immeuble et le trafic blanc qui auront empêcher mon pare-brise de se briser.

krazy-kitty, sur le chemin de 2006 à 19xx,
lundi 5 mars 2007

2001 : 16 - Les mots

Ils s'appellent Laurent, Renaud, Agnès, Camille, Bérénice ou Thomas. Avec eux, je découvre le pouvoir des mots, les joies de leurs associations, la force de leur évocation. J'écris des lettres, des poèmes, des micro-nouvelles, des débuts de romans... Comme je n'ai pas de blog, tout s'ammasse dans des cahiers d'écriture et autres journaux intimes. J'ai des pochettes de carton pleine de ces feuilles sur lesquelles nous jetions des mots pendant des cours ennuyeux, des pauses ou en sortant de table. Notre jeu préféré ? Faire des associations de mots. Mes poèmes s'étalent sur leurs murs et les miens, déjà couverts d'oeuvres de Prévert recopiées en tirant la langue, accueillent quelques uns des leurs.

Jusqu'à présent, je lisais sans trop y penser, énormément, en engrangeant les mots, les phrases, les histoires et les idées. Maintenant je suis avide de jolies associations, de mots d'esprits, de belles phrases, que je note avec empressement dans un carnet. Sans m'en rendre compte, je deviens omnubilée par l'expression écrite ; je panse mes douleurs de chansons de Ferré et m'oublie dans la lecture de pavés. Je passe des heures chez les bouquinistes ou dans des librairies, à pondérer quels ouvrages mon maigre budget va me permettre de m'offrir. J'échange, j'emprunte, j'offre, je reçois, j'achète... les livres transitent par mes étagères, certains pour quelques jours, d'autres pour des années. Ferré, Camus, Rostand, Baudelaire, Hugo, Kafka, Borgès, Beckett... tous les genres y passent, analysés entre amis, honnis ou adorés.

Au lieu de résoudre des problèmes d'analyse fonctionnelle, je brouillonne des sonnets. Au lieu d'étudier les lois de l'électricité, je décortique des romans absurdes. Au lieu de rédiger des preuves, j'écris des lettres de dix pages. Il va sans dire que, même si mes performances scolaires en ont quelque peu pâti, je ne regrette pas...

Ame, sur le chemin de 2006 à 19xx,
mardi 6 mars 2007

2001: 23 Les fracas des vi(tr)es 2/2

Ce billet-là est plus personnel, c'est plutôt le fracas de ma vie suite à l'évènement.

Personnellement, j'ai vécu cette journée comme j'ai pu en témoigner, un peu abasourdie par les faits mais dans l'action. Il fallait s'organiser, essayer de réparer, se donner des coups de main chez les uns, chez les autres.
C'est 2-3 jours plus tard que j'ai commencé à pleurer et peu à peu à m'éfondrer. Mes collocs faisaient le décompte des personnes qui prenaient de leurs nouvelles; je décriais leurs comptabilités mais je réalisais que peu s'étaient inquiétés de mon sort. Pourquoi? Parce que, comme j'ai pu le réaliser à cette occasion, j'étais plutôt celle-qui-aidait, celle-qui-était-forte-et-rassurait-les-autres. J'étais amère mais je devais me rendre à l'évidence: j'y étais pour beaucoup dans cette réputation. Je me suis donc osée à exprimer davantage mon désarroi et ma douleur durant cette période. Je me suis heurtée à des réactions très vives et rejettantes de la part de certains. De toutes façons, j'étais très fuyante, complètement destabilisée. Et si ça recommençait? Et si...? Et le fond sonore d'hélicoptères et de sirènes quasi ininterrompu le jour comme la nuit les jours suivants. Ma vie se déroulait alors dans la zone la plus touchée par l'explosion.
J'ai pris la décision un jour d'aller consulter un des psychologues bénévoles qui tenaient des permanences un peu partout. Jamais avant je n'aurais pu le faire, je pensais pouvoir m'en sortir seule mais une faille s'était creusée depuis.
J'ai rencontré une femme à qui j'ai expliqué un peu ma douleur que je centrais sur l'évènement. Mais à ma grande surprise, c'est de toute autre chose dont j'ai parlé. De souffrances enfouies sous une apparente maîtrise. De mes difficultés à montrer mes doutes et à me faire aider. Bref, suite à ses conseils, il m'est devenu évident qu'autre chose avait bougé dans ma vie. Un évènement catastrophique venait de me faire réaliser combien je mettais sous silence mes sentiments pour ne pas blesser ou peut-être par peur de ne pas être aidée au fond.
J'avais conscience que j'avais eu de la chance dans les conséquences de la catastrophe, beaucoup ont perdu bien plus.
Moi, le vernis dont je m'étais enduit se craquelait et me laissait face à une inconnue. Il me revenait car je le souhaitais de lui faire une place et de l'accepter. Car mon apparente force m'enfermait dans un rôle intenable.
J'ai pris pas mal de décisions en cette fin d'année comme pour me ré-orienter. J'ai beaucoup vacillé depuis mais je suis relevée et j'ai tenu bon.
2001, pour moi, c'est l'année où beaucoup de choses ont bougé et où après être tombée, je me suis relevée et j'ai fait un pas de côté.

piloue, sur le chemin de 2006 à 19xx,
mardi 13 mars 2007

2001:21 Malaises

Un ami amant pour occuper le premier trimestre. Y. est gentil, drôle, cultivé, déjà pris. Il me dit fait de beaux rêves le soir avant de raccocher le téléphone. Il n'embrasse aucune de ses maîtresses. Un soir, ma préférence va à Amélie Poulain. Y. repasse dans la catégorie des amis.

X. dont je suis secrètement amoureuse depuis que j'ai croisé son regard en 1995, avec qui je crois encore que je pourrais terminer ma vie, dont je rêve qu'il m'enlève sur un cheval blanc le jour de mon mariage avec un autre. Pour la deuxième fois en 4 ans je passe un week-end avec lui, qui comme la première fois fini au lit, et s'achève avec le lundi matin. Il me faudra tout de même encore 6 mois pour réaliser que je fantasme sa personne, qu'il y a une fissure dans cette statut que je lui ai érigé, et arriver à tirer un trait sur toute cette histoire et me libérer de cette obsession. Définitivement.

Je n'arrête pas de croiser G., un ami connu à la fac en 97. Pendant quatre ans nous nous zyeutons de loin et n'avons rien fait de plus à cause de problème de timing : nous ne sommes jamais célibataires et dans la même ville au même moment.

Avril 2001, je rejoins l'entreprise familiale, où j'ai le sentiment d'avoir trouvé ma place : derrière un écran et un navigateur web. Je suis webmaster. Ce travail me plait.
Je bosse 40 à 50 heures par semaine, passe des nuits sur Internet à papoter avec des gens plus ou moins connus, passe toutes mes soirées hors de chez moi avec mes amis encore étudiants, mes week-end sont mouvementés, enfumés et alcoolisés.

En juin, deux bouleversements vont marquer mes années à venir.

En début de mois, une fois de plus, G. et moi nous nous croisons. Cette fois c'est lui qui est pris, mais là c'est moi qui m'en fiche. Cette chance-là je ne veux pas la rater. Lui non plus. Son couple bât de l'aile, la situation le met mal à l'aise. Mais l'un comme l'autre, pendant les quelques après-midi et quelques nuits que nous passons ensemble, il nous apparaît comme une évidence que nous sommes fait l'un pour l'autre.

Il aura la maladresse de partir avec elle en vacances dans un pays de l'Est et me laisser tout l'été sans nouvelles. Après l'inquiétude, l'angoisse, les interrogations (je ne suis que la maîtresse, je n'ai pas le droit moi de l'appeler), la colère et la tristesse prennent place. Je me sens trahie, humiliée, anéantie. Je ne saurai pas lui pardonner cette erreur lorsqu'il me recontacte en septembre.

En fin de mois mon corps me lâche. En quelques heures tout bascule. Mes jambes se dérobent, mes oreilles bourdonnent, j'ai chaud et je grelotte.. SOS médecin au bureau. Malaises vagaux à répétition les jours suivants. Arrêt de maladie.
Des malaises j'en fais dès que je suis un peu fatiguée, j'ai faim, je fume... D'une heure à l'autre j'arrête tout. Question de survie : la clope, l'alcool, le café, les sorties. Je mange 3 fois par jours, à heure fixe. A 21h30, semaine comme week-end, je suis couchée. Des mois à ce rythme là. Je me refais une petite santé. Je change de vie, je passe un cap et malheureusement certaines obsessions vont me coller à la peau longtemps.

gabriel, sur le chemin de 2006 à 19xx,
vendredi 16 mars 2007

2001 (16) : Rencontrer la folie

En souvenir de ces quelques jours que tu passas avec toi-même, ces quelques jours que je n'ai pas compris, quand je ne pouvais rien pour toi.

C'était un amour fou, sans appel ni retour. C'était un amour bleu, noir de nuit, blanc de jour. C'était un amour clos, où germaient nos serments. C'était un amour beau, enfermé, testament.

C'était une tourmente, un vent d'ouest illogique. C'était une souffrance, hermétisme tragique. C'était la voix du sud, suppliciée sur la croix. C'était une boussole, où le nord nous échoit.

C'était une prison, c'était un hôpital, havre dissimulé, aux larmes de métal. C'était une colombe, une fleur de folie, ma première rencontre avec une autre vie.

mnesiloque, sur le chemin de 2006 à 19xx,
mardi 20 mars 2007

2001 : Divan (1)

Une année hors du temps. Tout ce qui me reste de cette époque, c'est le souvenir du divan de mon psychiatre et des moulures qui décorent le plafond de son cabinet. Bien sûr, je travaille plus que jamais, je sors avec mes amis, je drague quelques beaux garçons... Mais ces séances bi-hebdomadaires d'introspection sont si prenantes qu'elles envahissent tout le champ de la conscience et occultent les autres souvenirs.

Je découvre avec amusement qu'une grosse partie du travail de psychothérapie se fait non pas pendant la consultation, mais juste avant et juste après, sur le trajet ; à l'aller, lorsqu'on se prépare mentalement à l'exercice, parfois avec enthousiasme parce qu'on sait qu'on va démêler une grosse pelote, parfois avec angoisse parce qu'on sait que ça va faire mal ; au retour, pendant ces minutes un peu flottantes qui suivent la consultation, lorsqu'on parvient soudain à dénouer un nœud que la séance avait seulement réussi à desserrer. Alors je prends l'habitude de flâner le long du boulevard entre la station de métro et l'hôpital, je m'attarde dans les bistrots, quitte à arriver en retard au boulot... Ces instants sont nécessaires pour gérer la transition entre le monde réel de la rue et le monde onirique du divan.

Et puis il y a les attentats du 11 septembre. Comme les sites d'informations sont saturés, mes collègues et moi nous rendons dans la galerie commerçante voisine pour voir les tours en flammes sur les écrans en vitrine d'un magasin d'électroménager. Impossible de retourner travailler après avoir vu ces images. Il n'est que quinze heures, mais chacun rentre chez soi se coller devant son téléviseur.

Trois mille morts. Comme souvent, je ne réalise pas immédiatement, je prends la chose avec distance, je m'inquiète davantage des conséquences géopolitiques que des victimes. C'est seulement lorsque les médias commencent à diffuser les ultimes messages des passagers des avions sur les répondeurs que je suis touché par la dimension humaine des attentats. Plus tard, lors d'une explosion en Israël, ce sera un téléphone sonnant dans le vide posé sur le trottoir à côté d'un corps recouvert d'un drap qui me fera réagir ; plus tard encore, lors d'un accident ferroviaire à Londres, ce sera la vision des voitures des victimes à jamais abandonnées sur le parking d'une gare de banlieue qui me bouleversera.

Je suppose que cela provient de mon approche pragmatique de la mort. Persuadé qu'il n'y aura pas plus d'après qu'il n'y a eu d'avant, qu'une personne décédée ne peut éprouver ni souffrance, ni regret, ni remord, je ressens généralement bien plus d'empathie pour ceux qui restent et doivent affronter la disparition d'un proche que pour les victimes elles-mêmes.

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