Petits cailloux et ricochets

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le projet

En novembre et décembre 2006, Anna Fedorovna Kozlika a remonté les années de 2006 à sa naissance au rythme d'un billet pour chaque année. Elle a appelé cette série « Mes petits cailloux 2006-1960 »

A la fin, elle a eu envie de reprendre le chemin en sens inverse et quelques blogueurs ont eu envie de la suivre : ces billets avaient fait naître en eux échos, sourires, jeux de miroir ou clins d’œil... ces fameux ricochets que font les petits cailloux lancés au fil de l'eau.

Le blog collectif que vous êtes en train de lire a été créé ainsi, au détour de discussions au bas de quelques billets. Il s’appelle « Petits cailloux et ricochets » et accueille les textes de tous les participants.

Si vous aussi vous souhaitez faire des ricochets, les modalités pratiques sont expliquées sur cette page.

les textes
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année 2002

Les textes sont présentés dans l'ordre chronologique de leur rédaction.

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Kozlika, sur le chemin de 2006 à 19xx,
vendredi 10 novembre 2006

2002:42 le moins pire

Evidemment, 21 avril 2002. La télé allumée vers 19h30, nous n'avons pas besoin d'attendre l'heure officielle de l'annonce des résultats du premier tour des présidentielles ; les expressions des journalistes et des invités sur le plateau parlent d'elles-mêmes et ne cherchent pas à dissimuler. Le traditionnel « jeu de la surprise » des scrutins précédents (où chacun arborait un visage mormoréen derrière lequel se cachait le plaisir du délit d'initié) se mue en « j'peux rien dire mais c'est affreux et j'y suis pour rien moi d'abord ».

On fonce chez Raoul, à la librairie de la rue Gabriel-Péri. En fait nous sommes quelques dizaines à avoir eu cette idée. Il y a des gens qui pleurent. A 20 heures plus d'espoir qu'on nous ait fait une bonne blague : le deuxième tour se jouera entre Chirac et Le Pen. Première réaction de Besancenot, visiblement atterré et triste. A la question « Qu'allez-vous voter au deuxième tour ? » il répond sans la moindre hésitation et fermement : « Chirac évidemment ! » La reprise en main des jours suivants aboutira à un artistique et flouteux « pas de consigne de vote, mais faut voter » en guise de position officielle de la LCR. Ça m'énerve et nous aurons des discussions houleuses avec ma collègue qui y milite et tente d'expliquer que « mais si c'est clair !». Notre petit groupe qui se retrouve tous les midis à la cantine mange dans un silence glacial entre ceux qui nous reprochent de ne pas avoir voté Jospin dès le premier tour (j'ai voté Taubira), ceux qui n'iront pas voter le 11 mai, ceux qui voteront Chirac mais ne veulent pas le dire, ceux qui calculent savamment au-delà de quel pourcentage Chirac ne pourra que reconnaître qu'il n'a pas de vraie légitimité que celle du moins pire.

Et quoi d'autre ? J'ai toujours participé à toutes les élections, je n'ai jamais voté pour un autre candidat que le moins pire. Sauf peut-être pour Mitterand au deuxième tour de 1981, et encore. Disons que l'aspect Vite, de l'air de l'air ! dominait sur Mitterrand pabo mais moinmoche.

Ma mère m'appelle : « Putain de saloperie de bordel de merde, dire qu'il faudra qu'à 77 ans passés je vote pour la première fois de ma vie à droite ! » Bon en fait elle n'a pas dit exactement ça parce qu'elle ne dit jamais de gros mot mais je vous assure que c'était quand même ça qu'il fallait comprendre. Ben tu sais maman, même à 41 ans, ça fait tout drôle...

Du meilleur au moins pire, c'est le chemin qu'a suivi le couple que je forme depuis près de vingt-cinq ans avec mon compagnon. Cela fait maintenant quelques mois que ça ne va vraiment plus du tout, des années que nous nous raccrochons l'un à l'autre parce que c'est moins pire que d'être seuls. Et cela fait quelques semaines que je sais que je dois prononcer les mots définitifs et ça me fiche une peur bleue. Et si je n'arrivais pas à faire face à la vie toute seule ? Et si je ne rencontrais plus jamais personne ? Et si ma vie sexuelle finissait là ? Je n'arrive pas à poser le choix autrement qu'en ces termes. Choisir de rester seule jusqu'à la fin de ma vie ou continuer « mal accompagnée ».

Entre les deux tours, le 22 avril, je choisis le moins pire. Il n'est pas étonné, mais je lui pose un sacré souci d'organisation : il avait prévu ça pour dans quatre ans, ça collait pile-poil avec sa préretraite. Je suis décidément vraiment une emmerdeuse. Nous décidons d'annoncer la nouvelle aux enfants à leur retour de vacances. « Les enfants on a à vous parler. » Echange de regards entre eux, on n'a pas le temps d'en placer une : « Alors ça y est, vous vous séparez ? On pourra voir Papa aussi souvent qu'on veut ? »

Ils ont l'air... soulagés. C'est clair : pour eux c'est le moins pire.

luciole, sur le chemin de 2006 à 19xx,
lundi 5 février 2007

Petits cailloux et ricochets. 2002, mon ancien temps 2 ...

Comme l'on se souvient, enfin j'ose l'espérer, je disais donc, comme l'on se souvient, particulièrement en ce moment, de l'année 2002 et de la France qui se réveille en ce mois d'avril avec effroi, forcément, 2002 pour moi c'est d'abord cette prise de conscience que j'ai déconné. A force de ne pas m'y intéresser, à la politique, à force d'être de gauche par éducation sans plus savoir vraiment pourquoi, à force d'entendre les déçus de la gauche dire que la droite et la gauche c'est pareil, ben j'ai voté, à ce premier tour, pour rigoler. je n'ai pas vu le danger venir, je me suis prise la claque de plein fouet. Après, comme beaucoup, je suis retournée dans mon bureau de vote pour la grande "enculade" collective, et ça a fait mal.

A replonger dans mon passé, je m'aperçois que le "conte" de ces années se perd et se mélange. Quelle importance au fond, puisque toutes ces années forment un groupe compacte, ou mon travail et ma vie privé ne font qu'un.
2002, est ce l'année du temps et la chambre ou est ce l'année de mademoiselle Julie ? Je ne sais plus ... En tout cas ces années là, celle ou j'ai répété ce spectacle, je me souviens que j'ai mis mon désir d'enfant de côté, cela faisait... trop longtemps que nous essayions. Je me souviens que j'ai sur-investi ce travail, et je me souviens de ce qu'il ma couté.

Aujourd'hui encore j'ai du mal a revenir sur cette période. J'étais comme noyée dedans, toute mon énergie concentrée pour ça, plus aucune disponibilité pour rien d'autre. Je me suis fermée à tout ce qui n'était pas ce travail. J'ai oublié d'écouter ma vie autour.
Je me souviens de certaines séances de répétitions avec Marie Steuber*, avec Olaf*. C'était bien, on s'amusait bien et puis on sentait que quelque chose de beau était en train de naître. Je me souviens aussi d'autres séances, plus collectives, ou le doute me prenant, prenait toute la troupe. Je me souviens d'avoir beaucoup pleuré d'impuissance dans ces moments là. Je me souviens que ce texte était peut être trop intime pour moi finalement, qu'il était difficile de leur expliquer ce que je ressentais pourtant avec acuité. J'ai beaucoup douté sur ce travail, douté de moi, méfié de moi presque... Je me souviens de malentendu que je ne parvenais plus à dissiper parce que nous nous connaissions tous si bien, on s'aimait tous tellement, j'avais peur de leur faire du mal. On ne peut pas faire une bonne mise en scène quand on a peur de faire mal à ses comédiens. Et puis j'avais trop besoin d'être aimée d'eux pour assumer pleinement mon rôle. Cependant, au final, ma direction d'acteur ne fut pas trop mal.

J'avais trop de pression, trop de choses à gérer en même temps et trop peu d'expérience pour réussir vraiment ce défi. Mais c'est sans doute durant ce travail que j'ai le plus appris. Non, plutôt après ce travail, quand avec le recul j'ai pu comprendre ce que j'avais vécu et en tirer les leçons. Pendant, j'ai beaucoup subi.

C'était une aventure démente, une belle aventure en faite... Mais, elle m'a laissée un gout étrange dans la bouche, le gout de la fin d'un temps. J'avais dit avant de me lancer, qu'il fallait que j'arrête de faire de la mise en scène pendant un moment. Je me sentais fatiguée, et pire que tout je sentais que j'atteignais mes limites, qu'il me fallait aller chercher ailleurs de la nourriture avant de pouvoir y revenir. Et puis moitié pression de la troupe, moitié envie de ma part d'aller triturer ce texte qui m'émeut tant et qui m'effraie en même temps, je me suis jetée dans l'arène et je me suis fait bouffer par les lions.

Pas de regret, non, bien sur. Il nous fallait ça sans doute pour accepter de nous séparer, tous. Et encore, ce fût difficile. Cette troupe, c'était je crois pour chacun de nous, une petite famille. Je me souviens que nous fêtions Noël ensemble, je me souviens que ce sont eux qui m'ont réconcilier avec les anniversaires. Je me souviens qu'ils ont été mon seul univers pendant bien longtemps, riche et rassurant. Je me souviens de la confiance qu'ils avaient tous en moi, de la façon dont chaque fois ils m'ont suivi, inspiré, stimulé. Ces années là, ces belles années de réussite, celles dont je peux être fière aussi, parce que j'en ai réalisé des choses, je leur doit beaucoup. Nous nous devons beaucoup. Merveilleuse troupe de saltimbanques, de saltimbranques, tous si différents, avec des caractères puissants, des égos bien ancrés, une équipe de fous pour une folie, celle de faire ce qu'on aime avec le plus de liberté possible et des moyens presque inexistant. Nous avions juste cette envie féroce de le faire, cette naïveté sublime d'y croire. Nous nous appelions "Vis Fabula", la force de la fable, ça nous allait bien.
D'écrire, décrire ce que nous fûmes me donne l'occasion d'un salut, d'une reconnaissance peut être jamais bien dit. Je retrouve mon émotion intacte, je les aimais, je les aimerais toujours, comme on aime à jamais sa jeunesse...

  • Je mets volontairement les noms des personnages et non ceux des comédiens par respect pour eux.

sicaliptic, sur le chemin de 2006 à 19xx,
lundi 19 février 2007

2002 : 36 ans amour (ré)créatif

La poèsie de l'amour impossible

C'est bizarre comme certaines rencontres vous titillent à des endroits si différents.
Je me suis entichée d'un garçon, oh je ne cherche pas le prince charmant, d'ailleurs je n'en voulais pas à l'époque, je voulais un amant. Un garçon que l'on appelle pour passer une bonne soirée en sachant que l'on passera aussi une nuit agréable si ce n'est un après midi. Mais voilà les garcons aiment bien nous faire rêver, quitte à nous leurrer pour finalement nous expliquer que l'on s'est trompée sur leur compte. Ils ne veulent surtout pas que l'on les prennent simplement pour ce qu'ils proposent vraiment, un petit coup sympa comme une récréation, et chacun rentre chez soi, satisfait.
Quand on leur dit qu'on n'est pas amoureuse mais que sincèrement on les aime comme ils sont drôles et volages, que le peu de temps qu'ils pourrait nous consacrer est largement suffisant parce que nous n'avons pas que ça à faire non plus, ils croient, et c'est étrange, être pris pour des objets sexuels, des bites quoi. Et même si le coté sexe les flatte un peu, ça leur est insupportable. Aucune imagination et aucune remise en question de leurs pratiques personnelles.
Bref ce gars là n'a rien compris il m'a un peu emmélé les pinceaux mais m'a inspiré telle la muse et j'ai transformé son incompréhension en poésies. J'ai écrit divers textes que je n'ai pas eu à renier. D'autres aventures, la plupart, m'ont donné l'impulsion pour peindre ou dessiner moult tableaux, une fois j'ai même essayé de me mettre à la musique.
A défaut d'avoir l'impossible autant profiter de ce qui nous est donné. L'état que crée le désir est une pure merveille, petite déjà je passais mon temps à être amoureuse, sans doute avais je besoin de me projeter hors de moi. Avec les turpitudes de l'âge adulte, j'ai découvert d'autres bienfaits de cet élan vital. Ces débordements trouvent bien des chemins pour s'exprimer, on appelle cela sublimation.
Quel mot magnifique En physique, la sublimation est le passage d'un corps de l'état solide à l'état gazeux, ou l'inverse, sans passer par une étape de fusion ni une étape d'évaporation. je dirais sans se liquéfier ni s'évanouir... (en psychologie, la sublimation est la transposition d'une pulsion en un sentiment supérieur.)
Jusque là toute ma création est sublimation, c'est un mot dans lequel je me complais, je le savoure, je m'en délecte et je remercie tous les amants qui ont traversé ma vie de m'avoir ouvert si généreusement cette voie pour réfléchir et créer autant.

kaa, sur le chemin de 2006 à 19xx,
mardi 20 février 2007

2002:29 - Les 5 dernières minutes

C'était un lundi.
Un lundi de novembre.
Le 25.

Le week-end avait été difficile entre nous.
Je me sentais mal, j'étais allée voir un ami pour en parler.
Il m'avait réconfortée, redonné confiance, persuadée que tout allait s'arranger.
Et je suis rentrée ragaillardie.

Je venais de franchir le palier quand je t'ai vu.
Et j'ai su que rien n'allait s'arranger.

Tu avais l'air bizarre, comme sur le point de pleurer.
Je t'ai demandé ce qui se passait.
Tu as secoué la tête, incapable de parler.
J'ai dit, j'ai hurlé, que je ne méritais pas ton silence.

Alors les larmes ont coulé sur tes joues, libératrices, et tu m'as enfin dit.

Depuis combien de temps ?
Six mois !

Et tu l'aimes ?
Oui.

Tu ne m'aimes plus ?
Plus comme avant.

Tout est blanc dedans.
Je vais tomber.
Ne tombe pas, ne tombe pas.
Ne pas rester là, surtout ne pas rester là.

Je vais aller chez ma mère, en attendant que tu partes.
Tu vas déménager quand ?
Tu veux garder l'appartement ?
Mais tu ne pourras pas payer !
Elle va venir vivre ici avec ses trois enfants ?

Oui, bien sûr, tu peux le garder.

Putain, je ne vois rien avec toutes ces larmes.
Je dois me concentrer.
Prendre des sous-vêtements, une trousse à toilette.
Un livre.

Je n'arrive plus à te parler au milieu des hocquets.
La commode, des chaussettes.
Je ne veux pas que tu couches avec elle dans notre lit.
Je ne veux pas.

Tu entends ?

Je hurle.
Pourquoi tu pleures ?

Un pull.
Je reviendrai chercher le reste plus tard.
Je vais m'écrouler si je ne pars pas maintenant.
Je ne veux pas. Pas devant toi.
La porte est loin, je ne veux pas te regarder.

Tu me dis quelque chose, je m'arrête.
Je veux te hurler dessus, te frapper,
te tuer.
Mes bras tremblent.
Je vois mon doigt tendu vers toi.
Les mots se bousculent.
Je serre les dents.

Non !
Non, je ne veux pas.
Ce serait trop facile.
Je veux que tu souffres.

J'ouvre la porte et je sors.

krazy-kitty, sur le chemin de 2006 à 19xx,
jeudi 22 février 2007

2002 : 17 - Les insoutenables légèretés

On n'est pas sérieux quand on a dix-sept ans... Toi, tu en as vingt. Quand on s'est rencontré, tu en avais presque dix-huit ; moi, j'étais une gamine de même pas quinze ans. Il m'avait fallu du temps pour te remarquer réellement ; presque neuf mois s'étaient écoulés jusqu'au jour où nous nous avions réellement discuté pour la première fois. La première de longues fois qui se terminaient toujours tard dans la nuit... Je m'en souviens encore ; un professeur dont la personalité faisait des étincelles avec la tienne venait de te remonter sévèrement les bretelles en petit comité, devant juste un autre étudiant impassible et moi qui me faisais aussi petite que possible tout en me battant avec ma craie, mon coin de tableau, la brosse et un problème d'algèbre linéaire. En m'efforçant de te remonter le moral à la fin de cette joyeuse scéance, j'avais remarqué tes yeux et ton sourire pour la première fois.

Maintenant on me dit « Lui ? Tu ne t'embêtes pas ! ». Il m'avait tout de même fallu six mois de plus pour te trouver un charme insupportable, le temps de tomber amoureuse d'un garçon merveilleux et de commencer à recoller les morceaux du coeur qu'il m'avait brisé. Quelques indices me soufflaient que je te plaisais. Et puis on s'était tourné autour l'un de l'autre un moment ; mais nos timidités excessives, nos insécurités respectives et l'infranchissable fossé qu'était celui de nos âges ont fait qu'il a fallu des détours par d'autres conquêtes et quelques accoutumances pour que tu m'embrasses ce soir.

On n'est pas sérieux quand on a dix-sept ans... Je devrais travailler pour les concours, dont les épreuves écrites approchent à grands pas. Toi aussi, d'ailleurs, mais la science et l'ingénérie ont définitivement cessé d'intéresser un autre que ton père il y a un moment de cela, alors, les concours... les passer mais les foirer, voilà la seule façon que tu as trouvé de lui tenir tête, quelle perte de temps ! (Mais moi, ça m'a évité de te perdre, n'est-ce pas ?).

On n'est pas sérieux quand on a dix-sept ans... Cette histoire n'en n'est même pas une ; des baisers enflammés, volés en cachette, est-ce ça que j'attendais de toi ? Je m'en moque : j'ai passé tellement de temps à te vouloir, toi, que tu peux être mien imparfaitement et alors que j'avais déjà renoncé. Je connais tous tes défauts : j'en ai passé des nuits blanches à les lister pour me convaincre de ne plus t'aimer ! Ils ne m'empêchent pas de ne pas pouvoir résister à tes yeux, à ton sourire, à ta douceur, à ta fausse candeur, à tes baisers...

Ca ne doit pas durer, n'est-ce pas ? C'était juste ce soir, n'est-ce pas ? C'est ce que nous prétendrons jusqu'à nous retrouver l'un et l'autre, encore et encore... Jusqu'à ce que la distance nous sépare et que les larmes dans tes putains d'yeux se gravent dans ma mémoire pour me rappeller cet immense gâchis...

On est pas sérieux quand on a dix-sept ans... Je passe des après-midi et des soirées entières avec ma petite bande ; on s'étale sur notre mal-être, on se raconte nos amours malheureuses, on s'auto-analyse, on rit et on pleure ensemble. Je passe les concours, décroche un oral, atterris à l'autre bout de la France, loin de Paris et loin de toi. Je rencontre mon premier amour qui dure, mais je le nomme mal : il est la première relation amoureuse sérieuse qui dure ; mon premier amour qui dure, c'est celui que j'ai eu pour toi.

traou, sur le chemin de 2006 à 19xx,
dimanche 25 février 2007

2002 - "On court à la catastrophe"

Il y a des jours qui sont comme des semaines. Des mois comme des siècles. Des instants qui s’étirent pour exister à jamais peut-être. Il y a des rencontres exacerbées, des humains à peine croisés qui graveront une mémoire pour toujours. Il y a des amours ébauchées qui sont des unions intenses autant qu’éphémères. Il y a des mots d’amour qui n’ont pas eu le temps de franchir nos lèvres mais qu’on a exprimés par les pores de sa peau, par des regards muets, par des gestes arrêtés, par des balbutiements, par des peurs subites, par un rire partagé.

Il m’avait dit au tout début, alors que je ne savais pas bien encore détecter dans ses yeux malins s’il était sérieux ou rieur « Il vaudrait mieux qu’on ne tombe pas amoureux tous les deux. Tu sais à quel point ça serait catastrophique… »

Quelques semaines après, il y avait parfois l’un de nous pour dire, l’air de ne pas y toucher : « Là, je crois qu’on court à la catastrophe. » Et ça nous faisait rire. Et c’était bon.

Oh oui, on y courait, lui d’abord, moi à sa suite.

De cette année-là, je garde des frémissements d’émotions qui venaient du plus lointain de ma mémoire, la leçon réapprise doucement que mon cœur pouvait battre encore. Juste l’ébauche d’une histoire, une promesse qui se dessinait à traits pastels. Aussi surpris et émerveillés l’un que l’autre de se redécouvrir bouleversés par un être inattendu. Des projets timides, des élans tendres, des mots couverts, des palpitations oubliées. Un émoi plein d’espoir. Un émoi de quelques mois, c’est tout.

De cette année-là, je garde des nuits-gouffres, des spasmes de sanglots infinis que je croyais disparus dans le lointain, la souffrance hurlée dans le vide. Je garde le souvenir d’un étourdissement joyeux fracassé en une seconde. Un crématorium glacé et mon petit bouquet de roses tout seul posé sur une méchante caisse de bois verni. Et des efforts surhumains pour essayer de ne pas penser que cette peau douce qui allait partir en cendres et fumée était mon oreiller tendre quelques jours auparavant.

De cette année-là, je garde un non catégorique et si fragile au désespoir. Enfin, une tentative, de toutes mes forces abimées, de toute mon énergie tremblante rassemblée. Ne pas retomber. Par pitié, ne pas retomber dans ce puits sans fond encore une fois. Une bataille désordonnée, aussi vaillante que j’en étais capable. Certains jours au fond du trou. Des appels silencieux à l’aide. Des rencontres essentielles enfin, réelles ou de papier. Pour ne pas retomber, ne pas chuter si bas une deuxième fois.

De cette année-là, je garde une chanson vieillotte qui nous mettait en joie, l’odeur de la terre et des arbres d’un dimanche mouillé et amoureux. De cette année-là, je garde le terrible rasoir de tout ce qui n’a pas pu être. De cette année-là, je suis ressortie un peu plus fragile, un peu plus forte, un peu plus moi, sans doute, enfin je veux le croire.

De cette année-là, je garde la sensation d’avoir grimpé sans respirer une volée d’escaliers haut perchés. Haletante et hagarde d’avoir reçu le cadeau d’une perception accrue, d’une conscience aiguë de la Vie… sans fin… Je ne me l’explique pas encore, mais j’ai le sentiment indicible d’avoir vécu là, en marchant sur des braises cruelles et en tentant à toute force de les éteindre et peut-être d'en comprendre le sens, ... une des années les plus riches de ma vie.

samantdi, sur le chemin de 2006 à 19xx,
lundi 26 février 2007

Ricochets 2002: 41 - Le plaisir en moins

2002 semble appartenir à un passé lointain, ce sont les dernières lueurs d'une autre façon de vivre au quotidien.
En 2002, j'habite dans un autre appartement, je sais que je vais devoir le quitter parce qu'il est à vendre.
Mes amis Maureen et Niel se sont séparés et ont déménagé.

Je termine une histoire d'amour finissante, lourde, dans laquelle je ne suis pas heureuse.
Pour une fois, il est libre dans son état-civil mais ni dans sa tête, ni dans mon corps. Malgré tout, je reste accrochée à ses yeux bleus.
Avec le recul, je me trouve bête et masochiste.
Le plaisir en moins.

Ame, sur le chemin de 2006 à 19xx,
mercredi 28 février 2007

2002 : 24 Mon métier

J'ai eu du mal à l'écrire en haut de mon Curriculum Vitae.
C'est pourtant une page importante de ma vie qui s'est écrite, un de ces derniers jours de juin.
Après 2 années d'études prenantes en temps, énergie, remises en cause, prises de becs, découvertes, bouleversements internes et externes, j'étais officiellement diplômée.
Contente, motivée, un peu pensive face à l'angoisse de ce qui allait suivre mais au moins, on se regardait tous en disant qu'on y était arrivés, enfin! L'impression d'une vague imposture, de ne plus savoir rien, ni ce qu'on avait acquis, ni ce qu'on savait d'avant. Un flou dû probablement au fait que c'est un des métiers qu'on apprend aussi au fil des expériences. Mon manque de confiance en moi était cependant apparu de façon criante, bien que masqué derrière une apparente maîtrise de catastrophe en tout genre. Je me sentirais donc portée avec bonheur par les encouragements et désirs de deux formateurs et des professionnels rencontrés ici ou là au fil des stages qui eux ne doutaient pas.
Au milieu de cette année, j'ai vraiment pris un nouveau départ.
J'avais ces deux dernières années appris à me re-connaître. J'avais l'impression de renaître en partant désormais de ce nouveau savoir sur moi-même.
Cette même année, je me suis installée dans un petit appartement charmant, seule après deux ans en colocation. Besoin de me retrouver après toutes ces émotions.
Enfin, j'ai re-connu les galères de la recherche d'emploi, des démarches administratives et autres. Rigueur budgétaire au programme, mon nouveau chez moi était à ce prix. Début d'une période de précarité à ne pas savoir quand j'allais bosser, rentrer, voir untel, aller à la CAF. Sur mon agenda de l'époque, à côté des horaires diverses et variées de travail en remplacement (week end, nuit, soirées, journées...), on pouvait lire "dormir".

Année mouvante, instable. J'avais tout à prouver, tout à construire et finalement tout à prendre.

piloue, sur le chemin de 2006 à 19xx,
lundi 5 mars 2007

2002:22 - Bulle en construction

Mes amis, ceux avec qui je mange le soir et regarde M6 affalée sur leur canapé, se mettent en couple et sont beaucoup beaucoup beaucoup moins disponibles depuis. Moi, j'essaie de me cacher que je tourne en rond, je passe toujours beaucoup de temps dans mon travail, ça occupe. Et puis je fais des listes. C'est bien les listes. C'est pratique, on sait où l'on va, on ne perd pas de temps.

Des mois qu'on m'a pas pris la main, embrassé, déshabillé. Moi, de toute manière, j'veux plus qu'on m'embête. J'aime ma bulle, à moi, que j'ai pris le temps de définir ces derniers mois, de prendre ses mesures, d'en faire la déco. Pourquoi tout gâcher avec un crétin ?

Il y a J. un new yorkais qui chante dans la rue avec qui j'ai parlé deux heures et me débite des couplets de Killing Me Softly with His Song sur mon répondeur, G. et une nouvelle tentative de rendez-vous qui foire lamentablement, S. fatiguant...

Le prochain sera le bon, la liste est prête : 1. il ne sera plus étudiant et aura un travail (comme moi) ; 2. il n'habitera plus chez papa/maman, aura déjà vu un lave linge de près, sait se débrouiller tout seul (pas comme L.) ; 3. ne fumera pas (cette fois j'ai vraiment arrêté et ça me rend vraiment malade de toute manière).

Depuis longtemps je suis amoureux de toi. Déclaration par e-mail. Mais moi non, je n'aime personne, ça me fait peur. Je souhaite beaucoup de bonheur à G., sans moi.

Tu finiras vieille fille (si tu n'arrêtes pas de repousser les gens qui viennent vers toi).

C'est mon ami gay qui me dit ça à une soirée, fin novembre. Aïe. Aaïeuuuuuu !!! Ca fait mal parce qu'il a raison. Parce que le prince charmant n'existe pas. Et qu'en y réfléchissant des nuits et des nuits entières, les yeux rivés sur le velux de ma chambre, il n'y a qu'une personne qui occupe mes pensées et avec qui je veux être : G.

G. avec qui j'ai été un peu une garce tout de même. Pour ma défense, c'est parce que je n'avais pas encore fini de construire ma bulle et que la peinture était fraîche et maintenant que je suis capable de comprendre tout cela, je lui envoie, fébrile, un e-mail. Je lui dois tout de même des excuses, la vérité et s'il en veut, un peu d'amour.

En 2002, G. fume, il habite chez sa mère et vient de commencer un DEA. Rien de m'arrête, je n'ai pas peur, 7 jours qu'on est ensemble et je lui souffle mon premier "je t'aime".

gabriel, sur le chemin de 2006 à 19xx,
mercredi 7 mars 2007

2002 (17) : Tempête

En souvenir d'un été où un Rayon-de-Soleil s'envola, une maladie arriva, des pensées gênantes furent exécutées sur le champ et une mortelle angoisse me saisit. En souvenir d'un été à nul autre pareil. En souvenir de l'été où je rencontrai Tempête.

Je me souviens d'un été
Je ne te connaissais pas
Dans le train qui m'amenait
Fiévreux je parlais à d'autres
D'autres que je connaissais
Que je retrouvais heureux
Qui aurait pu deviner ?

Je me souviens d'un été
Je te connaissais à peine
Pour un cynique coktail
Tu es devenue ma femme
Femme qui me trahissait
Qui complotait sans remord
Qui aurait pu deviner ?

Je me souviens d'un été
Je te connaissais un peu
Les mots tissaient entre nous
Une toile d'araignée
D'araignée qui capturait
Nos sentiments éphémères
Qui aurait pu deviner ?

Je me souviens d'un été
Je te connaissais déjà
Dans la rue crépusculaire
Mes doigts effleuraient ta main
Main qui épousait la mienne
Que je serrais insouciant
Qui aurait pu deviner ?

Je me souviens d'un été
Je ne connaissais que toi
Dans l'herbe où tu t'allongeais
Je cheminais dans tes yeux
Tes yeux qui me reflétaient
Qui riaient, graves, confiants
Qui aurait pu deviner ?

Je me souviens d'un été
Je te connaissais par coeur
Dans chaque heure qui fuyait
Nous laissions les autres dire
Dire que nous nous aimions
Que ce couple était parfait
Qui aurait pu deviner ?

Je me souviens d'un été
Je te connais à jamais
Dans le train qui m'emmenait
Loin de toi de notre amour
Amour que nul ne comprit
Souriant je me disais
Qui aurait pu deviner ?

valclair, sur le chemin de 2006 à 19xx,
jeudi 15 mars 2007

2002: "Maman est morte ce matin"

C’est ma sœur au téléphone qui prononce cette phrase ce vendredi matin 8 novembre. Elle même vient de l’apprendre de Papa. Maman s’était levée comme d’habitude, elle avait fait un peu de toilette aidée par la jeune fille qui depuis peu s’est installée à la maison pour aider mon père, puis elle s’était assise sur le canapé du salon là où elle passe désormais le plus clair de son temps, soit les yeux perdus dans le vide, soit lisant, relisant des bribes, des phrases, des pages de bouquins qu’elle feuillette de façon aléatoire. Papa était dans la pièce. Elle a eu un borborygme puis un espèce de râle. Papa s’est porté vers elle. Elle s’est affaissée. C’était fini.

Ce n’était pas très inattendu. Ça allait arriver un jour ou l’autre. Sauf que justement là ce n’est pas un jour ou l’autre. C’est aujourd'hui. Voilà. Je repose le téléphone. Je m’apprêtais à quitter le bureau au moment où ma sœur m’a appelé, j’ai une réunion en fin de matinée dans un lieu proche, un groupe de travail d’une dizaine de personnes. Je ne dis rien à personne au bureau, mon visage est lisse, je ne laisse rien paraître, je vais à ma réunion, les gens parlent, je parle, je suis là, je participe pleinement, et en même temps par moments, au milieu des voix, une autre voix se détache plus forte que les autres ramenant le reste à un brouhaha lointain : « Maman est morte ce matin ».

Quelques temps auparavant on la sentait vraiment au bout du rouleau. Terriblement absente. Terriblement affaiblie. S’alimentant à peine. Mais elle avait fait un séjour à l’hôpital d’une dizaine de jours, elle y avait été un peu requinquée, d’abord et avant tout renutrie par des perfusions. Du coup il y avait un mieux assez sensible. Lorsque j’avais été la voir la dernière fois elle m’avait un peu parlé, des bribes de passé plus anciens étaient remontées, j’avais senti une certaine présence plus que bien d’autres fois, il me semblait qu’elle parlait vraiment avec moi et pas dans le vide. Je m’étais dit « Il peut y avoir des mieux dans cette maladie ». Je n’étais pas repassé la voir à la maison depuis son retour me disant « elle est mieux, finalement elle se remet, rien ne presse ». Mais si cela pressait car voilà, maintenant c’est fini. Il me semble qu’il m’a manqué de bien lui dire « au revoir », enfin au revoir, non bien sûr il n’y a pas de revoir.

C’est mieux évidemment que ça ce soit fini ainsi. Sans trop s’éterniser. Sans aller jusqu’aux atteintes les plus extrêmes de la maladie d’Alzheimer. N’empêche, c’est fini !

L’après-midi je vais la voir. Elle est allongée sur le lit dans la chambre. Ses traits sont paisibles, plutôt sereins, sa maigreur extrême saute moins au yeux, loin de ce masque tendu, contracté, qu’elle arborait le plus souvent ou alors de ce sourire plaqué, quasi réflexe, pire peut-être par ce qu’il portait d’absence. C’est elle et ce n’est plus elle. Aussi diminuée fut-elle il y avait le souffle. Il n’y a plus de souffle. Il y a cette immobilité absolue que rien ne trouble. Nous la regardons longuement Papa et moi.

La thanatopractrice arrive. Oui, je crois que c’est comme ça qu’on dit ! C’est une jolie jeune femme brune, menue, vive, décidée. Elle tient une petite valisette métallique dans laquelle on imagine un matériel vaguement effrayant. Elle discute un moment avec Papa, l’aide à choisir les vêtements puis nous invite gentiment mais fermement à sortir, referme la porte derrière elle. Je suis un peu sidéré que l’on puisse choisir ce genre de profession. Evidemment un sinistre croque mort dans son costume sombre, ça ne m’aurait pas fait le même effet, je ne me serais même pas posé la question, je me serais dit : il en faut pour faire ce genre de boulot, c’est tout… Mais là, cette toute jeune et belle femme qui paraît si à l’aise, qui fait cela avec tant de naturel et de simplicité, c’est troublant, l’esprit navigue…

Elle a fini son travail. Maman est presque belle avec sa jupe, son joli corsage de soie, elle est bien peignée, les joues sans doute un peu ravivées…

Après je ne me souviens plus. Dans quel ordre, à quel moment ce sont passées les choses ? Je pourrais demander à mon père, à ma femme, sans doute grâce à leurs témoignages je reconstituerai, mais je n’ai pas envie de le faire. Je préfère rester avec cette absence. Elle doit avoir son sens. Les gens des pompes funèbres sont venus, l’ont emmené, c’est sûr, il y a eu le lendemain, le surlendemain je ne sais plus, une petite cérémonie dans une chambre mortuaire mais où, non pas une cérémonie d’ailleurs, juste quelques personnes venues saluer la dépouille et manifester leur sympathie à mon père, et puis il y a eu la fermeture du cercueil. Je ne vois plus l’image du lieu, le cadre tout autour est perdu, juste il me semble, je vois ce vieil homme digne qui maîtrise et se maîtrise et qui se penche vers le cercueil, et ce dernier regard qu’il jette à cette part de sa vie au moment où le couvercle va se refermer, ça je m’en souviens, et cette intense émotion qui passe bien qu’il n’y ait nulle larme, nul gémissement. Oui la trace d’un amour, par delà toutes ces années où ils semblaient si laborieusement se supporter, par delà les mauvaises humeurs permanentes et le caractère si difficile de ma mère, bien, bien avant qu’elle ne soit malade, signe de quelle souffrance cachée…

Les images de l’enterrement par contre elles me reviennent sans peine. Ce sont des images plutôt douces, plutôt paisibles, presque heureuses. Nous sommes partis tous les quatre Papa, ma sœur, Constance et moi par le premier TGV du matin. Il faisait nuit noire encore, le temps était épouvantable, je vois encore les traits de pluie striant les vitres du wagon tandis que se levait une aube incertaine. Nous sommes ensemble pour ce voyage. Il règne une grande tendresse, une grande douceur entre nous. Á ce moment là nous sommes une famille, même avec ma sœur dont je suis si distant pourtant. Après Lyon le temps se lève, les nuages se déchirent peu à peu, le ciel se fait de plus en plus clair. Arrivé au cimetière il fait franchement beau et plutôt doux pour la saison. C’est un beau cimetière, il ménage de jolies vues sur les montagnes, la Tournette au loin s’est déjà parée vers son sommet de ses premières neiges. Nous patientons un peu pour attendre le fourgon qui par la route a pris un peu de retard. Il y a très peu de monde, nous sommes une famille réduite, quelques cousins âgés, le mari de la grande amie de jeunesse de ma mère… Il n’y a aucune présence religieuse, elle n’en aurait pas voulu. On a préparé un texte que je vais lire devant le caveau ouvert. Je le lis bien. Je m’en sens pénétré. Deux personnes après sont venues me dire que ma lecture était intense et belle. J’en ressens un certain plaisir, oui, un certain plaisir. Comme c’est étrange. Maman est là, dans ce caveau qui s’est refermé à jamais et ce que je ressens moi c’est, sur ce fond de tristesse et de mélancolie, une petite mais bien réelle satisfaction d’amour propre. Ou va-t-il se nicher, l’amour propre ! Je m’en sens un peu honteux, il y a là comme une indécence.

Nous rejoignons ensuite à petits pas en traversant les vieux quartiers la maison de nos cousins où nous déjeunons. Après le repas en attendant notre train nous allons nous promener tous les quatre au bord du lac. Il fait un temps magnifique maintenant dans la lumière déclinante du soir. Nous traversons le jardin public, franchissons le Pont des Amours sur le canal, nous longeons le lac par la promenade du Paquier, voici les pontons des loueurs désertés à cette saison, c’est là où l’été, il y a bien des années, lorsque nous venions en vacances chez les grands parents d’Annecy, nous allions prendre la barque d’où ensuite nous allions plonger et nager, les souvenirs remontent, des souvenirs ensoleillés qui éloignent les autres. Nous sommes tristes et nous sommes bien…

mnesiloque, sur le chemin de 2006 à 19xx,
dimanche 18 mars 2007

2002 : Fachos

La politique des extrêmes est toujours une politique de chasse aux boucs émissaires. Autrefois, les nazis accusèrent les Juifs de tous les maux de l'Allemagne tandis que les communistes accusèrent la bourgeoisie de tous les maux du prolétariat. Aujourd'hui, Le Borgne rend les immigrés responsables du chômage. Je suis persuadé que la majorité des gens s'en foutent complètement, simplement parce que cheveux blonds, yeux bleus, hétérosexuels, mariés avec 2,1 enfants, ils ne feront jamais partie de la minorité montrée du doigt.

Mais quand on est brun à la peau mate, homosexuel, fils d'immigré, porteur d'un nom à consonance juive, que l'on a passé toute son adolescence en banlieue à subir des contrôles d'identité à chaque coin de rue (alors que la plupart des adolescents blonds des mêmes quartiers ne savent même pas à quoi ressemble un flic de près), je vous assure qu'on a une conscience très aiguë de la stigmatisation et de ses conséquences. En cas de dérive extrémiste, ce n'est pas l'État que je crains ; notre pays est bien trop impliqué dans une multitude de traités internationaux pour qu'y naissent des lois vraiment régressives. Ce que je crains, c'est l'opinion publique, la haine décomplexée, la banalisation des comportements de rejet vis à vis de ceux qu'on aura désignés comme boucs émissaires ; c'est le réveil des petits chefs, ces personnages sans envergure et bourrés de frustrations placés à des postes de pouvoir, que l'occasion transforme soudain en zélateurs de l'idéologie dominante - surtout si elle est haineuse. Ce sont les Papon, les Touvier, les flics collabos, tous les anonymes qui les aidèrent parce qu'encouragés par l'air du temps ; ce sont aussi ceux se crurent autorisés à tondre les femmes à la libération.

Alors le 21 avril 2002, j'ai peur. Pour de vrai. Le lendemain matin, dans le métro, je regarde les gens, je scrute les visages, je tente de voir au-delà des masques. Autour de moi, une personne sur cinq a voté pour Le Borgne. Une personne sur cinq me considère comme étant à l'origine de ses problèmes personnels, peut-être à cause de ma couleur de peau, peut-être à cause de mes ascendances juives, peut-être à cause de ma sexualité. Une personne sur cinq pense qu'il faut réduire mes droits (voire pire) pour que la France aille mieux. Dans ce wagon bondé, ils doivent être une bonne vingtaine. Y compris peut-être le type dont la main frôle la mienne alors qu'il s'agrippe à la barre métallique. Il fait soudain froid, je me hâte de rentrer.

J'ai tendance à penser que la crise d'agoraphobie qui éclatera l'année suivante plonge ses racines dans les sentiments éprouvés ce matin-là dans le métro ; mais il est évidemment impossible de l'affirmer. En attendant, je dors très mal jusqu'au second tour de l'élection.

En juillet, je rencontre Stercutius, bel étudiant en droit et futur juriste. C'est le coup de foudre ! Mais aux premiers élans passionnés succède rapidement l'agacement ; je n'aime pas sa façon de voir le monde, je n'aime pas qu'il assume encore moins que moi sa sexualité, je n'aime pas sa façon de vider le cendrier de sa voiture sur la voie publique au feu rouge, je n'aime pas mille autres de ses petits gestes quotidiens. Je le quitte gentiment un mois plus tard. Il refuse, je cède, nous nous remettons ensemble. Une semaine après, au détour d'une conversation un peu plus politique que d'habitude, je comprends : il est facho. Pas tendance Le Borgne pure et dure, plutôt tendance Poux du Fuy traditionaliste, mais quand même.

J'entre dans une colère noire. C'est la première fois de ma vie (et dernière à ce jour) que j'insulte la personne avec qui je suis en couple. Ca donne la mesure de mon énervement. En réalité, ma colère est surtout dirigée contre moi-même, je m'en veux d'être tombé amoureux d'une simple apparence physique, d'une idole (car Stercutius est très beau !) ; je m'en veux de n'avoir pas compris plus tôt alors que les signes étaient clairs à bien y repenser ; je m'en veux de n'avoir pas su discerner l'âme, aveuglé que j'étais par l'enveloppe charnelle.

Quelques semaines plus tard, je lis sous la plume d'un célèbre avocat parisien que « les juristes sont les gens les plus réactionnaires qui soient ». Je laisse à cet avocat la responsabilité de cette généralisation facile ; mais j'éclate de rire en repensant à Stercutius, qui préférait adhérer à une doctrine qui le rejetait plutôt que de remettre en cause ses traditions judéo-chrétiennes...

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