Petits cailloux et ricochets

Aller au contenu | Aller au menu | Aller à la recherche

le projet

En novembre et décembre 2006, Anna Fedorovna Kozlika a remonté les années de 2006 à sa naissance au rythme d'un billet pour chaque année. Elle a appelé cette série « Mes petits cailloux 2006-1960 »

A la fin, elle a eu envie de reprendre le chemin en sens inverse et quelques blogueurs ont eu envie de la suivre : ces billets avaient fait naître en eux échos, sourires, jeux de miroir ou clins d’œil... ces fameux ricochets que font les petits cailloux lancés au fil de l'eau.

Le blog collectif que vous êtes en train de lire a été créé ainsi, au détour de discussions au bas de quelques billets. Il s’appelle « Petits cailloux et ricochets » et accueille les textes de tous les participants.

Si vous aussi vous souhaitez faire des ricochets, les modalités pratiques sont expliquées sur cette page.

les textes
S'abonner

année 1995

Les textes sont présentés dans l'ordre chronologique de leur rédaction.

Fil des billets - Fil des commentaires

Kozlika, sur le chemin de 2006 à 19xx,
dimanche 19 novembre 2006

1995:35 le mépris

Avril 1995. Bernard Desportes m'apporte quelques exemplaires du premier numéro de Ralentir travaux[1], la revue littéraire qu'il vient de lancer et pour laquelle j'ai réalisé la maquette[2] et continuerai d'en assurer la mise en page et la relecture au long des cinq années de l'aventure. Bernard est un ami rencontré lorsque j'étais lycéenne (et lui déjà si vieux, pratiquement trente ans, c'est dire). Nous nous sommes retrouvés l'année dernière sur le même lieu de travail et de fil en aiguille il m'a proposé de participer à son projet. J'ai adoré m'occuper de cette revue, de servir de si beaux textes, les choyer, leur offrir ce que je savais faire comme ils m'offraient le plaisir de les lire.

J'ai passé des journées entières chez les fournisseurs de papier pour trouver LE vergé idéal, la teinte et la texture de la couverture les plus belles. J'ai passé des heures à peaufiner la titraille, à créer un logo, à ajuster les règles de césure, à retravailler les échelles horizontales et les approches de paire de la police de caractères qui était la presque-mais-pas-tout-à-fait idéale. Nous avons aussi cherché et trouvé un excellent flasheur et imprimeur. Tenir entre mes mains ce premier numéro me rend fière comme un petit banc, pour un peu je dormirais avec. Plus tard, nous y associerons un site, premier exercice du genre pour moi (et dernier jusqu'à ce blog), qui me laisse passablement frustrée de ne savoir/pouvoir mieux faire. Mon truc c'est nettement le papier.[3]

A l'occasion de lectures publiques et surtout du Marché de la Poésie où nous tenons stand, j'ai l'occasion de rencontrer les auteurs de ces textes. Et très rapidement je peux les classer en deux catégories : ceux qui me « voient » et ceux pour lesquels je suis transparente. Je ne suis pas de leur monde, je suis un sous-fiffre, une exécutante. Certains ne me tendent pas même la main lorsque Bernard me présente et se contentent du petit signe de tête qu'on octroie aux loufiats. Transparence à géométrie évolutive : au fur et à mesure que la revue gagne en reconnaissance, la loufiate peut servir à se rapprocher de l'Olympe. Ceux qui passaient sans me voir lorsque j'étais seule au stand s'arrêtent, me saluent cordialement. A tout prendre j'aime autant ceux qui continuent de m'ignorer royalement et ne me reconnaissent même pas lorsque je les croise dans les allées du marché. Le principe s'étend jusqu'aux lecteurs arrivant tout sourires dehors et dont la mine s'affaisse lorsqu'ils apprennent ne s'adresser qu'à la maquettiste.

Ce type de comportement n'est hélas ni réservé à ma personne ni propre au milieu littéraire. La frontière des créatifs et des exécutants est particulièrement marquée dans les métiers de la pub ou du graphisme. Elle se retrouve également en entreprise entre décideurs et petites mains (ah, le passage de simple poussiéreuse[4] à administratrice de Vénérable Entreprise)... ou webstar et petit blogueur. Enfin je redécouvre l'eau tiède là hein, je le sais bien. Ce que je veux dire c'est que j'ai tiré de cette expérience et ses similaires quelques principes salvateurs : la magie se conserve mieux vue de loin (raison pour laquelle il m'est par exemple parfaitement indifférent de rencontrer telle ou telle diva) ; ne pas confondre la reconnaissance d'un rôle social/de pouvoir – ou renommée bloguienne – avec un intérêt réel pour l'individu... ne pas pour autant tomber dans la mégalomanie ou la paranoïa : il y a aussi des tas de gens qui n'en tiennent aucun compte ni dans un sens ni dans l'autre !

Notes

[1] Titre hommage à l'ouvrage du même nom de Breton, Char et Eluard.

[2] Scan couv à venir, pas le temps aujourd'hui.

[3] Encore aujourd'hui, bien que toutes les études portant sur l'ergonomie web recommandent la présentation des textes en drapeau car de lecture plus aisée sur écran, je ne peux m'empêcher d'affecter au corps des billets de tous mes thèmes un text-align:justify; ;)

[4] Surnom donné aux correcteurs par les typographes...

matthias, sur le chemin de 19xx à 2006,
samedi 17 février 2007

1995-Les emmerdes commences

J'ais pris l'habitude de faire chiez mon frangin, je lui fait ce que tout le monde a fait dans la famille, je lance le tissu blanc qui me sert de doudou et je pleure jusqu'a ce que mon frère me le rende, quand il la fait je le relance et ainsi de suire jusqu'as ce que j'en ais marre et que je m'endorme.

Je suis plutôt maigre mais sa vas. Je suis d'un naturelle curieux et j'aime toucher à tout.

Je suis faignant et on me nourit au sein.

J'ais découvert qu'il manque une visse à mon lit à barreaux et en poussant un peut je peut en sortire facilement. Je suis fan des petits peau pour bébé et j'en mange tout les jours.

Des gens viennent rendre visite à mes parent et s'approche de mon berceau, je crois qu'ils sont fous, il parlent un dialecte que je ne comprend pas:

- Areuh areuh, gazouille, il est mignon le bébé à sa maman.

Et sa continue, bizareument il n'y a qu'a moi qu'il parlent comme ça.

Ils ont beau parler bizarement ils sont gentils, on ma même offert un babar:

- Tien, je tes apporter un gros éléphant, tu sais qui sait ?

Bien sur que je sais. Je l'adore, j'admire vraiment Laurent de Brunhoff.

Comme nous n'avons pas la télé on me lit des histoire et j'apprend que Mimi se brosse les dengts avec une cocinelle.

sicaliptic, sur le chemin de 2006 à 19xx,
jeudi 22 mars 2007

1995 : 29 ans voyage a new york

ça y est c'est fini, je suis au chômage, le rectorat a rejeté ma demande de dérogation je ne peux plus être pionne. soulagement et déroute que faire à part étudier?
Avant toute chose je me fais une coupe à la Tank girl, la tête rasée avec 2 mèches de cheveux blonds, une sur le sommet du crâne et une en frange.
Je me réserve de mauvaises surprises pour l'été, je suis à 2 doigts de perdre mon emploi de "super serveuse du camping", ce sera aussi ma dernière saison. Des tonnes de mauvaise foi qui me libère de ce boulot sans regret, c'est bien fini la belle vie .

Je retiens quand même la leçon, Et c'est avec un foulard sur la tête que je débarque à New York pour un mois. Je fais ce voyage, avant de ne plus en avoir l'occasion ni les moyens, je m'offre le rêve que ma mère ne sera jamais capable de réaliser pour elle même, malgré mes exhortations.
Me voilà lâchée dans la grande ville, chez une amie qui vit avec 7 colocs. Je fais comme si j'avais toute la vie devant moi, j'évite la tournée des musées et préfère les balades sans but avec mon appareil photo, ou les rencontres avec ses amis, tous des étrangers plus faciles à comprendre que les américains purs et durs.
Problème de la langue, je m'en veux un peu, tous ces blocages idiots réduisent mon espace de liberté, mais je suis insouciante c'est l'été indien et je goute ici la douceur de vivre en côtoyant pourtant la misère de si prés.
On vit dans la marge, le quartier (Alphabetcity) fait peur à bien des new yorkais, chaque personne du loft a un itinéraire pour rentrer et une rue à éviter absolument, ce n'est pas la même pour tout le monde. Ca me fait rire, je m'en choisis une, j'ai l'impression de vivre vraiment là.
Je me rends compte de la violence du système les exclus le sont encore plus qu'à Paris, ici il y a des tribus dans les parcs, je comprends les images de mad-max, cette impression qu'il y en a qui n'ont rien à perdre. Des jeunes au look de fêtards parisiens font la queue pour la soupe populaire, distribuée à la tombée de la nuit. Je comprends aussi le discours de mon amie sur le fil du rasoir, sur la solidarité qui se rétrécit à ceux qui sont sûrs de s'en sortir.

Je me teins les cheveux en bleu, les gens ont moins d'apriori ici, ils m'arrêtent dans la rue pour me dire que c'est beau, sourires, je croise des costumes-cravates aux cheveux colorés, connivence.
En reprenant l'avion en sens inverse, j'en oublie de mettre un foulard et je serais la seule du vol à être interceptée par la douane.
Cela se passe bien je suis si bavarde que je les saoule et les douanières me relâchent pour sauter sur les passagers de retour de Londres.
Retour au pays des préjugés...

Souvenirs de liberté, de confrontation aussi avec ce que je suis, je cherche encore mes limites et celles des autres.

traou, sur le chemin de 2006 à 19xx,
dimanche 22 avril 2007

1995, l’année qui n’en finit pas

Qu’elles sont longues, les heures d’attente, les heures d’angoisse, les journées vides, interminables.

J’essaie de me lever le matin à la même heure que quand je travaillais. Je me mets à mon bureau. Téléphone à portée de main, et aussi mon grand cahier de « contacts » où je note scrupuleusement à qui j’ai adressé mon CV, les relances téléphoniques, les espoirs de rendez-vous, l’accueil qu’on m’a fait, ceux qu’il convient de rappeler et quand, les fins de non recevoir… Ce cahier-là, je l’ai retrouvé quelques années après. Je l’ai déchiqueté consciencieusement. Souvenir d’heures sombres.

Il m’arrive de pleurer de découragement quand on m’a envoyé balader trop sévèrement, quand je n’ai plus la moindre idée de qui appeler, quand la liste des CV envoyés m’apparaît cent fois supérieure en nombre aux rendez-vous décrochés.

Je ne fais pas grand-chose d’autre. De toute façon, l’argent s’amenuise. Et toute autre activité me fait culpabiliser : que fais-tu là, dans cette salle de cinéma, dans ce parc, dans cette rue, alors que tu devrais chercher du travail ?! Vers 18 heures, les jours de semaine, la tension se relâche. J’ai le droit de revenir dans la vie, au même rythme que les autres, ceux qui sortent des bureaux.

Je vends ma voiture. Plus les moyens de l’entretenir. Et un petit pécule pour quelques temps, pour éviter de demander à mes parents de m’aider trop souvent.

J’essaie les agences d’intérim. On m’envoie promener. Je n’ai aucun diplôme « qualifiant ». J’ignore combien de mots je tape à la minute. Mon expérience de gestion d’équipes, d’organisation de lourdes émissions de télévision, ne sert à rien, n’existe pas. J’envisage de changer de ville, de vie, rien ne marche.

Dans le brouillard de cette année-là, une seule lueur : j’ai découvert Arnaud Desjardins. Il m’ouvrira des portes de conscience que je ne soupçonnais pas. Grâce à lui et d’autres qu’il me fera connaitre, je ne sombrerai pas tout à fait.

Les mois passent et je ne sais plus à quel saint ou à quel démon me vouer. Un jour, mon opticien qui est devenu un copain (je fais des allergies oculaires à répétition et j’ai changé plusieurs fois de lentilles au cours des dernières années) m’indique un de ses clients réguliers, un producteur. Il m’incite à l’appeler de sa part. Même si la recommandation est pour le moins étrange, je n’ai rien à perdre. J’envoie mon CV, appelle ; il est passablement désagréable au téléphone. Me rappelle 15 jours après : il vire son assistante. Me propose le poste. J’ai l’impression de sortir la tête de l’eau après avoir failli me noyer. Je ne sais pas encore que ce ne sera pas la solution de tous mes problèmes. Quinze jours avant de commencer ce nouveau boulot, en novembre, j’arrête de fumer mes deux paquets quotidiens.

Le 31 décembre de cette année-là, j’achète un pot de peinture rose, repeins ma salle de bains un peu n’importe comment, sans même y avoir pensé avant. Changer de décor. De vie ? Au réveillon, j’arriverai avec du rose dans les cheveux sinon dans le cœur.

valclair, sur le chemin de 2006 à 19xx,
jeudi 17 mai 2007

1995: Trois générations

Nous avions retrouvé le groupe en gare de Tarbes sous une pluie battante. Le minibus a embarqué toute la troupe, nous avons franchi les Pyrénées dans la foulée, roulé encore deux bonnes heures sous un ciel espagnol déjà plus clément avant d’arriver à notre base, une ancienne bergerie à la sortie du village de Rodellar dans la sierra de Guara d’où nous allons pendant une semaine pratiquer un stage d’initiation au canyoning.

Dans ce groupe il y a moi, il y a mon fils de 12 ans qui est, mais d’assez peu, le plus jeune des participants et puis il y a mon père qui est lui et de loin le doyen du groupe.

J’avais eu envie de cette activité pour changer de nos traditionnelles randonnées estivales. Ce projet avait séduit mon fils bien plus qu’une simple marche mais il ne disait rien par contre à Constance. Mon père, lui, toujours avide de découvertes et d’occasions de pratiquer des activités un peu physiques qu’il n’avait aucune chance d’effectuer avec ma mère pas sportive pour un sou, avait proposé de se joindre à nous.

Et c’est ainsi que nous nous étions inscrits, attelage un peu atypique pour ce genre d’activités, trois hommes, un fils, un père et un grand père.

Le premier après-midi c’est l’apprentissage technique, nous faisons de premières trempettes dans des eaux tranquilles pour apprendre à évoluer engoncé dans les combinaisons serrées puis on nous montre quelques techniques simples d’évolution sur des falaises. Ainsi mon fils, mais mon père aussi, font une descente en rappel pour la première fois de leur vie. Il faut le voir, le grand-père, un peu tendu au moment de se laisser partir en arrière depuis la falaise puis une fois en bas, rayonnant, joyeux comme un gosse, avide de recommencer !

On se sent gamins les uns autant que les autres.

Quel bonheur d’être gamins ensemble.

On profite à plein du caractère ludique du canyoning : Le plaisir de se laisser glisser au fil de l’eau ou de nager dans de vastes piscines naturelles puis de se faire secouer dans des passages plus mouvementés. celui des douches sous les cascades et celui des sauts de plus ou moins hauts dans des piscines profondes entre les rochers, le délicieux pincement d’anxiété au moment de s’enfoncer dans un goulet étroit pour passer un siphon, le contraste entre la fraîcheur des « oscuros », les fonds de canyon où le soleil n’atteint jamais et la chaleur lorsqu’on sort des zones étroites, la douceur des haltes sur les berges dans des zones plus ouvertes pour des piques-niques bucoliques loin de tout…

Un soir nous fêtons les soixante-dix ans de mon père dans une ferme où était organisé pour ceux qui le souhaitaient un repas local traditionnel. Je lui offre un cadeau modeste, une paire de jolis couverts à salade en buis acheté dans le village. Il les a encore et me dit que chaque fois qu’il les utilise lui revient souvenir de cette belle semaine.

L’avant dernier jour mon père dont la souplesse de jambe tout de même n’est plus à toute épreuve s’est fait mal en glissant sur un rocher humide. Il ne participe pas à la dernière randonnée mais il vient avec nous cependant jusqu’à notre point de départ, légèrement claudiquant et s’installe sur un rocher à l’ombre un peu au-dessus du rio. On aperçoit des aigles qui tournoient dans le ciel. Nous nous éloignons, il est convenu qu’on le retrouve ici en fin d’après-midi. Il passe la journée là, à lire et rêver, il me dira ensuite avoir gardé de cette journée solitaire et malgré sa blessure un souvenir particulièrement merveilleux.

C’est peu de dire qu’il aura été heureux de partager cette semaine avec son fils et son petit fils. Mon garçon aussi est tout fier d’avoir ainsi participé pour la première fois à une activité de « grands », et spécialement de l’avoir fait avec son grand père qu’il admire beaucoup. Quant à moi, comment ne serais-je pas ravi d’être ce point d’union, ce maillon entre générations, de me sentir au cours de ces journées, du matin au soir et du soir au matin, à ma place dans le grand flux de la vie.

Ame, sur le chemin de 2006 à 19xx,
dimanche 3 juin 2007

1995 : 17 Imprécise

Je n'ai que des souvenirs imprécis de cette année:

  • Mes copines de lycée. Je me souviens de A, de sa détermination et de ses intiatives pour tenter de paraitre autre chose que ce qu'elle croyait être. Du regard doux de S, déjà jeune femme, oscillant entre fatalisme et réactions face à ce qui pouvait être sa destinée. J'avais peu de copains, copines à l'époque, plutôt des amitiés très fortes mais lointaines. Je perçois avec le recul combien leurs compagnies m'ont permis de retrouver un peu de sereinité et de douceur lorsque j'étais au lycée. Je recherchais aussi qui j'étais à travers le regard des autres. Je faisais des expérimentaions vestimentaires, essayant de trouver peu à peu mon style.
  • Les cours d'économie, la spécialité que j'avais choisie. J'avais l'impression qu'on m'offrait des outils pour comprendre les enjeux du monde, dénouer les évidences des choix politiques et économiques. Expliquer le chômage par trois courants différents, appréhender ce qu'est la mondialisation. Ces connaissances m'ont toujours servie par la suite. C'est ce qui m'a peut-être permis depuis de prendre du recul sur les évidences, les tentatives de démagogie...
  • Un séjour en Angleterre, dans un chantier international. Des rencontres surprenantes, de tout âge, tout milieu. Une belle expérience de vie mais en même l'impression que je faisais quelque chose d'un peu dingue. J'ai eu très peur le dernier jour, alors que j'ai failli loupé mon car pour rentrer en France. Pourquoi toujours partir en autonomie, assumer autant de responsabilités plutôt que de me laisser porter? Qu'aurais-je fait, ce soir-là, si je m'étais trouvée seule à Londres? Peut-être comme d'habitude: faire comme si tout allait bien.


Thomas, sur le chemin de 19xx à 2006,
jeudi 30 août 2007

1995, année 18 -- Quatre ou cinq rayons de soleil

Je n'avais jamais travaillé le mercredi après-midi.

Depuis la sixième j'avais cours le mercredi matin. Mais cette année-là, il y avait aussi une heure de physique juste après déjeûner, et juste avant les colles. Dans la salle en gradins, à l'heure de la torpeur post-prandiale, mes yeux se fermaient toujours et les notes sur ma feuille se mettaient à danser. De ma scolarité entière, ce sont ces cours-là où la lutte contre le sommeil a été la plus âpre.

Il y a eu le printemps, et dans la cour du cloître entre midi, nous jouions au tarot, caressés de soleil, adossés à une colonne, en fantasmant sur les hypokhâgnes à qui on n'osait pas adresser la parole. Ou sur cette fille débordante d'énergie en collant violet fluo dont je ne savais rien. Il était encore trop tôt.

À l'été j'ai accompagné Thierry à Potsdam. Les parents de sa chérie d'alors nous accueillaient pour une dizaine de jours. C'est là que j'ai découvert la propriété redoutable de certains verres de riesling qui, si l'on n'y prend garde, se remplissent au fur et à mesure qu'on les vide, au point qu'en fin de soirée on se souvient vaguement d'avoir rampé jusqu'à sa couette, et que le lendemain matin on a fort heureusement oublié l'essentiel de ce qu'on a raconté à voix haute la nuit pendant ses rêves.

En septembre nous n'étions plus dans la même classe. Mais il était maintenant en cours avec Celle dont j'ignorais le nom.

Elle s'appelait Muriel. Ce premier jour-là, elle m'a longuement parlé de sa passion pour l'enseignement. On n'a pas vu le temps passer, et puis il a fallu rentrer chacun chez soi. Elle m'a dit « À demain » et j'ai été heureux.

Otir, sur le chemin de 19xx à 2006,
mardi 18 décembre 2007

1995:37 Sursauts de l'espoir

J'ai promis à Sidonie qu'un enfant naîtra. Dans le même temps, je suis contactée par Médecins sans Frontières qui recherchent des interprètes pour partir à Grozny. Je passe l'interview et à la dernière seconde, je leur dis que la seule chose qui m'empêcherait de partir serait si je suis enceinte.

Quand je fais savoir ma décision à Estac, il panique. Il veut que je reste avec lui. Il veut que je sois là pour les premières sessions de studio à Brooklyn. Il me dit alors que s'il ne tient qu'à faire un bébé, il va le faire, et il m'entraîne dans la chambre ; et quand quelques heures plus tard, Gabrielle m'appelle au téléphone, je lui dis en riant que j'ai fait un bébé.

Mais quelques jours plus tard déjà, Estac ne veut surtout plus en entendre parler. Ce n'est pas grave d'ailleurs, puisque je suis enceinte. Mais quand je le vérifie, et que je veux le lui annoncer, il refuse de m'écouter. Je suis mortifiée. Je voudrais tellement être à partager quelque chose avec lui, et il ne m'autorise pas à le faire, alors je partage avec les femmes de ma vie, sans qu'elles se doutent que ma plainte est intense.

Je vais partir le rejoindre à Brooklyn. Il m'interdira de mettre un seul doigt de pied au studio et je reste confinée au sous-sol, à l'attendre, et attendre mon bébé tranquillement, tout en répétant la cantate de Bach pour le trimestre à venir. Jamais je n'aurais été aussi bien préparée pour un concert. J'ai dû renoncer à mes cours d'hébreu, je vais en manquer trop, de toutes manières j'aurais également abandonné si j'étais partie en Tchétchénie.

A mon retour, je vais faire la connaissance de Romain. Claudette ne sait pas que je suis enceinte. Elle me raconte que Romain est revenu avec le cytomégalovirus. J'ai un coup au coeur. Ma gynéco me rassure plus tard en me disant que l'on est exposé partout dans le métro. N'empêche, l'hôpital trouvera plus tard que le foetus ne se développe pas si bien et que j'ai des anticorps qui indiquent que j'ai été un jour exposée, mais quand ? On ne saura jamais. Estac ne veut toujours rien savoir. Je passe cette grossesse toute seule et d'ailleurs personne ne s'en aperçoit avant le septième mois.

Quand notre bébé vient au monde, c'est avec l'aide d'un autre homme que mon mari. Je savais bien qu'il y avait des sage-femmes hommes dans le service, mais j'avais espéré que j'aurais de la chance[1]. Ce n'est pas grave. Il s'appelle Frédéric et il s'est très bien débrouillé, un peu effaré de la vitesse à laquelle le travail s'est déroulé. Estac n'a pas eu le temps d'arriver. Et on n'est toujours pas d'accord sur comment Monsieur Ziti s'appelera.

Notes

[1] de rester entre femmes.

shayalone, sur le chemin de 2006 à 19xx,
jeudi 27 mars 2008

1995-18 ans. Toute première fois toutoute première fois…

Deux mois qu’on se prélasse au bord de la piscine, qu’on couvre plusieurs fois par jour d’huiles et de crèmes nos deux corps…

Je connais son dos par cœur, la naissance de ses seins, la courbe de sa nuque, celle de ses fesses… Je dépasse tous les jours un peu plus les limites de la bienséance, et elle me laisse faire, invariablement.

Le soir elle va coucher avec mon cousin, et reviens dormir avec moi, me câlinant. Comme si elle devait se faire pardonner… Mais de quoi donc, Em’, de quoi donc ?

21 aout. On a tous dormi chez Flo, et nous sommes seules dans ce bureau où on a déplié un canapé lit. Ce matin, elle a 18 ans, et je brûle. Je commence à la caresser, sans l’excuse du soleil, de la crème.

Elle dort. Ou fait comme si. Je vais exploser. Ma main dévie, légèrement, tout doucement, et le bout de mes doigts effleure le bord de son sein. Je remonte, redescend, passe sur sa fesse, glisse un de mes doigts sous l’élastique de sa petite culote. Je vais exploser. Lui sauter dessus, fondre en larmes, je ne sais pas, c’est trop, trop fort…

Sa chair dorée se laisse faire sous mes doigts… Dort-elle ? Mon visage se rapproche, au dessus de son épaule, regarder dormir la belle à mes côtés… sentir ma chair contre sa chair, la chaleur de ce corps qui m’enivre autant qu’il me terrifie.

Elle ouvre un œil en coin, me regarde, et le referme. Se laisse faire, mais ne fait rien. Je continue, je m’enhardis toujours plus loin sur sa fesse, repoussant le bout de tissu qui fait mine de la couvrir. Je m’enhardis jusqu’à ce que la peur me gagne, et je m’arrête net.

Sommeil, sans doute agité, et réveil officiel, comme si de rien n’était. Oubli. _ Deux ans plus tard, j’apprendrais qu’elle avait envie de coucher avec moi. Mais qu’elle a vu dans mes yeux ce matin là que quelque chose avait changé. Que j’étais amoureuse.

ada, sur le chemin de 2006 à 19xx,
samedi 12 avril 2008

1995: La Langue de l'Autre

- Pourquoi est-ce que tu ne veux pas me parler en turc ?

me demande une nouvelle fois en français mon fiancé arméno-franco-turc.

- Pourquoi ? Je ne sais pas moi pourquoi ! Parce que le turc c’est la langue de ma mère, parce que je ne veux pas lui ressembler moi qui lutte pour prouver ma capacité d’indépendance. Parce que le turc que tu parles me parait dur ?

- Comment ça « dur » ?

- Oui, tu as raison, « dur » n’est pas le bon terme. En fait le mot en français qui me vient à l’esprit c’est « plouc » mais bon je ne peux quand même pas te dire ça ? Alors que je sais consciemment que tu as eu du mérite à apprendre le turc. Mais tu l’as appris à l’armée, alors forcément tu le parles avec le même accent rugueux que les ouvriers qui me sifflent quand je me balade seule dans les rues d’Istanbul. C’est insupportable ça pour moi ! Quelle idée aussi de faire l’armée en Turquie quand on n’y est pas du tout obligé, quand on est de nationalité française, qu’on a une mère arménienne et qu’en plus on est antimilitariste ! Tu es complètement fêlé mon amour et puis moi j’aime le français.

- Tu exagères, c’est faux je n’ai pas d’accent quand je parle turc.

Ah ! Mon fiancé arméno-franco-turc et les heures de conversations délirantes que nous eûmes tous les deux dans une totale incompréhension l’un de l’autre, enferrés que nous étions tous deux dans les représentations qui nous dépassaient (moi plus que lui d’ailleurs). Nous essayâmes un temps de soigner notre incapacité à communiquer dans la langue de nos pères en ayant recours à la langue supposée de nos aïeux, et c’est ainsi que nous allâmes nous perdre trois mois durant sur les routes du Turkestan : sans succès, j’étais hermétique au Kazakh, et encore plus à l’Ouïghour parlé en Chine. Eventuellement je voulais bien apprendre un peu de russe : ce qui ne nous avança pas beaucoup. En plus, durant ce voyage, entre deux disputes, je passais mon temps à l’énerver en reluquant les enfants, et refusant de faire l’amour avec lui, pressentant sûrement que des enfants, nous n’en aurions jamais ensemble.

13 ans plus tard, je continue à nous trouver pathétiques. 13 ans plus tard, malgré la difficulté que j’eus à me séparer de lui et de mon idéal d’un couple transcendant les inimitiés de nos peuples, et nos propres difficulté d’être, je ne peux m’empêcher de penser que je ne pouvais que l’aimer follement, lui et ses contradictions, lui et ses douleurs, lui et sa curiosité sans limite, sa soif absolue d’apprendre de nouvelles langues, lui, ses mensonges, sa sincérité, son intelligence si tranchante et si pleine de circonvolutions. Lui, mon alter-ego, avec lequel bien entendu je ne pouvais pas vivre.