Une année entière au chômage. Je découvre l'ANPE. Quelle source inépuisable d'émerveillement ! Je n'aurais jamais imaginé qu'on pût cumuler autant d'aberrations en une seule administration. Stages de recherche d'emploi où l'on vous apprend essentiellement à mettre une cravate et à parler poliment à un DRH ; bilans de compétences bidons car réalisés par des personnes qui ne connaissent strictement rien à votre domaine professionnel ; impossibilité de prétendre aux offres proposées dans les régions voisines (alors qu'au même moment, le Président de la République vante les mérites de la mobilité...) mais obligation de répondre à celles que votre agence vous envoie, même si la plupart ne correspondent pas à votre profil ; radiations intempestives fréquentes ; j'en passe. Certains jours, je m'amuse de tant de bêtise ; à d'autres moments, je perds patience et rudoie quelques conseillers ANPE.

Avec le chômage viennent aussi les dettes et les factures impayées. Et si certains organismes sont arrangeants, d'autre ne le sont pas du tout. Ainsi le Trésor Public qui a le culot de demander la saisie directe de mes allocations chômage auprès des ASSEDIC. J'en reste stupéfait plusieurs jours. Qui percera les secrets de la femme qui a signé cet ordre ? Qu'a-t-elle vécu de si abominable que toute humanité l'ait ainsi abandonnée ? Trouve-t-elle facilement le sommeil, au soir des journées où d'un simple coup de tampon, elle supprime tout salaire à des gens dont elle sait qu'ils sont déjà à la limite de l'exclusion ? Est-elle une épouse aimante ? A-t-elle des enfants ? Est-elle capable de leur témoigner de l'affection ? Souffre-t-elle de maladies dermatologiques monstrueuses, est-elle horriblement laide, bref, la méchanceté se lit-elle sur son visage ? Autant de mystères qui me fascinent.

Entre deux huissiers, je passe le plus clair de mon temps à Toulouse chez mon ami Uranus. Être absent de chez moi me donne un bon prétexte pour ne pas aller retirer les recommandés comminatoires qu'on m'adresse constamment, ce qui est légalement plus avantageux que de les retirer et d'en ignorer le contenu. Et puis Uranus et moi travaillons d'arrache-pied pour monter une société. Notre projet tient la route, nous avons les compétences, deux clients se montrent déjà intéressés et nous sommes suffisamment introduits dans le milieu pour en trouver d'autres facilement. Hélas, nous devons reculer devant les difficultés administratives - il faut dire que ni Uranus ni moi ne sommes très patients face aux règlements stupides et aux fonctionnaires bornés.

Mais si j'habite Toulouse, c'est aussi parce que je suis amoureux d'Uranus... Je me garde bien de le lui montrer, bien sûr. J'ai trop peur que cela altère notre relation, en pure perte de surcroît puisque lui étant strictement hétéro, je ne peux rien espérer de plus que l'amitié qu'il m'offre déjà. Mais parfois, certaines réflexions m'échappent, un regard me trahit, et s'il ne remarque rien, je crois que certains de nos amis communs devinent mes sentiments...

Il faut dire que notre relation est incroyablement (et délicieusement !) ambiguë. Ainsi, Uranus insiste pour que nous dormions dans le même lit, au prétexte que déplier et replier le canapé du salon tous les jours l'ennuie ; il vient fréquemment prendre sa douche avec moi, soi-disant parce que ça va plus vite que d'en prendre une chacun notre tour ; il m'emprunte mes vêtements tandis je porte les siens ; je vais le chercher à la sortie de son boulot ; nous pratiquons divers sports ensemble, de préférence ceux qui nous donnent mille occasions de nous toucher et de nous empoigner ; nous finissons souvent nos soirées dans la seule boîte gay de Toulouse, officiellement parce que c'est celle qui ferme le plus tard ; et bien sûr, nous sommes tout le temps ensemble. En fait, la seule chose qui nous distingue d'un vrai couple est l'absence de sexualité.

Je m'y fais plutôt bien. Trop bien, même. Lorsque je retrouverai un emploi sur Paris en décembre, la séparation sera très douloureuse.