Petits cailloux et ricochets

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le projet

En novembre et décembre 2006, Anna Fedorovna Kozlika a remonté les années de 2006 à sa naissance au rythme d'un billet pour chaque année. Elle a appelé cette série « Mes petits cailloux 2006-1960 »

A la fin, elle a eu envie de reprendre le chemin en sens inverse et quelques blogueurs ont eu envie de la suivre : ces billets avaient fait naître en eux échos, sourires, jeux de miroir ou clins d’œil... ces fameux ricochets que font les petits cailloux lancés au fil de l'eau.

Le blog collectif que vous êtes en train de lire a été créé ainsi, au détour de discussions au bas de quelques billets. Il s’appelle « Petits cailloux et ricochets » et accueille les textes de tous les participants.

Si vous aussi vous souhaitez faire des ricochets, les modalités pratiques sont expliquées sur cette page.

les textes
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année 2003

Les textes sont présentés dans l'ordre chronologique de leur rédaction.

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valclair, sur le chemin de 2006 à 19xx,
jeudi 8 mars 2007

2003: En ligne!

Je n’ai guère d’hésitation pour choisir l’événement de ma vie qui constituera le ricochet 2003.

En 2003 je me suis risqué dans un monde nouveau. Timidement d’abord j’ai ouvert les portes, j’ai ouvert les fenêtres, j’ai débarqué sur internet, j’ai commencé à écrire en ligne. Sans imaginer du tout la constance que j’y mettrais, le temps que j’y consacrerai, la part que cela prendrait dans ma vie. Sans que je le sache c’était l’amorce d’une révolution. Oh une petite révolution juste à l’échelle de moi-même mais une révolution tout de même…

Cela faisait un moment que je tournais autour du pot. Amateur de longue date de textes autobiographiques ou de journaux personnels, pratiquant épisodique à différents moments de ma vie de l’écriture d’un journal intime j’ai été fasciné par ce phénomène assez étrange et à priori inattendu. Des gens passaient soudain de l’écriture discrète, voire secrète, des cahiers personnels camouflés au fond des armoires à des mots jetés au loin sur un espace complètement ouvert où n’importe qui pourrait venir les lire. Ecrivant jusque là sans lecteurs, n’ayant jamais, sinon dans la toute prime jeunesse envisagé d’en devenir écrivain, j’ai vu avec internet la possibilité que mes mots tombent quelquepart, qu’ils touchent peut-être ici ou là une oreille, qu’ils soient entendus, appréciés. Ça changeait tout. L’activité solitaire, uniquement tournée vers soi soudain, si peu que ce fut, se tournait vers les autres.

J’ai très vite su que j’allais y aller. Mais j’ai mis beaucoup de temps à franchir le pas. D’abord il fallait apprendre à faire un site : à l’époque il n’y avait pas de plate-forme de blogs clés en main, qui permettent en quelques clics d’ouvrir son espace d’écriture. Je me suis procuré un logiciel, j’ai appris à l’utiliser en total autodidacte. J’ai conçu mon espace, construit laborieusement mes pages chez moi. Je me suis fixé d’être prêt pour démarrer ma mise en ligne en janvier 2003.

J’avais envie de continuer en ligne le journal que j’écrivais depuis un certain temps, je voulais continuer dans le même esprit, avec le même type de contenu en conservant la part intime que j’y mettais. J’envisageais seulement d’introduire des pseudonymes et de supprimer des références factuelles trop précises afin de préserver l’anonymat. Et je voulais voir si au-delà de ces modifications mineures d’autres changements allaient intervenir, non prévu au départ, sous l’effet de la mise en ligne. Cela avait quelquechose d’abord d’une expérience.

Le 1° janvier j’ai débuté « Les échos de Valclair », j’ai écrit ma première entrée : « Commencements ». Tout était prêt mais pendant quelques jours ces pages sont restées au fond de mon ordinateur. Encore me fallait-il activer la liaison ftp pour aller les mettre sur le serveur distant et les rendre accessible de l’extérieur. Dernières résistances, dernières tergiversations ! Enfin le 20 janvier c’est le clic décisif. Ça y est. J’ai fait le pas. Je suis en ligne ! C’est magique ! Un peu terrifiant. Presque irréel encore dans mon esprit. Le lendemain, du bureau, je vais me connecter, je sais bien naturellement que je vais accéder à ma page mais de la voir d’ici, sur cet autre écran à usage habituellement exclusivement professionnel et pas sur celui sur lequel j’ai tapé les mots à l’origine, ça me fait un drôle d’effet, ça me confirme sans aucune ambiguïté que je suis bien en ligne. Je me lis comme pourrait me lire mon collègue de bureau (à la seule idée de cette possibilité j’ai les cheveux qui se dressent d’horreur sur ma tête !), ou mon voisin arrivé là par hasard ou n’importe qui depuis le bout du monde. Les yeux presque me brûlent à regarder cet écran, ces mots, moi-même…

Oh bien sûr tout ça est infiniment discret. Nul lien nulle part pour mener chez moi. On ne peut y arriver que par pur hasard. J’aime assez l’idée de cette page flottant dans l’immensité un peu comme le serait un texte dans une bouteille jetée à la mer. Un texte sans destinataire mais que peut-être quelqu'un trouvera. C’est un entre-deux que je m’accorde, un sas supplémentaire car bien entendu je n’ai pas l’intention de rester dans ce no man’s land.

Quitte à jouer le jeu de la mise en ligne il faut le jouer complètement, entrer dans le cercle. Je m’inscris donc à la « Communauté des écrits virtuels » début février, j’y annoncerai chaque fois mes mises à jours, des diaristes confirmés, ceux que je lis viendront voir sans doute par curiosité au départ ce que raconte ce petit nouveau, certains peut-être seront accrochés, auront envie de revenir.

Dans ces temps préhistoriques il n’y a pas possibilité de laisser des commentaires sur les entrées. La communication ne se fait que par mail. Courant mars, voilà, premier mail, quelqu'un m’écrit. J’en suis tout chose ! Le lecteur, sous réserve qu’il ait existé, restait jusque là une entité générale, abstraite. Là il s’incarne en une personne précise qui prend même la peine de venir s’adresser à moi. Je reste un moment en arrêt comme lorsque recevant une lettre très attendue où qu’on pressent importante, on se donne le temps de la humer, de tourner et retourner l’enveloppe entre ses doigts avant de l’ouvrir. Je clique enfin non sans une certaine crainte : et si l’on venait pour me faire une remarque désobligeante ou si, peur totalement irrationnelle, quelqu'un d’emblée m’avait reconnu ! Mais c’est une lettre très gentille, une lettre d’encouragement. Quelqu'un qui me dit qu’elle découvre mes mots, qu’elle les aime bien, qui m’indique qu’elle va lire mon journal en ligne depuis son début, qui m’invite à continuer… Je réponds bien sûr, s’engage une correspondance, la première du genre, c’est ma toute première cyber relation, une cyber amie d’au delà de la « flaque », comme ils disent et que je n’ai jamais rencontrée. D’ailleurs je n’imagine pas du tout encore que je rencontrerai « pour de vrai » des personnes avec qui j’échange sur internet. J’ai même tendance à exclure à priori cette possibilité, je postule qu’il ne s’agit que d’un petit jardin secret de mots, qu’il n’est pas question de mêler la vie à ça. Je suis dans une logique de séparation radicale. Il y a le virtuel et le réel. Il y a la vie sur le web et la vie sur terre. Les deux ne communiquent pas, ne doivent pas communiquer. Du moins c’est ce que je me dis. Mais qu’en est-il au fond ? Est-ce que ce qui à l’œuvre, est-ce que l’envie, la motivation profonde, que je me cache encore à moi-même ce n’est pas justement que tout ça ne soit pas que des mots, que ce soit un nouvel espace relationnel, que ce soit des rencontres, des visages, des peaux, bref que ce soit de la vraie vie vivante…

lepotdefleur, sur le chemin de 2006 à 19xx,
samedi 10 mars 2007

2003 (l’année de mes 21 ans) : Cool

Je commence l’année 2003 à Rennes chez des copains de mon petit ami, en buvant uniquement des sodas et autres boissons non alcoolisées car mon estomac a été plutôt capricieux la veille, m’ordonnant de ne pas boire. Je passe ensuite la journée sous la couette, toujours un peu barbouillée, au côté de mon copain, lui aussi malade mais pour d’autres raisons… L’année 2003 se passe sans trop d’encombres… J’ai même du mal à m’en souvenir. Je fais mes études de journalisme à Tours et même si c’est un IUT, le rythme est assez cool. Ma vie d’étudiante glisse doucement entre les cours, les sessions avec des journalistes professionnels, les soirées avec mes camarades de promo. Je navigue également entre Tours et Rennes (où est resté mon copain) puis Paris (où mon copain a, enfin, trouvé du travail). Le rythme cool nous permet même de partir à six au bord de la mer pendant 4-5 jours en mai. On a loué un bungalow pour pas cher. En arrivant, on comprend pourquoi : le camping n’est pas terminé… Mais le temps est magnifique et les plages pas trop loin. Je passe ensuite l’été caniculaire à La Roche-sur-Yon en Vendée. C’est mon premier « contrat » dans une (grande) entreprise de presse, en l’occurrence un stage conventionné (donc rémunéré !) à Ouest-France. Je ne ressens pas trop la chaleur épouvantable qui a caractérisé cet été car je travaille de 12h à 20h dans un bureau climatisé. Ce n’est que le soir, en sortant de la rédaction, que je sens cette canicule s’abattre sur mes épaules. En octobre, retour à Tours pour la deuxième année de l’IUT. Nous ne sommes plus les petits nouveaux… Et tout continue sur ce rythme… cool…

lepotdefleur, sur le chemin de 2006 à 19xx,
vendredi 16 mars 2007

2003-bis : le grand saut!

J'ai oublié un évènement primordial de mon année 2003. J'ai un problème de mémoire dans les dates... Bref, en avril 2003, j'ai réalisé un rêve : un saut en parachute. C'était mon cadeau d'anniversaire pour mes 20 ans, offert par mes parents.

Initialement, j'aurai dû faire ce saut en octobre 2002, au moment de mon anniversaire. Mais le temps était mauvais, les nuages trop bas dans le ciel vendéen... Il a donc fallu repousser au printemps suivant. En avril 2003, c'est donc surexcitée et presqu'à bout de patience que j'allais voler.

Après quelques explications de mon doublon (car c'était un saut en tandem), on monte dans un tout petit avion pour monter à 4000 m. C'était aussi la première fois que je montais dans un avion ! Je ne sais pas combien de temps il nous a fallu pour monter, j'avais complètement perdu la notion du temps. J'admirais, je rêvais, j'avais les yeux écarquillés d'une petite fille. A un moment, je me suis bien demandée : "Qu'est-ce que tu es en train de foutre là dans cette avion ? ça va pas la tête ou quoi ?"... mais ça n'a pas duré longtemps. Je n'ai eu peur qu'une seule fois : lorsque je me suis retrouvée le corps dans le vide, seulement rattaché à l'avion par mon doublon. Et puis, ce fut le grand saut : 37 secondes de chute libre pendant lesquelles je n'ai quasiment pas cessé de crier ma joie ! Je volais ! Petit retour à la réalité lorsque le parachute s'est ouvert. C'était pourtant également un moment magique cette douce descente vers le sol. J'ai même pu commander un peu le parachute. Atterrissage en douceur et une seule envie : recommencer ! Je n'ai toujours pas refait de saut... Pas pris le temps et pas les moyens financiers... Aujourd'hui, je rêve encore en regardant les photos et la vidéo du saut. Et je sais pourquoi les oiseaux chantent...

mnesiloque, sur le chemin de 2006 à 19xx,
vendredi 16 mars 2007

2003 : Angoisses

Trop de pressions.

Pressions sociales et familiales, vis à vis de mon homosexualité. Il y a des gens qui savent, d'autres qui ne savent pas mais qui pourraient, et d'autres qui ne doivent à aucun prix savoir ; je m'acharne à cloisonner tout ce monde, à faire en sorte que les premiers ne bavardent pas trop avec les derniers. Je me méfie de tous, y compris de moi-même : une plaisanterie pourrait m'échapper qui me trahirait. A force de craindre de trop parler, je me renferme et tends à devenir franchement asocial.

Pressions professionnelles, avec Crepitus qui insiste pour sortir notre première réalisation le plus rapidement possible. Il exige des rapports d'activité constants, mais m'explique que je perds du temps sur des détails inutiles lorsque je lui fais un bilan des opérations en cours. Passerait encore si c'était vrai, mais il se trouve que je maîtrise parfaitement mon boulot et que je sais sans aucun doute qu'il a tort. Peu importe, il faut bien avancer malgré tout, alors je me retrouve à devoir bosser doublement : le jour sur l'apparence et le superficiel, des choses bien visibles qui rassurent Crepitus ; et la nuit sur les vrais problèmes, des tâches peu spectaculaires mais pourtant essentielles.

Pressions affectives, avec mon ami vieil Bacchus qui sombre définitivement dans l'alcool sans que ni moi ni personne n'y puissions rien faire. C'est horrible de voir un être cher se perdre à ce point, d'assister à la dissolution inexorable de son intelligence, de sa personnalité, de sa façon d'être, de tout ce qu'on a aimé chez lui, dans une brume alcoolique permanente ; c'est terrifiant de le voir faire un delirium tremens et de ne pas savoir comme réagir ; c'est culpabilisant de devoir l'aider financièrement chaque mois pour le loyer ou l'EDF en sachant que cet argent lui servira aussi à acheter du whisky ; et surtout, c'est démoralisant de constater la faillite de notre système de santé à lui venir en aide. Et puis ma copine Latone déménage à Lyon pour suivre son mari (je dois dire adieu à nos défoulatoires et mensuelles soirées « moules-frites et langue de pute » en tête à tête au Léon de Bruxelles de la place Clichy) tandis que mon ex-colocataire et ex-amoureux hétéro secret Uranus s'expatrie à l'étranger.

Alors petit à petit et sous la pression, les murailles se fissurent, des brèches apparaissent, la forteresse prend l'eau. Je tente d'endiguer la catastrophe, mais c'est bien trop tard : au printemps, une rupture amoureuse brutale, incompréhensible, injuste, assène le coup de grâce. Tout cède et les flots m'entraînent, impuissant, vers les rivages de la folie.

Le symptôme principal : l'angoisse. Elle est permanente, je suis constamment en alerte, sur le qui-vive, le moindre bruit me fait sursauter, je dors mal, mon cœur bat la chamade en permanence, mon estomac se révulse à la seule idée de devoir fréquenter du monde, je vomis à la simple perspective d'une réunion professionnelle. Exactement comme Sigourney Weaver dans Copycat, je me cloître dans mon appartement et suis pris de vertiges incoercibles dès que je m'en éloigne. Toute sortie culturelle (concert, théâtre, cinéma...) devient strictement impossible. A cela s'ajoutent des crises paroxystiques, avec éléphants assis sur la poitrine, sentiment de panique et impression certitude de mort imminente. Pour une obscure raison que mon psychiatre n'élucidera jamais, tous ces symptômes s'atténuent généralement l'après-midi ; une chance qui me permet de continuer à travailler à mi-temps - mais bien shooté aux anxiolytiques tout de même. Un symptôme secondaire : la boulimie. Cette seule année 2003 me verra passer de 58 à 79 kg.

Les troubles disparaîtront petit à petit, aussi mystérieusement qu'ils étaient apparus. Cela se traduit évidemment par un renouveau amoureux. En avril, je fréquente un clarinettiste qui finira par fuir devant mes angoisses - je le comprends et ne lui en veux pas. Pendant la canicule, je folâtre avec un artiste maudit, un type aussi excentrique que moi qui pille du mobilier funéraire la nuit dans les cimetières pour le transformer en oeuvres d'art - c'est l'archétype de l'amour adolescente, la relation improbable mais passionnée dont on sait bien qu'elle ne survivra pas à l'été, alors on profite à fond et sans arrière-pensée. Enfin en novembre, je rencontre le beau Priape, celui avec qui je vis encore aujourd'hui, et que j'espère être le bon.

Cette crise de 2003 est la troisième. Une première avait eu lieu en 1986 et une seconde en 1999. Grande question : suis-je à l'abri d'une quatrième rechute ? Je préfère ne pas trop y penser.

marine, sur le chemin de 2006 à 19xx,
jeudi 5 avril 2007

2003 : dans tous les sens

2003 c'est la suite de 2002, tout comme 2007 poursuit 2006. Dans ma vie, il semblerait que les évènements perturbateurs se déclenchent en fin d'année, les conséquences bénéfiques n'apparaissant que l'année suivante.

En 2003, je découvrais que je pouvais ressentir le monde. Comme tout le monde. Oui, mais pas pour moi. C'était comme ça. Je découvrais aussi, tant pis pour les autres, que moi était, est et serait important.

J'étais dans un jardin à Montreuil. Dans un contexte de vie nouveau, inconnu pour moi jusque là, mon environnement amical et affectif m'ayant toujours conduite vers beaucoup plus de rationnel, ma vie à 300 à l'heure ne m'ayant pas bien laissé le temps de voir les haies bornant son chemin : toujours droit devant poursuivant les projets préalablement établis. À 33 ans, j'avais déjà dans mes bagages d'adulte : un diplôme d'ingénieur, un long séjour en Afrique, 3 garçons qui n'étaient plus des bébés, un boulot d'instit, une longue vie maritale riche, une courte vie de célibataire, riche elle aussi. A 33 ans, je savais ce que ce que j'avais fait, je ne savais pas qui j'étais. A 33 ans pour la première fois de ma vie, je pétais un boulon. J'eus tant aimé que cela fut la dernière, je croyais tant à cette chanson de Brigitte Fontaine : Une fois, mais pas deux... que, récemment, je n'ai pas voulu la voir venir la deuxième fois, elle n'était pas possible, pas envisageable... Aujourd'hui, c'est décidé, je ne crois plus aux signes du destin... Vous pouvez y aller, hurler : " Jamais deux sans trois.".. Ça me fera rire, rien de plus !

Dans ce jardin, soudain, je n'entendis plus rien. Ou plutôt j'entendis tout mais je ne comprenais plus rien. Il me fallut un moment pour prendre conscience de ce qui m'arrivait. Ne pouvant rien faire d'autre, j'écoutais ce qui se passait. Tout ce que mes oreilles recevaient arrivait à mon cerveau avec la même valeur, sans aucun filtre. J'entendais les sons du gars qui me parlait avec la même acuité que les musiciens au fond de la cour qui chantaient autour du piano mécanique, les pieds d'une table déplacée par quatre gaillards qui raclait le sol rugueux, les oiseaux qui paillaient dans les arbres, les feuilles qui bruissaient dans le vent. Je me concentrais, mais non, je n'entendais pas le bruit des rayons du soleil qui éclairaient ce jardin. Je n'étais pas folle, je n'entendais que ce qui produisait réellement des sons. Je n'étais pas folle, mais incapable de comprendre un traître mot de ce que me disait mon interlocuteur...

Je m'excusais sûrement, m'éloignais, mobilisant le peu de raison qu'il me restait pour comprendre ce qui m'arrivait. Je mobilisais les outils à ma disposition : j'analysais, je cherchais des références possibles à mon état... Oki dac, je suis comme un bébé de 3 mois qui découvre les sons. Un bébé tout neuf qui reçoit tout sans interpréter puisque sans expérience. Il ne connaît rien au monde, ni la musique, ni les musiciens, ni les animaux, ni les oiseaux, ni les meubles, ni les tables, ni les arbres, ni les feuilles, ni le vent. Tout neuf, il ne connaît du monde que ce qu'il en ressent par son propre corps. Il devra apprendre le nom des choses pour communiquer avec les autres, il devra apprendre à se concentrer sur les mots des autres pour apprendre plus encore d'eux, il devra apprendre pour mieux se connaître à trier ses sensations en bons ou mauvais ressentis.

La prise de conscience du monde au présent, découverte par les sons, j'ai pu l'apprivoiser pour les autres sens. J'ai osé montrer les photos que jusque-là je faisais sans trop savoir pourquoi, j'ai appris à aimer me parfumer et à sentir le parfum des autres, j'ai appris à sentir le vin et à le goûter. Lorsque mes amis cavistes me l'ont suggéré, j'ai refusé de prendre des cours d'oenologie, préférant laisser cette page vierge de théorie. J'ai aussi, et c'est sûrement le plus bel apprentissage, appris à toucher l'autre et à être touchée. Magnifique sensation.

Aujourd'hui, je crois que dans l'émerveillement de cette découverte de mes sens, j'ai oublié, il y a quatre ans, la dernière étape, celle du tri. Oui, j'ai appris à ressentir pas moi-même, mais tellement à la joie d'éprouver des sensations, je les ai toutes mises du côté du bien... Depuis quatre ans, je m'extasie sur toutes les beautés du monde, j'en suis même fatigante pour mon entourage : par un rien je suis émue et j'encourage les autres à être émus également... Mais depuis quatre ans sans en être consciente, les mauvaises sensations, je continue à les enterrer au plus vite pour qu'elles ne ternissent pas le paysage, j'oublie de les ressentir pour ne pas à avoir à les exprimer, pour ne pas paraître négative sur le monde, pour laisser de moi l'image d'un personnage éternellement positif.

Aujourd'hui, je réalise qu'il me manquait ce bout du chemin pour arriver à moi : je n'osais ressentir le mal, et bien moins encore, l'exprimer comme tel. Lorsqu'il se présentait, je le subissais, le décrétant parfois même comme bon pour mieux le supporter. Aujourd'hui, il me faut réaliser ce qui a été négatif pour moi dans mon parcours, ce que je n'ai jamais voulu apercevoir. Alors, peut-être je pourrais à nouveau avancer, sans avoir peur de souffrir en silence et à nouveau. Sans plus avoir besoin d'anticiper sur les évènements à venir pour me préparer à me protéger. J'apprendrais à dire « non », à dire « stop » quand ça fera mal... avec la simplicité du ressenti présent. Sans chercher le pourquoi du comment, sans chercher si j'ai raison ou tord, sans attendre que la souffrance soit insupportable, sans plus avoir besoin de prendre inconsidérablement la fuite. J'apprendrai à dire : « Aïe » quand l'autre aura fait mal, même involontairement... surtout involontairement. J'apprendrai à exprimer mes ressentis même s'ils sont en désaccord avec ceux qui m'entourent. J'apprendrai à dire « j'aime » et « j'aime pas », et à ne pas me laisser juger dans mes différences. J'apprendrai à aimer être, et ne plus préférer paraître... Quel programme ! Demain est un autre jour.

erin, sur le chemin de 2006 à 19xx,
mardi 10 avril 2007

Saint Claude 2003-2004 : 37 – Égrenage

2003... Que s'est-il passé durant ma trente septième année ?

Le jour de mes trente-six ans me vit "jeune" mariée... de la veille, avec mon amoureux de la maternelle, et après vingt ans sans s'être vu... Cela paraît idyllique dit comme-ça...

Cette année là, je retrouvais du travail, hors de chez moi et à temps complet. Pas arrivé depuis... hum... 1999 !
Je devins nurse, de deux enfants adorables de dix-huit mois et trois ans, de huit heures à vingt heures (souvent plus tard d'ailleurs). Cela durera un an, durant lequel mes domaines iraient de plus en plus vers l'employée de maison polyvalente. Cuisine, ménage, lessive, repassage... Tout en faisant près de vingt kilomètres par jour, à pied, entre les aller-retours à l'école pour la grande, le square pour le petit et mon aller-retour à mon domicile.
C'était fatiguant, épuisant même parfois... Sans compter les enfants. C'est là que je puisais l'énergie pour le reste. Parfois, leur contact accentuait le manque de ma fille, mais le plus souvent ils m'aidaient, non pas à oublier, mais à supporter de n'être mère que quelques heures par mois. Et puis ce travail me permettait de la prendre durant les vacances scolaires.
Devant l'école, je nouais quelques liens avec des mères... Pourtant ce n'était pas facile. Entre les mamans de la cité toute proche qui, pour la plupart ne parlaient pas français (n'y voyez pas un quelconque racisme), et celles du quartier huppé... Car dans cette ville de banlieue parisienne, on mélange les couches sociales au sein des établissements scolaires... Les plus pauvres avec les plus riches... J'eus beaucoup de mal à intégrer un de ces cercles. Cela se fit avec une maman qui revenait des États-Unis, où elle avait passé près de cinq ans. Nous avions quelques points communs, et c'est en me voyant faire du patchwork, en attendant "l'heure des maman" que le lien se créa. Malheureusement, cela n'alla pas beaucoup plus loin. Elle m'invita chez elle, mais je ne pus y aller... Mon mari n'aimait pas que je m'absente de la maison en dehors de ses heures de travail.

Cette année là, je partis en vacances... Pas fait depuis... 1989 ou 90. Nous allâmes d'abord chercher sa caravane à Notre Dame de Mont... Bof... Pas un souvenir impérissable ce premier contact avec cette région, ni même avec cet océan. Puis, en juillet, tous les trois avec ma fille, nous allâmes en Ardèche (chez sa grand-mère). Il y fit très chaud, mais ce que j'en vis était beau... Parfois le spectacle était époustouflant. Ma fille découvrit la mer au Gros du Roy, auquel j'ai préféré Aigues Mortes... Puis Tarbes et Lourdes (chez sa marraine)... Bof-bof...
C'est durant ces vacances que je fus pour la première fois "grande-tante". Je me souviens de l'annonce faite par mon neveu No, l'heureux papa. J'étais dans la cour, je n'étais pas très bien, l'ambiance dans la famille de mon mari était lourde. Ils n'appréciaient pas ma façon d'être avec ma fille... Trop permissive à leur goût... Cela fini par éclater le jour où ils interdirent la piscine privée à ma fille sous prétexte qu'elle n'avait pas bien mangé, et qu'elle n'avait pas fait la sieste...
Puis les vacances finirent à mon grand soulagement, mais ma fille reparti chez son père et je ne la revis pas avant cinq longues semaines...

Ma vie reprit, avec le travail. Les jours passèrent, les mois, les saisons... Décembre et janvier arrivèrent, avec leurs chocs, leurs douleurs, leurs chagrins...
Cela commença avec ma fausse-couche et l'hémorragie qui suivit, puis la première opération du cancer de mon père qui l'emporta vingt-deux mois plus tard. Une petite accalmie durant Noël, avec l'émerveillement de mon bébé devant les vitrines illuminées à Paris, puis le retour à la maison de Papa (début janvier). Et huit jours plus tard... le décès de ma grand-mère (la dernière encore en vie). Elle s'éteignit dans son sommeil, chez elle, à quatre-vingt douze ans. Le plus difficile fut de ne pas trop pleurer devant ma fille que j'avais pour le week-end, ce fut pire après... Mon mari m'ayant impérativement interdit de pleurer. Et puis son enterrement... Premier contact avec ma fratrie qui ne me parlait plus depuis plus d'un an... Et le choc de la dalle remise sur le caveau... Durant de nombreuses nuits je me réveillerais avec ce bruit sinistre... Aujourd'hui, je n'ai toujours pas pleuré ma grand-mère...

Arriva mon premier anniversaire de mariage et déjà quelque chose était cassé en moi... Ou bien avais-je fini par enfin ouvrir les yeux sur ce couple ?
Puis mes trente-sept ans furent là... et commença la fin de mon mariage...

lilylalibelle, sur le chemin de 2006 à 19xx,
mardi 10 avril 2007

2003 : 28 - Non-sens

Année plutôt éprouvante sentimentalement et moralement. Je passe la moitié de l'année à me battre avec (ou contre, c'est selon) cette histoire d'amour qui n'en est pas une et dans laquelle (sans doute) je me surinvestis parce que je suis dans une période critique où je doute de tout et d'abord de mes choix passés.

Mes mots m'abandonnent. Lasse de raturer frénétiquement mes manuscrits, je recommence à zéro. Je trouve que tout ce que j'ai écrit est trop nul, trop banal, trop plat, indigne d'intérêt, voire même indigne d'être écrit. Pour la énième fois, je recommence, donc. Cette période "sans" dure assez longtemps pour m'effrayer - d'autant plus qu'elle ne me ressemble pas : je suis plutôt du genre opiniâtre, refaire plutôt que jeter, réinvestir, détruire, oui mais pour mieux reconstruire... Mais là, rien, pas même l'envie de reconstruire quelque chose. Je me dis que tout cela est vain, que je n'aurais de toutes façons jamais assez de temps à moi pour travailler mes textes. J'en ai marre de mon quotidien, j'en ai marre de tout... et mon écriture ne me console même pas. C'est le pire, au demeurant : si les mots me font faux bond eux aussi, que me reste-t-il alors ? Je me sens, non pas vide, mais sèche, tarie ; pourtant la source est là, en moi. Je le sais. Que faire ? Attendre la pluie ?

Je sens que j'ai besoin d'air... et en même temps je ne peux pas m'échapper - ou plutôt je ne veux pas : je sais que j'ai besoin de mon cocon (mon homme, ma fille, ma maison, mes habitudes...) pour m'y nicher bien au chaud.

En vérité, il y a deux personnes en moi : la raisonnable et sensée, bonne mère, bonne épouse, femme active et tralala, et puis l'autre, la folle, fantasque, imprévisible et déraisonnable, encore gamine, avec sa soif d'absolu, sa passion de la vie et de l'humanité, à la fois dilettante et jusqu'au boutiste.

Laquelle prendra le pas sur l'autre ?

Jusqu'à présent, j'avais endormi la folle sous un épais vernis d'adultissage (pour travailler, pour être maman, pour être "socialement acceptable", moi qui avait tant de mal à me (faire) accepter...).

La folle ressurgit, prend de plus en plus de place dans ma vie et dans ma tête. A travers son oeil, tout m'insatisfait. J'ai la sourde impression de m'être trompée et cela fait quelques mois que ce sentiment me poursuit, de façon latente mais de plus en plus insistant.

Ce n'est rien qu'un banal sentiment de non-sens qui me reprend, de façon cyclique, l'absurde dans toute sa splendeur - et je me rappelle combien je m'y retrouvais déjà, au lycée, en étudiant Camus pour le bac ! Toujours cette sensation que l'existence est vaine, inutile, insensée. Pas une envie de mourir, non : la mort ne donnerait même pas plus de sens. Juste la sensation - donc déraisonnable et irraisonnée - que tout ça ne sert à rien. Que je ne sers à rien, que je ne suis pas à ma place et que d'ailleurs il n'y a peut-être tout simplement pas de place pour moi dans ce monde bizarre. Je me fais l'effet du vilain petit canard qui veut faire le cygne mais qui n'en a ni les capacités, ni la force de convaincre. Il voudrait juste qu'on l'accepte tel qu'il est, le petit canard. Pas qu'on le transforme à tout prix en cygne...

C'est même étrange d'écrire ça, moi qui suis si épicurienne, moi qui vis dans la sensation et dans l'instant. J'avais décidé de cultiver cette aptitude à l'étonnement perpétuel et puis tout à coup, j'ai le sentiment de replonger dans le "à quoi bon ?"...

Je ne suis là pour personne et je n'arrive pas encore à être là juste pour moi... Et pourquoi juste pour moi, d'ailleurs ? Même l'égoïsme me laisse un goût d'à quoi bon...

Je suis frustrée de n'être là pour personne, d'être invisible, insignifiante ou pire, utilitaire. Je voudrais qu'on m'aime (et je souris face à la puérilité de cette recherche), comme dit Zarathoustra : "Vous ne pouvez pas vous supporter vous-même et vous ne vous aimez pas assez : c'est pourquoi vous voudriez séduire votre prochain pour qu'il vous aime et, par erreur, vous donne un éclat doré". Je ne m'aime pas assez pour moi-même : il me faut le regard des autres, leur attention, leur admiration même peut-être. Pas pour exister au sens propre, mais pour sentir que je mérite d'exister. Un bête manque de confiance en moi me fait douter de tout. On attend toujours de moi des décisions, des solutions, des actes ; beaucoup de choses (de gens aussi) se reposent sur moi... et bien sûr je n'ai pas le droit de faillir, pas le droit de me plaindre. Et moi encore moins que les autres : j'ai tout pour être heureuse ! Le malheur est un privilège... Le mien est si dérisoire et ridicule face aux misères du monde, à la maladie, à la mort, que j'en rougis presque de "déprimer" pour "ça"... Et même de l'appeler malheur. Je ne me sens même pas malheureuse. Je suis seulement spectatrice de ma vie, j'envisage d'un oeil froid et dépassionné ma propre existence et je constate qu'il n'y a pas grand chose. C'est terrifiant et ça me laisse presque indifférente.

La deuxième moitié de 2003 est plus sereine : je me réconcilie avec mes envies de "culture" en retournant voir pour la première fois depuis des années un opéra. C'est sans doute le déclic qui me sortira de mon mal-être. Quelques mois après, je rencontre pour la troisième et dernière fois mon ami-aimé à Paris et nous passerons près de trois heures à déambuler entre Montmartre et Belleville sous un joli soleil de juillet. La veille au matin, il a appris la grossesse de sa compagne. Et, curieusement, je suis la première personne à qui il confiera la nouvelle...
Presque naturellement. Je ne serai jamais pour lui qu'un hâvre de douceur et de compréhension, une petite peluche dans les bras de laquelle on se réfugie quand on est seul, celle qu'on maltraite quand on est en colère, celle qu'on oublie quand les amis sont là. Je suis condamnée au maternage - trop bonne, trop douce, trop miséricordieuse... J'aimerais qu'un jour quelqu'un me prenne aussi dans ses bras pour y réfugier mes larmes.

Je me rends compte comme j'ai aimé cet homme - et pourtant il n'y aura jamais eu entre lui et moi qu'un chaste baiser sur le front, un matin de février sous la neige... Comme si nous savions que tout autre contact physique nous mènerait à notre perte.

Etrange impression que cette dernière entrevue où il irradiait quelque chose proche du bonheur et où il était enfin lui-même. Etrange sérénité après tant de bouleversements, car il aura en tout cas liberé chez moi une certaine forme d'écriture qui ne faisait qu'affleurer et que personne d'autre n'avait réussi à mettre au jour. Cette histoire qui n'en était pas vraiment une m'a fait prendre une autre dimension de moi, comme un nouvel élan. Jamais je n'avais écris de la façon dont je lui ai écris, comme s'il avait dévérouillé des quantités de choses en moi, inconsciemment sans nul doute et aussi vraisemblablement indirectement. Sans doute que j'y étais prête, aussi.

Quelquefois, les rencontres les plus éphémères sont les plus décisives.

Aglaï, sur le chemin de 2006 à 19xx,
dimanche 22 avril 2007

2003 : 23 - les sommets

Année concours. Volonté, lucidité, espoir. Et puis, à peine atteint le sommet, une certaine dégringolade... dont j'ai évoqué la première conséquence il y a un certain temps... pour ne pas dire un temps certain. Et les suivantes, il y a encore plus longtemps. Etrange cette démarche antéchronologique qui fait dire l'effet avant les causes...

La cour de la Sorbonne, le 10 juillet 2003. Mon père au téléphone, visiblement ému, avec mon frère, son frère, sa soeur, dans la vieille maison des grands-parents défunts, et qui m'y auraient vue, si fiers.

Mon grand-père, professeur à l'Université, et ma grand-mère, institutrice retraitée à ma naissance : Tu seras agrégée ma petite fille. Elle ne l'a pas dit mais tout son discours le disait pour elle, et je ne savais pas même ce qu'était l'agrégation, que j'avais déjà bien compris qu'il me fallait être reçue pour la combler !

Ma mère, qui depuis un an, depuis que j'ai ramenée de cette même capitale, de la grande librairie un peu plus bas dans la rue, à quelques mètres de cette cour, un an plus tôt jour pour jour, les oeuvres du programme ; ma mère qui m'a entendue les lire, déjà l'été dernier, elle sur son échelle et moi dans mon roman de Thèbes, qui m'a vue les traduire, les expliquer, saturer et détester au moins l'une d'entre elles... et qui n'est pas si surprise ! Elle savait que rien n'était sûr, mais que tout était possible...

Je me suis débattue, des mois durant, avec des pages et des pages à traduire, Tacite, Prudence, Pline et Lucrèce, Longus, Hésiode, Euripide et Démosthène ; j'ai assisté assidûment à des cours parfois peu brillants - mais parfois oui : mes respects à l'auteur d'une analyse éblouissante du récit de Pline de l'éruption du Vésuve... - et j'ai lu et relu mes Fleurs du Mal, mon Giraudoux, et les sermons de Bossuet que je ne comprends pas, qui me met dans tous mes états chaque fois que j'essaie de me faufiler dans sa logique : rien à faire, cela ne passe pas. Il n'y a plus qu'à espérer qu'il ne tombe pas. J'ai lu Montaigne, le livre III, je le repasse par extraits, mais je ne me replonge pas dans le livre II lu en licence, pas plus que je n'ouvre, ne serait-ce qu'une fois, le livre I. Je ne suis pas un bourreau de travail, nanmého ! Ne parlons même pas des autres, sur lesquels je ne reviendrais que très peu...

J'ai décidé que cela rentrerait par infusion, imprégnation. Je lis peu de critique, je décrète une fois pour toutes que le cours est censé m'amener cet éclairage. Je lis les cours par correspondance que nous nous sommes cotisés pour payer, en complément, et puis basta ! Il y a suffisamment à faire avec les versions et les thèmes à rendre tous les quinze jours ! Je n'ai jamais autant travaillé et pourtant je ne fais pas la moitié de ce que je devrais faire...

Au concours blanc je suis première, dans ma discipline : les profs commencent à s'intéresser à moi (il va sans dire que je les méprise pour cet intérêt aussi soudain !). Il faut dire aussi que la dissert est tombée sur Giraudoux, ma découverte de l'année ! La dernière que je ferais, celle sur Baudelaire, me sera rendue à dix jours de la première épreuve écrite du "vrai" concours, avec ce commentaire divinement encourageant : On est loin des exigences requises pour l'agrégation. Infamante copie, objectivement ratée, mais quel bonheur ce fut de vous donner tort par la suite, cher monsieur G...

Ce sont des mois rythmés par les dimanches à traduire, les lundis, à traduire, les vendredis à traduire, dans un sens ou dans l'autre. Mardi, mercredi et jeudi sont consacrés aux cours. Quand je sors de la douche le matin, le thé est prêt, parfois même le casse-croute pour midi ! Lui m'a soignée, et nous nous accordons à dire que ce fut notre meilleure année. La dernière pourtant...

Je vais à la fac avec mon thermos de thé, je profite des conseils d'une certaine D. qui m'a prise sous son aile et me confie même des secrets !

Je fulmine de ne pouvoir agir alors que la France bouge autour de moi ! Grèves et manifs se multiplient et je reste rivée à mon bureau ! Je me vengerai je me vengerai je me vengerai marmonne ma conscience révolutionnaire.

En attendant, c'est l'amitié qui bouillonne. Nous sommes cinq, nous avons trois amoureux, des garçons adorables, et nous voilà huit pour des soirées pleines de fous rires et de gaieté. Parfois rien que les filles, pour un salon de thé par exemple... Et d'autres liens se nouent, la délicieuse acide A. par exemple, et sa vivacité si extraordinaire...

Ma vie sociale est en effervescence ; avril après l'écrit voit un merveilleux week-end de fête à la maison et nous sommes dix-sept le dimanche à midi : on a aligné toutes les tables dans la cuisine, et je ne me souviens pas d'une chose pareille depuis mes quatre ans ! C'est inespéré et c'est fabuleux.

J'irai aux oraux non pas comme en vacances, mais déterminée à profiter au maximum de ces trois semaines de résidence imposée à la capitale. Des retrouvailles, des visites, les cousins de Normandie avec tarte à la framboise et somptueux orage... je mets à profit le moindre instant de liberté entre mes cinq épreuves. Je tombe sur les sujets que je rêve (pour de bon, la nuit précédant l'épreuve) ou que j'espère, ou que je redoute le moins. Je ne sais pas si je m'en sors mais peu importe : je fais ce que je peu et c'est déjà beau d'être arrivée là ! Et si je dois échouer, que de ces trois semaines j'emporte quand même un très bon souvenir...

Et pour finir, cette épreuve le dernier jour : où l'on sent que je n'ai pas assez travaillé, pire : que je m'en f...

Et le lendemain... ah, si j'aurais su, j'aurais pas viendu. Voir tout autour, tous ceux qui ont concouru, amis ou pas, entendre les discours, s'imaginer, se préparer à repartir en retenant ses larmes... Heureusement mon amie S. est avec moi.

Dans cet amphithéâtre, pendant que s'égrène la liste des reçus, je regrette amèrement d'être venue. Je croise le regard d'une de mes profs, membre du jury. Un regard désolé. Alors je cesse d'attendre et d'espérer et je regarde les autres.

Et puis mon nom, à l'instant où j'avais cessé d'y croire. Difficile de décrire mes sentiments, surprise, et joie, inexprimables.

2003, le sommet de la gloire.

Thomas, sur le chemin de 19xx à 2006,
dimanche 21 octobre 2007

2003, année 26 -- Camping banlieusard

Je devais commencer à bosser dans les premiers jours de janvier, et finir de préparer ma soutenance de thèse en même temps. Ensuite j'aurais dû quitter l'appartement. Mais les choses se sont inopinément précipitées. C'étaient les vacances de Noël et mon Papa a déplié le vieux convertible dans mon ancienne chambre. Il a fallu retourner vivre là quelque temps.

Entre deux transparents de soutenance et un courrier aux membres pressentis du jury, j'appelais les agences immobilières. Visitais des dizaines d'appartements. Mon travail me laissait heureusement une latitude certaine pour l'organisation de mes journées. Le soir je rentrais tard, lessivé, bien souvent après une activité ou une sortie vespérale. Mon père était déjà couché. Le matin, je ne le voyais pas non plus. Je dormais encore à poings fermés quand il partait au boulot. Je n'étais pas vraiment là et je ne cherchais pas à améliorer vraiment le confort de la chambre où je revenais camper. Revenir en banlieue après cinq ans à Paris, de nouveau devoir attendre longuement le bus ou marcher un quart d'heure le matin avant la première station des confins du métro m'était insupportable. Revenir enfant chez mon père, une régression, le signe tangible d'une relation échouée. Je ne voulais pas rester, j'ai fait en sorte que cette installation ait bien le goût et toutes les couleurs du provisoire.

Le quatorze février, tout est allé très vite. Ce n'était pas prévu. Un peu par hasard j'ai rappelé l'agence qui m'avait fait visiter cet endroit qui me plaisait bien, une ou deux semaines avant. Le vendeur n'était pas très décidé, un peu difficile. L'affaire était probablement morte, je n'appelais que pour m'en assurer. C'est là que la dame m'a dit, « Attendez, je viens d'avoir un nouvel appartement, venez donc le voir ce midi. »

À vingt heures, je signais le compromis de vente. À presque cinq ans de distance, je ne regrette toujours pas.

J'ai emménagé chez moi le premier mai, entouré d'amis venus m'aider à porter les cartons. J'aime l'atmosphère des déménagements, l'effort d'abord, ensemble, et puis la bière et le saucisson partagés au milieu des cartons, suants et heureux.

Ça fait sept mois que je suis seul.

shayalone, sur le chemin de 2006 à 19xx,
mercredi 5 décembre 2007

2003 - vodka partout, orange nulle part

D'emblée on se jauge. Je l'ai tenue pour quantité négligeable, la p'tite brune, et elle s'est bien vite rebellée. D'emblée, on lutte. Deux petits coqs dans une basse cour qui picorent les moules frites. L'adversaire semble de belle taille, et sa folie rend la mienne presque saine. Elle est plus que brillante malgré son jeune age. D'emblée on s'aime, et d'emblée on se tue, soeurettes fratricides. Les étincelles sont belles, et tout le monde s'y éclaire. J'ai choisi l'ombre, elle me repousse vers la lumière. Elle, et les autres, veulent se lever et combattre. Mais avec moi. Ego m'entraine, je cède à la séduction et me lève, élue à l'unanimité sans m'être présentée.

Elle me le dira plus tard. "C'est pour toi que nous nous sommes levés"

Ca ne pouvait que mal finir.

Otir, sur le chemin de 19xx à 2006,
jeudi 27 décembre 2007

2003:45 Tout recommencer

Au moins il est parti. Son déménagement aura été épique. Chacun de notre côté, nous avons fait venir des tiers, ne pouvant décidément plus jamais nous trouver en présence l'un de l'autre sans se sentir en danger de quelque chose. J'ai besoin de témoins pour ne pas me sentir être devenue la folle qu'il m'accuse d'avoir toujours été. Je sais depuis si peu de temps que seulement en public je suis en sécurité, parce qu'alors les rôles que nous jouons respectent les règles sociales. Désormais, il a franchi la barre et raconté à tout le monde que j'avais voulu l'envoyer en prison, y compris à son fils de cinq ans, que je le battais et sans doute est-ce pour mieux s'en persuader qu'il a fui.

Il embarque tous ses meubles. J'ai pris de jolies photos en souvenir. Notamment de ceux que nous avions choisis ensemble lors de notre mariage, et que ma mère nous offrait, pardon, lui offrait pour sa pièce de musique à l'époque. Je me retrouve dans la grande maison vide, vidée littéralement, et je regroupe mes quartiers surtout autour de la cuisine et fait de ce qui aurait été une salle à manger notre nouvelle family room, où trônent les jouets des enfants et la télé. Le guest appartment qu'il s'était de toutes manières annexé dès la première année m'est désormais condamné formellement, à tel point que le jour où une canalisation y pète parce qu'il n'a pas donné les bonnes instructions à quiconque de vérifier le chauffage, je ne peux qu'assister à l'inondation par la petite fenêtre et être impuissante à préserver les caisses de disques et autres de ses possessions enfermées.

J'ai enfin mon permis de travail. Je vais pouvoir me faire embaucher assez rapidement par un médecin à la ville qui a besoin d'une employée à mi-temps pour gérer son agenda et faire sa facturation. Dans le même temps, je commence à travailler pour Balthazar qui lui, en a fini avec son divorce de folie, et sait donc très gentiment compatir au mien.

J'essaye tant bien que mal de rester à la surface des eaux qui grondent. Mon avocate me pompe à tous points de vue. Un jour, elle en fait de trop et je m'aperçois alors que je suis toujours autant dans une relation inégale où je me fais exploiter par quelqu'un qui me voit comme une victime pitoyable certes, mais dont on peut abuser, et je l'envoie promener. Il faut que j'en trouve une autre. Tout cela est une véritable abomination financière, et pendant ce temps là, en France, la procédure de divorce suit son petit bonhomme de chemin sans que j'aie grand-chose à faire au grand dam d'Estac qui m'assigne à nouveau pour que je fasse venir les enfants pendant l'été, mais il est débouté de sa demande, puisque c'est lui qui a rendu impossible notre retour sur le sol américain si on le quitte temporairement.

A la fin de l'année, sur une de ses fréquentes compulsions, le toubib pour qui je travaille me renvoie et au fond ça m'arrange bien, même si ça me vexe terriblement, et réveille en moi un douloureux sentiment d'échec et d'être un zéro pointé.

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