Petits cailloux et ricochets

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le projet

En novembre et décembre 2006, Anna Fedorovna Kozlika a remonté les années de 2006 à sa naissance au rythme d'un billet pour chaque année. Elle a appelé cette série « Mes petits cailloux 2006-1960 »

A la fin, elle a eu envie de reprendre le chemin en sens inverse et quelques blogueurs ont eu envie de la suivre : ces billets avaient fait naître en eux échos, sourires, jeux de miroir ou clins d’œil... ces fameux ricochets que font les petits cailloux lancés au fil de l'eau.

Le blog collectif que vous êtes en train de lire a été créé ainsi, au détour de discussions au bas de quelques billets. Il s’appelle « Petits cailloux et ricochets » et accueille les textes de tous les participants.

Si vous aussi vous souhaitez faire des ricochets, les modalités pratiques sont expliquées sur cette page.

les textes
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année à 23 ans

Les textes sont présentés dans l'ordre chronologique de leur rédaction.

Fil des billets - Fil des commentaires

pistil, sur le chemin de 2006 à 19xx,
lundi 19 février 2007

2004 : Fiançailles

Il est six heures du matin et nous nous sommes couchés il y a trois heures. L'homme que j'ai choisi, mon meilleur ami, a lové son corps dans le creux que le mien a marqué sur le matelas, quand je me suis levée. Il ne s'est même pas réveillé, trouvant d'instinct ma tiédeur. Ces gestes infiniment familiers que je veux pour chaque jour de ma vie. Ce soir nos amis, nos familles empliront la salle d'à côté. Tout à l'heure on y mettra des bougies, des couleurs, on choisira la musique. Toute la journée des urgences minimales se succéderont, la cuisine, le téléphone, qui placer où, s'habiller, se coiffer, indiquer la route à ceux qui se sont trompés d'embranchement. Ce sera une journée remplie jusqu'à ras bord, de celle où l'on se couche avec l'impression que le matin même date d'une autre vie, une journée où le souffle manquera, où je ne verrai pas filer le temps, entre la fatigue et l'excitation. Une journée dont le souvenir sera celui d'un flou joyeux et coloré, vivant, agité. Avant ce grand chambardement, je suis seule dans la cuisine. Dans l'aube qui se lève je mets des graines de tournesol sur la terrasse pour les mésanges et les gros-becs. Les chats me tiennent compagnie, et leur silence, après les rires des amis venus en renfort jusqu'à tard dans la nuit, inscrit cette journée dans une solennité toute neuve.

Je me fiance aujourd'hui.

piloue, sur le chemin de 2006 à 19xx,
vendredi 23 février 2007

2003:23 - Un garçon habite chez moi

Il y a une deuxième brosse à dents dans ma salle de bain, G. passe pratiquement toutes ses nuits ici et nous mangeons de la tropézienne. Je n'aurais pas cru être capable de vivre cela sans me sentir envahie, sans avoir le sentiment de devoir m'effacer pour un autre être, sans creuver ma bulle et la voir se vider.

On doit attendre la fin de son année universitaire pour savoir où il sera l'année prochaine. S'il s'en sort bien, il pourra, comme il le désire, poursuivre son parcours dans ce même labo, sinon, il devra quitter cette ville et peut-être même ce pays. Je n'y pense pas trop parce que, dans ce cas, j'aurai à choisir entre laisser partir mon amour ou quitter l'entreprise famillale.

Finalement la question ne se pose pas.
G. fini major de sa promotion. L'an prochain nous prendrons un appartement ensemble. Pour l'instant nous achetons une voiture et partons en vacances. Camper. En Suisse. Dix jours. L'un sur l'autre. Pendant 2000 heures. Dans un espace vital réduit à une tente ou une voiture.
Bien que se soit en plein air, j'ai peur de l'enfermement. Je ne pourrais pas claquer de porte si l'envie pressente me saisie. J'ai peur qu'on ne se supporte pas, que nous n'ayons rien à nous dire, que nos rythmes soient (parce qu'ils le sont) vraiment trop différents.

Retour en France, les oreilles pleines des CD de l'auto-radio, les yeux remplis de paysages et de Boris Vian, le coeur plein d'amour et une lettre de résiliation de bail à poster immédiatement.

Ame, sur le chemin de 2006 à 19xx,
dimanche 4 mars 2007

2001: 23 Les fracas des vi(tr)es 1/2

Un ricochet spatio-temporel au billet de Samantdi
J'ai choisi de scinder cette année en deux...

Je tourne à droite au carrefour et j'entame le premier des ronds points. Chemin de traverse entre les barres et les tours de cette cité. A ma gauche, le stade de foot, à cette heure vide.
Un trafic blanc dont je ne parviens à voir le conducteur roule lentement devant moi.
Lorsqu'un bruit de tonnerre très très fort me surprend.
Se superposent deux images : celle d'une femme en vêtement traditionnel maghrébin qui tombe à genoux en criant sur le trottoir; la dame près d'elle la console. Et celle d'un vieux volet de bois qui tombe d'un étage élevé d'une des tours d'immeuble.
Quand on ne veut rien voir, on ne voit rien.
Le 11 septembre est passé de 10 jours et en scrutant le ciel alors impassible, je reste sur l'hypothèse d'un bruit de tonnerre, annonçant prochainement une averse.
Le trafic blanc s'est arrêté en plein milieu de la route*. Je le double et continue ma route vers mon chez nous qui n'est pas loin.
Là, je comprends qu'il vient de se passer quelque chose de plus grave que je ne le pensais. Je suis accueillie par une de mes amies et collocataire qui m'explique que la moitié des vitres de la maison sont brisées. Elle-même a failli être blessée par les éclats.
Les voisins sortent de chez eux, les gens sont abasourdis par le bruit et le fracas des vitres. Nous ignorons d'où ça vient, ce qui s'est passé. Dans notre rue, une personne nous signale qu'une vieille dame au second étage d'une barre d'immeuble est blessée et coincée chez elle. Nous improvisons les secours. Je fais le tour avec mon amie tandis que la voisine lui parle de la rue et que deux jeunes escaladent le balcon de sa proche voisine pour rentrer chez elle et nous ouvrir. Nous la rassurons et j'appelle le samu. La ligne est sâturée, j'insiste. J'arrive à joindre quelqu'un. Il nous faut nous débrouiller car ce cas-là n'est pas prioritaire, l'usine d'AZF vient d'exploser, il y a de nombreux blessées partout en ville. Il me dit de transmettre l'info au maximum de personnes, tout le monde doit se calfeutrer chez lui, il est interdit de sortir, on ne sait pas les conséquences, il y a peut être un danger à respirer des gaz échappés. Après information, nous partons donc à droite à gauche informer les gens de la cité qui sont descendus en bas des immeubles. Des jeunes hommes, armés de rouleaux de sopalin en distribuent pour se faire une protection de fortune.
Une demi-heure peut-être est passée, le ciel est jaunâtre et dans le jardin, il pleut de la terre. Nous branchons la radio et nous calfeutrons tant bien que mal : le cadre de certaines fenêtres est sorti du mur, nous sommes à 1,5km environs de l'usine. La radio et la TV ne parlent encore de rien
Je téléphone à mes parents, mes soeurs. A 30 km, chez l'une d'elle, le bruit a été entendu. Je transmets des infos à ma mère qui travaille pas loin, sur l'origine et le calfeutrage recommandé. Tout s'organise à la va-vite, il faudra quelques temps pour que les infos officielles circulent. Nous avons de la chance d'avoir réussi à joindre nos proches, car bientôt le réseau sera sâturé.C'est dans l'après-midi que nous joindrons notre autre colloc.
La suite de la journée? nous la passons à regarder les infos sur la télé locale, la radio en double fond sonore. Plusieurs attentats? Un seul? Un accident? un avion?Nous parlons de fin du monde, de morts prochaines et massives si les gaz échappés sont réellement dangeureux.
L'alerte est levée vers 16h. Nous irons essayer de donner notre sang, assisterons à deux accidents de voiture, resterons un peu assommées par le calme en centre ville et par tout le reste.
*Je n'ai pas ressenti la secousse que décrivent d'autres témoins, probablement car j'étais en voiture. Je pense aussi avec le recul que c'est une barre d'immeuble et le trafic blanc qui auront empêcher mon pare-brise de se briser.

Ame, sur le chemin de 2006 à 19xx,
mardi 6 mars 2007

2001: 23 Les fracas des vi(tr)es 2/2

Ce billet-là est plus personnel, c'est plutôt le fracas de ma vie suite à l'évènement.

Personnellement, j'ai vécu cette journée comme j'ai pu en témoigner, un peu abasourdie par les faits mais dans l'action. Il fallait s'organiser, essayer de réparer, se donner des coups de main chez les uns, chez les autres.
C'est 2-3 jours plus tard que j'ai commencé à pleurer et peu à peu à m'éfondrer. Mes collocs faisaient le décompte des personnes qui prenaient de leurs nouvelles; je décriais leurs comptabilités mais je réalisais que peu s'étaient inquiétés de mon sort. Pourquoi? Parce que, comme j'ai pu le réaliser à cette occasion, j'étais plutôt celle-qui-aidait, celle-qui-était-forte-et-rassurait-les-autres. J'étais amère mais je devais me rendre à l'évidence: j'y étais pour beaucoup dans cette réputation. Je me suis donc osée à exprimer davantage mon désarroi et ma douleur durant cette période. Je me suis heurtée à des réactions très vives et rejettantes de la part de certains. De toutes façons, j'étais très fuyante, complètement destabilisée. Et si ça recommençait? Et si...? Et le fond sonore d'hélicoptères et de sirènes quasi ininterrompu le jour comme la nuit les jours suivants. Ma vie se déroulait alors dans la zone la plus touchée par l'explosion.
J'ai pris la décision un jour d'aller consulter un des psychologues bénévoles qui tenaient des permanences un peu partout. Jamais avant je n'aurais pu le faire, je pensais pouvoir m'en sortir seule mais une faille s'était creusée depuis.
J'ai rencontré une femme à qui j'ai expliqué un peu ma douleur que je centrais sur l'évènement. Mais à ma grande surprise, c'est de toute autre chose dont j'ai parlé. De souffrances enfouies sous une apparente maîtrise. De mes difficultés à montrer mes doutes et à me faire aider. Bref, suite à ses conseils, il m'est devenu évident qu'autre chose avait bougé dans ma vie. Un évènement catastrophique venait de me faire réaliser combien je mettais sous silence mes sentiments pour ne pas blesser ou peut-être par peur de ne pas être aidée au fond.
J'avais conscience que j'avais eu de la chance dans les conséquences de la catastrophe, beaucoup ont perdu bien plus.
Moi, le vernis dont je m'étais enduit se craquelait et me laissait face à une inconnue. Il me revenait car je le souhaitais de lui faire une place et de l'accepter. Car mon apparente force m'enfermait dans un rôle intenable.
J'ai pris pas mal de décisions en cette fin d'année comme pour me ré-orienter. J'ai beaucoup vacillé depuis mais je suis relevée et j'ai tenu bon.
2001, pour moi, c'est l'année où beaucoup de choses ont bougé et où après être tombée, je me suis relevée et j'ai fait un pas de côté.

Aglaï, sur le chemin de 2006 à 19xx,
dimanche 22 avril 2007

2003 : 23 - les sommets

Année concours. Volonté, lucidité, espoir. Et puis, à peine atteint le sommet, une certaine dégringolade... dont j'ai évoqué la première conséquence il y a un certain temps... pour ne pas dire un temps certain. Et les suivantes, il y a encore plus longtemps. Etrange cette démarche antéchronologique qui fait dire l'effet avant les causes...

La cour de la Sorbonne, le 10 juillet 2003. Mon père au téléphone, visiblement ému, avec mon frère, son frère, sa soeur, dans la vieille maison des grands-parents défunts, et qui m'y auraient vue, si fiers.

Mon grand-père, professeur à l'Université, et ma grand-mère, institutrice retraitée à ma naissance : Tu seras agrégée ma petite fille. Elle ne l'a pas dit mais tout son discours le disait pour elle, et je ne savais pas même ce qu'était l'agrégation, que j'avais déjà bien compris qu'il me fallait être reçue pour la combler !

Ma mère, qui depuis un an, depuis que j'ai ramenée de cette même capitale, de la grande librairie un peu plus bas dans la rue, à quelques mètres de cette cour, un an plus tôt jour pour jour, les oeuvres du programme ; ma mère qui m'a entendue les lire, déjà l'été dernier, elle sur son échelle et moi dans mon roman de Thèbes, qui m'a vue les traduire, les expliquer, saturer et détester au moins l'une d'entre elles... et qui n'est pas si surprise ! Elle savait que rien n'était sûr, mais que tout était possible...

Je me suis débattue, des mois durant, avec des pages et des pages à traduire, Tacite, Prudence, Pline et Lucrèce, Longus, Hésiode, Euripide et Démosthène ; j'ai assisté assidûment à des cours parfois peu brillants - mais parfois oui : mes respects à l'auteur d'une analyse éblouissante du récit de Pline de l'éruption du Vésuve... - et j'ai lu et relu mes Fleurs du Mal, mon Giraudoux, et les sermons de Bossuet que je ne comprends pas, qui me met dans tous mes états chaque fois que j'essaie de me faufiler dans sa logique : rien à faire, cela ne passe pas. Il n'y a plus qu'à espérer qu'il ne tombe pas. J'ai lu Montaigne, le livre III, je le repasse par extraits, mais je ne me replonge pas dans le livre II lu en licence, pas plus que je n'ouvre, ne serait-ce qu'une fois, le livre I. Je ne suis pas un bourreau de travail, nanmého ! Ne parlons même pas des autres, sur lesquels je ne reviendrais que très peu...

J'ai décidé que cela rentrerait par infusion, imprégnation. Je lis peu de critique, je décrète une fois pour toutes que le cours est censé m'amener cet éclairage. Je lis les cours par correspondance que nous nous sommes cotisés pour payer, en complément, et puis basta ! Il y a suffisamment à faire avec les versions et les thèmes à rendre tous les quinze jours ! Je n'ai jamais autant travaillé et pourtant je ne fais pas la moitié de ce que je devrais faire...

Au concours blanc je suis première, dans ma discipline : les profs commencent à s'intéresser à moi (il va sans dire que je les méprise pour cet intérêt aussi soudain !). Il faut dire aussi que la dissert est tombée sur Giraudoux, ma découverte de l'année ! La dernière que je ferais, celle sur Baudelaire, me sera rendue à dix jours de la première épreuve écrite du "vrai" concours, avec ce commentaire divinement encourageant : On est loin des exigences requises pour l'agrégation. Infamante copie, objectivement ratée, mais quel bonheur ce fut de vous donner tort par la suite, cher monsieur G...

Ce sont des mois rythmés par les dimanches à traduire, les lundis, à traduire, les vendredis à traduire, dans un sens ou dans l'autre. Mardi, mercredi et jeudi sont consacrés aux cours. Quand je sors de la douche le matin, le thé est prêt, parfois même le casse-croute pour midi ! Lui m'a soignée, et nous nous accordons à dire que ce fut notre meilleure année. La dernière pourtant...

Je vais à la fac avec mon thermos de thé, je profite des conseils d'une certaine D. qui m'a prise sous son aile et me confie même des secrets !

Je fulmine de ne pouvoir agir alors que la France bouge autour de moi ! Grèves et manifs se multiplient et je reste rivée à mon bureau ! Je me vengerai je me vengerai je me vengerai marmonne ma conscience révolutionnaire.

En attendant, c'est l'amitié qui bouillonne. Nous sommes cinq, nous avons trois amoureux, des garçons adorables, et nous voilà huit pour des soirées pleines de fous rires et de gaieté. Parfois rien que les filles, pour un salon de thé par exemple... Et d'autres liens se nouent, la délicieuse acide A. par exemple, et sa vivacité si extraordinaire...

Ma vie sociale est en effervescence ; avril après l'écrit voit un merveilleux week-end de fête à la maison et nous sommes dix-sept le dimanche à midi : on a aligné toutes les tables dans la cuisine, et je ne me souviens pas d'une chose pareille depuis mes quatre ans ! C'est inespéré et c'est fabuleux.

J'irai aux oraux non pas comme en vacances, mais déterminée à profiter au maximum de ces trois semaines de résidence imposée à la capitale. Des retrouvailles, des visites, les cousins de Normandie avec tarte à la framboise et somptueux orage... je mets à profit le moindre instant de liberté entre mes cinq épreuves. Je tombe sur les sujets que je rêve (pour de bon, la nuit précédant l'épreuve) ou que j'espère, ou que je redoute le moins. Je ne sais pas si je m'en sors mais peu importe : je fais ce que je peu et c'est déjà beau d'être arrivée là ! Et si je dois échouer, que de ces trois semaines j'emporte quand même un très bon souvenir...

Et pour finir, cette épreuve le dernier jour : où l'on sent que je n'ai pas assez travaillé, pire : que je m'en f...

Et le lendemain... ah, si j'aurais su, j'aurais pas viendu. Voir tout autour, tous ceux qui ont concouru, amis ou pas, entendre les discours, s'imaginer, se préparer à repartir en retenant ses larmes... Heureusement mon amie S. est avec moi.

Dans cet amphithéâtre, pendant que s'égrène la liste des reçus, je regrette amèrement d'être venue. Je croise le regard d'une de mes profs, membre du jury. Un regard désolé. Alors je cesse d'attendre et d'espérer et je regarde les autres.

Et puis mon nom, à l'instant où j'avais cessé d'y croire. Difficile de décrire mes sentiments, surprise, et joie, inexprimables.

2003, le sommet de la gloire.

sicaliptic, sur le chemin de 2006 à 19xx,
dimanche 22 avril 2007

1989 : 23 ans la vie en colloc

Depuis l'an passé je vis en collocation à trois.
Les premiers temps nous n'étions effectivement que 2 (filles), lui passait son temps à découcher ce qui ne nous dérangeait pas vraiment. Il fallut tout de même le libérer de ses obligations envers nous, vint à sa place une étudiante inconnue qui fit basculer notre équilibre budgétaire dans un partage suspicieux du frigo, organisation assez classique mais qui est difficile à appliquer sans une réelle bonne volonté. Avant cela nous partagions tout malgré nos différences de gouts, je me rappelle qu'elle aimait les yaourts aromatisés que je ne peux avaler et moi ceux avec des morceaux, on achetait donc les deux et on divisait. Ce n'était pas prise de tête, il n'y avait que pour le téléphone que les calculs étaient un peu compliqués, on était sensé tout marquer et je vérifiais avec la facture détaillée. J'étais la seule à faire ça avec plaisir, c'était donc mon rôle, j'ai toujours été plus que réglo avec l'argent elles me faisaient donc confiance.
Puis une copine, une vraie est venue compléter notre duo. Les problème n'étaient pas vraiment les même et c'était plus facile d'en parler.
Il fallut apprendre à respecter les maniaqueries de l'une, les nombreux amis de l'autre et le rangement des parties communes où mon bordel finissait toujours par déborder.
Tant bien que mal la communauté a subsisté un an, elles ont même continué à vivre ensemble après mon départ pour Paris.

J'ai appris que je n'étais pas quelqu'un de facile à vivre, à cette époque je faisais souvent la tête sans raison, mais au grand dam de l'une d'entre elles j'avais le chic pour désamorcer les tensions au moment où elle se décidait à se laisser aller à son ressenti. Elle m'avoua plus tard que Je lui coupais systématiquement l'herbe sous le pied et nous n'eûmes jamais de réels affrontements. C'est une chouette époque, j'avais de l'espace, du temps pour travailler, ma licence s'est passée comme sur des roulettes, et je faisais souvent la fête.
Ce dernier été je rencontre plein de gens underground et je m'amuse beaucoup.

Thomas, sur le chemin de 19xx à 2006,
lundi 1 octobre 2007

2000, année 23 -- Carnet de doute

J'ai commencé l'année à genoux.

La fête battait son plein, la maison était pleine d'amis. On riait, on mangeait, et on faisait du bruit – c'était bien. Je m'amusais, mais j'avais un petit pincement au cœur. Il serait bientôt minuit. On serait en l'an deux mille. Et j'avais un certain nombre de systèmes informatiques sous ma responsabilité.

L'ordinateur faisait partie de la fête. Je l'avais posé là, par terre, au bord de la pièce pour ne pas gêner. Son horloge était soigneusement synchronisée, à quelques centièmes de seconde près elle était bien calée sur deux ou trois horloges atomiques. Je surveillais attentivement le décompte. Quand il y a des bouteilles de champagne dégoupillées, on ne rigole pas avec l'exactitude.

Trois... Deux... Un... Zéro ! Minuit ! Pop, pop, les bouchons sautent. Ça y est, on est en l'an deux mille. À genoux sur le plancher, je pianote fiévreusement. Me connecte à une machine, puis à une autre, puis encore une autre. Tout semble normal et calme. Il ne se passe rien. Elles ont passé l'an 2000 sans « bug ».

C'était évident, bien sûr. Mais jusqu'au dernier moment je me suis demandé. Et si... ?

* * *

En août, µ et moi partons pour deux semaine en Écosse. Elle n'a pas peur de me passer la moitié du temps le volant de notre minuscule voiture de location, bien que je n'aie mon permis que depuis moins d'un an. Nous sommes aussi peu assurés l'un que l'autre sur ces minuscules routes où les gens roulent à l'envers.

Ce soir-là sur les remparts d'Edinburgh j'ai la gorge serrée. Cela fait déjà une semaine que nous sommes partis. Cela fait déjà un an que je suis en thèse. Je ne sais pas où je vais, j'ai beaucoup à faire et je m'enlise dans une bibliopgraphie dont je ne sais toujours pas quoi faire. Ma vieille angoisse est à son paroxysme, celle d'être arrivé là non par réel mérite mais en ayant seulement fait semblant de savoir et de savoir-faire, juste ce qu'il faut pour tromper ceux qui devaient m'évaluer. Ce soir sur les remparts, je pense au retour, aux travaux qui m'attendent en rentrant. J'ai peur de ne pas y arriver, de n'être pas à la hauteur. Ce soir j'ai besoin qu'elle me prenne dans ses bras pour ne pas pleurer.

Otir, sur le chemin de 19xx à 2006,
mardi 13 novembre 2007

1981:23 Changements

Je n'habite plus Clichy-la-Garenne, j'ai troqué mon petit deux pièces sans salle de bains pour une chambre dans un joli appartement, partagé avec une collègue dont la co-locataire qui s'en va deviendra, elle, mon amie de très longue date. Tartine, la chatte larguée par Philippe, me suit, jusqu'au jour où elle deviendra de plus en plus névrotique.Nathalie, ma co-locataire est de moins en moins là, elle file le parfait amour en Corse avec un gars qui a l'âge d'être notre père, et elle finira par l'épouser. Ils me foutront à la porte comme une malpropre, là, sur ce coup je n'ai vraiment pas compris, méchanceté gratuite, remarques désobligeantes sur la taille de mes hanches, il y a des gens comme ça, et il faut que je tombe dessus.

J'aimais bien ce quartier, entre la place Voltaire et le Père-Lachaise, le balcon ensoleillé, le parquet patiné du vieil immeuble bourgeois. On n'était pas loin de la Bastille, alors c'est chez moi qu'on a tous fêté le 10 mai, que j'ai ramené tous mes potes de Meudon, tous ivres de joie et de changement promis, je n'ai rien vu venir, comme toujours, les amis de Hollande rencontrés cette année-là avec qui je ferai un bon bout de route aussi, pendant presque dix ans, comme tout est loin et flou finalement, je n'avais absolument aucun projet, aucune attache, je nageais en eaux troubles et tâchais sans aucun doute de maintenir la tête hors des vagues.

Il y avait eu ce garçon rencontré dans le métro, ramené à la maison, hébergé quelques temps gratuitement et sans contrepartie, si beau parleur avec son étrange bégaiement. Et épileptique. La première fois qu'il a eu une crise, sur le parquet du cinquième, Nathalie complètement affolée, j'ai appelé les pompiers et appris comment on réagissait calmement en temps de danger. Mais j'ai beaucoup plus paniqué quand j'ai reçu ce coup de fil au bureau, d'une de ses anciennes petites amies, comment avait-elle trouvé mes coordonnées ? petite paranoïa à l'horizon, pour me "mettre en garde" contre lui et ses embrouilles. Je m'étais rapidement débarrassée alors du beau costume qu'il avait laissé dans mon ancien appartement de Clichy et que j'attendais pourtant gentiment qu'il récupère, comme si cette dépouille me mettait en danger de lui être attachée.

En novembre, je retrouvais un autre appartement. J'allais y vivre onze années bien remplies.

Vingt-trois ans, une année bancale, de déménagements, de changement de régime, de tourbillon de rencontres nouvelles, des hommes et des nouveaux amis. Le souvenir que j'ai marché le long d'un gouffre en permanence. Que je me détestais cordialement. Qu'il n'y avait décidément pas grand-monde pour me rattraper par la main.

shayalone, sur le chemin de 2006 à 19xx,
lundi 24 décembre 2007

2001 La rencontre

Des mois que je tchatte avec Emilie, la brune thésarde en géo, hétéro en manque d'aventure. Enfin, c'est ce qu'elle dit! Je goute avec elle aux plaisirs virtuels, une fois, une seule et magnifique première fois.

Et c'est toute tourneboulée que je me pointe à angel.

C'est une autre rencontre qui me bouleverse.

Cette fille, là, assise au fond, toute de noir vétue, bottines, jean, pull, longues boucles brunes, regard si doux et sourire à faire éclater la pierre.

Elle ne dit rien, elle sourit. Ca illumine la pièce. Je ne vois qu'elle, entourée de la lumière qu'elle absorbe, et l'amour qu'elle déverse sur toute la pièce.

Un bloc d'amour, là, gratuit, au milieu de la pièce. J'ai jamais vu un truc pareil. Elle regarde chacun avec amour, sans avoir besoin de connaitre quiconque. Un petit sac, avec des DVD grandioses dans leur nullissime goritude: l'exorciste II, incroyable.

J'essaie de l'entrainer pour notre soirée, elle refuse poliment.

Je préviens mon ex copine, dont je suis la laitresse et dont j'espère le retour, qu'il faut qu'elle se dépéche, car j'ai rencontré quelqu'un qui m'a fait battre le coeur.

Le 5 mai 2001. Et jusqu'à aujourd'hui.

Une pensée émue pour michel, qui s'est fait passêr pour Emilie et m'a amené à un état émotionnel qui m'a permis de voir cette fille merveilleuse.

Comme quoi, les hétéros pervers, ça peut avoir du bon, même pour les lesbiennes!

shayalone, sur le chemin de 2006 à 19xx,
mardi 1 janvier 2008

2000 année violence

Je sors de ma culpabilité, j'accepte de revivre à nouveau, de faire souffrir. Un plan cul qui s'éternise et se répéte nuit après nuit. Jusqu'au jour où elle vient juste pour dormir dans mes bras. C'est là que je me dis que quelque chose a changé. Mais j'suis souple, c'est cool, je prend les sentiments comme ils viennent. C'est là que quelque chose change vraiment. La fougeuse amazone devient ombrageuse et imprévisible. Elle est même violente parfois, puis se prostre dans un coin, et je ne comprend rien. C'est que j'ai la mémoire courte moi, et trés sélective.

J'ai oublié la sentence que j'ai posé d'emblée sur notre histoire de cul. "Méfie-toi, elles tombent toutes amoureuses et après je me barre"

Avec l'amour est donc venue la peur, et la haine.

Me voilà obligée de m'ouvrir en retour sur mes sentiments. Mais c'est si léger pour moi, l'amour...

Trois mois. Elle est loin, et je suis bête. Aveugle, ou Aveuglée. Inconsciente. Et je m'allonge prés de l'autre, et je pose mes lèvres sur les siennes. C'est nue sous la douche avec elle que je réalise que je suis allée trop loin. Alors je continue, tant qu'à faire. On ne fait pas déhabiller une fille pour la renvoyer chez elle avant d'y avoir gouté, non?

Surtout quand elle est magnifique, brillante et brulante. Brulante du feu de l'enfer, et on fait un beau feu, à nous deux.

J'ai honte, je m'excuse, je récidive. Je promet. 24 ans. Je récidive. J'apprend à mentir, à tromper, à dissimuler. Les baisers volés, les lettres enflammées, les coups et les larmes

Jusqu'à jouir vraiment sous ses doigts.

Là, je ne veux plus mentir.

Je choisis l'enfer et ses bonnes intentions.

Et je me consume.