Petits cailloux et ricochets

Aller au contenu | Aller au menu | Aller à la recherche

le projet

En novembre et décembre 2006, Anna Fedorovna Kozlika a remonté les années de 2006 à sa naissance au rythme d'un billet pour chaque année. Elle a appelé cette série « Mes petits cailloux 2006-1960 »

A la fin, elle a eu envie de reprendre le chemin en sens inverse et quelques blogueurs ont eu envie de la suivre : ces billets avaient fait naître en eux échos, sourires, jeux de miroir ou clins d’œil... ces fameux ricochets que font les petits cailloux lancés au fil de l'eau.

Le blog collectif que vous êtes en train de lire a été créé ainsi, au détour de discussions au bas de quelques billets. Il s’appelle « Petits cailloux et ricochets » et accueille les textes de tous les participants.

Si vous aussi vous souhaitez faire des ricochets, les modalités pratiques sont expliquées sur cette page.

les textes
S'abonner

année à 25 ans

Les textes sont présentés dans l'ordre chronologique de leur rédaction.

Fil des billets - Fil des commentaires

pistil, sur le chemin de 2006 à 19xx,
mercredi 31 janvier 2007

2006 : Phénix

Premier et dernier ricochets, 1981 et 2006 : deux naissances. Deux fois mes naissances.

Je n'arrive plus à manger, je n'arrive pas à pleurer. J'écris, sans arrêt, sur mon blog, sur des cahiers, à des amis. Je prends des photos. Quand la panique monte, je me réfugie au bord de la rivière, des heures à regarder l'onde serpenter, en attendant qu'en moi aussi le barrage se brise et que l'eau coule.

La rivière paresseuse me sussure des vers tronqués :

Je sors au bras des ombres, Je suis au bas des ombres, Et des ombres m'attendent.

Le désespoir n'a pas d'ailes, L'amour non plus, Mais je suis bien aussi vivant que mon amour / et que mon désespoir.

Commencer à vivre soi-même/ importe davantage que de naître. D'ailleurs j'ai mis une petite annonce :/ vends maison /où je ne veux plus vivre.

Je suis en train de quitter ma vie. Je me dénude, en silence, malgré les mots jetés sur le papier, aux oreilles des proches. L'impression qu'une voix intérieure s'est tue, parce qu'une autre cherche sa voie dans ma gorge, déchirant tout sur son lent passage. A vif, mais vivante. Douloureux et exaltant, je me laisse enfin toucher par la beauté du monde.

Je ne sais pas encore que je tombe amoureuse, mais je sais déjà que je me prépare à un envol aussi inexorable que la chute qui suivra.

Mais pour le moment, je ne m'envole ni ne tombe - je suis assise au bord de l'eau et j'attends, immobile, que quelque chose bouge en moi.

(Les extraits de poèmes sont de Paul Eluard et de Viola Fischerova)

piloue, sur le chemin de 2006 à 19xx,
samedi 10 février 2007

2005:25 - Mariage et thérapie

Prise au piège. Le matin je me lève, je me prépare, je vais travailler, je rentre à 18h épuisée, il fait nuit, je dois faire la sieste, question de vie ou de mort, je n'ai envie de rien, tout m'indiffère et quand ce n'est pas le cas, me terrifie.

Aller au ciné ? Mais si j'étais trop fatiguée, au bord du malaise ? Ciné, repas chez des amis, shopping, tout cela va me tuer, j'en suis certaine. Je reste chez moi, à survivre, en ayant oublié que la vie peut être autrement.

Heureusement G., lui, s'en rappelle.

Pshychatre hebdomadaire et anxiolitique quotidien, je redeviens vivable, pour moi et pour G., je soigne ma depression, je déterre de vieux démons et leur fait la peau, des erreurs de jeunesse, mes doutes, mes angoisses, mon agressivité chronique envers G.

J'ai l'espoir de m'accepter, de laisser les gens et principalement G. m'aimer. Je n'arrive simplement pas à me faire à l'idée qu'on puisse m'aimer telle que je suis, moi qui ne m'aime pas.

Je me rends bien compte que si je ne change pas, G. ne me supportera pas toute sa vie. Et je continue de croire que G. va m'épouser pour de mauvaises raisons.

Quand le beau temps revient, les choses s'arrangent, je trouve mieux à faire que la sieste et mes séances psy. La préparation du mariage se passe très bien et plus un instant je doute de ce que nous sommes en train de faire : G. est heureux et ce mariage il en a envie autant que moi.

C'est la tête hors de l'eau que nous célébrons, G. et moi, un mariage à notre image, simple et merveilleux. Je vais mieux, je vais bien. Il y a encore (et il y en aura toujours) des choses à améliorer, mais je remonte la pente.

Aglaï, sur le chemin de 2006 à 19xx,
samedi 17 février 2007

2005 : 25 - l'Amazone

Année explosion, débordement, inondation, jaillissement, année crue (aux deux sens du terme). Année volcan. Renaissance aussi. Difficile d'en ordonner les mots, la profusion.

365 jours et pas un sans comprimé.

L'horrible constat, un matin au lever, que je ne m'aime pas.

Le gouffre de tout ce qui vacille, et se cogner aux murs de mes insuffisances. Tout me renvoie à moi, miroir soudain cruellement lucide. Je fais l'expérience douloureuse de ma béante fragilité.

Les deuils, deuils de moi, de l'enfance, de l'idéal. Je ne veux pas être une adulte, et celle que je me vois devenir ne me plaît vraiment pas.

Je me livre et me délivre d'un flot de mots enfin mis sur des blessures anciennes. Je découvre en moi mille choses que j'ai toujours sues.

Et mille sages-femmes m'ont aidée à accoucher de moi-même.

Expérience aussi de la transe avec jeûne et veille, sensation d'un regard perçant, extraordinairement perçant sur le monde... et ce qui n'est pas moi.

Jalousie, maladresse, fuite, je blesse autrui et pour finir manque de me blesser moi-même en perdant le contrôle un soir sur une route de campagne... je m'en sortirai indemne mais avec cette conscience aigüe comme un cri que je dois vivre, vivre à tout prix, vivre pour tous ceux que ma mort désarmerait. Cette conscience comme un sursaut contrebalance toutes les autres fois où j'ai pensé, parfois pleuré – chose archifausse – que s'il m'arrivait quelque chose, à personne je ne manquerais. Pensée qui me hantait surtout lorsque je conduisais.

Durant longtemps m'a tenue en éveil, et en vie, l'idée que je ne pouvais pas disparaître avant d'avoir rangé ma chambre : mis de l'ordre dans l'image que je laisserai de moi.

Tout était là : la seule estime qui m'importe était celle des autres, et je m'en croyais/trouvais indigne parce que moi-même je ne m'accordais pas la mienne, tout en me croyant narcissique au dernier degré...

Année insupportable, année où se sont éloignés les prudents et les sages – ou les écorchés vifs, ainsi ce vieil ami qui m'avait toujours dominée, soudain écrasé et nié par la violence de mon besoin d'exister. D'autres s'y sont risqués, et je leur ai fait mal, instable, instable, instable.

Instable humeur un tourbillon certain jour de printemps où ma folie était palpable. J'ai couru partout, virevolté, pour m'abîmer là où le papillon brûle ses ailes, quand il sent la fêlure dans son rire trop aigu.

Je parlais vite, vite, à n'avoir plus de souffle et la salive sèche, et on me disait : Mange ! Bois ! Dors ! Et surtout... Tais-toi !

Tu parles trop, tu parles trop, tu parles trop... tu n'écoutes plus personne et plus personne ne t'écoute... me chantera un jour un malicieux Zorro...

J'ai cherché quel était le plus grand fleuve de la Terre, celui qui avait le plus gros débit. Je l'ai trouvé : fleuve vierge, fleuve large, fleuve immense, aux flots enflés de plus de mille affluents, fleuve qui tourbillonne. C'est l'Amazone.

Ame, sur le chemin de 2006 à 19xx,
mercredi 21 février 2007

2003 : 25 Analyse

J'y avais déjà pensé il y a quelques années en amont, comme une évidence.
Pourtant, mon esprit, buriné par une grande dose d'introspection et d'indépendance, avait un temps abandonné ce projet.
Ce sont des évènements douloureux ou destabilisants (pas nécessairement négatifs) qui m'amènent à sauter le pas cette année-là, en mars.
J'ai presque 25 ans et je souffre, je me crois parfois folle, à côté de la plaque, sous une apparence pourtant très forte, très maîtrisée. Je me sens fragile, dans mes convictions, dans mes choix, au boulot.
C'est à ce dernier niveau que ça se décidera d'ailleurs, comme un alibi. La douleur et les sentiments qui me traversent par moment doivent pouvoir trouver un éxutoire, une façon de se dire, de se comprendre.

Je téléphone à une médecin que j'avais vue une fois et qui m'avait fait bonne impression, je lui demande un nom. Elle me demande de la rappeller mais je ne le ferais pas. Je connais peu de personnes qui consultent un psychologue alors je ne sais pas trop qui choisir. En plus, je n'ai pas vraiment envie de parler de ma démarche. Je feuillette l'annuaire et m'arrête ici ou là selon les adresses. L'un d'eux, pas trop loin de chez moi et appartenant à une école freudienne attire mon attention. Je prends RDV.
L'homme qui m'accueille semble venir d'un autre siècle, un petit côté rétro dans sa démarche et sa coiffure. Il est calme et ça me rassure. Je lui parle de ma démarche et nous convenons d'autres rendez-vous. J'en sorterais au début en pleurant mais ça passera.
D'un face à face, je lui demande au bout de quelques mois à entreprendre une analyse. Le rythme des séances augmente et la position allongée me donne l'impression de me retrouver face à moi-même, sans regard pour me soutenir. J'apprends donc à faire sans, peu à peu, à arrêter de m'imaginer ce qu'il peut penser. C'est pas facile mais c'est utile, je crois. Et puis, je me sens soutenue quand même, j'ai toujours l'impression qu'il rebondit sur des choses importantes, me soutient quand j'en peux plus.
Entreprise pour un soutien, c'est un autre chantier que j'ouvre, une nouvelle façon de voir des choses que je découvre. ça me va bien, je m'y retrouve. Il y aura des hauts et des bas, des moments où je rechigne à y aller, d'autres où j'attends avec impatience. Mais je n'ai jamais regretté cette démarche, c'était sûrement le bon moment pour moi.

sam, sur le chemin de 2006 à 19xx,
jeudi 1 mars 2007

2006 :: Rencontres

Des rencontres. A rendre compte. Ici. Rencontres avec des ils. Rencontres avec des elles.

Si je devais classer tout ça, je ne saurai vraiment pas de quelle manière commencer. Mais je n'en ai pas envie. Pas envie de classer. Le rangement n'a jamais été une réelle partie de plaisir. Se faire dépasser est tellement plus grisant. La lenteur de l'accumulation donne au sursaut d'énergie (celui de l'urgence pas forcément justifiée) une dimension héroïque.

Je crois donc que je vais laisser s'accumuler les rencontres de cette année 2006. J'aurais voulu poursuivre certaine. Ne délaisser aucuns. Ne pas m'éloigner d'autres. Ma nature est ainsi faite qu'il m'en a été impossible, la proximité ou la distance jouant en leur défaveur.

Rencontre résonne normalement comme un rapprochement... Mais quand l'écho est trop violent, la résonnance se fait évidemment destructrice. Bien-sûr, avec les ils, tout est plus simple. La simple camaraderie fait bien l'affaire. On ne se cherche pas les poux façon macaque. Tout serait malheureusement trop facile ainsi ! Et peut-être plus triste aussi... sans elles...

Dans cette ville qui commence à devenir mienne (dans tous les sens du terme), je fais le point. Le menton dans les miens. Les yeux dans le fleuve et le fleuve au bord de mes yeux, j'imagine ce qui m'attend, ce que ce 2007, à peine commencé, m'a préparé. Des rencontres, encore des rencontres. Plus riches, plus fortes. Ou peut-être LA rencontre... qui sait...

sicaliptic, sur le chemin de 2006 à 19xx,
mercredi 11 avril 2007

1991 : 25 ans les joies du travail bien fait

Premier boulot parisien : je suis sensée être en charge de la relation entre artistes et la troupe de théâtre qui m'a embauché. "100 jours 100 peintres" le projet est ambitieux mes employeurs mégalomanes, je finis par les plaquer et les harceler pendant un mois pour obtenir mon salaire. voilà ce que c'est de travailler au noir. Mais j'ai adoré me déplacer à solex, sortir du boulot à minuit et donc trainer dans les bars pour canaliser mon énergie avant de rentrer

Premier poste de surveillante : trois mois avant la fin de l'année scolaire un remplacement me tombe dessus. J'y vais vaillant petit soldat. Gagny banlieue chaude, je ne sais pas ce que ça veut dire Naïve enfant de la province, j'interromprais sans m'en rendre compte un racket de chaussures, je débrouillerais d'autres histoires tout simplement en mettant les pieds dans le plat. Et lorsque j'émettrais le doute sur ma capacité à occuper ce genre de poste, la conseillère d'éducation retournera mes défauts en avantages et me convaincra de ne pas laisser tomber.

Première saison : l'an passé j'ai bossé dans un camping, cet été je rempile mais pour toute la saison. Et je découvre que l'on peut travailler dans la bonne humeur (même si la mienne n'apparait qu'en fin d'après midi).
Pour la première fois de ma vie des étrangers fêtent mon anniversaire. Je suis émue aux larmes et pourtant je ne me doute pas de ce que cet évènement va devenir : quasiment une fête incontournable de la vie du camping. les habitués participeront chaque année davantage
Mon patron est une perle, il est agriculteur-syndicaliste et a donc quelques problèmes avec l'autorité patronale, il fait donc le choix de nous faire entière confiance et nous laisse gérer le bar avec l'aide d'un couple de ses amis comme bon nous semble. On organise des fête improvisées mettant les touristes à contribution, l'ambiance générale fait des adeptes qui se retrouvent sur notre terrasse pour profiter de notre bonne humeur. Je découvre la joie dans le travail. (Je parle sérieusement.)
Ici, on ne compte pas ses heures mais on en est récompensé.

Cela a déterminé ma manière d'aborder le monde salarié, je me demande comment il est possible de l'envisager autrement. Travailler est une nécessité qui accomplie dans de bonnes conditions peut être enrichissante et satisfaire chacune des parties prenantes. J'ai toujours pensé qu'apporter du bonheur aux autres ne faisait qu'améliorer sa propre vie.
Je me suis fait des amis de certains de mes collègues et nous nous fréquentons encore malgré le temps et la distance.
c'est une période trés heureuse de ma vie, j'y repense avec bonheur.

ada, sur le chemin de 2006 à 19xx,
vendredi 6 juillet 2007

Mariage et deuil

Je me suis mariée à Istanbul un jour de décembre. Des amis sont venus de Paris, d’autres de Mongolie. Mais personne n’est venu de Kars, la ville de ma famille. Ni oncle ni tante.

J’ai eu un moment de doute. Puis j’ai appelé. C’est mon oncle Mahmout qui a répondu au téléphone. J’ai été surprise. Mahmout habitait à l’époque près de Canakkale, pas loin du détroit des Dardanelles et ne se rendait que rarement à Kars, à l’autre bout du pays. Il m’a dit :

« Oh tu sais maintenant que je suis à la retraite, je peux venir quand je veux… Félicitations pour ton mariage, mais tu as dit que là c’était juste la cérémonie à la mairie, nous viendrons quand vous organiserez la grande fête. »

Bon, soit. Cela se tenait comme raisonnement, je n’ai pas insisté.

Quelques jours plus tard, en pleine lune de miel, j’ai appelé de nouveau. Cette fois, c’est ma tante Meliha, qui a répondu. Meliha habite à Mersin, à 15 heures de bus au moins de Kars. De plus, elle a un mari malade qu’elle ne quitte guère. J’ai vraiment eu un gros doute. Elle m’a dit, "Oh j’ai profité que Mahmoud était là pour venir. Cela fait longtemps que je ne l’avais pas vu. En plein hiver ma tante ?" Je ne l’ai pas crue. Il se passait quelque chose de grave. Mon grand-père devait être tombé malade.

Mon compagnon et moi avons décidé que la traversée de la Turquie sous la neige à partir d’Ankara serait le plus beau voyage de noces qui soit. Et nous sommes mis en route. C’est vrai, c’était beau. Avec mon inquiétude de ne pas arriver à temps, ces paysages se couvraient aussi d’une sourde tristesse.

Lorsque nous sommes arrivés, il était trop tard depuis longtemps déjà. Je n’avais plus que la tombe recouverte de neige.

La veille de mon mariage à Istanbul, mon grand-père se mourrait à Kars. Et je n'avais rien senti, toute à mon bonheur.

J’ai pleuré sur l’épaule de ma grand-mère qui m’a grondée. Elle m’a offert sa dernière médaille en or avec des inscriptions ottomanes.

Notre arrivée a remis un peu de baume sur le cœur de tout le monde. Ils m'ont expliqué qu'ils avaient gardé le silence pour ne pas gacher mon mariage. Comme ils n’avaient pas assisté au mariage, que je ne m'étais pas mariée en blanc, ils considéraient qu’il n’avait pas eu lieu et nous ont fait promettre d’organiser bientôt une grande fête. Mes tantes ne nous ont pas laissés dormir ensemble mon compagnon et moi. Ben non, pour elles nous n’étions pas mariés… De toutes façons, elles n’avaient pu chauffer que deux pièces dans la maison, et elles étendaient des matelas tout autour du poêle. Il faisait moins vingt dehors, mais entourée de la sollicitude de mon mari, de ma grand-mère, de mes quatre tantes et de deux de mes oncles, je n’ai jamais eu aussi chaud de ma vie. Il manquait ma mère.

Mes tantes ont décidé de ne pas l'avertir. Elle n’allait pas faire ce grand voyage depuis Paris, elle viendrait l’été. J’ai du jurer, malgré moi, de respecter la décision de mes tantes et ne rien lui dire.

Et la vie a repris son cours, dans l’illusion que mon grand-père était toujours vivant, et qu’il buvait toujours son thé clair à Kars.

Thomas, sur le chemin de 19xx à 2006,
dimanche 14 octobre 2007

2002, année 25 -- Terminaisons nerveuses

Lisbonne est écrasée de chaleur. Le musée Calouste-Gulbenkian est outrageusement climatisé et je meurs de froid. Je suis mal et la tension est palpable. Nous sommes en vacances mais tout est compliqué, je suis à fleur de peau, µ aussi. Les mots éclosent, orage du soir silencieux sur une feuille blanche. Bientôt nous allons nous séparer.

Octobre, c'est fait.

Quelques jours plus tard, le téléphone sonne. Ou peut-être qu'on m'a laissé un message. En vérité, je ne sais plus. Ce doit être l'un de mes oncles qui me l'a annoncé. Mon pépé est mort. Le père de maman. Rendez-vous au crématorium du Mont Valérien. Pas de cérémonie religieuse, bien sûr. La famille prend place sur les bancs de bois blond de la salle moderne, sobre et claire. Les vieux amis de l'usine aussi. Quelques autres plus anciens encore, mais je ne les connais pas. µ est près de moi. Et sous nos yeux, le cercueil fermé.

L'agent des pompes funèbres explique brièvement le déroulement de la cérémonie. Et puis il se retire. Referme la porte. Nous voilà tous assis, une cinquantaine peut-être, face au pupitre vide qui fait face au public, et face à la petite boîte de bois et à mon pépé dedans. On passe de la musique. Puis la musique est finie.

Alors, c'est le silence.

Et encore le silence.

Un silence d'une tonne de plomb froid qui emplit, assourdissant, la salle. Le bruit des larmes. Je serre très fort la main de µ. Le silence. Insupportable. Elle m'encourage. Enfin je me lève. J'ai décidé de le déchirer. Je m'avance. Je m'installe face à eux tous, silencieux. Pour dire des mots d'enfant, d'au-revoir au vieux à la barbe blanche, avec sa gueule de père Noël, qu'ils ont aimé, haï, souvent les deux, lui là, le staliniste soupe-au-lait de la dernière heure, le grand-père tendre et drôle, avec son jardin, ses poules et ses lapins, ses coups de gueule injuste, ses idées arrêtées. Des mots improvisés, pas un grand discours. Juste de quoi conjurer le silence.

Je retourne m'asseoir, vidé. Apaisé d'avoir transpercé le silence odieux glacé de cette assemblée muette.

À la sortie, mon grand-père paternel s'approche, me remercie de l'avoir fait. Entre les mots je crois comprendre. Il sait maintenant qu'il y aura au moins une personne pour parler à ses obsèques à lui.

Otir, sur le chemin de 19xx à 2006,
vendredi 23 novembre 2007

1983:25 Détention préventive

Yoram a été arrêté. Il attend son procès à Bois d'Arcy et nous nous écrivons très régulièrement. Je fais le go-between entre lui et Cathy, sans jamais jouer les Cyrano mais en étant bien consciente que ma plume leur sert de liaison, tant que celle-ci est rendue physiquement impossible. Est-ce la raison pour laquelle je ne croirai jamais en moi ensuite, parce que cette liaison avortera peu après la sortie de prison, quatorze mois après le début de leur séparation forcée ? A force de vivre par procuration, comme spectatrice impuissante, j'ai désappris le pouvoir.

Je suis pourtant choisie pour une nouvelle promotion : quitter le courtage et aller chez l'affréteur, surtout quand c'est une très grosse multinationale, ça en jette. Suffisamment pour que Andy en soit à nouveau vert de jalousie et réussisse cette fois-ci à me blesser, comme quoi les mots blessent mille fois plus que les marques physiques dont on arrive mieux à surmonter les traumas. C'est la deuxième fois de ma vie que je reste pantoise devant une manifestation d'antisémitisme primaire et à nouveau, je ne sais pas comment me défendre de cette agression gratuite, probablement viscérale et totalement inconsciente de sa part, que j'ai bien du mal à lui pardonner finalement.

Je pars cependant la tête haute et ne sais pas que je cours me jeter dans la gueule d'un loup mysogyne, un univers de cadres impitoyables qui va broyer toutes mes piètres ambitions et achever de me couler. Je ne suis pas à ma place, et à nouveau, il n'y a personne, même pas mon père qui est pourtant de la partie, pour me protéger. L'intitulé de ma fiche de paye est plus ronflant, mais je vais le payer cher.

shayalone, sur le chemin de 2006 à 19xx,
lundi 17 décembre 2007

2002 L'heure tourne

L'heure tourne et le temps passe. J'atteins bientôt la limite que nous avons fixé, 5 ans plus tôt. A l'époque, nous étions immortels sans doute.

Bientôt, je ne pourrais plus m'occuper de mon bébé, je devrais le confier à d'autres coeurs plus vigoureux. Et ça fait mal et un peu peur... Mes amis trouvent la parade et ajoutent une régle pour me rendre immortelle. Pantin sans pouvoir, gloriole immortelle, et jalousie tenace.

J'ai l'engagement dans le sang. Je trouve des nouveaux à admirer. Des têtes de Sciences Po et Normale Sup, brillants pour une petite étudiante en médecine.

Je propose mon aide, je suis douée pour la révolte, et j'offre mes mots

Trois mois plus tard, les rois partent et me propulsent reine.

Je ne sais, à l'époque, combien il est pourri, le royaume dont j'hérite...

Mais on a fait de belles choses ensemble!

Les jeunes Homos à l’école de la Honte : il faut rompre le silence

Un jeune sur dix. Un jeune sur dix grandit avec la honte. Honte de ce qu’il est, de ce qu’il croit être, de ce qu’il entend la société dire de lui. De ce qu’il est, de ce qu’il pourrait être. Une tafiole, une pédale, une tarlouze…Et quand il sera grand ? Une tante plus ou moins pédophile… Une sale gouine, une camionneuse.

Pourquoi ? Quel crime a donc commis ce jeune garçon, cette jeune fille ? Homosexuel. Le vilain mot est lâché. Un jeune sur dix grandit marginal du fait de son orientation sexuelle. Ce jeune là entend dire partout, dans sa famille, à l’école, dans la culture dominante, qu’il n’a pas le droit. Pas le droit de vivre de grandir, d’être lui. Voué à la solitude, aux relations sexuelles éphémères, à la marginalité sanitaire, sociale, relationnelle.

Un jeune sur dix finit par penser qu’il n’est plus qu’un être sexuel, plutôt qu’un être humain. Pas de famille, pas d’enfants, pas de relations stables. Non, homosexuel. Ca veut tout dire. Ca veut trop dire. Beaucoup plus que nous ne pouvons supporter. Car nous avons grandit quand même. Nous avons perdu trop des nôtres dans le suicide, la drogue, la prostitution, le SIDA. Nous, les jeunes homosexuels. Avec nos parcours d’enfants modèles et nos moments plus ou moins longs d’errance. Nous qui relevons la tête, un peu partout en France. Des associations de jeunes homos qui refusent d’être stigmatisés, insultés ou niés. Des jeunes qui demandent justice. Des Enfants de la République qui attendent la liberté, l’égalité et la fraternité qu’on leur a toujours présentées comme un droit. Il est temps que la République fasse son devoir.

Les jeunes homosexuels, filles comme garçons, se suicident plus que les autres adolescents, déjà assez poussés vers ce genre d’extrême. Plusieurs études nord-américaines l’ont démontré, tout comme le Pr Dorais au Canada. Le Dr Pommereau (Centre Abadie de Bordeaux) confirme. Oui, en France aussi. Six fois plus de suicides chez les jeunes gays par rapport aux jeunes garçons hétérosexuels, trois à quatre fois plus chez les jeunes lesbiennes, par rapport aux jeunes filles hétérosexuelles…

Pourquoi ? Des esprits chagrins diront que notre nature étant pervertie, il est normal que soit perverti aussi notre élan vital. Nous ne sommes pas malades. La société l’est. Malade de haine, de peur et d’intolérance. Mais, oui, nous souffrons. Pas pour une raison intrinsèque à notre homosexualité. Nous souffrons du silence, de l’absence de repères. Nous souffrons du mépris. Nous souffrons des insultes, comme tous ceux qui ne rentrent pas dans les cadres.

Nous souffrons de l’image que nous renvoie le monde. Nous souffrons de voir notre école, l’école de la République, non seulement nous nier, nous bafouer mais aussi refuser de prendre partie contre nos agresseurs. S’il s’agissait de racisme, nous serions reconnus, nous serions défendus. S’il s’agissait de sexisme, on pourrait essayer, protégés par ce qui est devenu politiquement correct. Mais face à l’homophobie, point de réactions. Pour cela il faudrait qu’il y ait des homosexuels. Il n’y a que des jeunes. Même pas, il y a des élèves, “ des esprits à former ” à qui on va expliquer, parfois, comment on fait pour se reproduire. Point d’amour, point de plaisir…ce n’est pas le travail de l’école…

Le travail de l’école serait donc de reproduire un modèle machiste et stéréotypé ? Non plus ? C’est pourtant ce qui se passe. L’absence de discours sur l’homosexualité (à peine quelques lignes dans une mallette pédagogique d’éducation à la sexualité) pérennise les idées reçues, et les fantasmes sur l’homosexualité. Elle laisse les jeunes homos dans le silence et la honte. Cette honte que nous ne voulons plus porter. Garçons efféminés et filles “ garçons manqués ”, honte à vous. Peu importe votre sexualité, vous n’avez pas le bon type. Dans ce monde, c’est chacun sa case. Garçons, soyez des hommes. Des durs. Des qui ne pleurent pas. Des qui, à défaut de parler aux filles savent au moins les violer, la tendance actuelle étant de le faire à plusieurs, camaraderie virile oblige. Filles, apprenez à sourire quand on vous abuse, et encaissez de n’être que des trous ou des saintes. Voilà le visage de l’adolescence tel que la société le laisse être. Il n’y a pas que les jeunes homos qui en souffrent et qui se révoltent. Le sceau de la différence les marque juste un peu plus fort.

Cette honte, c’est maintenant celle des pouvoirs publics qui se taisent, qui laissent actes et insultes homophobes animer les cours de récréation quand ce ne sont pas les salles de classe, alors qu’ils savent. Ils savent la prévalence nettement supérieure des tentatives de suicide chez les jeunes gays et lesbiennes. Honte sur eux car il existe des moyens d’agir. L’institution scolaire ne bouge pas. Les initiatives locales sont freinées. Les esprits plus ouverts et conscients de la nécessité de promouvoir un autre discours sur l’homosexualité et sur la sexualité en général sont arrêtés, tantôt par les proviseurs, tantôt par les rectorats. “ Vous n’y pensez pas ! Que vont dire les parents ! ”. Mais l’institution ne bouge pas. De peur de confier des bambins innocents à des prosélytes sans doute un peu pédophiles ?…Où est le prosélytisme dans le fait d’expliquer à des enfants et des adolescents qu’il y a des gens qui aiment des personnes du même sexe, que ça n’est ni sale ni dégradant ? Où est le prosélytisme de leur faire réaliser que les insultes homophobes et sexistes blessent dangereusement ceux et celles qui autour d’eux ressentent ces attirances ? Quant à la suspicion de pédophilie… L’objectif d’intervenir au niveau de l’école est d’éviter que l’homophobie fasse de nouvelles victimes. Notre sexualité est adulte, elle va bien, merci ; nous n’avons pas à faire grandir des adolescents plus vite, nous voulons juste qu’ils puissent grandir sans honte et sans insultes. Parce que cette homophobie, nous en souffrions encore il n’y a pas si longtemps. Parce que nous sommes encore jeunes et tendres. Mais l’école fait la sourde oreille, enfermée derrière ses peurs archaïques. Et son discours hétéronormatif continue à briser des vies, l’oubli de la prévention des comportements homophobes dans l’éducation à la citoyenneté renvoie les jeunes homos à un sentiment d’anormalité, de solitude. Ni mauvais ni sales ni pervers. Qui pense à nous le dire ? Qui pense à nous rassurer sur ce que nous valons vraiment ? Pas la peine de pleurer ensuite sur les taux de contamination par le VIH. Se protéger, c’est déjà penser valoir quelque chose.

L’école du Respect…pour tout le monde…. Sauf nous ? L’absence de sanctions, à l’école, comme partout ailleurs, des propos et des actes homophobes, contribue grandement au sentiment d’insécurité qui pousse certains jeunes au pire. Car les coups et les insultes pleuvent sur tous ceux qui sont différents, qu’ils soient homosexuels ou qu’ils s’interrogent sur leur orientation ou sur leur identité sexuelles. Honte sur l’absence de formation des éducateurs et des adultes référents pour identifier la détresse de ces jeunes qui voudraient juste pouvoir grandir et se construire, absence de formation pour y répondre… malgré la bonne volonté de certains.

Il suffit. Pour dénoncer cette honte accumulée, nous défilerons, silencieusement, pour rappeler à l’Etat ce silence mortifère dans le quel il voudrait nous laisser, alors même que le reste de la société et les mentalités évoluent vers une plus grande acceptation de l’homosexualité.

Nous sommes en colère. Partout en Province, et le 29 juin à Paris, nous défilerons lors des marche des fiertés, les anciennes “ Lesbian and Gay Pride ”.

Et parce que nous pouvons parler, nous irons devant le ministère de l’Education Nationale nous taire, ce vendredi 28 juin à 17h.

Pour tous ceux qui ne peuvent être là. Tous ceux qui ont encore peur, tous ceux qui ont encore honte… tous ceux qui ne sont plus là. Et pour tous les enfants de demain, qu’ils aient une chance de grandir au sein d’un monde, d’une école plus juste et plus intelligente. Nous porterons sur nous les insultes que l’école française tolère. Oui, “ je suis un sale pédé ”, oui, “ je suis une sale gouine ”.

Et pour une fois, qu’elle nous regarde en face.