Petits cailloux et ricochets

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le projet

En novembre et décembre 2006, Anna Fedorovna Kozlika a remonté les années de 2006 à sa naissance au rythme d'un billet pour chaque année. Elle a appelé cette série « Mes petits cailloux 2006-1960 »

A la fin, elle a eu envie de reprendre le chemin en sens inverse et quelques blogueurs ont eu envie de la suivre : ces billets avaient fait naître en eux échos, sourires, jeux de miroir ou clins d’œil... ces fameux ricochets que font les petits cailloux lancés au fil de l'eau.

Le blog collectif que vous êtes en train de lire a été créé ainsi, au détour de discussions au bas de quelques billets. Il s’appelle « Petits cailloux et ricochets » et accueille les textes de tous les participants.

Si vous aussi vous souhaitez faire des ricochets, les modalités pratiques sont expliquées sur cette page.

les textes
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année à 42 ans

Les textes sont présentés dans l'ordre chronologique de leur rédaction.

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traou, sur le chemin de 2006 à 19xx,
lundi 29 janvier 2007

2006, année floue

Il y a des années qui semblent incertaines quand on y pense trop tôt. Quand le projecteur de la mémoire est encore trop près pour qu’on puisse en déterminer la couleur. Comme ces vêtements que l’on doit exposer à la lumière du jour pour en être sûr : Noir ou bleu marine ? Rouge ou rose ? Bleu ou vert ? Blanc ou beige ?

Mon année 2006 m’a d’abord parue trop fraiche pour la qualifier précisément. Le premier mot qui m’est venu à son sujet, c’est « flou ». Une année floue, c’est ça. Trop près de mes yeux, sans doute. Et dépourvue d’évènement tellement marquant qu’il en serait la définition à lui seul. Ce n’est pas avec évidence « l’année de ce mémorable XXX, tu te rappelles ! ». Non, c’est l’année de plein de petits riens, ou de petits quelques choses, dont certains s'avéreront peut-être fort importants un jour, tissés entre eux pour faire 12 mois, voilà.

A bien y réfléchir, ce serait plutôt une de ces années qui ressemblent à un nettoyage de printemps, de celles où on vide les tiroirs, on aère les placards, on attrape des vêtements plus portés depuis longtemps en s’interrogeant : « Est-ce que je le remettrai ? Est-ce bien utile de le garder ? ». J’ai fait du rangement.

Une année qui démarre étrangement, avec une amitié qui semblait si précieuse brusquement tombée en panne pour des raisons mystérieuses. Dont on s’aperçoit qu’elle n’était plus sous garantie. Et qu’une amitié ne se remplace par aucune autre. C’était pendant ma première extase de l’Inde. Drôle de période de vœux, qui augurait de pas mal de bouleversements, infimes ou importants, au rayon des autres, tous les autres.

2006 a vu la remise en question ou la rénovation d’autres relations. Et l’invention de nouvelles. Il y a eu d’autres ruptures ou éloignements, surprenants ou attendus, soulagements ou chagrins. Et puis de l’huile remise dans certains rouages grinçants : même l’amitié a parfois besoin d’être rénovée, mais l’on sait bien qu’on ne se lâchera jamais la main. D’autres relations sont comme des verres d’eau dans lesquels il y aurait eu tempête. Alors il faut laisser reposer, jusqu’à ce que le sable retombe au fond et que l’eau soit claire à nouveau. Et on fera bien attention à ne plus le secouer si violemment. Il y a eu un coup de foudre amical au féminin, rareté que je n’avais plus connue depuis longtemps, la sensation de rencontrer un complément essentiel à soi-même, si différent, si semblable. Il y a eu un regard plus aigu sur quelqu’un qui était là, tout près, depuis longtemps, mais je n’y avais pas prêté attention, ou pas assez. Il y a des gens qui m’ont vraiment épatée, d’autres agacée franchement. Et sans doute réciproquement. Dans tout ce fatras d’émotions et de sentiments divers, j’ai essayé de mettre un peu d’ordre. Sans y parvenir vraiment, évidemment, et je n’y tiens pas tant que ça : ce serait un peu triste de pouvoir régenter ses sentiments.

Il y a eu des inquiétudes violentes sur la santé de gens que j’aime. Apaisées à la fin de l’année. Je les guette du coin de l’œil, quand même, si fragiles.

C’est drôle, j’ai l’impression que 2006 était une charnière, une année de révision, un passage au garage. Pour aller où ensuite, je n’en sais trop rien, ma foi. Je ne déteste pas cela.

samantdi, sur le chemin de 2006 à 19xx,
jeudi 15 février 2007

Ricochets 2003 : 42 - La canicule

L'année commence par le grand bonheur de la naissance de Nina, la fille de Petit-Dernier. j'y vois la fin des malédictions. Il a triomphé des démons, il a atteint la rive du bonheur ordinaire. Il n'a pas suivi les errances anciennes, il a survécu à l'écrasement de la mort de son frère, je suis heureuse.

Nous sommes deux dans le nouvel appartement, mon colocataire s'est teint les cheveux en jaune canari.

Cependant, l'été caniculaire nous prend au piège et nous englue derrière nos persiennes encore trop entrouvertes. De coups de fil en révélations, des histoires d'amour se dissolvent, se dessoudent. Sous les coups de soleil, la peau éclate, les lambeaux se déroulent comme des papyrus illisibles.
Traîtresse je me baigne dans la Manche, l'eau est à 30°, les gens heureux m'éclaboussent et je ris avec eux. Mais il faut rentrer. La maison est vide, le ventre de Sidonie est vide aussi, elle se demande si elle a bien fait et je ne sais plus quoi dire.

Otir, sur le chemin de 19xx à 2006,
lundi 24 décembre 2007

2000:42 La fin d'un monde rêvé

Ah ! la bulle Internet ! il n'y a pas que moi qui m'y perde ! mais je ne me promène que dans les octets, tandis que d'autres, dont un à la maison, décident de se lancer dans d'autres sortes d'aventures, hautement plus complexes et hypothétiquement lucratives !

Estac caresse un temps de nouvelles idées, auxquelles je ne comprends toujours rien, pas faute de quémander des explications, qui ne viennent pas, et sans doute éteignent par leur absence ma motivation à vraiment m'intéresser à ces nouvelles lubies. Ou du moins qui m'apparaissent décidément comme telles. Avec un vague soupçon d'inquiétude. Son engouement semble très sérieux et surtout je nous sens de plus en plus séparés et incapables de communiquer correctement. Cela me désespère et m'angoisse.

Finalement, Estac laisse tomber l'idée de devenir daytrader, mais il part quand même à New York pour y suivre des cours de programmation informatique dans des langages auxquels je ne comprends rien. Pendant ce temps, il semblerait qu'il ait quand même fait des placements qui lui mettent un sourire aux lèvres, à tel point qu'un jour, désireuse de partager cette joie-là, je lui suggère de vendre et de donner à la tsédaka[1].

Que n'ai-je pas dit là ! Je me fais agonir d'insultes, traiter d'idiote finie, et remettre vertement à ma place, à savoir, de petite ignorante qui n'est bonne qu'à s'occuper (mal selon lui) de la maison et des gamins. D'ailleurs, il ne voit pas pourquoi il paierait pour la nursery school alors que je suis au foyer et que c'est donc une dépense inutile selon lui. Alors, pensez donc ! réclamer l'achat d'une imprimante ! il décrète qu'il a l'intention de prendre sa retraite dès qu'il aura atteint les quatre millions, c'est sûr que j'ai l'air un peu bêtasse avec mes petites visions qui ne dépassent pas les centaines, et mes absurdes lois de l'abondance spirituelle bien dignes de la baba-cool souillon, vocable dont je suis désormais affublée en sus des autres qualifications tendrement sussurées dans notre couple.

La bulle éclate à la fin de l'été, je crois. Il refusera toujours de vendre, plus les cours s'effondreront et avec eux la dépression dans laquelle il sombrera de plus en plus suivra une courbe violente inversement proportionnelle.

En fin de compte, je n'aurai jamais su que mon ménage avait été riche un seul instant. Le miroir aux alouettes m'est lancé à la figure, ainsi que d'autres meubles et vaisselle qui sont régulièrement fracassés dans la maison.

Notes

[1] tsedaka : littéralement, "ce qui est juste", action de donner une somme d'argent, pour redistribution à ceux qui sont dans le besoin. Cette obligation incombe à tous, quel que soit le revenu.