Petits cailloux et ricochets

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le projet

En novembre et décembre 2006, Anna Fedorovna Kozlika a remonté les années de 2006 à sa naissance au rythme d'un billet pour chaque année. Elle a appelé cette série « Mes petits cailloux 2006-1960 »

A la fin, elle a eu envie de reprendre le chemin en sens inverse et quelques blogueurs ont eu envie de la suivre : ces billets avaient fait naître en eux échos, sourires, jeux de miroir ou clins d’œil... ces fameux ricochets que font les petits cailloux lancés au fil de l'eau.

Le blog collectif que vous êtes en train de lire a été créé ainsi, au détour de discussions au bas de quelques billets. Il s’appelle « Petits cailloux et ricochets » et accueille les textes de tous les participants.

Si vous aussi vous souhaitez faire des ricochets, les modalités pratiques sont expliquées sur cette page.

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année à 31 ans

Les textes sont présentés dans l'ordre chronologique de leur rédaction.

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luciole, sur le chemin de 2006 à 19xx,
lundi 5 février 2007

Petits cailloux et ricochets. 2002, mon ancien temps 2 ...

Comme l'on se souvient, enfin j'ose l'espérer, je disais donc, comme l'on se souvient, particulièrement en ce moment, de l'année 2002 et de la France qui se réveille en ce mois d'avril avec effroi, forcément, 2002 pour moi c'est d'abord cette prise de conscience que j'ai déconné. A force de ne pas m'y intéresser, à la politique, à force d'être de gauche par éducation sans plus savoir vraiment pourquoi, à force d'entendre les déçus de la gauche dire que la droite et la gauche c'est pareil, ben j'ai voté, à ce premier tour, pour rigoler. je n'ai pas vu le danger venir, je me suis prise la claque de plein fouet. Après, comme beaucoup, je suis retournée dans mon bureau de vote pour la grande "enculade" collective, et ça a fait mal.

A replonger dans mon passé, je m'aperçois que le "conte" de ces années se perd et se mélange. Quelle importance au fond, puisque toutes ces années forment un groupe compacte, ou mon travail et ma vie privé ne font qu'un.
2002, est ce l'année du temps et la chambre ou est ce l'année de mademoiselle Julie ? Je ne sais plus ... En tout cas ces années là, celle ou j'ai répété ce spectacle, je me souviens que j'ai mis mon désir d'enfant de côté, cela faisait... trop longtemps que nous essayions. Je me souviens que j'ai sur-investi ce travail, et je me souviens de ce qu'il ma couté.

Aujourd'hui encore j'ai du mal a revenir sur cette période. J'étais comme noyée dedans, toute mon énergie concentrée pour ça, plus aucune disponibilité pour rien d'autre. Je me suis fermée à tout ce qui n'était pas ce travail. J'ai oublié d'écouter ma vie autour.
Je me souviens de certaines séances de répétitions avec Marie Steuber*, avec Olaf*. C'était bien, on s'amusait bien et puis on sentait que quelque chose de beau était en train de naître. Je me souviens aussi d'autres séances, plus collectives, ou le doute me prenant, prenait toute la troupe. Je me souviens d'avoir beaucoup pleuré d'impuissance dans ces moments là. Je me souviens que ce texte était peut être trop intime pour moi finalement, qu'il était difficile de leur expliquer ce que je ressentais pourtant avec acuité. J'ai beaucoup douté sur ce travail, douté de moi, méfié de moi presque... Je me souviens de malentendu que je ne parvenais plus à dissiper parce que nous nous connaissions tous si bien, on s'aimait tous tellement, j'avais peur de leur faire du mal. On ne peut pas faire une bonne mise en scène quand on a peur de faire mal à ses comédiens. Et puis j'avais trop besoin d'être aimée d'eux pour assumer pleinement mon rôle. Cependant, au final, ma direction d'acteur ne fut pas trop mal.

J'avais trop de pression, trop de choses à gérer en même temps et trop peu d'expérience pour réussir vraiment ce défi. Mais c'est sans doute durant ce travail que j'ai le plus appris. Non, plutôt après ce travail, quand avec le recul j'ai pu comprendre ce que j'avais vécu et en tirer les leçons. Pendant, j'ai beaucoup subi.

C'était une aventure démente, une belle aventure en faite... Mais, elle m'a laissée un gout étrange dans la bouche, le gout de la fin d'un temps. J'avais dit avant de me lancer, qu'il fallait que j'arrête de faire de la mise en scène pendant un moment. Je me sentais fatiguée, et pire que tout je sentais que j'atteignais mes limites, qu'il me fallait aller chercher ailleurs de la nourriture avant de pouvoir y revenir. Et puis moitié pression de la troupe, moitié envie de ma part d'aller triturer ce texte qui m'émeut tant et qui m'effraie en même temps, je me suis jetée dans l'arène et je me suis fait bouffer par les lions.

Pas de regret, non, bien sur. Il nous fallait ça sans doute pour accepter de nous séparer, tous. Et encore, ce fût difficile. Cette troupe, c'était je crois pour chacun de nous, une petite famille. Je me souviens que nous fêtions Noël ensemble, je me souviens que ce sont eux qui m'ont réconcilier avec les anniversaires. Je me souviens qu'ils ont été mon seul univers pendant bien longtemps, riche et rassurant. Je me souviens de la confiance qu'ils avaient tous en moi, de la façon dont chaque fois ils m'ont suivi, inspiré, stimulé. Ces années là, ces belles années de réussite, celles dont je peux être fière aussi, parce que j'en ai réalisé des choses, je leur doit beaucoup. Nous nous devons beaucoup. Merveilleuse troupe de saltimbanques, de saltimbranques, tous si différents, avec des caractères puissants, des égos bien ancrés, une équipe de fous pour une folie, celle de faire ce qu'on aime avec le plus de liberté possible et des moyens presque inexistant. Nous avions juste cette envie féroce de le faire, cette naïveté sublime d'y croire. Nous nous appelions "Vis Fabula", la force de la fable, ça nous allait bien.
D'écrire, décrire ce que nous fûmes me donne l'occasion d'un salut, d'une reconnaissance peut être jamais bien dit. Je retrouve mon émotion intacte, je les aimais, je les aimerais toujours, comme on aime à jamais sa jeunesse...

  • Je mets volontairement les noms des personnages et non ceux des comédiens par respect pour eux.

kaa, sur le chemin de 2006 à 19xx,
mardi 13 février 2007

2004:31 - année pingouin

C'est bizarre, ce que tu nous fais faire là, Kozlika.
Secouant.

Tu disais qu'il était souvent plus simple de remonter le temps.
Maintenant que j'y suis, j'en doute.
Sans recul, j'écris comme on échappe à la noyade.
Les blessures sont trop fraiches, les moments toujours vivants.

Et la mémoire, déjà, me trahit.
2004 ? Mais il ne s'est rien passé en 2004. Si ?

Bien sûr que si.
2004 fut une transition.
La fin d'une période de libération, le début de mon histoire actuelle.

C''est l'année de ma plus belle histoire de sexe avec un homme que je croyais aimer, une histoire qui m'a déconstruite et laissée nue de moi.

C'est aussi l'année où un ami rare m'a présenté la femme dont je tomberai amoureuse.
Mais chuuut, pour l'instant, elle et moi on fait semblant. On a peur, alors on est amies. Et on rit. Tout le temps.

C'est l'année des pingouins, je me dandine maladroitement, poussée par l'instinct vers elle, à des centaines de kilomètres de moi.

Je revois encore la copine devant le cinéma, après deux heures de manchots empereurs, nous dire "bon, on va rester là longtemps, à faire les pingouines sur le trottoir ?"

Qu'est-ce que ça fait du bien !

ada, sur le chemin de 2006 à 19xx,
jeudi 1 mars 2007

2003- L'entretien d'embauche

Un jeudi de septembre 2003



Je sors du bureau de la DRH d’un grand centre de formation. Elle me raccompagne jusqu’à l’ascenseur : j’ai l’impression qu’elle veut me voir marcher. De la même manière qu’elle scrutait mes mains tout à l’heure. Alors je marche. J’avance déterminée dans le couloir. Je n’ai jamais été si déterminée. Mes jambes avancent souplement et sans hésitation. Je me souviens qu’il faut tourner à droite au bout du couloir. C’est bizarre, normalement je me perds tout le temps, même dans un couloir tout droit. La DRH me serre la main. Je plonge mon regard dans le sien et j’accuse réception. Ma paume parvient à cacher sa moiteur, je serre franchement. Elle me dit qu’elle ou sa secrétaire rappellera avant 18 heures. Il faut faire vite, la rentrée date déjà de 10 jours. La porte de l’ascenseur se referme. Il fait froid tout à coup. Je tremble de tous mes membres. Je me recroqueville. Comme un élastique qu’on lâche.

Il est 11h30. Je commence à avoir peur. Que l’attente soit longue. Je viens de vivre cinq mois de chômage et je sens que j'ai atteint ma limite. En éternelle étudiante, je fonctionne encore sur le rythme de l’année scolaire. Du coup, septembre doit rimer avec reprise. Mais je suis pleine d’appréhension, ma dernière embauche à l’université a été éprouvante. Je tourne en rond. Et si je ne trouvais pas de travail ? Je n’ai pas l’habitude de chercher, jusqu’ici je me suis toujours débrouillée pour que l’on vienne me trouver. Et si j’avais raté toutes les occasions ? Et si ça durait plus longtemps que prévu ? Mon compagnon tente de me rassurer : ce n’est pas grave, cela te fera du temps en plus pour ta préparation aux concours de l’éducation nationale. Je ne suis pas convaincue. Justement je veux enseigner quelques temps pour être sûre que je veux vraiment les passer ces concours. Et puis je n’ai jamais réussi à travailler que dans l’urgence, le stress. Tout ce temps, je ne parviendrai pas à l’utiliser pour bachoter un concours. Peur déguisée de l’échec ? Va savoir. Et puis me faire entretenir ? Je ne l’avoue pas mais ça m’effraie. Pourquoi ? C’est bête. Je suis une féministe pleine d’orgueil mal placé. Mon mari se posait moins de questions quand il était au chômage. Ou peut-être ne m’en faisait-il pas part ? Ah zut, c’est pas le moment.

Il est 12h. Seulement ? Je suis rentrée à la maison. Je ne sais pas quoi faire. Je n’arrive pas à me poser. Le portable dans la main, je tourne en rond. Je n’ai pas faim. Je finis par appeler une amie.

14 heures. Nous allons, mon amie et moi prendre un café au bord de l’eau. Il fait un temps radieux. Mon amie qui porte le nom d’un fleuve est superbe. J’ai l’impression d’être vieille et ratatinée. Ma paupière droite saute à la corde avec mes cils. T’as vu ? Mon amie regarde. Non rien. Elle rigole. Je ne t’ai jamais vu aussi calme, dit-elle. Bah mince.

Il est 15 heures. Le téléphone sonne. C’est ma mère. Evidemment, je ne lui dis rien.

15h30. Il va falloir que je me lève pour aller chercher ma fille.

15h45. Ca sonne ! Mon Dieu j’ai peur j’ai peur. Je manque à un millimètre de refuser l’appel en me trompant de bouton. - Allo ? - Blala, vous commencez lundi. Vous aurez cinq classes : 2 classes de BEP, 2 de Bac pro et une de BTS. - Je raccroche, je suis aux anges.

Deux minutes plus tard....

Lundi ? Mais c’est dans quatre jours lundi ! C’est quoi une classe de BEP ? Que vais-je faire ? Que suis-je supposée leur enseigner ? Mais je ne vais jamais y arriver ! Elle est complètement inconsciente cette DRH !

sicaliptic, sur le chemin de 2006 à 19xx,
mardi 13 mars 2007

1997 : 31 ans la vie en squatt

La peinture et l'organisation du squatt occupe tout mon temps, je m'investis à fond. j'organise ou participe à des expositions collectives avec l'asso,
Au mois de juin Je dois laisser mon appartement car je ne peux plus payer le loyer seule, je décide de vivre à l'atelier. Il y a une mezzanine j'ajoute ma gazinière et ça roule.
Un projet voit le jour au sein du squatt : la conservatrice française de la dokumenta X a lancé une phrase "la peinture est morte" cela sera pris pour un défi par certains. Pour lui prouver que nous sommes bien vivant. ils organisent une expédition pour un squatt d'été en Allemagne. J'essaie de m'incruster mais ils ne me prennent pas au sérieux. Pourtant je monterai les rejoindre à Kassel accompagnée d'une jeune allemande et de mon ami de l'époque.
Nous avons une adresse et une description des lieux. Le voyage est épique il me faudra changer mon alternateur au bord de la route toute seule en empruntant les outils à la casse qui me l'a vendu, c'est samedi personne de libre pour le faire.
Je ne me souviens plus comment nous avons réussi à arriver à bon port, mais à 1 heure du matin, ce sont les retrouvailles, nous sommes crevés mais c'est une grande fête. Après le repas on nous emmène en visite dans la ville endormie, finalement je ne dormirais pas pendant 40 heures, et je découvre le plaisir de travailler dans cet état second.

Le bâtiment fait 7 000 m2 sur 4 étages, je m'installe au deuxième, j'ai un espace de 18m sur 30m, c'est le rêve ! Pendant un mois je travaille jour et nuit je m'attaque à de grands formats. La peinture prend une dimension physique que je ne connaissais pas. Je suis dans l'expérience totale. Le lieux est ouvert à tous visiteurs, j'apprends à les oublier pour n'être que dans ma peinture.
Je rentre au bout d'un mois, mais c'est plus fort que moi j'y retourne pour août. Paris est mort rien à y faire et l'aventure m'appelle

Dans le squat, la donne a changé, pendant mon absence la communauté s'est réorganisée, elle fonctionne sur la récup et la démerde, la majorité des personnes est en effet sans le sou, cela remet en question mon rapport à l'argent. C'est la première fois de ma vie que le problème n'est pas de ne pas avoir assez d'argent mais tout simplement d'en avoir contrairement aux autres , je dois apprendre le partage, ou plutôt le don. Après 3 jours de réflexion où j'hésite à laisser tomber et à rentrer, je trouve ma place. Nous sommes 3 dans cette situation, je paie en alternance les courses de base avec l'un d'entre nous, le troisième prend en charge les extras comme la viande, le reste nous vient des dons de maraichers du marché et d'un boulanger qui nous fournit en pain et invendu depuis le début.( chacun lui fera un cadeau en remerciement.)

Je vends ma première toile à l'étranger, pourtant je n'en tire guère de fierté, ce soit disant mécène négocie comme un marchand de tapis, je me sens salie par la transaction.

C'est une année de remise en question totale, je me sépare de mon ami pendant le voyage en Allemagne, quand je rentre en France je ne supporte plus la vie au squatt de Belleville, c'est de plus en plus violent, cela va jusqu'à la mort d'un type par défenestration. Une amie me propose de vivre avec elle et son fils, cela durera 3 ans.
Je deviens membre d'une famille et je participe à l'éducation d'un enfant. Une nouvelle vie commence.

mnesiloque, sur le chemin de 2006 à 19xx,
jeudi 22 mars 2007

2000 : Divan (2)

J'ai toujours considéré la psychanalyse avec la plus grande circonspection ; car si la théorie freudienne est admirablement construite et passionnante à étudier, elle souffre d'un gros défaut épistémologique : à cause de sa structure même, il est impossible de concevoir la moindre expérience permettant de vérifier sa validité ou sa nullité. Cela n'ôte rien à son pouvoir thérapeutique ; cela implique juste que les psychanalystes se reposant peut-être sur des théories fumeuses, il vaut mieux ne pas prendre pour parole d'Évangile tout ce qu'ils racontent.

Heureusement, mon thérapeute a parfaitement conscience de ces limitations et n'est absolument pas dogmatique - bien qu'au vu de son grand âge et à sa façon de citer les Saintes Écritures en allemand dans le texte, je le soupçonne d'avoir fait ses études avec Dieu en personne. Et les choses se passent à merveille ! Car la parole guérit. Peut-être par ses rares interventions le thérapeute aide-t-il un peu le processus ; mais même sans cela, la parole guérirait malgré tout.

Nous avons tous des idées inavouables tapies au fond de notre conscience, des pulsions moralement ou légalement répréhensibles, des sentiments qui nous paraissent honteusement inappropriés aux circonstances, des attirances sexuelles « contre-nature » (chacun mettra ce qu'il veut derrière ce terme), etc. Je suppose que les personnes équilibrées gèrent ça très bien. Moi non. J'ai peur de ces idées ; peur qu'elles m'échappent au milieu d'une conversation et que mes interlocuteurs effrayés par tant d'abjection me rejettent ; peur qu'elles soient trop fortes pour que j'y résiste et que je cède à des pulsions monstrueuses. Alors je dépense une énergie considérable à les enfouir. En pure perte, évidemment ! Car une pulsion ne se laisse pas facilement exiler hors de la vie psychique, et quand bien même on y parvient, elle ne tarde pas à ressurgir sous une autre forme : maux de tête, douleurs abdominales, palpitations...

La première vertu que je découvre à l'analyse est de ramener les problèmes dans l'univers du langage - donc dans un univers sur lequel j'ai prise. Allez donc négocier avec une tachycardie ou avec un spasme intestinal ! Tandis qu'une fois verbalisé, tout problème devient soluble. L'autre vertu est de me permettre d'extérioriser ces idées inavouables, de les confier à un tiers qui me les montre ensuite « de loin », comme si elles étaient étrangères ; et de découvrir - ô surprise ! - que ces idées n'ont en fait rien d'effrayant.

Vous n'imaginez pas la sérénite que cela apporte.

N'empêche, je donnerais cher pour lire le carnet que mon psychiatre a couvert de notes dans mon dos pendant ces deux années où j'ai déblatéré sur son divan.

marine, sur le chemin de 2006 à 19xx,
dimanche 15 avril 2007

2001 : Grandir à Bruxelles

Patrice m'avait appelée : aurais-je envie de partir un week-end avec lui visiter Bruxelles. Ma foi... oui ! Je ne connaissais pas cette ville, et j'aimais le tourisme citadin. Patrice avait été mon amant pendant six mois. Je l'avais rencontré l'été 2000. Dans ce restaurant de bord de plage qui faisait dancing passé 23h00, alors que je dansais sur la piste avec une tripotée de gamins trop heureux de quitter leurs tablées familiales, deux mains m'avaient attrapée par les épaules, je me retournais : « Vous ici ! » Patrice était le père d'une de mes élèves parisiennes, Patrice avait grandi dans cette station balnéaire à laquelle je pouvais relier tous les évènements importants de ma vie. Patrice, je l'avais revu l'été suivant, nous avions passé une nuit ensemble, j'avais cru que l'histoire s'arrêterait là, mais elle avait continué et était devenue un élément clef de mon présent d'alors. Notre rencontre avait eu lieu à un moment, où je croyais devoir renoncer à l'amour, sans pour autant me priver d'aventures. Patrice avait 50 ans, il avait été jeune adulte quand j'étais jeune enfant dans les années 70 : une autre histoire de vie, un autre contexte que le mien, une autre relation à l'amour et aux liaisons amoureuses, plein de choses à découvrir que mon tout nouveau statut de néo-célibataire me permettait. De son expérience, il m'apprit que dans toute relation, chacun ne peut recevoir qu'à la mesure de ce qu'il a misé... Il m'appris aussi qu'être amoureux était certainement la plus belle expérience terrestre. Je me laissais à tomber amoureuse. Cet état dura quelques mois. Lorsque je me posai la question d'annoncer cette liaison à mes fistons, la réponse fut claire : je n'en avais pas envie. Cette histoire n'avait été qu'une heureuse aventure, je ne lui voyais aucun avenir. L'amour se fit la malle.

Lorsqu'il m'avait appelée pour ce week-end à Bruxelles, cela faisait un mois que nous n'étions plus « ensemble ». Je croyais que les choses étaient aussi claires pour lui que pour moi : nous allions poursuivre en amis cette relation qui était nôtre. Quelle bonne idée que de faire ensemble ce que l'amour ne nous avait pas laissé le temps d'expérimenter. J'acceptais.

Au bout du quai Gare du Nord, je réalisais que je m'étais peut-être trompée sur la nature de nos nouvelles relations : il me salua en m'embrassant sur la bouche. Les choses n'étaient de toute évidence pas si claires que cela ! Il m'invitait à ce voyage, je nous voyais mal engagés pour les heures en proximité à venir si je soulevais sur le quai du départ l'écart de points de vue, je décidais de considérer ce week-end comme le sien, de lui donner une chance de rallumer en moi la flamme amoureuse, de le suivre dans ses envies.

J'ai un excellent souvenir de Bruxelles, de nos ballades bras dessus - bras dessous, de la musique des pubs jusque point d'heure. Je n'ai qu'un seul regret : que ce week-end ait été celui de la Pentecôte : le lundi se déclina sous le signe du silence. Je n'avais pas eu besoin de trois jours pour retrouver l'accord avec moi-même. Le troisième jour sembla sans fin. Je n'osais dire ce qui était évident : je n'étais définitivement plus amoureuse et recevoir ses témoignages d'amour était douloureux , je ne savais qu'en faire. Pas plus envie de le blesser que de le satisfaire. Je ne savais rien faire d'autre que me taire.

J'appris que les désirs de l'autre ne seraient jamais nécessairement les miens. Que l'état amoureux, tout magnifique qu'il soit, n'était pas définitivement pas éternel. Je réalisais que les histoires homme/femme étaient encore plus complexes lorsque les protagonistes étaient libres. J'avais expérimenté mes capacités à la séduction inconsciente... Je découvrais qu'il serait difficile de faire sans à l'avenir. Et qu'être gentille dans une relation pouvait supposer pour l'autre beaucoup plus que ce qu'on souhaitait y mettre.

J'ai beaucoup grandi à Bruxelles.

traou, sur le chemin de 2006 à 19xx,
dimanche 22 avril 2007

1995, l’année qui n’en finit pas

Qu’elles sont longues, les heures d’attente, les heures d’angoisse, les journées vides, interminables.

J’essaie de me lever le matin à la même heure que quand je travaillais. Je me mets à mon bureau. Téléphone à portée de main, et aussi mon grand cahier de « contacts » où je note scrupuleusement à qui j’ai adressé mon CV, les relances téléphoniques, les espoirs de rendez-vous, l’accueil qu’on m’a fait, ceux qu’il convient de rappeler et quand, les fins de non recevoir… Ce cahier-là, je l’ai retrouvé quelques années après. Je l’ai déchiqueté consciencieusement. Souvenir d’heures sombres.

Il m’arrive de pleurer de découragement quand on m’a envoyé balader trop sévèrement, quand je n’ai plus la moindre idée de qui appeler, quand la liste des CV envoyés m’apparaît cent fois supérieure en nombre aux rendez-vous décrochés.

Je ne fais pas grand-chose d’autre. De toute façon, l’argent s’amenuise. Et toute autre activité me fait culpabiliser : que fais-tu là, dans cette salle de cinéma, dans ce parc, dans cette rue, alors que tu devrais chercher du travail ?! Vers 18 heures, les jours de semaine, la tension se relâche. J’ai le droit de revenir dans la vie, au même rythme que les autres, ceux qui sortent des bureaux.

Je vends ma voiture. Plus les moyens de l’entretenir. Et un petit pécule pour quelques temps, pour éviter de demander à mes parents de m’aider trop souvent.

J’essaie les agences d’intérim. On m’envoie promener. Je n’ai aucun diplôme « qualifiant ». J’ignore combien de mots je tape à la minute. Mon expérience de gestion d’équipes, d’organisation de lourdes émissions de télévision, ne sert à rien, n’existe pas. J’envisage de changer de ville, de vie, rien ne marche.

Dans le brouillard de cette année-là, une seule lueur : j’ai découvert Arnaud Desjardins. Il m’ouvrira des portes de conscience que je ne soupçonnais pas. Grâce à lui et d’autres qu’il me fera connaitre, je ne sombrerai pas tout à fait.

Les mois passent et je ne sais plus à quel saint ou à quel démon me vouer. Un jour, mon opticien qui est devenu un copain (je fais des allergies oculaires à répétition et j’ai changé plusieurs fois de lentilles au cours des dernières années) m’indique un de ses clients réguliers, un producteur. Il m’incite à l’appeler de sa part. Même si la recommandation est pour le moins étrange, je n’ai rien à perdre. J’envoie mon CV, appelle ; il est passablement désagréable au téléphone. Me rappelle 15 jours après : il vire son assistante. Me propose le poste. J’ai l’impression de sortir la tête de l’eau après avoir failli me noyer. Je ne sais pas encore que ce ne sera pas la solution de tous mes problèmes. Quinze jours avant de commencer ce nouveau boulot, en novembre, j’arrête de fumer mes deux paquets quotidiens.

Le 31 décembre de cette année-là, j’achète un pot de peinture rose, repeins ma salle de bains un peu n’importe comment, sans même y avoir pensé avant. Changer de décor. De vie ? Au réveillon, j’arriverai avec du rose dans les cheveux sinon dans le cœur.

Otir, sur le chemin de 19xx à 2006,
vendredi 7 décembre 2007

1989:31 Nuits de la pleine lune

Je m'ennuie terriblement au bureau. La fusion de l'entreprise a entraîné d'importants mouvements de personnel et notre service de central devient redondant et condamné à terme. La situation est stressante et j'aurais rêvé de meilleures conditions pour pouvoir savourer ma liaison avec Estac. Malheureusement, celle-ci devient rapidement la source d'angoisses que je ne m'explique pas. Moi qui voudrais exulter, je suis comme étouffée, réprimée et punie pour des crimes qu'on ne me dit pas.

J'écris : "j'ai besoin de vigilance, pour ne pas sombrer dans le piège que je me tends et en premier dans celui d'avoir peur de l'autre. Parce que de cette peur devient implicite que je suis vulnérable, fragile".

Je cache donc cette fragilité pour ne pas montrer à Estac quel oiseau capable d'être broyé et anéanti je suis, du moins, je m'en persuade, alors que c'est justement cette qualité qui l'a fait me choisir et qu'il cultive soigneusement, la mettant scientifiquement en cage pour qu'elle reste disponible à la demande.

Dans le même temps que je me débats dans le piège, je me confie à Octave malgré l'interdit qui pèse sur la révélation de ma liaison avec Estac. ll a cette suggestion absolument terrifiante pour moi : "Peut-être qu'il a honte de toi ?" parce qu'elle vient renforcer l'idée que je me fais de moi qu'il faut me taire et me cacher, et surtout parce qu'elle m'éloigne de la seule décision qui aurait été sage et aurait mis un terme à cet enfermement programmé. Je décide de lui prouver ma valeur par tous les moyens, et pour cela, il faut bien que je reste auprès de lui, et que je me rende complaisamment à tous ses désirs.

Je l'aide à obtenir sa bourse aux Etats-Unis, me rendre aussi utile est bien sûr une victoire pour moi quand elle ne fait que m'aveugler encore plus sur la stratégie de l'oiseleur. Je chante pour lui en cage, mais je chante de mieux en mieux.

Quand il part pour un trimestre, je revis, même si j'échoue au concours que je présente pour une reconversion professionnelle que j'avais pourtant préparée dans le même temps que sa bourse. Peut-être que je ne voulais surtout pas éclipser sa valeur en l'égalant. Je pars à Saint-Céré en stage de chant choral, et c'est du bonheur pur et simple, je ne me rends pas compte de l'importance de ma liberté alors qu'elle devrait me sauter aux yeux, et je n'attends plus qu'une chose, vivre indépendante et faire ce que je veux et non plus ce que quelqu'un veut de moi.

Ce qui ne m'empêchera pas de retomber sous le charme dès son retour et me précipiter là où il voudra de moi. A la fin de l'année, seulement quand je chercherai à m'échapper à nouveau, et mettre un terme à ce qui me semble un échec total de communication harmonieuse, il me rattrapera par les basques et acceptera de me reséduire et viendra s'installer chez moi comme si de rien n'était.

Thomas, sur le chemin de 19xx à 2006,
vendredi 28 novembre 2008

2008, année 31 -- Quatre du tendre

Il y a eu celle d'hiver. La soirée dont on s'est éclipsés, la musique chaude, la danse, son corps contre moi et murmurée à l'oreille l'envie d'arracher là tous nos vêtements. Il y a eu une nuit, un matin. Je savais encore aimer, je perdais le Nord aussi bien qu'autrefois. Elle m'a croqué, une gourmandise dont on ne fait qu'une bouchée. Je savais encore souffrir.

Il y a eu celle de printemps. Arraché à la torpeur d'une conversation que j'avoue avoir oublié, j'ai été entraîné à l'autre table. Mlle Toi, tu m'enjoignais de m'asseoir là, il fallait que je la rencontrasse. De fait, on a su vite, l'entre-deux des regards le criait en silence, que l'été serait chaud. Bientôt on a été trop près pour être honnêtes, faisant semblant de rien. Incapables d'attendre fût-ce seulement deux semaines, on n'a pu retarder l'instant où nos deux corps seraient encore plus proches.

Il y a eu celle d'été. Du premier soir je garde le souvenir de retrouvailles improbables, de Wittgenstein et d'une demande en mariage. Des semaines suivantes, l'affrontement sanglant d'un amour déferlant contre mes vieux démons défendant pied à pied leurs murs usés de temps.

Il y a eu celle d'automne. Si différente des autres, si différentes de moi. Enlacés avec la naïve fraîcheur des amours d'enfance. Douceur fragile et éphémère.

J'ai retrouvé mon errance mais elles m'ont appris. À aimer. À me laisser surprendre. À donner, à être aimé. À espérer. Quatre éclats de vie, quatre charbons ardents de plus au creux de moi.

Et tes yeux qui, au loin, veillent toujours mes mots d'un regard tendre.