Petits cailloux et ricochets

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le projet

En novembre et décembre 2006, Anna Fedorovna Kozlika a remonté les années de 2006 à sa naissance au rythme d'un billet pour chaque année. Elle a appelé cette série « Mes petits cailloux 2006-1960 »

A la fin, elle a eu envie de reprendre le chemin en sens inverse et quelques blogueurs ont eu envie de la suivre : ces billets avaient fait naître en eux échos, sourires, jeux de miroir ou clins d’œil... ces fameux ricochets que font les petits cailloux lancés au fil de l'eau.

Le blog collectif que vous êtes en train de lire a été créé ainsi, au détour de discussions au bas de quelques billets. Il s’appelle « Petits cailloux et ricochets » et accueille les textes de tous les participants.

Si vous aussi vous souhaitez faire des ricochets, les modalités pratiques sont expliquées sur cette page.

les textes
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année à 18 ans

Les textes sont présentés dans l'ordre chronologique de leur rédaction.

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Kozlika, sur le chemin de 2006 à 19xx,
samedi 9 décembre 2006

1978:18 aux abris

On s'est connus en mai, on est devenus copains comme cochons tout de suite. On a passé notre première nuit ensemble un mois plus tard, presque par accident[1] Nous nous sommes séparés au bout de vingt-quatre ans.

« Toulon », comme l'appelaient les copains Normands en raison de l'accent chantant trahissant son attachement au Var, était tout sauf sentimental, habillé comme l'as de pique, menteur comme un arracheur de dents mais uniquement pour la galéjade, drôle et toujours avec plein de projets sur le feu. (Bon ok, après j'ai compris qu'il aimait bien mieux en faire que les réaliser, mais j'ai mis un moment.)

Au début, nous n'imaginions ni l'un ni l'autre que notre relation durerait bien longtemps. Nos phrases ressemblaient toujours à « si on est ensemble le mois prochain, on fera ci et ça » et nos déclarations les plus brûlantes furent « t'es chouette » ou « t'es super ». Ça m'allait drôlement bien parce que l'amour ça me fichait la trouille. C'était un truc compliqué et douloureux, ça vous faisait sacrifier votre vie pour l'heure quotidienne que vous accordait l'autre, ça vous dissolvait, ça vous faisait perdre le contrôle. (Et franchement, quoi de pire que perdre le contrôle, je vous le demande ? Pas pour rien que je n'avais jamais non plus testé aucune des drogues qui circulaient à tout va autour de moi ni n'avais jamais picolé.) Et j'avais su tourner les talons vite fait lorsque la menace s'était présentée. Ouf !

Avoir un bon copain
Voilà c'qui y a d'meilleur au monde
Oui, car, un bon copain
C'est plus fidèle qu'une blonde
Unis main dans la main
A chaque seconde
On rit de ses chagrins
Quand on possède un bon copain

(Oui, bon, le quatrième vers est à adapter...)

Notre recherche commune d'un compère plus que d'une moitié présenta pour moi, et sans doute pour lui aussi, l'avantage énorme d'écarter l'angoisse de ne pas être à la hauteur ou de me noyer. Il n'occupa – ni ne chercha à occuper – aucun de mes ministères, signe distinctif qu'il ne partage qu'avec mon amie Claire parmi mes proches. C'est (c'était, hin hin, tu es grande maintenant) plus fort que moi, je guettais le jugement dans le regard des autres, aux aguets.

Cette association d'amitié, d'entraide et de solidarité a bien fonctionné longtemps, ça correspondait parfaitement à ce dont j'avais besoin – ou en tout cas ce que je recherchais à ce moment-là. Et si l'air des dernières années se fit irrespirable, parce que nos chemins n'allaient vraiment, mais alors vraiment plus dans la même direction, si sa conception de la parentalité me donne envie de lui planter un marteau-piqueur dans le crâne, je n'oublie pas qu'il était là, à Saint-Lô ou ailleurs, pour se souvenir au bon moment qu'il avait un truc super important à faire.

Notes

[1] Au sens littéral du terme puisque j'avais eu un petit accident de mobylette sans gravité et que par chance il passait par là.

krazy-kitty, sur le chemin de 2006 à 19xx,
mercredi 14 février 2007

2003 : 18 - Les expériences de la vie d'adulte

Le premier amour qui dure. Il murmure des Je t'aime à longueur de temps, me fait partager le moindre de ses enthousiasmes, le moindre de ses coups de gueule, me fait rire et sourire. Alors qu'importe que parfois il me fasse pleurer, qu'importe qu'il me jette à la figure les mots qui blessent, sans comprendre les douleurs qu'ils cachent, sans comprendre les plaies béantes qu'ils laissent derrière eux, qu'importe qu'il ne supporte pas de me voir passer du temps à autre chose que de le passer avec lui ?

Les premières douleurs-déchirures. La découverte d'insoupçonnés tourments, un handicap méconnu, tabou, qui me hante et ne fait que commencer de me dévorer. Je deviens incomplète, inadaptée, incomprise sous le joug pesant de la loi du silence réveillée par ma honte mal placée. Seule, sous le poids de la culpabilité. Et mon corps que je hais de me torturer.

Les premières vacances en amoureux, à la découverte des Voges (trop) et de Strasbourg (trop peu). Je me crois heureuse et refuse de voir les signaux de détresse que je m'envoie à moi-même. Je pleure mon retour pour mieux me réjouir ensuite de chaque seconde de l'Andalousie en famille.

Et puis, quelques diplômes attestant de mes capacités théoriques à discourir dans des langues étrangères, la lumière du soleil breton en fin d'après-midi sur une pellicule, mon engagement auprès des causes perdues d'un festival trop culturel (et pourtant) pour arracher de leurs écrans les étudiants qu'il est supposé rassembler, quelques jours à Florence, Firenza, mi amor...

alain, sur le chemin de 19xx à 2006,
vendredi 16 février 2007

Ils se marièrent

1962 Ben oui c'est mon deuxième Bac reçu avec la mention AB avec 13,50 en philo et tj 3 en math ! heureusement que cette matière avait un coeff de un!! Que faire après le BACC. J'étais dans établissement privé ,par conviction,par bravade,par souci de me démarquer à l'automne ,suivant je rentrerai au Séminaire où je resterai 2 ans....

1942

Louis et Maria se marient au mois de juin juste avant les grands travaux d'été.La fête fut modeste en ces temps de guerre :à peine une quinzaine d'invités et 3 frères des mariés prisonniers on ne savait trop où . Seule une photo de mes parents avec un regard sévère et à peine un sourire esquissé par mon père.L'amour ne transparaît pas beaucoup dans ce cliché mais peut-on savoir?

Cette photo ressemble encore aux clichés du début du siècle où suivant l'expression locale on se faisait "tirer le portrait".Il s'agissait d'une affaire sérieuse onéreuse et il n'était pas question de sourire!

gabriel, sur le chemin de 2006 à 19xx,
samedi 24 février 2007

2003 (18) : Testament photographe

Noir et blanc

Un ruisseau de montagne. L'ombre à peine estompée d'un arbre sous la neige. Ces branches sur le ciel, qui pleure de beauté. Des flocons en janvier : halo d'un réverbère en un jardin de nuit. En plein coeur de Paris, trouver Le Paradis.

Un cerisier en fleurs. Un ciel ennuagé qui se fait menaçant ; il était beau, pourtant, dans l'orange couleur. Arôme japonnais : ton vingtième printemps, pour nous presque trois ans. Sur l'herbe du jardin, l'ombre de tes deux mains.

Rue du Faubourg du Temple. Au soleil matinal, guetter l'instant crucial où tes yeux s'ouvriront ; dans cette pièce unique, ton corps se fait musique. Au soleil insulaire, ta silhouette éphémère. Au soleil de minuit, un manège en folie.

Deux concerts estivaux. Guitariste italien, professeur, maestro ; compagnons réunis, dans l'herbe tous assis. Un sapin vénéré : notre âge partagé, sa douce gravité. Les bords de Seine enfin : arbres, amis, sereins.

En couleurs

Une plage bretonne. Une quinzaine houleuse au milieu des tourments. Une quinzaine heureuse en valse à quatre temps. Cryptographie zombie : souvenir émouvant d'un aveu balbutiant. Pierr', feuill', ciseaux : bluffer, sincère et hésitant.

Noir et blanc

Première randonnée. Été caniculaire aux chemins attachants. De la Dordogne au Lot, vert, jaune, noir et blanc. Un artiste de dos : amoureux des chevaux, comme déjà parti. Une fille assoupie, dans le train qui revient.

C'est fini. Nuit de renaissance, de mort et d'offense, de rythme brisé, d'oranger fané. C'est fini. Un trop long poème, qui sait ? le dernier - j'y croyais alors, pensais liquider le passé. C'est fini : je l'avais écrit. Je t'avais écrit. Un meurtre mental, défection fatale. Lueurs dans la nuit. C'est fini.

Portraits de fin d'année. Futur, présent, passé : Sarah, Nicole, André, Malika, Jérémy, le chat, Benoît, Marie, Christophe et Sébastien, Hélène et Olivier, Patrick, Gildas, Florence, Georges, Sandrine, Éric, Henriette, Simon, Pierre-Emmanuel et moi. Qui partira demain ? pour où ? pour quand ? pourquoi ?

Une nouvelle année. Partir en Pyrénées sur un coup de folie. Retrouver des amis, des arbres, des soleils, des sourires vermeils. Une nouvelle année, dans la neige et le feu. Une nouvelle année, qui débute en adieux.

Ame, sur le chemin de 2006 à 19xx,
dimanche 29 avril 2007

1996 : 18 Minorée

Minorée car c'est une année, un caillou que je voudrais ainsi. Avec peu de vagues.

Si je résume cette année avec des éléments forts, ce serait plutôt positif : un petit groupe sympa au lycée, les soirées en boîte le samedi, une des copines ayant le permis.
De bons résultats au Bac, la fierté de la famille.
Le permis ensuite, malgré un premier échec si décourageant...
Le début des études, la cour des Grands. Des études intéressantes. Je commence ma vie étudiante.
Mais au milieu, c'est marrant, ce qui m'est revenu de cette année, c'est le petit enfer que m'auront fait vivre deux- trois collègues, dans un job d'été. Une forme de bizutage, un concentré de conneries et de sadisme. J'en suis ressortie éprouvée et différente, soutenue néanmoins donc pas isolée mais quand même.
Un copain m'avait parlé avec un peu d'amertume d'une période où il était interne au lycée en me disant " je ne sais pas pourquoi mais c'était la première fois que ça m'arrivait, j'ai été bouc émissaire, les autres m'emmerdaient. Tout le temps." Je n'ai pas été emmerdée tout le temps et les collègues en question ont eu à répondre de leurs attitudes. La différence c'est peut-être que le copain en question avait laissé en énigme la question du choix du bouc émissaire, moi, j'y ai posé de nombreuses hypothèses.

sicaliptic, sur le chemin de 2006 à 19xx,
mercredi 16 mai 2007

1984 : 18 ans La liberté

Je me retrouve à Périgueux l'accueil des autres élèves est chaleureux, il se trouve que je remplace incidemment une autre agenaise qui elle a laissé tomber le lycée. Ils me trouvent juste un peu moins exotique qu'elle parce que je n'ai pas d'accent.
l'internat est sympa même si on se lève un peu tôt, Je dois rentrer le dimanche soir parce que les trains n'arrivent pas à temps le lundi, après accord avec les surveillantes je trouve un autre moyen, je vais dormir chez une copine qui a un appart en ville et si j'ai un problème une pionne a promis de m'héberger, elles aussi préfèrent commencer le boulot le lundi.
Cette année je découvre le vol, une de mes copines d'internat, fait des razzias dans les magasins le mercredi, après elle distribue des cadeaux. Pour ne pas la laisser prendre tous les risques nous apprenons à chaparder nous aussi. Mes parents étant commerçants je ne peux me résoudre à pratiquer ce sport dans les petites boutiques, je préfère défier la surveillance pourtant plus efficace du Monoprix voisin.
Je tombe amoureuse d'un garçon délicat qui donne l'impression de marcher sur la pointe des pieds. Ses amis nous serviront d'intermédiaires, pour se rencontrer, les garçons comme les filles encouragent notre rencontre. Je le vois comme l'amour de ma vie.
Ses copains fument des pétards, ils décident de m'initier, seulement je suis quelque peu anorexique, enfin j'aime contrôler mon corps et m'amuse à sauter des repas. Je ne me souviens pas que cela ait jamais eu à voir avec un quelconque régime, mon souvenir est celui du pouvoir que je ressentais à dépasser les contingences de la faim.
Du coup le shit me fait un effet décuplé et il m'arrive de tomber dans les pommes. Ils sont pragmatiques, comme ils ont décidé de m'inviter à une de leur fête pour que je puisse approcher mon idole, ils concluent qu'il faudra tout simplement me surveiller pour que je ne manque de rien. Toute la soirée ils vérifieront que j'ai de quoi manger et boire et que je m'amuse. Je ne me rappelle plus comment j'ai obtenu la permission de ne rentrer que le samedi mais je suis comblée pour la première fois je passe une nuit blanche, avec de vrais amis passionnés et drôles, et je fais des bêtises.
Cette année d'internat a été une révélation pour moi, j'ai découvert la vie. je suis naïve et enthousiaste je profite de tout ce que m'apporte la vie sans lui résister. Je dis rarement non à ce qu'on me propose et parfois je froisse des gens. Je découvre ainsi la liberté et mes limites personnelles, je me rends compte que je ne peux être à plusieurs endroits à la fois que parfois il faut faire des choix, mais ça se sera pour plus tard.



Ah voilà que me revient une autre des raisons de mon anorexie, ma mère me donne de l'argent de poche pour la semaine, juste de quoi me payer quelques friandises en dehors du lycée, pour m'approprier cet argent, je me prive et je me paie des choses insignifiantes mais qui du coup sont vraiment à moi, cela devient un mode de fonctionnement je continuerais jusqu'à ce que je travaille pour gagner mon propre argent.

Thomas, sur le chemin de 19xx à 2006,
jeudi 30 août 2007

1995, année 18 -- Quatre ou cinq rayons de soleil

Je n'avais jamais travaillé le mercredi après-midi.

Depuis la sixième j'avais cours le mercredi matin. Mais cette année-là, il y avait aussi une heure de physique juste après déjeûner, et juste avant les colles. Dans la salle en gradins, à l'heure de la torpeur post-prandiale, mes yeux se fermaient toujours et les notes sur ma feuille se mettaient à danser. De ma scolarité entière, ce sont ces cours-là où la lutte contre le sommeil a été la plus âpre.

Il y a eu le printemps, et dans la cour du cloître entre midi, nous jouions au tarot, caressés de soleil, adossés à une colonne, en fantasmant sur les hypokhâgnes à qui on n'osait pas adresser la parole. Ou sur cette fille débordante d'énergie en collant violet fluo dont je ne savais rien. Il était encore trop tôt.

À l'été j'ai accompagné Thierry à Potsdam. Les parents de sa chérie d'alors nous accueillaient pour une dizaine de jours. C'est là que j'ai découvert la propriété redoutable de certains verres de riesling qui, si l'on n'y prend garde, se remplissent au fur et à mesure qu'on les vide, au point qu'en fin de soirée on se souvient vaguement d'avoir rampé jusqu'à sa couette, et que le lendemain matin on a fort heureusement oublié l'essentiel de ce qu'on a raconté à voix haute la nuit pendant ses rêves.

En septembre nous n'étions plus dans la même classe. Mais il était maintenant en cours avec Celle dont j'ignorais le nom.

Elle s'appelait Muriel. Ce premier jour-là, elle m'a longuement parlé de sa passion pour l'enseignement. On n'a pas vu le temps passer, et puis il a fallu rentrer chacun chez soi. Elle m'a dit « À demain » et j'ai été heureux.

Otir, sur le chemin de 19xx à 2006,
mercredi 19 septembre 2007

1976:18 Hotel-Dieu

Le médecin de famille qui était venu à mon chevet est revenu quelque temps après, et cette fois-ci il ne me parle pas vraiment de mes globules blancs, mais de mon état général, qui semble l'inquiéter. Il me dit que si j'ai envie de faire quelque chose, je pourrai l'appeler quand je voudrais, qu'il me recommanderait à un de ses amis, qui se spécialise dans les problèmes de poids.

Cette fois-ci, il ne s'agit pas d'un obésologue, ni d'un gros monsieur silencieux derrière son bureau, comme ce psychanalyste vers lequel ma gynécologue, également de plus en plus alertée par mes tentatives avortées de juguler mes variations pondérales spectaculaires, m'avait orientée.

Cette fois-ci je rencontre quelqu'un qui non seulement m'écoute, mais me parle. Qui ne me juge pas et ne me donne pas de conseils, sauf un, étonnant, celui de ne pas m'inscrire en fac de psycho. Ce que je n'avais d'ailleurs pas l'intention de faire, mais je retiendrai la leçon, pendant des années, ne mettant surtout pas mon nez dans des ouvrages de psychologie, de psychiatrie, de psychanalyse, jusqu'à ce qu'un jour je finisse par céder, mais entretemps, je m'étais suffisamment fait ma religion, et c'est une autre histoire qui viendra peut-être.

Toujours est-il que l'Hotel-Dieu deviendra ma destination pendant au moins sept ans, un hâvre parfois difficile à atteindre, parfois trop nécessaire, plusieurs fois par semaine quand les choses iront vraiment mal. Pas question de m'hospitaliser, les consultations, d'abord hebdomadaires, puis bi-hebdomadaires, sembleront suffire. Je ne suis pas redevenue mince. Mais je ne me suis pas suicidée non plus.

Mes cahiers sont remplis de ce qui se passait à l'Hotel-Dieu et pourtant aujourd'hui, je ne me souviens de rien, pratiquement rien. Lui, il est devenu un spécialiste de renommée internationale sur les troubles du comportement alimentaire. Moi, il me le dira un jour, beaucoup plus tard, à l'occasion de retrouvailles dans des circonstances assez poignantes, j'allais devenir sa toute première patiente traitée en psychothérapie pour ces mêmes troubles, à une époque où ce n'était pas encore quelque chose de vraiment reconnu comme tel. J'en tirerai au moins cette fierté, et une reconnaissance éternelle qu'il m'ait confié cette place, et dans sa carrière et dans son coeur.




Si d'aucuns étaient intéressés, il y a cet assez long témoignage sur les TCA, rédigé en 2000 pour une association spécialisée, qui moyennant quelques détails identifiants falsifiés, est entièrement auto-biographique.

samantdi, sur le chemin de 19xx à 2006,
mercredi 14 novembre 2007

1979, 18 ans, étudiante.

1979 : le bac A en poche (péniblement décroché au repêchage), je m'inscris en Fac de Lettres Modernes, par goût et par choix. Je veux être professeur de Français depuis mes années de collégienne (et auparavant, je voulais être maîtresse d'école). J'adore déjà mon métier et, si, dans ma vie, il y a bien un point de stabilité, c'est celui-là.
Je viens d'un lycée de campagne que je qualifierais avec le recul de particulièrement minable, en raison d'un encadrement dépassé, de profs fumistes pour la plupart, dignes représentants d'une époque qui se cherche. C'est le grand n'importe quoi et j'arrive en Fac avec un bagage intellectuel assez réduit.
Les unes me viennent du collège (qui, s'il était tout aussi campagnard, regroupait une équipe de profs solide et motivée, qui nous a permis de nous ouvrir à mille choses, avec un dévouement que je salue encore, des années après). Les autres m'ont été transmises par ma famille. Je suis un pur produit de l'éducation communiste de ces années-là, je connais tout Aragon, Victor Hugo, Fernand Léger... (merci l'Huma !)

Je quitte mon village et arrive à Toulouse. Avec mes amies Ma. et Mi. nous louons un vieil appartement vétuste, mais en plein centre ville. C'est une époque où on trouve encore ce type de logements, avant les grandes rénovations qui vont commencer. Nos ami-e-s vivent aussi à plusieurs. Nous sommes babas, nous enveloppons dans de grandes écharpes, ponchos, pulls faits maison... Nous sortons, buvons, fumons, refaisons le monde.
Pourtant, il n'y a aucune légèreté en moi. Je suis hantée par la nécessité de réussir mes études. Je vis à l'aide de bourses et de l'argent que je gagne en travaillant tout l'été et en faisant des baby-sitting. Ma mère et Louis paient mon loyer et un peu plus : ils veulent que je ne manque de rien, mais ne se rendent pas vraiment compte de l'écart qui existe entre mon train de vie et celui de mes copines. Je ne me sens cependant pas dérangée par ma relative pauvreté, parce que mes ami-e-s vivent simplement, que nous n'avons que peu d'objets, pas de meubles...

La Fac me plaît dès que j'y mets les pieds malgré son délabrement (très relatif par rapport à ce qu'elle est devenue presque 30 ans plus tard). Il pleut dans les salles, le chauffage est mesuré. Mais il y a de jolis patios fleuris et j'adore mes professeurs et cette immersion au pays de la Littérature.
La tête me tourne en découvrant que le monde est plein de gens différents : couleurs, nationalités, histoires, goûts, itinéraires... Cette richesse me fascine, me nourrit mais me fait perdre aussi mes repères.

J'ai commencé mon voyage, je suis en train de changer de monde. J'ai quitté mon milieu. Comme Eve, j'ai voulu goûter l'arbre de la connaissance, je ne pourrai plus jamais revenir en arrière. Je me sentirai obligée de payer cela d'une fidélité exemplaire à mon terreau d'origine.

shayalone, sur le chemin de 2006 à 19xx,
mardi 18 mars 2008

1996 - 18 ans L’année des 12 singes

Fin de PCEM1. Je travaille l’argile quand la belle Aude me rappelle à l’ordre. C’est samedi, c’est la Gay Pride. C’est samedi, je suis lesbienne, je l’ai dit à mes amis. C’est samedi, et Aude me rappelle que je dois aller à la Gay Pride me faire de nouveaux amis, des qui soient comme moi, homosexuels.

Je mets ma plus belle robe, coiffe mes longs cheveux, et marche jusqu’au Peyrou. Une foule bariolée est là, danse, court, crie.

Je marche. Seule, ouvrant grand mes yeux, souriant à tous ceux dont je croise le regard. Il y a un groupe d’hommes avec une fille. Une qui me ressemble, assez mignonne, de longs cheveux, et une robe. Et un énorme appareil photo. C’est pour ça qu’elle est là. Prendre des photos. Hétéro. Evidemment, elle me ressemble. Et je ne ressemble pas aux lesbiennes, mon coloc, qui s’y connaît, honteuse qu’il est, me l’a assez répété toute l’année.

Un groupe de filles traverse la marche en hurlant.

Jeans déchirés et délavés, t-shirts blancs noués, cheveux courts en bataille, pas de doute. Mais jamais je n’oserais leur parler, surtout après le vent de la photographe… j’aurais juste aimé ne pas marcher seule !

Je marche. Seule, et en colère lorsque le die-in silencieux est pollué par les vociférations d’un militant contre le Sida qui insulte les médecins, d’autant plus injustement qu’à Montpellier, justement, les médecins ne sont pas comme il le décrit, ce connard parisien.

On se reverra d’ailleurs l’année d’après, rue Keller, numéro 3, où il m’accueillera au CGL, se présentant comme une folle de droite. Parce que je suis la seule fille, je me retrouve à faire ma première interview avec lui, pour une radio communiste. La folle de droite et la gouine de gauche. Et une très jolie journaliste.

Je rentre chez moi, et retrouve Aude, toute excitée, qui attend le récit de mes aventures.

Premier numéro de Têtu. Spécial Montpellier. Je l’achète en tremblant à La civette, craignant d’être foudroyée sur place. Je pars comme une voleuse et m’installe sur l’esplanade pour le lire. J’y découvre nombre de personnages qui vont bientôt entrer dans ma vie, pour le meilleur et pour le pire. Et le CGL de Montpellier, créé un an plus tôt, à qui la mairie va désormais fournir un local.

Fermé pour l’été.

La rentrée est là, j’habite à 500m du local. Je n’ose jamais m’arrêter. Je passe, une fois, deux fois, trois fois, quatre, cinq… j’achète mon pain à des heures improbables pour être seule dans la rue et pouvoir lire les horaires… je n’y arrive jamais !

Sauf que ce jour là, la porte est ouverte. Je passe devant en allant à la boulangerie. Je sais que si je ne rentre pas là, je ne rentrerai jamais.

J’entre.

L’aventure commence.

shayalone, sur le chemin de 2006 à 19xx,
jeudi 27 mars 2008

1995-18 ans. Toute première fois toutoute première fois…

Deux mois qu’on se prélasse au bord de la piscine, qu’on couvre plusieurs fois par jour d’huiles et de crèmes nos deux corps…

Je connais son dos par cœur, la naissance de ses seins, la courbe de sa nuque, celle de ses fesses… Je dépasse tous les jours un peu plus les limites de la bienséance, et elle me laisse faire, invariablement.

Le soir elle va coucher avec mon cousin, et reviens dormir avec moi, me câlinant. Comme si elle devait se faire pardonner… Mais de quoi donc, Em’, de quoi donc ?

21 aout. On a tous dormi chez Flo, et nous sommes seules dans ce bureau où on a déplié un canapé lit. Ce matin, elle a 18 ans, et je brûle. Je commence à la caresser, sans l’excuse du soleil, de la crème.

Elle dort. Ou fait comme si. Je vais exploser. Ma main dévie, légèrement, tout doucement, et le bout de mes doigts effleure le bord de son sein. Je remonte, redescend, passe sur sa fesse, glisse un de mes doigts sous l’élastique de sa petite culote. Je vais exploser. Lui sauter dessus, fondre en larmes, je ne sais pas, c’est trop, trop fort…

Sa chair dorée se laisse faire sous mes doigts… Dort-elle ? Mon visage se rapproche, au dessus de son épaule, regarder dormir la belle à mes côtés… sentir ma chair contre sa chair, la chaleur de ce corps qui m’enivre autant qu’il me terrifie.

Elle ouvre un œil en coin, me regarde, et le referme. Se laisse faire, mais ne fait rien. Je continue, je m’enhardis toujours plus loin sur sa fesse, repoussant le bout de tissu qui fait mine de la couvrir. Je m’enhardis jusqu’à ce que la peur me gagne, et je m’arrête net.

Sommeil, sans doute agité, et réveil officiel, comme si de rien n’était. Oubli. _ Deux ans plus tard, j’apprendrais qu’elle avait envie de coucher avec moi. Mais qu’elle a vu dans mes yeux ce matin là que quelque chose avait changé. Que j’étais amoureuse.