Petits cailloux et ricochets

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le projet

En novembre et décembre 2006, Anna Fedorovna Kozlika a remonté les années de 2006 à sa naissance au rythme d'un billet pour chaque année. Elle a appelé cette série « Mes petits cailloux 2006-1960 »

A la fin, elle a eu envie de reprendre le chemin en sens inverse et quelques blogueurs ont eu envie de la suivre : ces billets avaient fait naître en eux échos, sourires, jeux de miroir ou clins d’œil... ces fameux ricochets que font les petits cailloux lancés au fil de l'eau.

Le blog collectif que vous êtes en train de lire a été créé ainsi, au détour de discussions au bas de quelques billets. Il s’appelle « Petits cailloux et ricochets » et accueille les textes de tous les participants.

Si vous aussi vous souhaitez faire des ricochets, les modalités pratiques sont expliquées sur cette page.

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année à 32 ans

Les textes sont présentés dans l'ordre chronologique de leur rédaction.

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luciole, sur le chemin de 2006 à 19xx,
vendredi 2 février 2007

Petits cailloux et ricochets. 2003, Mon ancien temps, 1.

C'est maintenant que ça devient difficile... C'est la fin d'un temps, d'un monde, d'un rêve. C'est la fin de huit années de foi, de batailles, de fou rires et de larmes... C'est la fin de tout ce qui a été ma vie durant huit années.

Janvier : Nous jouons "le temps et la chambre" de Botho Strauss. L'année 2002 a été consacrée à ce travail. Cinq représentations pour une année de boulot, c'est dérisoire mais nous sommes heureux quand même parce que nous sommes habitués à ces conditions de travail.
On m'attend au tournant. C'est ma cinquième mise en scène avec la troupe. On ne me rate pas, les professionnels surtout. Les critiques sont rudes, rarement constructives, proche de la haine. Je ne comprends pas bien pourquoi tant d'acharnement. Tellement violent qu'il est impossible de prendre tous ça au sérieux. Je pense que je ne suis qu'un pion dans d'autres combats de coq. Un me dira : " ne vous découragez pas, on vous demande beaucoup plus à vous, nous connaissons d'autres personnes qui ont plus de pouvoir que vous n'en avez, à qui on passe bien plus d'erreurs et de médiocrité". Mais quand même, on me signifie que j'ai échoué, et je le sais. Un échec pas total étant donné les circonstances, mais justement, m'être laissée piéger par ces circonstances, il est surtout là mon échec. Je n'ai pas refait de mise en scène depuis. J'attends ...

Février : Séparation. Huit années de vie commune, il était mon partenaire à la scène comme à la vie. Huit années à croire et à espérer une chose qui ne viendrait jamais, à se leurrer l'un l'autre, à se faire autant de bien que de mal, un peu plus de mal que de bien au fur et à mesure que le temps passe, pour finir renoncer. Renoncer d'abord à cet enfant qui n'est pas venu, renoncer à nous ensuite. Ce nous sur lequel j'avais misé comme on mise sur l'avenir. Huit années pour apprendre la plus dure leçon de mon existence: à croire en un avenir possible, on s'aveugle sur le présent, s'aveugler sur le présent c'est faire un déni de réalité, nier la réalité c'est préparer consciencieusement une bombe qui nous pète à la gueule un jour ou l'autre. Elle a explosé au mois de février 2003, mon coeur en miette, j'ai cru mourir... Et puis ...

Les mois qui suivent sonnent le temps de la confusion, de la peur. Je perds tout en même temps, un amour, mon boulot, je me retrouve sans presque plus de ressource. Me voilà revenu à mes débuts. Célibataire, sans enfant, avec un revenu aux alentours de 3000 frs, je ne suis pas encore habituée à l'euro à cette époque. Sauf que je n'ai plus 20 ans et la hargne qui va avec. Je conjuguerais mon épuisement à tous les temps. Mes larmes seront intarissables. J'aurais tellement peur de ne pas me relever cette fois. Cette impression que trop de batailles ont eu raison de moi, que celle là fût celle de trop, je lâche, j'ai peur, je lâche...

En mars il y aura cette trahison qui viendra parachever l'ensemble. Cette année là est faite pour tout détruire, vraiment. Ne laisser pas même de ruines. Je me mets à sortir, à m'étourdir de monde moi qui déteste la foule. J'ai besoin de bruits autour de moi, un autre bruit que celui de mon coeur qui bat seul désormais. Je rit aussi fort que je pleure, je mets des décolletés étourdissant, je me fais croire que je cherche déjà à recommencer mais je ne trompe que moi même... Même les séducteurs en série n'osent profiter de mon état, pitié de moi je crois... Je transpire la peur, celle de souffrir encore, celle de me tromper encore. J'ai totalement perdu confiance en moi. Je lâche, j'ai peur, je lâche...

En avril je pars en corse avec des amis. Merci à eux. Je pleure seule le soir dans mon lit, mais la journée au moins je m'apaise un peu. C'est à la fois déconnant et intime, juste ce qu'il me faut. Deux d'entre eux se relaient pour entendre mes confidences. Je suis surprise de les trouver là, je leur suis reconnaissante. C'est un beau souvenir ce voyage, une bulle d'air dans mon marasme. Le début d'un mieux.

Cet été là, je le passerais à dormir sur la plage...

kaa, sur le chemin de 2006 à 19xx,
lundi 5 février 2007

2005:32 La bascule (1/3)

Je commence l'année en découvrant que je fais partie d'un harem.
Je me revois lire cette lettre, m'écrouler sur le lino de la cuisine, en hurlant.

Je dis non.
Puis j'accepte.
Je crie.

Je ne serai jamais assez spéciale pour quelqu'un.

Au début je résiste, je ne veux plus être son amante, sa chose.
Puis je craque, mon corps me trahit.
Et mon coeur se recroqueville.

Les mois passent, je profite de tout et de tous.
Je ne veux plus me regarder.

Puis il y a ce concert, un soir de déluge.
Il n'est pas venu, bien entendu, mais les autres sont là.
Ceux qui m'aiment malgré moi.
Et leur chaleur me donne des ailes, et de la voix.

Ce soir, je chante,
devant eux,
pour eux,
avec eux.

Je chante en choeur, en rouge et noir, la Résistance et la Liberté.
Je chante la libération des camps.

Les mots sont de Ferré, mais les coeurs sont à nous.
Pour eux.

kaa, sur le chemin de 2006 à 19xx,
lundi 5 février 2007

2005:32 La bascule (2/3)

Rouge

Ils sont là, on les sent, on les sait,
dans le noir, là,
juste derrière les spots aveuglants,
brûlants.

Ils sont là, tendus vers nous,
attentifs,
aux aguets.

Il fait trop chaud.

Ils sont là mais ne savent pas encore.

Alors on prend le temps,
la note, l'accord,
la respiration.

Le silence tombe.
Ils sont prêts.

Pas moi.
Je ne vais jamais y arriver, jamais.
Trop d'attente,
trop d'émotion à porter,
trop d'images dans ma tête.

Je ne peux plus respirer.
Je voudrais hurler mais je suis paralysée.

Je m'accroche à une main,
une autre me saisit,
nos regards se croisent enfin.
Je ne suis plus seule.

Mon tremblement peut voyager,
de moi à nous,
à eux.

Nous sommes prêts.

Vingt et trois,
en coeur.

kaa, sur le chemin de 2006 à 19xx,
lundi 5 février 2007

2005:32 La bascule (3/3)

L'émotion laisse place à la fête.

Vous êtes là, avec nous.

Vous, c'est l'autre chorale, celle qui vient de loin, 500 km plus au Nord.

Une ville minière et des gueules, des vraies.

Quand je m'agenouille pour chanter, le poing levé, je ne te vois pas.

Puis, soudain, une vague de chaleur me submerge, m'envahit.

Ta voix chaude résonne, moi je ne peux plus chanter.

Je t'ai trouvé.

sicaliptic, sur le chemin de 2006 à 19xx,
mercredi 7 mars 2007

1998 : 32 ans les voyages initiatiques

L'expérience de Kassel pendant la Dokumenta X, m'a donné gout aux voyages utiles.
J'ai donc passé cette année à monter un projet d'expo à Lisbonne parallèlement à l'Exposition universelle, avec un des initiateurs de l'an passé.. Les démarches n'ont pas abouti mais mon entêtement a porté ses fruits. Nous sommes partis à 5 tenter l'aventure du squatt sur la terre lisboète.
Nous avons défriché un espace de 20 000 m2 que nous avons investi de nos créations plastiques en travaillant sur place.
Nous avons eu pas mal de presse et de jeunes artistes locaux sont venus se joindre à notre équipe. Pourtant les trois mois passés à Cacilhas en face de la capitale ont été très durs humainement.
Il a fallu dès notre arrivée jouer avec le machisme ambiant et imposer nos règles, dont le respect de la parole de chacun et surtout chacune. Parce que là bas ma parole était complètement niée et cela sans état d'âme. Je n'avais jamais vécu une telle mise à l'écart ; Dès le début, lorsque un jeune pénétrait dans notre espace nous l'abordions pour lui expliquer que c'était une partie privée mais qu'il pouvait aller partout ailleurs dans le lieu.
Lorsque c'était une femme le gamin faisait mine de ne pas comprendre et essayait de passer outre, lorsqu'un homme intervenait et répétait mot pour mot notre discours, le gars lâchait l'affaire et comprenait (nous prenions des cours de portugais ensemble et nous étions tous au même niveau, ce n'était pas un problème de langage).
Ces jeunes gens un peu perdus qui fréquentaient l'endroit ont fini par nous accepter mais la lutte était quotidienne. Je ne me suis jamais autant sentie en danger permanent. En tant que femme, célibataire de surcroit, j'étais la proie des fantasmes masculins. Il semblait que je ne pouvais pas exister en dehors de la protection masculine. Il a fallut malgré mes peurs, marquer mon individualité et refuser de me laisser dominer en m'isolant de la maison communautaire. (un couple de musiciennes n'avait rien trouvé de mieux que de demander la protection de jeunes gens inconnus, pour moi c'était faire entrer le loup dans la bergerie)

Je me rends compte en me relisant que cela a peut être été déterminant dans mon refus de faire entrer un homme dans ma vie pour les 5 années suivantes

Avec du recul j'arrive à trouver du charme à tout ça mais sur l'instant je ne pensais qu'à fuir cet enfer, n'ayant pas de véhicule j'étais dépendante du groupe, et j'ai dû attendre le retour collectif.
J'ai quand même fait de trés belles peintures, l'une d'entre elles a eu un franc succès auprès des jeunes, ils lui ont donné son titre "Alice in a wonderland" ils venaient régulièrement la voir même de nuit quand ils étaient stone.

Alice in Wonderland de Zabou M.

J'ai dépassé mes limites, j'ai même réussi à dompter un petit caïd du quartier en lui tenant tête le premier jour où je l'ai empêché de nous voler et les jours suivant où il s'essayait en pacha puis en lui accordant ma confiance en le laissant visiter seul mon appart, ce qui l'a désarçonné, il n'était plus en rapport de force habituel. En partant je lui ai offert une peinture en espérant qu'elle lui rappellerait cette confrontation et qu'il pourrait envisager les femmes sous un autre angle. pas seulement vues de dessus.

En rentrant j'ai acheté un Ford transit comme un billet pour la liberté je l'ai nommé Gazoline pour rester entre filles et pour vaincre mes peurs, je me suis inventé des voyages initiatiques comme le tour de la Bretagne en 10 jours, dormant dans mon camion, j'ai écrit lu et apprécié les paysages toute seule comme une grande...

mnesiloque, sur le chemin de 2006 à 19xx,
mardi 20 mars 2007

2001 : Divan (1)

Une année hors du temps. Tout ce qui me reste de cette époque, c'est le souvenir du divan de mon psychiatre et des moulures qui décorent le plafond de son cabinet. Bien sûr, je travaille plus que jamais, je sors avec mes amis, je drague quelques beaux garçons... Mais ces séances bi-hebdomadaires d'introspection sont si prenantes qu'elles envahissent tout le champ de la conscience et occultent les autres souvenirs.

Je découvre avec amusement qu'une grosse partie du travail de psychothérapie se fait non pas pendant la consultation, mais juste avant et juste après, sur le trajet ; à l'aller, lorsqu'on se prépare mentalement à l'exercice, parfois avec enthousiasme parce qu'on sait qu'on va démêler une grosse pelote, parfois avec angoisse parce qu'on sait que ça va faire mal ; au retour, pendant ces minutes un peu flottantes qui suivent la consultation, lorsqu'on parvient soudain à dénouer un nœud que la séance avait seulement réussi à desserrer. Alors je prends l'habitude de flâner le long du boulevard entre la station de métro et l'hôpital, je m'attarde dans les bistrots, quitte à arriver en retard au boulot... Ces instants sont nécessaires pour gérer la transition entre le monde réel de la rue et le monde onirique du divan.

Et puis il y a les attentats du 11 septembre. Comme les sites d'informations sont saturés, mes collègues et moi nous rendons dans la galerie commerçante voisine pour voir les tours en flammes sur les écrans en vitrine d'un magasin d'électroménager. Impossible de retourner travailler après avoir vu ces images. Il n'est que quinze heures, mais chacun rentre chez soi se coller devant son téléviseur.

Trois mille morts. Comme souvent, je ne réalise pas immédiatement, je prends la chose avec distance, je m'inquiète davantage des conséquences géopolitiques que des victimes. C'est seulement lorsque les médias commencent à diffuser les ultimes messages des passagers des avions sur les répondeurs que je suis touché par la dimension humaine des attentats. Plus tard, lors d'une explosion en Israël, ce sera un téléphone sonnant dans le vide posé sur le trottoir à côté d'un corps recouvert d'un drap qui me fera réagir ; plus tard encore, lors d'un accident ferroviaire à Londres, ce sera la vision des voitures des victimes à jamais abandonnées sur le parking d'une gare de banlieue qui me bouleversera.

Je suppose que cela provient de mon approche pragmatique de la mort. Persuadé qu'il n'y aura pas plus d'après qu'il n'y a eu d'avant, qu'une personne décédée ne peut éprouver ni souffrance, ni regret, ni remord, je ressens généralement bien plus d'empathie pour ceux qui restent et doivent affronter la disparition d'un proche que pour les victimes elles-mêmes.

marine, sur le chemin de 2006 à 19xx,
dimanche 8 avril 2007

2002 : luttes tout azimuth

En 2002, j'en avais marre de tout. Qui plus est, j'en avais marre de refaire le monde dans ma tête ou avec d'autres autour d'un ultime verre sans que rien ne change pour autant.

En 2002, mes élèves avaient 4 ans. Ils me dirent : « C'est le gentil qui a gagné. » Le gentil, le gentil, comme vous y allez ! Ce n'est pas une question de gentil ou de méchant. Les grands ne votent pas pour un gentil ou un méchant, il vote pour celui qui dirigera le mieux la France à leur idée... Le mieux, le mieux ? Le moins mal serait plus juste. Dans mon for intérieur, je m'en voulais encore de lui avoir donné mon vote au « gentil »... Une fois de plus, je m'étais laissée convaincre par les mots des autres. Je ne voulais pas qu'il gagne avec 80 % des voix exprimées, et j'avais tout fait pour... Une prochaine fois, écouter les autres, mais ne pas oublier décider toute seule. Comme vient de me dire Primo, mon fils aîné, en 2007 : « De toutes façons, dans l'urinoir, on est tout seul. »

En 2002, Tertio, mon benjamin de 4 ans, m'avait dit : « Bon, on y va à la manif pour la brosse ? ». Je l'avais regardé... interdite. Et puis, en prononçant ces mots : « Contre Le Pen, tu veux dire ? » j'avais compris : si on est contre l'usage du peigne, on est pour celui de la brosse. Quoi qu'il advienne, il faut bien se coiffer chaque matin, non ?

En 2002, Deuxio, mon cadet de 7 ans m'avait demandé : « Dis, maman, tu crois que Le Pen est un bon grand-père ? »... « Je n'en sais rien, mon petit gars, mais ce n'est pas pour cela que je ne veux pas de lui au pouvoir. » Quelle bonne question cependant ! Le bien et le mal sont-ils objectifs ou à redéfinir à chaque fois en fonction des circonstances ?

En 2002, je réalisais que le monde des adultes est bien étrange aux enfants. Que ces enfants vivant une période de crise tentent de comprendre avec leurs propres préoccupations pourquoi les adultes qui les entourent sont mobilisés par d'autres choses qu'eux-même. Que ces enfants analysent le monde avec ce qui est le plus important à leurs yeux : l'amour de leurs parents, et la nécessité vitale de tout mettre en oeuvre pour ne pas risquer de le perdre.

En 2002, je décidais d'agir plutôt que de penser, je décidais de trouver dans l'action un exutoire à mes colères, je décidais d'aller voir d'un peu plus près le monde de la politique. La rencontre de l'enseignant de mon fils aîné associée à « mon » propre passé politique (Fille de parents PSU et d'une banlieue rouge : on n'est jamais que le fruit d'un père, d'une mère et de la société environnante...), je m'engageais vers un parti trotskyste. Après avoir lu des milliers de pages, je m'inscrivais à l'université d'été de la LCR à Gourette. Cette semaine de réflexion intense dans un VVF au milieu du brouillard m'enchanta : j'avais trouvé ma place... Mais un mois plus tard, en cellule, je réalisais que la démocratie ne se situait sûrement pas là. Je me refusais à differ des tracts avec lesquels je n'étais pas d'accord, qui reflétaient aucunement la teneur des propos que nous avions eu en réunion. Lorsque j'expliquais que le mercredi, j'étais indisponible, on me rétorqua que dans la vie, il fallait faire des choix. Prétendre changer le monde sans se préoccuper du présent de ses enfants, très peu pour moi, je pris la porte le sourire aux lèvres.

En 2002, déçue par la politique de parti, je m'engageais dans une lutte de proximité : permettre à tous les enfants de mon école de manger à la cantine, même ceux qui étaient rentrés en retard parce que les billets d'avion sont moins chers fin septembre, même ceux qui avaient des parents tête en l'air qui avaient oublié de remplir le document d'inscription avant les autres. Je me retrouvais vite en lutte contre l'institution scolaire qui considérait que cette question ne me regardait pas, en lutte contre la mairie qui n'avait pas de solution matérielle immédiate, auprès des parents d'élèves à qui j'expliquais qu'on avait besoin d'être ensemble pour se faire entendre. Ensemble sur le trottoir de l'école pour faire manger les enfants refoulés à la cantine en distribuant des tracts aux passants, les votants de l'arrondissement, ensemble dans la rue lors de cette manif sauvage qui nous conduisit à la mairie pour exposer notre point de vue : nous étions au plus une soixantaine sous cette jolie banderole que nous avions peinte la veille au soir sur mon balcon. Dans la mairie, je me souviens avoir compris que quelle que soit la politique économique du PS, il est des différences entre la gauche et la droite qui sont fondamentales. Dans cette mairie de gauche, les élus avaient compris que dans notre quartier, nous ne pouvions demander aux parents un certificat de travail pour justifier l'inscription de leur enfant à la cantine. Je me souviens d'une maman d'élève africaine me serrant dans ses bras : « Mais, Marine... Tu es africaine, toi ! » Elle m'avait fait tant plaisir, et m'avait dans le même temps déstabilisée : clair, pas sûr que je sois à ma bonne place ici et maintenant... Toujours en lutte pour être en accord avec moi-même, c'était épuisant.

En 2002, épuisée... Deux briques incompressibles dans le ventre, j'étais allée voir mon généraliste. Xanax et repos. Et puis surtout : « Cherchez votre lutte. », m'avait-il dit. En 2002, j'avais compris que ma colère contre le monde était sûrement déplacée. Ma vraie colère était intestine. Il fallait que je plonge en moi-même, que je cherche dans mon histoire où se situaient les premières colères. En 2002, j'amorçais mon premier pétage de plomb.

En 2002, je réalisais que la seule chance que j'avais eu, était d'avoir survécu à un démarrage dans la vie bien moins rose que celui qu'on m'avait jusque là décrit, que j'avais toujours voulu croire. Mais est-ce vraiment une chance que d'avoir vécu des choses douloureuses ? Je me permets aujourd'hui de ne pas le croire.

En 2002, je réalisais que ma priorité d'adulte serait de diriger mes actes vers le bien-être des enfants, des miens comme de ceux des autres... Les enfants : les futurs adultes de notre société.

traou, sur le chemin de 2006 à 19xx,
dimanche 15 avril 2007

1996 – D’un gouffre à l’autre

Depuis deux mois, j’ai retrouvé du travail. Je commence l’année en m’extirpant du gouffre du chômage qui m’a aspirée pendant deux ans, entrecoupé de quelques petits jobs intermittents, mais si peu.
J’ai à nouveau un salaire, qui représente à peine les deux tiers de celui auquel je postulais autrefois, mais je peux au moins payer mon loyer sans demander l’aide de mes parents. Mois après mois, j’essaie de combler le découvert creusé pendant tout ce temps.

Je me disais qu’en retrouvant du travail, ma vie reprendrait un cours plus doux, plus stable et rassurant. Je me trompais. Je suis épuisée de ces deux années, exsangue. Le gouffre du chômage m’avait juste éloignée de l’autre, plus profond, plus noir, parsemé d’arêtes tranchantes, du deuil non fait.

Me retrouver sans travail juste après la mort de Julio était peut-être la conséquence logique de cette spirale souvent constatée : tout se déglingue parfois en même temps dans la vie. C’était aussi une excellente façon de mettre le chagrin et la souffrance de côté pour ne s’occuper que de bouffer, de survivre.

La crevasse du chômage refermée, l’autre souffrance cachée derrière se rappelle à mon bon souvenir. Violemment.

Les journées m’apparaissent comme autant d’immenses et arides déserts à traverser. Chaque matin, je me demande si je parviendrais jusqu’au soir. Chaque réveil est une torture, chaque endormissement l’espoir qu’il sera le dernier. Chaque attente sur un quai de métro me fait dévorer des yeux les lignes parallèles des voies, oscillante au dessus d’elles, terrifiantes et attirantes promesses de repos, enfin.

Peut-être ce qui me sauve, cette année-là, c’est de faire à nouveau partie d’une équipe. Et quelle équipe ! Je vais nouer dans cette nouvelle boîte des amitiés qui ne se sont jamais démenties depuis. Leurs présences chaleureuses et gaies autour de moi m’aident à porter ma vie, sans doute parce qu’ils ignorent mes tourments. Ils ignorent que chaque soir, quand je les quitte, je retombe dans un vide sans fond, peuplé de cauchemars et de désir de mort. Quand je relis mes écrits de cette année-là, ils sont d’un noir d’encre.

En juillet, je suis invitée à dîner par E. un ami qui me surveille sans en avoir l’air et qui m’a encouragé à entamer une thérapie (mais les thérapies ne consolent pas les chagrins trop immenses, je le crains). A côté de moi à table, il y a un garçon avec un beau sourire triste. En nous présentant, E. a dit « Vous avez en commun d’avoir drôlement morflé ces deux ou trois dernières années »… Le garçon triste a connu une rupture qui l’a laissé sur le carreau, il a failli en mourir. Il est très maigre. Il a un tel chagrin dans les yeux. Quand il parle de celle qui l’a quitté, c’est comme un vertige… Nous nous regardons avec une sympathie timide.

Le garçon triste va m’accompagner pendant un an. Nous nous réchaufferons mutuellement, comblerons par la présence de l’autre une solitude que nous n’avons pas voulue. Nous ne sommes pas un couple, plutôt un duo cahotant. Nous tenir la main nous aide à avancer un peu moins péniblement, c’est tout. Il y a beaucoup de tendresse dans cette relation incertaine. J’y aurais puisé quelques forces, au moins, avant qu’il ne me plante un poignard dans le dos. Le garçon triste préférera finalement tenter de sauver sa peau aux dépens de la mienne.

Par un de ces drôles d’embrouillaminis de la vie, finalement, le garçon triste m’aura quand même légué une amitié précieuse: celle de la fille qui l’avait quitté.

Otir, sur le chemin de 19xx à 2006,
mardi 11 décembre 2007

1990:32 Bifurcations

Je suis enfin licenciée, un licenciement pour motif économique, j'étais la dernière dans le service avec le Directeur, chaque matin, je me demandais si j'allais toujours trouver une chaise, il y avait déjà belle lurette qu'il n'y avait plus aucun dossier, la guerre des nerfs durait depuis si longtemps, mais j'ai gagné.

L'indemnité est certes petite mais je vais pouvoir me reconvertir. J'ai déjà bénéficié d'une procédure d'outplacement qui n'aboutit pas parce qu'elle ne prévoit pas de changements de braquet comme je le souhaiterais, mais je suis confortée dans mes décisions et surtout alors que mon amant est reparti pour un nouveau trimestre à Boston, je réussis cette fois-ci brillamment le concours auquel je postulais. Je suis ravie et je décide d'aller le rejoindre là-bas en attendant la rentrée, ce qui s'avère extrêmement difficile et finalement coûteux.

Mais je débarque ensoleillée dans ma jupe de coton, natte dans le dos et radieuse, une après-midi d'août et il me trouve toute petite, moi qui me love immédiatement dans le creux de son épaule avec l'envie de n'en plus bouger.

Je suis vite à déchanter quand je m'aperçois de l'état de crasse de l'appartement qu'il partage avec son ami pianiste, du veto qu'il oppose à ma présence à la plupart de ses activités quotidiennes, même quand rien n'y ferait barrage, et surtout le jour où sur le campus il me dit qu'il doit passer prendre son courrier à la boîte postale, et que stupéfaite je m'aperçois qu'il y retire les dernières douzaines de lettres qu'il a reçues de moi depuis un mois et qu'il n'a jamais pris la peine d'aller chercher !

Mais je ne dis rien car nous sommes souvent en public et que dans ces moments-là je deviens ostensiblement sa reine et sa fierté.

J'oublie vite mes doutes et mes préventions même si je suis troublée d'apprendre qu'il obtient sa carte verte et m'inquiète qu'il va choisir de vivre aux Etats-Unis juste au moment où j'imprime un tournant décisif à ma vie.

Et puis, c'est le choc de la première guerre du Golfe. La politique vient estomper mes angoisses personnelles et je continue de ne rien dire.

Je démarre ma formation à l'Institut de Formateurs de la Chambre de Commerce de Paris, et c'est un huis-clos passionnant qui dure jusqu'à la fin de l'année. Je n 'ai qu'un souci cependant : cacher à tout le monde mon passage par la case hôpital psychiatrique. Je ne tiens surtout pas à en parler, et je marche parfois sur des oeufs dans des situations où je suis fortement ébranlée. J'ai alors l'impression que le projecteur va se braquer sur moi et qu'on verra que je suis marquée d'une tache indélébile infâmante et invalidante.

Thomas, sur le chemin de 19xx à 2006,
dimanche 29 novembre 2009

2009, année 32 -- Le pouvoir de dire merde

C'était l'hiver mais tout bruissait. Une tension sourde, des forces encore silencieuses étaient déjà à l'œuvre. Il fallait, de nécessité, que les choses changeassent. C'était peut-être l'élection toute récente de Barack Obama qui le rendaient tangible : on devait s'attendre à quelque chose de Neuf.

Et pour que cela soit j'ai appris à dire merde. J'ai appris à dire non. J'ai préféré enfin ne plus plaire à tout le monde. J'ai pris la peine d'être moi-même pour cesser de jouer, pantin de vos désirs, les comédies pipées ne visant qu'à complaire. Ne consentait à rien valablement celui qui acquiesçait à tout sans distinction. Tout ça fut enterré avec un peu de la peur de déplaire et l'angoisse de n'être pas là où je suis attendu.

J'ai longtemps tenu pour injonction sacrée de faire ce qu'on attendait de moi. C'était l'ordre des choses. Et puis j'ai fini par dire non, quelquefois. C'est là seulement que mes oui ont pris valeur.