Petits cailloux et ricochets

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le projet

En novembre et décembre 2006, Anna Fedorovna Kozlika a remonté les années de 2006 à sa naissance au rythme d'un billet pour chaque année. Elle a appelé cette série « Mes petits cailloux 2006-1960 »

A la fin, elle a eu envie de reprendre le chemin en sens inverse et quelques blogueurs ont eu envie de la suivre : ces billets avaient fait naître en eux échos, sourires, jeux de miroir ou clins d’œil... ces fameux ricochets que font les petits cailloux lancés au fil de l'eau.

Le blog collectif que vous êtes en train de lire a été créé ainsi, au détour de discussions au bas de quelques billets. Il s’appelle « Petits cailloux et ricochets » et accueille les textes de tous les participants.

Si vous aussi vous souhaitez faire des ricochets, les modalités pratiques sont expliquées sur cette page.

les textes
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année à 22 ans

Les textes sont présentés dans l'ordre chronologique de leur rédaction.

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piloue, sur le chemin de 2006 à 19xx,
lundi 5 mars 2007

2002:22 - Bulle en construction

Mes amis, ceux avec qui je mange le soir et regarde M6 affalée sur leur canapé, se mettent en couple et sont beaucoup beaucoup beaucoup moins disponibles depuis. Moi, j'essaie de me cacher que je tourne en rond, je passe toujours beaucoup de temps dans mon travail, ça occupe. Et puis je fais des listes. C'est bien les listes. C'est pratique, on sait où l'on va, on ne perd pas de temps.

Des mois qu'on m'a pas pris la main, embrassé, déshabillé. Moi, de toute manière, j'veux plus qu'on m'embête. J'aime ma bulle, à moi, que j'ai pris le temps de définir ces derniers mois, de prendre ses mesures, d'en faire la déco. Pourquoi tout gâcher avec un crétin ?

Il y a J. un new yorkais qui chante dans la rue avec qui j'ai parlé deux heures et me débite des couplets de Killing Me Softly with His Song sur mon répondeur, G. et une nouvelle tentative de rendez-vous qui foire lamentablement, S. fatiguant...

Le prochain sera le bon, la liste est prête : 1. il ne sera plus étudiant et aura un travail (comme moi) ; 2. il n'habitera plus chez papa/maman, aura déjà vu un lave linge de près, sait se débrouiller tout seul (pas comme L.) ; 3. ne fumera pas (cette fois j'ai vraiment arrêté et ça me rend vraiment malade de toute manière).

Depuis longtemps je suis amoureux de toi. Déclaration par e-mail. Mais moi non, je n'aime personne, ça me fait peur. Je souhaite beaucoup de bonheur à G., sans moi.

Tu finiras vieille fille (si tu n'arrêtes pas de repousser les gens qui viennent vers toi).

C'est mon ami gay qui me dit ça à une soirée, fin novembre. Aïe. Aaïeuuuuuu !!! Ca fait mal parce qu'il a raison. Parce que le prince charmant n'existe pas. Et qu'en y réfléchissant des nuits et des nuits entières, les yeux rivés sur le velux de ma chambre, il n'y a qu'une personne qui occupe mes pensées et avec qui je veux être : G.

G. avec qui j'ai été un peu une garce tout de même. Pour ma défense, c'est parce que je n'avais pas encore fini de construire ma bulle et que la peinture était fraîche et maintenant que je suis capable de comprendre tout cela, je lui envoie, fébrile, un e-mail. Je lui dois tout de même des excuses, la vérité et s'il en veut, un peu d'amour.

En 2002, G. fume, il habite chez sa mère et vient de commencer un DEA. Rien de m'arrête, je n'ai pas peur, 7 jours qu'on est ensemble et je lui souffle mon premier "je t'aime".

pistil, sur le chemin de 2006 à 19xx,
lundi 5 mars 2007

2003 : Tenir

Tenir. Déjà un jour. Et puis son lendemain. Et puis son lendemain.

Même si tout est absurde, même si j'ai tellement mal que je ne ressens même plus la douleur, même si oublier comme me souvenir est également impensable.

Tenir et que rien ne se devine, le moins possible, annuler mon année à l'étranger, une paperasse après l'autre, trouver un appartement, choisir un nouveau sujet de maîtrise, prendre rendez-vous avec le professeur qui me suit, m'enfermer et lire et relire et raturer des pages, me convaincre que cela est important, et même aller à des fêtes d'étudiants et passer mon permis et aller au cinéma et m'installer avec mon homme.

Tenir, cette année-là, c'est faire comme si. Faire ce qu'on attend de moi, ne pas craquer, ne pas hurler, me museler, ne laisser passer d'émotions que ce qu'il faut pour ne pas me sentir monstre glacé.

Tenir, pas vivre : jouer la vie.

Ame, sur le chemin de 2006 à 19xx,
mardi 13 mars 2007

2000 : 22 Italienne

Une envie très forte me faisait rêver de vivre une année à l'étranger (au moins!). Je me suis créée cette occasion fin 1999, par des choix pas forcément évidents à faire mais tant pismieux.
Alors, une bonne partie de cette année, une ville italienne est devenue mon quotidien. Vi(ll)e très agréable, insouciante et douce.
Je pourrais parler de cet ami, nouvellement orphelin, chaleureux, curieux et ouvert, devenu papa poule depuis.
De mon amie sicilienne, aux histoires de coeur compliquées, franche et honnête, généreuse et débrouillarde.
De ce jour où S., infirmier récemment diplômé, m'a offert un carrilon qu'il avait dans sa chambre alors qu'il quittait sa vie étudiante.
De ces temps-café à rallonge, de ces ballades en fin de journée, des escapades de week end...
De mes amours éphémères.
De la fois où avec des collègues monos d'une colo, nous avons fait le mur pour aller faire les fous sur la plage, décompressant de la perversité d'une directrice négrière...
Je pourrais mais c'est difficile. De choisir. De l'écrire.
Mais c'était vraiment bien.

Aglaï, sur le chemin de 2006 à 19xx,
dimanche 22 avril 2007

2002 : 22 - l'angoisse

Avant d'écrire et de lancer ce caillou-là, j'ai lu les vôtres sur la même année. Tel était le principe du ricochet, non ? Je m'attendais à plus de réactions au 21 avril. J'ai été submergée par des histoires personnelles, douloureuses, qui ont mis entre ce jour-ci et celui-là un peu plus de distance.

J'écris entre le 21, le triste anniversaire sinistre, et le 22, dont seul demain va dire finalement de quoi il sera fait. Mais la symétrie est là, et si je ne suis pas vraiment inquiète tant que je n'imagine pas, je ne suis pas enthousiaste non plus car je ne vois pas ce qui, quoi qu'il arrive, pourra sortir de bon de cette campagne électorale toute pourrite et déprimante.

Tout a changé, les dangers sont conscients, cinq ans de droite dure auraient remettre en lumière les enjeux et les choix politiques, le fertile débat sur le TCE a prouvé l'existence de et aurait fédérer une gauche qui ne se reconnaît pas dans la mouvance majoritaire au PS...

Rien n'a changé : la gauche de gauche s'est émiettée comme un Sprits oublié - et pourtant, c'est bon, les Sprits... même en miettes... mais c'est beaucoup plus difficile à manger -, le PS ne s'est toujours pas clairement repositionné, et l'ex-sinistre d'Etat ne souffre pas le moins du monde de son bilan désastreux, et l'ogre qui sussurait il y a cinq ans n'ayez pas peur... a d'ores et déjà gagné la bataille culturelle : ses idées nauséabondes ont contaminé toute la campagne, à la limite, peu importe qu'il en récolte ou non le fruit.

Moi, j'ai changé (comme disait l'autre). Vous le savez maintenant, j'ai - un peu - grandi. Mais à me remémorer cette date qui nous sert aujourd'hui d'épouvantail, je me rends compte que je n'ai pas grand-chose à reprocher à l'Aglaï de mes 22 ans, moi qui en ai 27 et qui ne sais toujours pas pour qui voter !

Vous l'aurez compris, je suis de gauche. On pourrait même dire gauche de gauche, c'est à dire non pas à gauche de la gauche, mais de gauche vraiment à gauche. Et j'en veux à ce gouvernement de gauche qui certes nous a fait la CMU, mais qui a aussi signé, à Barcelone, à Lisbonne, des textes que je n'estime pas de gauche. Bref, il est temps d'envoyer un message fort à ce PS qui doit nous représenter et qui ne le fait pas.

Je vais voter, avec une parfaite conscience tranquille, pour le seul candidat qui ose prononcer le mot d'altermondialisme. Parce que cela me semble une urgence, reprendre en main cette gouvernance mondiale qui échappe complètement au contrôle des peuples, et je veux que monsieur Jospin ne puisse pas ignorer cette préoccupation, en tout cas ne puisse pas s'imaginer que l'on accepte toutes les orientations de son action de premier ministre. Il est hors de question que je vote d'emblée pour le candidat d'un parti et d'un gouvernement qui ont oublié quelque peu le sens du mot socialisme. Voilà, c'est décidé, c'est dit, c'est fait.

Je votais encore au village de mon enfance, je rentrais le week-end chez maman, avant de reprendre le train pour la petite ville où je débutais dans l'enseignement.

J'avais préparé, avant ce premier tour, une belle petite séquence (comme on dit dans le jargon de l'IUFM dont je faisais perplexe la découverte) sur Victor Hugo, dont on célébrait le bicentenaire, axée sur l'engagement du poète (manière d'étudier à la fois la poésie, le romantisme, et l'argumentation : j'étais très fière de moi !!!). J'avais sélectionné, entre autres, des textes contre la peine de mort - que Le Pen se proposait de rétablir - pour les Etats-Unis d'Europe - que Le Pen vouait aux gémonies - etc.

Je soutenais le lendemain mon mémoire IUFM (désolée pour les non-initiés, mais cette première année dans l'enseignement, l'année de stage, est tout particulièrement jargonnante !), dernière formalité avant titularisation. Tout était prêt, il n'y avait plus rien à faire qu'à attendre, et en attendant, je lisais Malevil de Robert Merle. Roman que je recommande chaudement à ceux qui ne le connaissent pas, c'est une drôle d'histoire dont on sort un peu autre...

Donc, le 21 avril au soir, je lisais tranquillement, dans le train qui me ramenait, et j'ai refermé mon livre avec un soupir, vivement impressionnée par l'histoire que je venais de terminer. Bienheureuse d'être dans ce monde-ci, de ne pas vivre avec au ventre l'angoisse de la survie le lendemain, et l'à peu près solitude, et de trouver l'humanité autour de moi en la personne de mes compagnons de hasard de voyage.

Je respirais autrement, comme on sort d'un livre qui vous marque, et il s'est tout de même écoulé quelques minutes avant que je ne regarde l'heure pour constater que maintenant, on devait savoir... J'ai observé les autres voyageurs, je n'ai rien vu qui me semble un indice de quoi que ce soit. J'étais assez détachée somme toute.

Descendue du train, j'ai fait, comme d'habitude, le trajet à pied jusqu'à mon appartement, dix petites minutes de promenade - une fois le sac bien arrimé sur ses roulettes ! - bien agréable. J'y étais depuis un peu plus de six mois, dans cette ville, et je m'y sentais chez moi.

J'ai monté mes trois étages, j'ai ouvert, et j'ai allumé la radio (je n'avais pas de télé), branchée en permanence sur France Info. Et en attendant l'information - car France Info fait passer plein de choses entre ses flashs info - j'ai commencé, comme d'habitude, à défaire mon sac. Il était aux alentours de 22 heures, et je devais être la dernière Française de gauche encore sereine !!!

Et puis j'ai compris que quelque chose ne tournait pas rond. J'ai tout laissé en plan, et je me suis mise à écouter vraiment, sans croire. J'ai attendu que l'info repasse, qu'elle soit formulée clairement, qu'il n'y ait aucun doute...

Je me souviens de ce sentiment de catastrophe, qui ne m'a pas quittée quinze jours durant. Je me souviens des longues heures au téléphone avec mes plus proches amis, je me souviens d'avoir voulu faire mes valises et de n'avoir pu choisir ni l'Italie Berlusconi ni l'Espagne Aznar ni la Russie Poutine ni les Etats-Unis Bush... et m'être dit que le monde était vraiment, vraiment, mal en point... Je me souviens de n'avoir pas beaucoup dormi, tétanisée à l'idée de devoir voter pour l'autre alors que je l'avais tant détesté, dès 1995 ! (avant je ne me souviens pas)

Je me souviens de l'ambiance spéciale au lycée, les discussions à tout rompre avec les collègues, la consternation, et puis l'attitude étrange d'une au moins qui ne devait pas se sentir très à l'aise devant nos propos parfois bien remontés ! Je me souviens des élèves en grève, qui partaient manifester dans les rues leur refus, de leur extrême attention - je n'ai pas eu souvent une attention de cette qualité - lorsque nous étudiions tout de même ce bon vieux Victor Hugo, qui devenait tout d'un coup un peu trop actuel... je me souviens de mes hésitations, de ma prudence, tellement j'avais peur de ne pas être assez neutre, en me disant que forcément, les parents de certains d'entre eux avaient voté Le Pen, mais comment rester neutre quand les élèves vous pressent de questions sur la droite et la gauche, avec dans leurs yeux l'inquiétude et l'incompréhension que suscite le désarroi des adultes ?

Je me souviens du texte courageux de l'un d'entre eux, qui avait sciemment détourné la consigne (une lettre à un artiste) pour s'adresser solennellement à l'indésirable et lui demander de se retirer. Un texte magnifique. Hors sujet, bien sûr, mais les compétences que j'attendais, il les avait, c'était évident et même émouvant. Comment fallait-il réagir ? Valoriser ses qualités ? sanctionner le hors sujet ?

Je me souviens de la manif du 1er mai, grande, belle, grave et chaleureuse, dans la grande ville. J'y étais avec ma mère, j'y avais revu plusieurs personnes chères, et surtout, je m'étais sentie enfin réconfortée par l'ampleur de cette mobilisation. Nous étions tous là pour écarter l'un et ridiculiser l'autre.

Nous en avons pris pour cinq ans, que nous avons supporté parfois difficilement, souvent avec colère, mais nous n'avons rien su faire. Et je ne suis pas sûre que la situation ait vraiment évolué.

sicaliptic, sur le chemin de 2006 à 19xx,
dimanche 29 avril 2007

1988 : 22 ans la rencontre

Par hasard je rencontre un garçon qui fut un fervent amoureux au lycée, nous ne nous étions jamais revu.
Sous prétexte de me prêter des lunettes de soudeur pour mon déguisement de carnaval (je serais une abeille), il m'entrainera chez lui, j'y retournerais pour les lui rendre nous finirons par nous voir en diverses occasions, patient il tissera sa toile de séduction autour de moi, par des petites attentions troublantes jusqu'à ce que je cède à ses avances et que je tombe finalement amoureuse.
J'apprends par la suite qu'il a déjà une amie. Ce jeune homme fantaisiste qui passe parfois des heures sous mes fenêtres dans l'espoir de m'apercevoir, cherchera à nous rapprocher.
Nous passerons donc à son initiative la fête consécutive à l'élection de F. Mitterand tous les trois. C'est un souvenir étrange, la liesse dans les rues, la longue ballade de maison en maison avec cette fille qui me donne à chaque phrase des preuves de sa prédominance sur mon amour. Ils me ramèneront chez moi et partiront ensemble. Je suis troublée, mais persuadée qu'il a tort nous ne pouvons pas être amie, c'est une mascarade. Lui même conclura au fiasco.
Commencera pour lui une longue série d'aller-retours entre nous deux parfois avoués parfois cachés. Il partira vivre à Paris ce qui lui laissera le champ libre pour réfléchir et agir à sa guise.
L'année suivante, après quelques voyages dans les deux sens il me demandera de monter à Paname, pas seulement en vacances.



Maintenant je me rends compte qu'à cette période il exprimait vraiment le fond de sa pensée, aimer ce n'est pas exclure. D'ailleurs il ne renoncera jamais vraiment à cette façon de penser et je crois bien que c'est ce qu'il vit encore aujourd'hui même s'il trouve plus difficile de séduire les jeunes femmes qui l'émoustillent quelque fois.

Thomas, sur le chemin de 19xx à 2006,
dimanche 23 septembre 2007

1999, année 22 -- Rester, partir et arriver

Comme chaque année en juillet, l'École s'est vidée peu à peu de ses étudiants. Ça fait trois ans que je suis ici, troisième été où mes camarades repartent aux quatre coins de France ou d'ailleurs. En première année, ils partaient en stage ouvrier. En deuxième année, en stage ingénieur. Maintenant ils partent pour de bon.

Moi, j'ai choisi de rempiler. J'en ai pris pour trois années de plus. Maintenant, j'ai un bureau et le titre de doctorant. Je ne suis pas encore en vacances, et je traverse le hall désert. Les copains sont partis et ne reviendront pas à la rentrée, cette fois. Je suis, seul, celui qui reste.

Je quitte ma chambre de la Maison des élèves. M'écrase un doigt au cours du déménagement. Maudis le médecin des urgences de la Pitié qui, sous prétexte de faire dans la délicatesse sophistiquée, invente une méthode aussi douce qu'inefficace pour vider un hématome sous-unguéal. Maudis sur sept générations l'interne prétentieux qui, le lendemain matin, me renvoie sommairement : « C'est normal que ça fasse mal, attendez que ça passe ! »

Une journée entière à serrer les dents et à sentir l'ongle qui s'arrache petit à petit à chaque battement de cœur. Je décroche à peine un mot pendant le repas avec la belle-famille. Je suis à bout. Retour aux urgences, Larib' cette fois. Je voue une reconnaissance éternelle à l'aide-soignant qui, lui, n'a pas son pareil pour manier la lampe à alcool et le trombone à papier de l'Administration et me soulage enfin d'une trombonisation magistrale.

Pour quelques mois je squatte chez µ, à deux dans sa piaule de même pas huit mètres carrés. Le temps que les travaux de notre futur appartement soient finis.

Novembre arrive. Une semaine faste.

  • Je viens de signer ma prise de poste comme allocataire de recherche.
  • À la quatrième tentative, l'inspecteur du permis de conduire me remet un papier rose avec un avis favorable. (Il dit cela comme à regret, la voix pleine de lassitude triste. Je m'en fous, je suis heureux, je l'ai !)
  • µ et moi emménageons dans notre chez-nous.
  • C'est mon anniversaire.

Otir, sur le chemin de 19xx à 2006,
mercredi 7 novembre 2007

1980:22 Working girl

Jérémie m'entraîne de Clichy à Meudon. Je traverse tout Paris sans problème sur sa selle, mais pour aller à Nanterre, c'est le train, et à l'Hotel-Dieu le 74. Finalement, je me déplace vraiment beaucoup, et c'est l'année de ma licence. Je travaille à Saint-Augustin, là pour le coup je prends plutôt le métro et en sors à Saint-Lazare ou bien le 54. Jérémie a eu un accident un jour où je l'avais pris pour aller travailler justement, je devais être dans la lune, c'était juste avant la porte d'Asnières, je me suis empapaoutée dans l'arrière d'une voiture, le cadre a plié net, comme un fétu de paille, je ne me souviens même pas qu'il y a eu constat, tout cela a dû se passer à l'amiable, mais moi je n'ai plus eu mon vélo blanc, jusqu'à ce que je le fasse réparer, chez un garagiste de campagne, pour dix francs, et finalement laisse mon destrier pour des routes plus champêtres.

Mon patron direct est capitaine au long cours. Je l'adore, il me fait bien rire, et puis il apprécie mon travail, je suis efficace, y compris pour ses frasques entre sa maîtresse, sa femme légitime et ses infidélités à l'une et à l'autre. Je fais mon éducation à la rouerie en même temps que j'apprends à lire un manifeste, établir des calculs de surestaries, et facturer du fret.

Dans le bureau d'à côté il y a Andy, l'anglais de service. Lui aussi, il est marié, je crois même qu'il attend leur premier enfant. Il est épaté par la qualité de mon anglais, cela me flatte. Je ne suis que secrétaire, il est courtier, il propose de m'initier. Je comprends trop tard de quel type d'initiation il voudrait mieux parler. Je suis partagée entre la flatterie et la colère, là, dans le bureau du PDG avec toutes les fenêtres qui donnent sur le Monoprix du boulevard Malesherbes, c'est quand même me prendre pour une pute. Finalement, c'est lui qui se dégonfle, je n'allais tout de même pas l'inviter à venir me sauter chez moi. Je n'ai compris qu'après coup que c'était une ultime tentative de me mettre sous sa domination, que j'étais trop menaçante sans cela. Alors que je n'avais absolument aucune ambition de le supplanter.

Mais c'était finalement le seul mode de fonctionnement que je connaissais. A croire que je ne savais faire que ça. Aguicher les hommes et qu'ils me proposent la botte. Quand Dominique, la secrétaire en titre de la Direction Générale est tombée malade, c'est à moi que l'on demande de la remplacer pour prendre en dictée le courrier du PDG. Il est ravi, me dit-il, surtout quand je coince mon bloc sténo sous mes seins. Il me fait des cadeaux, un joli collier de corail, mais il me demande de ne pas le porter quand sa femme est de passage dans les bureaux, visiblement le présent lui aurait été initialement promis. Je ne dis jamais rien dans mon souvenir, peut-être que je souriais, peut-être que j'étais contente qu'on me regarde, qu'on me reluque, qu'on me déshabille, qu'on me tripote, qu'on m'exploite comme ça.

Le harcèlement sexuel, ça n'existait pas encore.

shayalone, sur le chemin de 2006 à 19xx,
dimanche 3 février 2008

1999 trous noirs

Petit à petit, le feu s'étiole, le feu s'éteint, et je gèle de l'intérieur. Ne plus sortir, ne plus ranger, ne plus manger. Pleurer. Toujours, sans arrêt, comme une lame de fond qui balaie tout. Je ne sais même pas pourquoi je suis triste. Je ne suis même plus triste bientôt, je suis la tristesse. Je me rends compte que je coule, que je fais une bonne figure bien pâle, mais toujours efficace aux yeux des autres. Enfin, apparemment, puisqu'ils ne disent rien. Je suis la fille la plus entourée qui soit, et je crève dans la solitude, sourires ou crocs dehors, égale à moi même, et interieur devasté.

Je prévois de disparaître. A l'HP. Hôpital de la Colombière. Là où on met les fous comme moi, les enfants qui craquent. Pourtant j'y suis passée deux fois en stage, ça devrait me vacciner. Mais j'ai dépassé depuis longtemps le stade de la raison. Je pose des congés, il ne faut pas que les gens s'inquietent! Une semaine. Je cherche juste une semaine de répit. Je ne gère plus rien, pantin désarticulé tout juste tenu par une vie bien remplie.

Mais je craque, une semaine avant, un dimanche matin où Sabine et Virgine m'apportent un pot de jonquilles "il faut que tu t'occuppes d'elles, elles te tiendront compagnie". Je leur parle de mon projet d'internement.Viginie me gifle. Avec sa main ou avec des mots, je ne saurais le dire, c'est cinglant, et aussi désespéré que moi. Les gens qui nous aiment font de drôles de choses parfois. Elles partent, et je me retrouve à genoux sur le bord de mon lit, à me balancer, autiste, incapable de trouver ailleurs du reconfort. Mais j'ai perdu dans la bataille le peu de courage qui me restait pour faire ce dernier geste vers un salut possible. On est en avril, j'ai 20 ans, et je sombre.

Aout. J'ai eu 21 ans, et je pense à mourir tous les jours. Je ne peux plus. Je bosse comme une machine, je fais les ménages dans la clinique où bosse ma mère. J'ai les clés de toutes les pièces, y compris la pharmacie. C'est parfait pour mes plans, que j'échafaude toute la journée, tous les jours, chacun de ces jours où un vieux dont le corps se meurt salue ma jeunesse, ma beauté et la vie en moi. Mes entrailles se déchirent à chaque fois un peu plus, mais les hurlements restent coincés dans ma gorge, toujours.

Ma collègue de boulot, 20 ans, traumatisée que je sois lesbienne "mais ça n'est pas possible, ta mère est quelqu'un de bien, tout le monde l'aime ici". Un autre monde hein... moi aussi je l'aime ma mère, ne t'inquietes pas cécile.

J'hésite entre le potassium et la morphine. Peur d'avoir mal avec le potassium, peur d'être retrouvée la mousse aux lèvres avec la morphine, comme les cadavres d'overdose que j'ai vus. Je ne le sais pas encore, mais l'heure du choix approche.

Pharmacie de la clinique. Une boite remplie d'ampoules de morphine. Pas rangée dans l'armoire des stupéfiants, là, disponible, pour moi. Les voler, et mourir, ou aller le dire pour qu'elles soient remise sous clé, où je n'y aurais plus accès. Mourir, et être soulagée, c'est trés tentant. Mais ça ferait de ma mère la mère dune voleuse, pas quelqu'un de bien. Je pense aux ennuis qu'elle va avoir, et ça, ça arrive encore à peser dans la balance. L'heure du choix est là. Nana m'apparait, Nana, pas encore 14 ans, ai-je le droit? Ai-je le droit d'imposer à cette petite de grandir avec l'image d'une soeur suicidée? Je l'imagine grandir en portant ça, et ça me déchire les tripes. Tout n'est pas mort en moi.

Je préviens une des infirmières dans les étages qu'il y a de la morphine qui n'a pas été mise sous clé en bas.

Je renonce au suicide. Quand cette porte de sortie disparait, je n'ai plus le choix, plus d'autre issue à ma dépression. Je pleure beaucoup.

Mais je me réveille apaisée, enfin, après six mois d'enfer, le soleil s'est levé sur mon coeur. Nana, ma brindille incandescente, a fait renaitre le feu sacré.