Petits cailloux et ricochets

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le projet

En novembre et décembre 2006, Anna Fedorovna Kozlika a remonté les années de 2006 à sa naissance au rythme d'un billet pour chaque année. Elle a appelé cette série « Mes petits cailloux 2006-1960 »

A la fin, elle a eu envie de reprendre le chemin en sens inverse et quelques blogueurs ont eu envie de la suivre : ces billets avaient fait naître en eux échos, sourires, jeux de miroir ou clins d’œil... ces fameux ricochets que font les petits cailloux lancés au fil de l'eau.

Le blog collectif que vous êtes en train de lire a été créé ainsi, au détour de discussions au bas de quelques billets. Il s’appelle « Petits cailloux et ricochets » et accueille les textes de tous les participants.

Si vous aussi vous souhaitez faire des ricochets, les modalités pratiques sont expliquées sur cette page.

les textes
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année à 28 ans

Les textes sont présentés dans l'ordre chronologique de leur rédaction.

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Ame, sur le chemin de 2006 à 19xx,
dimanche 28 janvier 2007

2006 : 28 Juste une mise au point

Un coup d’œil à ma « check-list » : passeport, billet, piles appareils photo et médocs… Il fait beau. J’ai appelé quelques personnes hier pour les « au revoir » de circonstances. Ce matin, je pars.

Je me souviens de cette idée qui m’était venue un an plus tôt. De partir loin en voyage. Itinérant en « sac à dos ». En Asie. Une amie était enthousiaste. Puis elle s’était rétractée. Des annonces pour trouver des compagnons de voyages ensuite. Quelques réponses et puis la décision qui s’est imposée à moi début janvier. Je partirai seule. Le plus dur est pour moi d’affronter un regard de surprise quand j’en parle. Partir seule m’est déjà arrivée. Moins loin, moins longtemps, ça correspond à mon tempérament à mes envies d’indépendance et de solitude. J’ai 28 ans, et plus les années passent et plus j’ai l’impression que la solitude, le célibat sont mal vus. J’ai 28 ans. 28, C’est mon chiffre bonheur. Un bon cru, m’étais-je dit et pourtant, tant de doutes, de déceptions en cette année.
Un coup d’œil à ma montre alors que j’attends la navette pour l’aéroport. Je suis en avance. Comme pour ce billet, acheté en janvier pour ce voyage, économisé et rêvé les mois suivants. Ce sera en Thaïlande. 3 semaines. Je me suis préparée quelques points d’itinéraires, certains touristiques, d’autres beaucoup moins. Mais je le découvrirai plus tard.
Pour l’instant, je me dis que j’y suis finalement dans cette file d’attente pour l’enregistrement des bagages. Pas la peine d’utiliser l’assurance annulation pour ce trajet.
L’assurance et l’angoisse. En janvier, lorsque j’avais pris le billet, je traversais une période d’angoisse, d’insomnies. Avec le recul, je comprends mieux ce qu’il m’est arrivé. Pour la première fois, j’allais travailler pour un seul et même employeur pour l’année à venir. Pas de possibilité d’être le cul entre deux chaises, de jouer sur plusieurs tableaux. Il faudrait que je fasse avec. Dans une ambiance de boulots morose et avec des collègues très fatalistes, pessimistes. Je commençais à être contaminée. Et il y a eu l’achat du billet, sans prendre l’assurance annulation. Et la peur. Irraisonnée, cette peur, d’avoir jouer mes économies sur un coup de poker. Le lendemain, je trouvais une autre compagnie pour m’assurer, et me rassurer.
Je monte dans l’avion. Escale à Rome. L’Italie est mon deuxième pays. Je m’y sens bien, je pars en confiance. Peut-être aurais-je le temps d’acheter un magazine, d’y boire un caffè macchiato.
L’avion décolle et je réalise les attentes que je me suis faite autour de ce voyage. Une semaine plus tôt, à une copine, je parlais même de voyage initiatique. Juste une mise au point, pour reprendre les paroles d’une chanson. Aller vers un endroit inconnu où je ne connais personne et voir comment je me débrouille. Faire le point sur mes projets, ma vie actuelle, mes doutes. Vivre en retrait selon un autre rythme, me poser dans un endroit et y prendre mes habitudes. Réfléchir sur le tourisme prêt à consommer. Communiquer. Observer. Essayer de comprendre ce qui est différent ou pourquoi ça ne l’est plus. Ce sera un peu tout ça et bien d’autres choses encore.
Mais à ce moment-là, quelque part dans le ciel au-dessus de la Méditerranée, je me dis que j’ai de la chance. Je pars loin, je pars en vacances.

kaa, sur le chemin de 2006 à 19xx,
mardi 27 février 2007

2001:28 - Open space

Nous sommes une trentaine, entassés comme dans un sous-marin.
Les bureaux sont joliment arrangés en fleurs, mais les fenêtres sont closes et les volets fermés, été comme hiver.
Il fait froid. Toujours froid.
Pourquoi faut-il que ce crétin monte la clim' et reste en pull ?
J'ai froid.

Les machines font du bruit, un bruit de fond, un sifflement, qui grignote peu à peu mes nerfs.
Si seulement il ne faisait pas aussi froid.
Les deux équipes n'ont pas grand chose en commun. Eux ont le vent en poupe, ils en profitent, imposent leur loi dans l'open space.
Ils me gonflent, les ouineurs.

Aujourd'hui ma voisine à la voix de crécelle se tait. Elle est gentille, toujours malade, mais ne dit rien. Elle.
Moi j'ai froid.

Mon téléphone sonne. Tout le monde tend l'oreille.
Mamie ?
Qu'est-ce que tu racontes ?
T'es sûre que ce n'est pas un film ?
Ok, je regarde.

Je n'arrive pas à accéder à CNN.
Un mail de S. Elle a des copains à New York, ils ont peur. Est-ce que tu arrives à te connecter sur CNN ?
Oui, ça y est, enfin !

Putain !
Tout le monde me regarde, je dépasse encore leurs bornes.

Des avions se sont crashés dans le World Trade Center !
Quoi ?

Les copains roulent jusqu'à mon bureau.
On se passe les images en boucle, c'est iréel.
On apprend par S. que d'autres avions sont tombés.
Ce n'est plus une coïncidence.
On se regarde, effarés.
La fin d'un monde.

Les autres continuent à bosser.
Leur monde peut bien s'écrouler.

Je suis glacée.

luciole, sur le chemin de 2006 à 19xx,
lundi 19 mars 2007

1998, Joyeux Noël!

Noël, joyeux Noël ! 1998!
Ma soeur est à l'hôpital depuis un moment... C'est la seule façon qu'ils ont trouvé pour qu'elle reste allongée.
Elle attend des jumelles ! Je les ai vues déjà à l'échographie, chacune ayant une main levée comme pour nous dire coucou, j'en ai presque pleuré tellement c'est beau.
Elle est donc à l'hôpital parce qu'il était impossible qu'elle s'arrête de planter des clous, poser des étagères, monter sur un escabeau. Combien de fois suis je arrivée chez elle en la trouvant perchée pour accrocher un tableau, un masque de sa collection, etc ? Elles est à l'hôpital et elle s'ennuie ferme ! Je vais la voir dès que je peux, je lui rapporte son petit sapin de Noël en plastique avec guirlande, mais elle s'ennuie ferme !

Enfin vient le soir du réveillon de Noël, on lui a donné l'autorisation de sortir, le papa des jumelles qui travaille dans la restauration est au boulot, c'est donc naturellement qu'elle vient à la maison. La première chose qu'elle fait c'est de prendre un bain.

On passe une bonne soirée, tranquille et délicieuse, délicieusement tranquille, on rit, on ouvre les cadeaux, naturellement il y en a déjà pour les jumelles. Et puis vers deux heures du matin c'est l'incident comique. Voici à peu près le dialogue.

Elle : Je reviens je vais au toilette ... ... ... Olala, ça coule, ça coule
Moi : Quoi ?
Elle : tu crois que je perds les eaux ?
Moi : Je n'en sais rien, ça ne m'ai jamais arrivé.
Elle : Moi non plus .

Eclats de rire !

Moi : Ben je vais appeler l'hôpital pour demander ce qu'il faut faire.

Coup de téléphone:

Moi : bonjour, ma soeur a été hospitalisé chez vous, elle attend des jumelles. Elle a eu l'autorisation de sortir pour le réveillon. Là, on pense qu'elle a perdu les eaux mais on est pas sur parce que ça ne nous ai jamais arrivée. (En vrai, j'ai dit ça !)
La sage femme : Ben vous nous la ramenez maintenant, on va voir.
Moi : Ah, d'accord. Merci. Au revoir.

Elle : tu peux téléphoner au boulot du papa pour lui dire qu'on retourne à l'hôpital ?
Moi : ok, pas de problème.

Coup de téléphone, pendant ce temps elle se prépare, mon compagnon l'aide.

Moi : Heu pourrais je parler à monsieur ...
inconnu : Oui, ne quittez pas.
Lui : Oui ?
Moi : On retourne à l'hôpital, c'est pour cette nuit peut être.
Lui : oui, ok, j'arrive, ok, j'arrive, oui, d'accord, j'arrive, je fais le plus vite possible, ok.

Nous voilà partis, tout est calme. Je dis:

moi : Tu n'as pas mal?
Elle: non.
Moi : Tu pourrais faire comme dans les films ! Elles hurlent toujours dans ces cas là !

On se marre comme des petites folles, là voilà qui fait semblant d'avoir mal, qui se met à hurler comme au cinéma. On n'arrête pas de rire...

Arrivés à l'hôpital, après auscultation, il est confirmé que la poche des eaux est fêlée. Je lui tient compagnie en attendant le papa. Il arrive vers 3H du matin. Je quitte la salle, je les laisse tous les deux et je rentre avec mon compagnon dans notre maison. Nous nous disons que nous n'oublierons jamais ce Noël ! Nous en rions longtemps. Le lendemain, fin de matinée nous apprenons qu'elles sont nées, que tout c'est bien passé.

J'ai toujours eu de la fierté et de la reconnaissance d'avoir été là, d'avoir vécu ça avec elle. Comme l'aboutissement d'une histoire commune et le début d'un nouveau livre. Huit année plus tard, Noël dernier, je donnais moi même naissance à une petite merveille ...

sicaliptic, sur le chemin de 2006 à 19xx,
dimanche 25 mars 2007

1994 : 28 ans la séparation et les loukoums

C'est une année douloureuse, Il finit par prononcer "je ne t'aime plus"
Je prends les mesures qui s'imposent, séparation et consigne pour ne plus se voir.
Cela me sauve de prendre en mains les choses, je suis toujours amoureuse , blessée mais au moins je ne subis pas.
Cet homme qui m'est toujours cher, a su régler les turpitudes matérielles de notre séparation sans drame. il m'a laissé la majorité de nos biens j'ai racheté sa part, il m'a laissé l'appartement avec la bénédiction de ses parents chose que n'auraient pas fait les miens il a réglé sa part d'impôt et s'est fait aussi discret que je le lui demandais.
Une amie vient habiter à la maison, on se met à faire des projets d'asso artistique féminine. Le hasard nous fait rencontrer un groupe de rockeuses qui a les mêmes idées, quelques mois après nous fusionnons et l'aventure des "Loukoums rebelles" peut commencer.
Nous organisons des évènements où tous les arts sont représentés expos concerts activités para-artistiques suivant un thème. Sur une journée nous mettons à contribution chacune d'entre nous pour mettre en valeur ce que nous savons faire.
Du coup j'ai l'impression que ma séparation a libéré des désirs que j'étouffais
Au bout de 9 mois, je cède aux sirènes du passé mais la situation est rééquilibrée, je ne saurais jamais résister à mon coeur,
C'est une année heureuse, je me retrouve et mes amours s'enflamment comme feux de paille

mnesiloque, sur le chemin de 2006 à 19xx,
jeudi 5 avril 2007

1997 : Bifurcation

En janvier, je suis sur le sentier de la normalité et du conformisme. À 28 ans, je suis en couple avec Vénus depuis quelques années, nous nous sommes fiancés quelques mois auparavant, notre mariage est prévu au début de l'été, nous cherchons un appartement (et du boulot...) à Rennes, mon grand-père ébéniste et moi fabriquons quelques meubles pour notre futur logement, et l'idée d'avoir des enfants nous titille.

En février, Vénus rompt nos fiançailles. L'événement mériterait d'être amplement développé, seulement voilà : aujourd'hui encore, je n'ai pas la moindre idée quant aux raisons précises de cette rupture ! La seule chose que je sais pour en avoir discuté avec Latone est que Vénus a pris cette décision à contrecœur et qu'elle l'a regrettée pendant des années. Mais ça ne m'éclaire guère sur ses motivations profondes - au contraire, même.

À peine une semaine plus tard, je me retrouve dans le lit d'un beau garçon rencontré au hasard dans un bar gay de la capitale. J'en rêvais depuis des années, même lorsque j'étais amoureux de Vénus. J'en rêvais depuis des années, surtout lorsque je me retrouvais seul en compagnie d'Uranus. J'en rêvais depuis des années, et je réussissais avec une stupéfiante facilité à ne pas réfléchir à ce que signifiait évidemment ce curieux fantasme.

C'est la première fois que je couche avec un garçon depuis le lycée. Je ne suis pas du tout à l'aise, je parle beaucoup, je réfléchis trop, je suis tiraillé entre l'envie irrépressible de me blottir contre lui pour explorer chaque centimètre carré de sa peau et la certitude que je commets là quelque abomination irréparable. Le poids de la culture ! Finalement, je trouve un prétexte pour m'enfuir après quelques caresses (presque) innocentes. De retour chez moi, je peine à trouver le sommeil, mille interrogations me tourmentent, la nuit est agitée ; mais le lendemain matin, je sais. Je suis pédé. Il m'aura fallu plus de dix ans pour le comprendre et pour arrêter de dresser une barrière infranchissable entre ce simple mot, pédé, et moi. Pourquoi m'aura-t-il fallu tant de temps malgré les indices innombrables ? Je suis presque certain que même Vénus avait compris avant moi.

Sur le coup, j'ai besoin d'en parler et le moyen le plus simple consiste à faire mon coming-out. Mais je ne me sens pas prêt à affronter les innombrables questions que cela suscitera dans mon entourage - soit que je n'ai pas les réponses, soit qu'elles me font peur. Stratégiquement, je choisis de commencer par m'ouvrir à Latone, sachant pertinemment qu'elle ne résistera pas à l'envie d'annoncer pareille nouvelle à tout son carnet d'adresses sitôt que j'aurai quitté son appartement. Et effectivement, c'est ce qui se produit ! Le lendemain matin, tout le monde est au courant sans que j'aie eu à affronter en direct le regard de mes amis. C'est un sacré soulagement. Ce qui le sera encore plus, c'est que personne ne manifestera par la suite le moindre changement d'attitude à mon égard ; fort heureusement, car j'y aurais sûrement très mal réagi.

C'est ainsi qu'en mars, je me retrouve projeté hors du sentier balisé où je me trouvais deux mois auparavant, à devoir abandonner toute idée d'un avenir rassurant et prévisible, à devoir me tracer une nouvelle voie en territoire inconnu, à partir de pratiquement rien. Dix ans plus tard, je me demande encore si je dois en vouloir à Vénus ou si je dois au contraire l'en féliciter ; la bifurcation fut très rude, mais elle m'a tellement enrichi et m'a permis de vivre tellement d'expériences passionnantes !

lilylalibelle, sur le chemin de 2006 à 19xx,
mardi 10 avril 2007

2003 : 28 - Non-sens

Année plutôt éprouvante sentimentalement et moralement. Je passe la moitié de l'année à me battre avec (ou contre, c'est selon) cette histoire d'amour qui n'en est pas une et dans laquelle (sans doute) je me surinvestis parce que je suis dans une période critique où je doute de tout et d'abord de mes choix passés.

Mes mots m'abandonnent. Lasse de raturer frénétiquement mes manuscrits, je recommence à zéro. Je trouve que tout ce que j'ai écrit est trop nul, trop banal, trop plat, indigne d'intérêt, voire même indigne d'être écrit. Pour la énième fois, je recommence, donc. Cette période "sans" dure assez longtemps pour m'effrayer - d'autant plus qu'elle ne me ressemble pas : je suis plutôt du genre opiniâtre, refaire plutôt que jeter, réinvestir, détruire, oui mais pour mieux reconstruire... Mais là, rien, pas même l'envie de reconstruire quelque chose. Je me dis que tout cela est vain, que je n'aurais de toutes façons jamais assez de temps à moi pour travailler mes textes. J'en ai marre de mon quotidien, j'en ai marre de tout... et mon écriture ne me console même pas. C'est le pire, au demeurant : si les mots me font faux bond eux aussi, que me reste-t-il alors ? Je me sens, non pas vide, mais sèche, tarie ; pourtant la source est là, en moi. Je le sais. Que faire ? Attendre la pluie ?

Je sens que j'ai besoin d'air... et en même temps je ne peux pas m'échapper - ou plutôt je ne veux pas : je sais que j'ai besoin de mon cocon (mon homme, ma fille, ma maison, mes habitudes...) pour m'y nicher bien au chaud.

En vérité, il y a deux personnes en moi : la raisonnable et sensée, bonne mère, bonne épouse, femme active et tralala, et puis l'autre, la folle, fantasque, imprévisible et déraisonnable, encore gamine, avec sa soif d'absolu, sa passion de la vie et de l'humanité, à la fois dilettante et jusqu'au boutiste.

Laquelle prendra le pas sur l'autre ?

Jusqu'à présent, j'avais endormi la folle sous un épais vernis d'adultissage (pour travailler, pour être maman, pour être "socialement acceptable", moi qui avait tant de mal à me (faire) accepter...).

La folle ressurgit, prend de plus en plus de place dans ma vie et dans ma tête. A travers son oeil, tout m'insatisfait. J'ai la sourde impression de m'être trompée et cela fait quelques mois que ce sentiment me poursuit, de façon latente mais de plus en plus insistant.

Ce n'est rien qu'un banal sentiment de non-sens qui me reprend, de façon cyclique, l'absurde dans toute sa splendeur - et je me rappelle combien je m'y retrouvais déjà, au lycée, en étudiant Camus pour le bac ! Toujours cette sensation que l'existence est vaine, inutile, insensée. Pas une envie de mourir, non : la mort ne donnerait même pas plus de sens. Juste la sensation - donc déraisonnable et irraisonnée - que tout ça ne sert à rien. Que je ne sers à rien, que je ne suis pas à ma place et que d'ailleurs il n'y a peut-être tout simplement pas de place pour moi dans ce monde bizarre. Je me fais l'effet du vilain petit canard qui veut faire le cygne mais qui n'en a ni les capacités, ni la force de convaincre. Il voudrait juste qu'on l'accepte tel qu'il est, le petit canard. Pas qu'on le transforme à tout prix en cygne...

C'est même étrange d'écrire ça, moi qui suis si épicurienne, moi qui vis dans la sensation et dans l'instant. J'avais décidé de cultiver cette aptitude à l'étonnement perpétuel et puis tout à coup, j'ai le sentiment de replonger dans le "à quoi bon ?"...

Je ne suis là pour personne et je n'arrive pas encore à être là juste pour moi... Et pourquoi juste pour moi, d'ailleurs ? Même l'égoïsme me laisse un goût d'à quoi bon...

Je suis frustrée de n'être là pour personne, d'être invisible, insignifiante ou pire, utilitaire. Je voudrais qu'on m'aime (et je souris face à la puérilité de cette recherche), comme dit Zarathoustra : "Vous ne pouvez pas vous supporter vous-même et vous ne vous aimez pas assez : c'est pourquoi vous voudriez séduire votre prochain pour qu'il vous aime et, par erreur, vous donne un éclat doré". Je ne m'aime pas assez pour moi-même : il me faut le regard des autres, leur attention, leur admiration même peut-être. Pas pour exister au sens propre, mais pour sentir que je mérite d'exister. Un bête manque de confiance en moi me fait douter de tout. On attend toujours de moi des décisions, des solutions, des actes ; beaucoup de choses (de gens aussi) se reposent sur moi... et bien sûr je n'ai pas le droit de faillir, pas le droit de me plaindre. Et moi encore moins que les autres : j'ai tout pour être heureuse ! Le malheur est un privilège... Le mien est si dérisoire et ridicule face aux misères du monde, à la maladie, à la mort, que j'en rougis presque de "déprimer" pour "ça"... Et même de l'appeler malheur. Je ne me sens même pas malheureuse. Je suis seulement spectatrice de ma vie, j'envisage d'un oeil froid et dépassionné ma propre existence et je constate qu'il n'y a pas grand chose. C'est terrifiant et ça me laisse presque indifférente.

La deuxième moitié de 2003 est plus sereine : je me réconcilie avec mes envies de "culture" en retournant voir pour la première fois depuis des années un opéra. C'est sans doute le déclic qui me sortira de mon mal-être. Quelques mois après, je rencontre pour la troisième et dernière fois mon ami-aimé à Paris et nous passerons près de trois heures à déambuler entre Montmartre et Belleville sous un joli soleil de juillet. La veille au matin, il a appris la grossesse de sa compagne. Et, curieusement, je suis la première personne à qui il confiera la nouvelle...
Presque naturellement. Je ne serai jamais pour lui qu'un hâvre de douceur et de compréhension, une petite peluche dans les bras de laquelle on se réfugie quand on est seul, celle qu'on maltraite quand on est en colère, celle qu'on oublie quand les amis sont là. Je suis condamnée au maternage - trop bonne, trop douce, trop miséricordieuse... J'aimerais qu'un jour quelqu'un me prenne aussi dans ses bras pour y réfugier mes larmes.

Je me rends compte comme j'ai aimé cet homme - et pourtant il n'y aura jamais eu entre lui et moi qu'un chaste baiser sur le front, un matin de février sous la neige... Comme si nous savions que tout autre contact physique nous mènerait à notre perte.

Etrange impression que cette dernière entrevue où il irradiait quelque chose proche du bonheur et où il était enfin lui-même. Etrange sérénité après tant de bouleversements, car il aura en tout cas liberé chez moi une certaine forme d'écriture qui ne faisait qu'affleurer et que personne d'autre n'avait réussi à mettre au jour. Cette histoire qui n'en était pas vraiment une m'a fait prendre une autre dimension de moi, comme un nouvel élan. Jamais je n'avais écris de la façon dont je lui ai écris, comme s'il avait dévérouillé des quantités de choses en moi, inconsciemment sans nul doute et aussi vraisemblablement indirectement. Sans doute que j'y étais prête, aussi.

Quelquefois, les rencontres les plus éphémères sont les plus décisives.

ada, sur le chemin de 2006 à 19xx,
vendredi 13 avril 2007

2000 Sevrages

En 2000, je plane. Ma fille n’a pas encore un an. Les débuts ont été difficiles, je me souviens, une nuit, de retour de la maternité je n’arrivais pas à allaiter mon bébé. Elle cognait sa bouche minuscule grande ouverte sur mon sein sans parvenir à en saisir le téton trop petit. Elle pleurait de tout son petit corps, s’obstinait. En vain. Trois heures du matin. Mon compagnon impuissant à mes côtés, appelle ma mère, venue nous aider pour la mise en route des premiers jours. Elle est nounou ma maman maintenant. Elle en connait un rayon en matière de nourrisson. Mais là, c’est sa fille et sa petite fille. Elle ne sait pas. Je vois bien qu’elle souffre aussi ma mère de voir sa petite fille s'époumoner comme ça. J’ai envie de hurler, je me retiens. Purée il n’y a que moi ici à savoir qu’elle va y arriver, que nous allons y arriver toutes les deux ?
- Elle a faim. Si nous lui donnions un biberon de lait reconstitué, émet timidement ma mère.

J’entends, tu ne peux pas nourrir ta fille. Je déraille. J’enrage à l’intérieur. Puis dans un sursaut de calme, je les vire tous les deux de la chambre. Elle y arrivait à la maternité. Il n’y aucune raison que cela ne marche plus. J’essaie de me calmer. De la calmer. Tout doucement une berceuse ; sépharade, une qui n’ait rien à voir avec mon enfance, vite,



''Durme querido hijico

Durme sin ancia i dolor…'' *

Nous nous relâchons toutes les deux. Et recommençons. Je change de sein. Et elle saisit mon téton avec une telle force que je me dis que plus jamais je ne douterai de notre instinct de vie à toutes les deux, de cette force tapie là. Je suis incroyablement heureuse.

''Enfance mon amour

Il n’est que de céder **''

Le reste de l’année est un concours de premières fois. Nous passons le plus clair de notre temps collées l’une à l’autre. En vadrouille dans le kangourou, ma fille regarde avec des yeux grands ouverts le monde qui l’environne. Sur le canapé, lové dans mes bras, elle tête mon lait. J’ai l’impression d’être la première mère sur terre. Il y a quand même une bizarrerie, ma fille ne semble têter que mon sein gauche. Je ne comprends pas bien, mais je ne me pose pas plus de questions que ça. Je me mets à mi-temps, pas envie de courir après les regrets. Tout passe tellement vite ! Les gens, les amis bien intentionnés, les copines de ma mère, et mon père, m’annoncent un sevrage difficile. Nous n’en avons cure. Je sais qu’elle prend ce dont elle a besoin pour grandir, j’ai confiance. Le reste du temps on se balade. A trois mois elle fait un voyage en bus de 32 heures ma puce, elle traverse les plateaux anatoliens pour aller voir ma grand-mère, avant qu'il ne soit trop tard. Elle arrive fraîche comme une fleur. A six mois, elle commence à manger un peu de tout, tête moins. Et puis un matin d’avril de l’année 2000 ma fille de presque un an me fait comprendre que c’est bon, elle est grande et n’a plus besoin de têter. C’est la joie, on fait une belle fête.



Quelques mois après, sur la plage, en voyant ma mère cacher sa poitrine, je comprends.

Ma mère quand elle avait 8 ans a été brûlée très gravement, enflammée au pétrole comme une torche. Les médecins pensaient qu’elle ne survivrait pas. Seul mon grand-père y a cru, la soignant, changeant ses bandages plusieurs fois par jour pendant des mois. Elle en garde une très profonde cicatrice sur tout le côté droit. Du sein jusqu’à la hanche. Ce jour-là, sur la plage, alors que ma fille s’était sevrée toute seule de mon sein gauche, j’ai compris que je n’avais moi-même tété qu’un seul sein de ma mère, le téton droit de l’autre, brûlé, étant quasiment inexistant.

  • François Atlan, Romances sépharades
    • Saint John Perse, Eloges

marine, sur le chemin de 2006 à 19xx,
dimanche 22 avril 2007

1998 : ultime naissance

Drôle le désir d'enfant pour une femme. Pour un homme peut-être aussi, mais à dire vrai, je ne sais pas plus que je ne saurai jamais. Ainsi soit-il, je suis une mère ! Toujours est-il que ce désir là, aussi évident eut-il été pour moi une semaine après la naissance de Deuxio, il fut plus difficile que les précédents à négocier deux années plus tard. Mais aucun regret à la négociation : un enfant se fait à deux : sinon, ce n'est qu'un désir enfant, et les désirs, il faut savoir y renoncer, parfois. Je me suis vraiment questionnée ce désir : Etait-ce un désir de moi-même enceinte ? Etait-ce un désir de dépasser ma mère qui n'en avait-eu que deux ? ... Non, j'avais envie d'un autre bébé, et bien plus d'un autre enfant à élever, un autre être issu de nous deux. Une autre personne en devenir. Oui, je me suis vraiment posé la question. Oui, j'en avais vraiment envie. Avec l'accord du papa : Hé : ça ne se fait pas seule un petit stroumpf, même avec un désir de mère immense ! Un jour de mai, le papa dit oui, un jour de juillet, je fus enceinte.

Je me souviens de l'échographe à 4 mois de grossesse :"Bah, vous allez pouvoir faire une équipe !" Et si les échographes se décidaient un jour à ne pas être sibyllins !

Je me souviens de ma copine-voisine, elle-même mère de deux filles : "Quand ils auront dix-huit, quinze et douze ans, je te souhaite du courage avec tes trois gars !"

Je me souviens avoir été heureuse de m'imaginer mère de ceux-là... Aurais-je seulement été capable de faire une fille ?... Pas bien sûre ! Et quand bien même, peu importe : aujourd'hui, je suis ravie de cette fratrie de petits garçons... Petits ? Non ! Certainement plus ! Et c'est très bien comme ça !

Le 5 avril au soir, il sonnait l'alerte le petit gars. La césarienne était prévue pour le 7. A croire que ni lui ni moi n'aimions le dictat des médecins. J'allais seule à la maternité : le papa attendait à la maison le verdict de l'hôpital avant de remuer la terre entière : deux petits gars dormaient tranquillement chez nous. Il avait eu raison : après avoir dansé quelques heures et témoigné de sa java sur quelques bandes électroniques, futur Tertio décida à se rendormir... Et moi aussi ! Mais la maternité me gardait au chaud.

Le 6 au matin, j'avais rendez-vous avec l'échographe de la maternité pour observer la cicatrice des précédentes naissances, afin de... A vrai dire, je ne sais pas... des histoires de médecins, sûrement... Avant de me rendre à l'échographie, je me souviens avoir questionné : "Dois-je appeler le papa avant qu'il ne conduise les grands à l'école pour qu'il ne se tape pas les quarante-cinq minutes jusqu'à son boulot et les quarante-cinq minutes retour jusqu'à la maternité ?" "Non, vous êtes prévue pour demain.", m'avait-on répondu. Mais le temps que je me déplace de ma chambre au service d'imagerie, l'échographe avait reçu un appel du staff : la césarienne serait peut-être programmée ce jour-même. Je m'installais sur la table. L'examen commença, il durerait jusqu'à ce que ce fameux staff décide si c'était pour aujourd'hui ou pour demain... L'échographe était ravi : un bébé in vivo avec du temps pour observer son cristallin : son sujet de thèse peut-être. Moi j'étais ravie : mon futur doudou in vivo, c'était beau et pour une fois j'avais le temps d'en profiter. "Regardez, ! Il tête la paroi utérine !" A l'écran, j'observais ce qui remuait en moi. C'était vivant, c'était émouvant, c'était dedans. Dedans moi. Invisible et pourtant... Le téléphone sonna : "Allez fini le cinéma, c'est pour aujourd'hui, c'est ainsi qu'ils en ont décidé finalement."

Je changeais de service, retournais à la maternité, avertissais le boulot du papa : "Quand il arrive dites lui qu'il reparte !" Celle qui m'opèrerait était une interne-femme. Elle me fit entrer dans le bloc sur mes deux jambes. "Inconcevable !", s'insurgeât l'infirmière chef... C'est donc l'interne qui me prépara maugréant à peine contre les principes qui auraient voulu que j'entre au bloc allongée sur un brancard même si j'étais valide. Je l'aimais bien celle-là qui gérait les évènements avec simplicité. Je lui demandais si je pourrais voir le papa avant le début de l'opération. "Non, le voir sera impossible : il ne peut entrer au bloc, mais on vous dira dès qu'il est arrivé, promis." L'équipe était toute fraiche : pour avoir fait les deux expériences, elles ont plus drôles en début qu'en fin de garde les équipes médicales. !

Au milieu de leurs blagues et récits de leurs week-ends respectifs, j'entrais au bloc. L'anesthésiste arriva. Inquiète, je lui demandais si le papa était était arrivé. Il quitta la salle pour revenir quelques instants plus tard : "On voit que c'est le troisième : il bouquine tranquillement dans la salle d'attente... Mais vous avez raison d'avoir envie qu'il soit là : une césarienne c'est une vraie opération." J'ai toujours aimé les anesthésistes, ils sont plus en contact avec leur patient que les autres médecins qui se focalisent sur le corps qu'ils opèrent. Je le remerciais, j'étais rassurée : la papa était là pour réceptionner le petit gars à venir.

Une demie-heure plus tard, l'interne me demanda de pousser. J'étais surprise : jamais on ne m'avait demandé de participer physiquement aux précédentes naissances, elles aussi par césarienne. J'étais ravie, j'obtempérais avec joie. Quelques minutes plus tard, elle me posait sur le ventre une petite boule toute chaude, toute ronde, toute douce. Je savais qu'il fallait que j'en profite le plus possible : les premiers soins de Tertio se feraient sans moi, ailleurs, avec le papa... Ainsi en est-il des naissances par césarienne... Moi, il fallait qu'on me recouse. L'interne prit son temps pour me faire une jolie cicatrice. Jolie ? C'est une qu'on ne voit pas. Pas comme celle que m'avait fait l'autre gars trois ans plus tôt qui zigzaguait sur mon bas-ventre. Cette interne : elle était vraiment respectable. Elle m'avait respectée. Moi, mon corps, et mon statut de mère. Peut-être parce qu'elle même femme ?

Trois quart d'heures plus tard, Tertio tétait mon sein. Je regardais sa bouche appliquée, en mouvement... Sa bouche que j'avais vue quelques heures plus tôt téter la paroi de mon utérus... Tellement heureuse de l'avoir dans mes bras, de pouvoir le présenter au monde entier... à ses frangins, entre autres. Ses frangins qui débarqueraient en fin de journée, ses frangins qui me sembleraient soudainement si grands...

Le 6 avril 1998, Tertio venait au monde. Il faisait beau, comme il a toujours fait beau le jour de la naissance de mes fistons.

traou, sur le chemin de 2006 à 19xx,
jeudi 17 mai 2007

1992, Insouciance et convalescence

Qu’elle a été douce cette année-là, insouciante et gaie avant le grand saut de 1993.

En février, je vole, je vole dans les airs, moi ! Parapente en face de l’aiguille du Midi. Sentiment d’euphorie, de liberté, d’émerveillement total. Et pourtant pas très fière quand le moniteur avec qui je volais en tandem pour la première fois m’a installé tout l’attirail sous les yeux d’une foule de curieux, et m’a crié de courir vers le vide. Et je m’envole, je m’envole et je ris de bonheur.

Je rentre à Paris me promettant d’effectuer un stage d’été pour apprendre à voler seule. Les évènements en décideront autrement.

31 mars. Un carrefour. Un choc. Tête-à-queue multiples. Bruit de tôle et cri de peur. Hôpital Saint Antoine, un genou à réparer, clouter, immobiliser.

Julio ne peut s’occuper de moi, la moitié du temps à l’étranger. Je ne peux rester seule, ni continuer à travailler, plâtrée jusqu’en haut de la cuisse, interdite de marche pour trois mois. Direction Bretagne, la maison de mon enfance, chez papa-maman.

Passé les premiers jours un peu déprimés, ces trois mois seront des vacances paisibles, douces, gaies. Il fait beau dans le jardin, sous mon grand chapeau de paille (je fuis le soleil, à cause des anti-coagulants), je lis, j’écris un peu, et surtout je brode. Quand on ne peut bouger, jouer avec les couleurs et s’occuper les mains est idéal. Je dessine une nappe parsemée de papillons, les orne de fils multicolores. De cette année-là, les papillons resteront mon emblème, ils le sont encore.

J’apprends à maîtriser l’art de la douche assise sur une chaise de jardin en plastique, le plâtre enveloppé dans un sac poubelle grand format. J’arbore les salopettes de grossesse de ma sœur, assez vastes pour contenir ma jambe encombrante et dotées de poches sur le devant où j’enfouis tout le barda que je ne peux porter, les bras tout occupés de mes béquilles.

On me chouchoute, on me rend visite, on me promène, on m’emmène dans des restaurants où j’occupe deux chaises. Le printemps est beau, l’été s’annonce de même. Je n’ai pas du tout envie de reprendre le boulot début juillet… Et pourtant, un jour de juin, je suis sortie de Saint Antoine sur mes deux pieds, claudiquante, les larmes aux yeux. C’est si beau de marcher.

A la fin de juin, résignée, je décroche mon téléphone pour discuter des modalités de ma reprise de boulot la semaine d’après. On me répond mystérieusement gêné. La direction se décide à me rappeler : j’apprends sur la terrasse, cheveux mouillés bouclant dans le soleil du matin, que je suis licenciée, ainsi que les personnes qui constituent le service marketing dont je fais partie, et dont la boîte se sépare. Plus précisément, je serai licenciée dès que je remettrai mes pieds valides dans la maison. Autant ne pas me presser. Cela tombe bien, je ne me sens pas encore tout à fait d’aplomb sur mes quilles : un mois ou deux de vacances supplémentaires à les faire nager dans l’eau de ma Bretagne leur seront fort agréable et bénéfique. Je suis soulagée. Je n’aimais pas ce job. J’aviserai à la rentrée…

A la rentrée, je retourne dans la chaine de télévision qui m’avait fait travailler par intermittence depuis quelques années. J’y travaille sur un projet d’émission imbécile mais rigolo. Tellement imbécile qu’elle ne sera pas diffusée (et vu le nombre d’imbécilités que diffuse la chaîne en question, c’est une performance). Le chômage me menace. On me propose une autre émission, pas du tout rigolote celle-là : on y parle de meurtres, de cadavres, de boyaux à l’air racoleurs. J’ai failli vomir en voyant le pilote. Mais c’est ça ou l’ANPE. Je choisis l’émission-cauchemar. Merde. Pas jolie façon de clore une jolie année.

Thomas, sur le chemin de 19xx à 2006,
dimanche 4 novembre 2007

2005, année 28 -- Les âmes errantes

C'est la nuit. Elles et moi dans l'ombre, la lumière seule des écrans qui nous bercent, et nos mains caressent des claviers de plastique au lieu de s'attarder sur la peau nue de nos semblables. Envoie des mots comme des bouteilles à la mer. Rejoue du Polnareff, avec juste Internet à la place du Minitel.

Quand l'écran s'allume je tape sur mon clavier
Tous les mots sans voix qu'on se dit avec les doigts
Et j'envoie dans la nuit
Un message pour celle qui
Me répondra OK pour un rendez-vous

Et parfois on se rejoignait le temps de quelques nuit.

Jusqu'à l'été. Alors µ m'a présenté Dorine. Nous avons couru comme des enfants ce soir-là au pied du campus de Jussieu, mus par l'urgence de serrer nos corps, radieux de rire de l'envie simple l'un de l'autre. Nous avons profité ensemble de la lumière qui s'appelait Septembre et qui caressait Paris, les bords du canal Saint-Martin, les terrasses de Belleville et quelques autres coins qui n'étaient qu'à nous.

Dorine est partie, ensuite, pour d'autres cieux. Elle m'a laissé un bout d'elle et elle a emporté un fragment de moi. On n'a rien promis, on n'a rien prévu, et je suis resté là, suspendu seul au milieu de l'histoire. Toujours lié malgré la liberté dite.

Otir, sur le chemin de 2006 à 19xx,
samedi 1 décembre 2007

1986:28 Syndrome de l'immuno-déficience acquise

C'est Patrick qui m'en parle le premier. Je ne saurai jamais s'il l'avait mais c'est lui qui m'explique ce que c'est et un peu plus tard j'achèterai même le petit "Que-sais-je ?" sur le S.I.D.A. qui sera longtemps en bonne place sur mes étagères, à côté du "Que-sais-je ?" intitulé "Les gros mots".

Nous passons à des jeux érotiques sans pénétration dès lors. Je me fais aussi rappeler à l'ordre par ma collègue de bureau, dont j'ai oublié le prénom, et avec qui je vais à la piscine pendant l'heure du déjeuner. Elle s'inquiète pour moi de mes relations dangereuses et elle a certainement raison, c'est pourquoi je ne m'en offusque pas. Elle ne me juge pas sur un plan moral, et l'ignorance dans laquelle la plupart d'entre nous avions vécu toutes ces années va s'achever. Les générations suivantes ne connaîtront plus jamais cette insouciance, une époque est finie.

Pour moi aussi, même si je ne le sais pas encore. Cette année là, j'ai bien perdu une dizaine de kilos. Je parade en petit fuseau léopard qui épouse mes jambes pas très droites, j'ai une coupe de punkette et des pendants bleu turquoise en plume aux oreilles, je n'attire pas de regards ostensibles dans mon service de cadres en costumes trois-pièces cravate, ou bien je suis aveugle. Je m'ennuie à cent sous de l'heure et je suis payée vingt-cinq pour cent de moins que mes collègues à la même position, je suis vraiment comme un canard boiteux dans une basse-cour.

J'ai publié un article sur mes activités de chant dans le journal d'entreprise, image surréaliste de la punkette en sweater avec Linus sur la poitrine sur une pleine page derrière les turbines, tramways, sous-marins, réacteurs et autres transformateurs, le décalage ne me saute pas aux yeux, je suis célèbre dans mon entreprise et surtout appréciée du petit personnel, ma carrière va dans le mur à la vitesse du T.G.V. que l'on fabrique.

Je décide d'arrêter de fumer et je prépare un plan d'action pour que ce soit un succès (ce n'est pas la première tentative). Je pars faire le tour du Beaufortin avec mes copains de Clermont, je ne suis pas une sportive, mais mon endurance est à toute épreuve. Mon état mental n'est pas aussi solide que mon souffle, et je pète les plombs le dernier jour mais personne ne s'en aperçoit. Je rentre à Paris avec des provisions de bouche et m'enferme pour quelques jours d'orgie de folie. Je vois bien que ça va très mal. J'appelle mon petit frère au secours qui me propose de revenir m'installer "à la maison", c'est à dire chez les parents. J'y reste deux mois comme dans un cocon silencieux où tout est recouvert d'un voile appelé "tout va bien".



Aujourd'hui, 1er décembre, journée mondiale du SIDA, déclarée depuis 1988. Entretemps, j'ai su que je n'avais jamais été contaminée et que j'avais certainement eu "de la chance" et que je la dois sans doute aussi à Patrick. Que l'héroïne a peut-être fini par tuer, ou une maladie je ne sais pas. J'ai enterré plusieurs de mes amis qui n'ont pas eu cette chance-là. Parfois, je me dis que le XXème siècle aura décidément été une véritable saloperie.