Petits cailloux et ricochets

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le projet

En novembre et décembre 2006, Anna Fedorovna Kozlika a remonté les années de 2006 à sa naissance au rythme d'un billet pour chaque année. Elle a appelé cette série « Mes petits cailloux 2006-1960 »

A la fin, elle a eu envie de reprendre le chemin en sens inverse et quelques blogueurs ont eu envie de la suivre : ces billets avaient fait naître en eux échos, sourires, jeux de miroir ou clins d’œil... ces fameux ricochets que font les petits cailloux lancés au fil de l'eau.

Le blog collectif que vous êtes en train de lire a été créé ainsi, au détour de discussions au bas de quelques billets. Il s’appelle « Petits cailloux et ricochets » et accueille les textes de tous les participants.

Si vous aussi vous souhaitez faire des ricochets, les modalités pratiques sont expliquées sur cette page.

les textes
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année à 33 ans

Les textes sont présentés dans l'ordre chronologique de leur rédaction.

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kaa, sur le chemin de 2006 à 19xx,
lundi 29 janvier 2007

2006:33 - Le Tour de la Terre

42 000 km.
La circonférence du globe, paraît-il.
La distance que nous avons parcouru cette année-là.

Neuf mois passés entre deux villes, entre deux vies, dans des trains qui se traînent, dans des voitures qui roulent trop vite.
Neuf mois à hurler de distance.

Notre amour a eu un accouchement difficile.
Je me demande encore si je ne suis pas stérile.

Je t'ai voulu tellement fort que j'ai fini par te rencontrer.
C'était l'été d'avant.
C'était un rêve d'enfant.

Un rêve que les kilomètres transforment en cauchemar.
Je suis plus seule que jamais, loin de toi.

Je m'éloigne, je me protège.
On ne peut pas m'aimer.
Je ne veux plus risquer.
Je mets 42 000 Km entre nous, à l'intérieur.

J'aime ailleurs, un lutin aux pieds ailés qui combat les mêmes démons que moi, mais avec élégance, le rire au bord des larmes.
Et ça me fait encore plus peur, ces ailes.
Elle.

Elle te sait.
Tu l'acceptes.
Je suis perdue dans tant d'amour.

Ca ne peut pas être moi.
Je ne suis pas aimable.
J'attends que vous vous rendiez compte de votre erreur.
Mais ça ne vient pas.
Et je ne sais plus quoi faire de tous ces kilomètres.

Elle sait.
Elle sait mieux que moi mon désir d'enfant.
Elle m'aime trop pour avoir peur que je sois heureuse, ailleurs.
Elle coupe les amarres.

Je pars.
Ce sera tous les changements d'un coup, ville, travail, amis, vie de couple.
Je ne me souviens déjà plus de tout ça.

J'ai encore le coeur qui bat trop fort.

luciole, sur le chemin de 2006 à 19xx,
jeudi 1 février 2007

Petits cailloux et ricochets. 2004, Deuils.

Cette année là fût riche comme le sont les années de transition. Je continuais de me reconstruire, j'ignorais que j'avais encore à le faire. J'ai toujours tellement oscillé entre "tuer mon passé", et "ne jamais rien oublier".

Cette année là, je fît des expériences nouvelles. J'étais entourée de garçons qui se conduisaient comme des grands frères, je découvrais ce plaisir de me sentir protégée. Moi qui n'avait vraiment connu que le monde des femmes, j'acceptais soudain l'amitié masculine, jusque dans les confidences. J'apprenais à ne plus en faire des ennemis, j'apprenais à laisser ma méfiance au vestiaire, découvrais un début de lâché prise.

Cette année là, je fît le deuil de ce frère mort avant que je ne vois le jour. Le deuil de ce qu'il a représenté de regret. Le deuil que possible, ma mère n'a jamais fait finalement. J'ai allumé une bougie pour lui que j'ai laissé bruler, je lui ai dit au revoir à ce nourrisson qui n'a pas eu sa place parmi nous mais qui nous a hanté pourtant.

Cette année là aussi, j'ai commencé à accepter l'idée que peut être, jamais je ne serais maman et qu'il me faudrait vivre quand même. J'errai donc à la recherche d'un autre sens que celui qui m'avait semblé jusque là si naturel. Moi qui gardais précieusement tous mes souvenirs pour les transmettre.
Une envie qui me pris si tôt que j'en ai oublié l'origine. Sans doute avais je senti que le temps qui passe déforme la vérité émotionnelle d'un instant. Sans doute avais je senti la capacité que mes parents avaient de se re-raconter l'histoire, pas de bol, les deux ne correspondaient pas. Entre la version coup de foudre de ma mère, la version du piège de mon père, un tel grand écart. Comment pouvais je savoir si j'étais une enfant de l'amour ou si j'étais une enfant de trop. Oui, mon désir d'enfant, (je veux dire mon désir d'être mère) fût certainement, d'abord, un besoin de réparation. Alors j'écrivais tout ce que je ressentais et je gardais tout, que le temps qui passe ne trahisse pas l'enfant que j'aurais.

Seulement voilà, cette année là, j'ai accepté qu'il était probable que d'enfants, je n'en aurais pas. Alors à quoi bon écrire, à quoi bon se souvenir, à quoi bon se connaitre, à quoi bon... Mais en 2004, je sortais de mon désespoir, j'entrais dans la recherche d'autre chose.

Cette année là, j'appris que ma vie pouvait avoir un sens même si après moi, rien... C'est sans doute tout cela qui m'a poussé à écrire, (à finir d'écrire devrais je dire), cette pièce de théâtre totalement autobiographique. une plongé totale au coeur de mes vieux journaux pour retrouver la parole exacte de cette pré-adolescente qui traitait secrètement son père de salaud, qui trouvait dans l'écriture un soulagement à sa peur de lui. Mais aussi découvrir ce qui même là, ne pouvait se dire, surtout à propos de ma mère. C'est tabou la mère, ça ne s'abandonne pas.
Bref, cette année là, je mis le mot "fin" sur cet écrit, je me pris à rêver qu'elle se jouerait. Je l'ai fait lire à deux comédiennes qui m'ont dit "oui". Alors, finalement j'ai trouvé un sens à tout cela, toute cette peine de petite fille, ça valait la peine finalement...

Oui, cette année là, ce fût celle des deuils qui amènent l'apaisement...

ada, sur le chemin de 2006 à 19xx,
mardi 20 février 2007

2004- L'IUFM

2004 Je suis stagiaire et je retourne sur les bancs de l’école à 30 ans passés. Ca fait un peu bizarre de se retrouver à l’IUFM avec des « petits jeunes » qui ont passé le concours directement après leur licence. Comment peut-on vouloir être prof si jeune je me demande alors. Je suis frappée par l’arrogance de ces jeunes profs (hommes) et leurs combats de coqs devant nos formatrices. Je ne suis pas la seule, les autres femmes aussi apparemment. C’est une promotion bizarre que celle-ci. Les profs femmes se retrouvent à la cafétéria à manger les salades qu’elles ont-elles-mêmes concoctées tandis que les jeunes hommes vont à la cantine, en se retournant ostensiblement devant les jeunes étudiantes de 1ère année croisées. Je n’avais jamais vu ça au cours de mes études. Ai-je tant vieilli ? Y a-t-il une si forte différence générationnelle ? Je vais me dire, pour finir l’année dans le calme, que c’est une coïncidence, que les jeunes gens se lâchent après une année de privations due à la préparation du concours.



Cette année-là, je me rapproche aussi des syndicats. C’est la première fois de ma vie que je vais faire un métier où les syndicats sont si visibles et présents. Je rencontre des gens ouverts et ma foi sympathiques. Beaucoup se sont réfugiés dans l’action au jour le jour : défense des élèves sans papiers, droit au logement, etc.. On bricole. C’est que c’est dur ces grèves d’une journée à intervalles réguliers. On se sent tellement impuissants. Alors on marche au cours des manifestations, les premières sont drôles, les autres ont un goût amer. J’ai l’impression d’entrer dans une institution en pleine décadence.

Le lycée professionnel où je suis nommée pour « parfaire » ma formation sur le terrain se charge de confirmer mon impression. Je suis abasourdie : pense-t-on raisonnablement former des profs comme ça ? En les balançant d’abord dans l’arène, puis en venant dire « ah bah non, ce n’est pas comme ça qu’il faudrait faire ». Heureusement, j’ai déjà enseigné avant, et ai eu le temps de me faire un peu les dents. A l’IUFM, l’idée essentielle que nous retenons est : il n’y a pas vraiment de méthode d’enseignement, on apprend sur le tas, et chacun procède différemment (entendez comme il peut). Pourtant, il me semblait bien qu’il existe des techniques d’animation de groupe, et que l’on pourrait au moins réfléchir sur les processus cognitifs. Bah non rien de tout ça. Je suis entrée dans une institution dépassée. J’ai un peu peur d’y rester et d’être incapable de rebondir, ramollie par le train train du fonctionnariat et la fatigue des classes surchargées.

sicaliptic, sur le chemin de 2006 à 19xx,
vendredi 2 mars 2007

1999 : 33 ans Marseille un rêve et un cauchemar

Par deux fois cette année je dû descendre en catastrophe au chevet de ma mère. La psy que j'ai récemment consultée m'a beaucoup aidé, par son écoute et sa présence, elle m'a proposé de l'appeler si besoin, ce que j'ai fait.
Au mois de juin, je ne pourrais certifier qu'elle eu conscience de ma présence, mais elle a attendu que je sois seule avec elle pendant que mon père et ma soeur se reposaient de leurs longues veilles, pour laisser échapper son dernier souffle. Le réflexe est d'appeler à l'aide de croire qu'une blouse blanche pourra effacer ce dernier signe et qu'il y a surement quelque chose à faire. C'est étrange, pourtant je suis pour laisser leur mort à ceux qui souffrent et je suis contente qu'il n'y ai eu personne pour mettre en branle toute une machinerie.
Cela semble bizarre mais je suis persuadée que ma mère m'a fait un cadeau : mourir en ma présence. Vu nos relations j'aurais eu du mal à le vivre, à être légitime, du coup elle m'a permis d'y participer d'être vraiment là, même si ma soeur, malgré elle, trouve injuste qu'il en soit ainsi, j'ai pu trouver ma place ne pas être celle qui est de trop.
Des amis sont descendus et chose incroyable leur présence m'a fait du bien. Je dis incroyable parce que je suis incapable de faire une chose pareille aller à des obsèques et présenter mes condoléances, j'ai toujours l'impression d'être déplacée empotée et pourtant ces amis m'ont fait un bien fou simplement parce que je n'étais plus seule au milieu de ma famille avec qui j'ai si peu de contact en dehors de ma soeur.

Après cette épreuve j'ai repris le cours des choses ou le contraire. L'amie chez qui je vivais avait fait une rêve où nous emménagions à Marseille après réflexion c'était mieux que la banlieue parisienne qui nous attendait et on a filé. Tout s'est déroulé au mieux un appart trouvé en 5 jours, un déménagement efficace avec 2 camions et une voiture remplis, des amis pour nous aider à nous installer.
La vie marseillaise m'a d'abord surpris, ici impossible de vivre l'anonymat comme à Paris mais je m'y suis faite trés vite. Mon amie ne s'est jamais vraiment installée, elle vivait pour la première fois sans son fils et devait se sentir tiraillée entre les deux villes. Quelque chose s'est brisé en elle, tout a basculé, la souffrance a fait son apparition, ainsi que les difficultés à vivre ensemble.
Je le savais déjà mais je n'ai pu que le constater encore, nous ne sommes pas toujours en mesure d'aider ceux que l'on aime et qui ont su être là au bon moment. La roue tourne, on rend souvent les bienfaits que l'on a reçu d'une personne à une autre comme si l'on risquait d'interrompre la chaine de solidarité si on soldait sa dette.
Je souffrais de sa douleur de son impossibilité à m'en parler de mon incapacité à la soulager. Je me suis éloignée, non pour la fuir mais pour lui faire de la place lui laisser l'espace où décider ce qui serait le mieux pour elle.
J'ai eu trés peur de la perdre, je ne sais toujours pas si ça a été une décision bénéfique pour elle. elle a mis longtemps à reprendre le dessus. J'ai simplement réussi à ce que cette rupture ne soit pas une cassure définitive et un de ces jours faudrait que j'en reparle avec elle.

mnesiloque, sur le chemin de 2006 à 19xx,
dimanche 18 mars 2007

2002 : Fachos

La politique des extrêmes est toujours une politique de chasse aux boucs émissaires. Autrefois, les nazis accusèrent les Juifs de tous les maux de l'Allemagne tandis que les communistes accusèrent la bourgeoisie de tous les maux du prolétariat. Aujourd'hui, Le Borgne rend les immigrés responsables du chômage. Je suis persuadé que la majorité des gens s'en foutent complètement, simplement parce que cheveux blonds, yeux bleus, hétérosexuels, mariés avec 2,1 enfants, ils ne feront jamais partie de la minorité montrée du doigt.

Mais quand on est brun à la peau mate, homosexuel, fils d'immigré, porteur d'un nom à consonance juive, que l'on a passé toute son adolescence en banlieue à subir des contrôles d'identité à chaque coin de rue (alors que la plupart des adolescents blonds des mêmes quartiers ne savent même pas à quoi ressemble un flic de près), je vous assure qu'on a une conscience très aiguë de la stigmatisation et de ses conséquences. En cas de dérive extrémiste, ce n'est pas l'État que je crains ; notre pays est bien trop impliqué dans une multitude de traités internationaux pour qu'y naissent des lois vraiment régressives. Ce que je crains, c'est l'opinion publique, la haine décomplexée, la banalisation des comportements de rejet vis à vis de ceux qu'on aura désignés comme boucs émissaires ; c'est le réveil des petits chefs, ces personnages sans envergure et bourrés de frustrations placés à des postes de pouvoir, que l'occasion transforme soudain en zélateurs de l'idéologie dominante - surtout si elle est haineuse. Ce sont les Papon, les Touvier, les flics collabos, tous les anonymes qui les aidèrent parce qu'encouragés par l'air du temps ; ce sont aussi ceux se crurent autorisés à tondre les femmes à la libération.

Alors le 21 avril 2002, j'ai peur. Pour de vrai. Le lendemain matin, dans le métro, je regarde les gens, je scrute les visages, je tente de voir au-delà des masques. Autour de moi, une personne sur cinq a voté pour Le Borgne. Une personne sur cinq me considère comme étant à l'origine de ses problèmes personnels, peut-être à cause de ma couleur de peau, peut-être à cause de mes ascendances juives, peut-être à cause de ma sexualité. Une personne sur cinq pense qu'il faut réduire mes droits (voire pire) pour que la France aille mieux. Dans ce wagon bondé, ils doivent être une bonne vingtaine. Y compris peut-être le type dont la main frôle la mienne alors qu'il s'agrippe à la barre métallique. Il fait soudain froid, je me hâte de rentrer.

J'ai tendance à penser que la crise d'agoraphobie qui éclatera l'année suivante plonge ses racines dans les sentiments éprouvés ce matin-là dans le métro ; mais il est évidemment impossible de l'affirmer. En attendant, je dors très mal jusqu'au second tour de l'élection.

En juillet, je rencontre Stercutius, bel étudiant en droit et futur juriste. C'est le coup de foudre ! Mais aux premiers élans passionnés succède rapidement l'agacement ; je n'aime pas sa façon de voir le monde, je n'aime pas qu'il assume encore moins que moi sa sexualité, je n'aime pas sa façon de vider le cendrier de sa voiture sur la voie publique au feu rouge, je n'aime pas mille autres de ses petits gestes quotidiens. Je le quitte gentiment un mois plus tard. Il refuse, je cède, nous nous remettons ensemble. Une semaine après, au détour d'une conversation un peu plus politique que d'habitude, je comprends : il est facho. Pas tendance Le Borgne pure et dure, plutôt tendance Poux du Fuy traditionaliste, mais quand même.

J'entre dans une colère noire. C'est la première fois de ma vie (et dernière à ce jour) que j'insulte la personne avec qui je suis en couple. Ca donne la mesure de mon énervement. En réalité, ma colère est surtout dirigée contre moi-même, je m'en veux d'être tombé amoureux d'une simple apparence physique, d'une idole (car Stercutius est très beau !) ; je m'en veux de n'avoir pas compris plus tôt alors que les signes étaient clairs à bien y repenser ; je m'en veux de n'avoir pas su discerner l'âme, aveuglé que j'étais par l'enveloppe charnelle.

Quelques semaines plus tard, je lis sous la plume d'un célèbre avocat parisien que « les juristes sont les gens les plus réactionnaires qui soient ». Je laisse à cet avocat la responsabilité de cette généralisation facile ; mais j'éclate de rire en repensant à Stercutius, qui préférait adhérer à une doctrine qui le rejetait plutôt que de remettre en cause ses traditions judéo-chrétiennes...

marine, sur le chemin de 2006 à 19xx,
jeudi 5 avril 2007

2003 : dans tous les sens

2003 c'est la suite de 2002, tout comme 2007 poursuit 2006. Dans ma vie, il semblerait que les évènements perturbateurs se déclenchent en fin d'année, les conséquences bénéfiques n'apparaissant que l'année suivante.

En 2003, je découvrais que je pouvais ressentir le monde. Comme tout le monde. Oui, mais pas pour moi. C'était comme ça. Je découvrais aussi, tant pis pour les autres, que moi était, est et serait important.

J'étais dans un jardin à Montreuil. Dans un contexte de vie nouveau, inconnu pour moi jusque là, mon environnement amical et affectif m'ayant toujours conduite vers beaucoup plus de rationnel, ma vie à 300 à l'heure ne m'ayant pas bien laissé le temps de voir les haies bornant son chemin : toujours droit devant poursuivant les projets préalablement établis. À 33 ans, j'avais déjà dans mes bagages d'adulte : un diplôme d'ingénieur, un long séjour en Afrique, 3 garçons qui n'étaient plus des bébés, un boulot d'instit, une longue vie maritale riche, une courte vie de célibataire, riche elle aussi. A 33 ans, je savais ce que ce que j'avais fait, je ne savais pas qui j'étais. A 33 ans pour la première fois de ma vie, je pétais un boulon. J'eus tant aimé que cela fut la dernière, je croyais tant à cette chanson de Brigitte Fontaine : Une fois, mais pas deux... que, récemment, je n'ai pas voulu la voir venir la deuxième fois, elle n'était pas possible, pas envisageable... Aujourd'hui, c'est décidé, je ne crois plus aux signes du destin... Vous pouvez y aller, hurler : " Jamais deux sans trois.".. Ça me fera rire, rien de plus !

Dans ce jardin, soudain, je n'entendis plus rien. Ou plutôt j'entendis tout mais je ne comprenais plus rien. Il me fallut un moment pour prendre conscience de ce qui m'arrivait. Ne pouvant rien faire d'autre, j'écoutais ce qui se passait. Tout ce que mes oreilles recevaient arrivait à mon cerveau avec la même valeur, sans aucun filtre. J'entendais les sons du gars qui me parlait avec la même acuité que les musiciens au fond de la cour qui chantaient autour du piano mécanique, les pieds d'une table déplacée par quatre gaillards qui raclait le sol rugueux, les oiseaux qui paillaient dans les arbres, les feuilles qui bruissaient dans le vent. Je me concentrais, mais non, je n'entendais pas le bruit des rayons du soleil qui éclairaient ce jardin. Je n'étais pas folle, je n'entendais que ce qui produisait réellement des sons. Je n'étais pas folle, mais incapable de comprendre un traître mot de ce que me disait mon interlocuteur...

Je m'excusais sûrement, m'éloignais, mobilisant le peu de raison qu'il me restait pour comprendre ce qui m'arrivait. Je mobilisais les outils à ma disposition : j'analysais, je cherchais des références possibles à mon état... Oki dac, je suis comme un bébé de 3 mois qui découvre les sons. Un bébé tout neuf qui reçoit tout sans interpréter puisque sans expérience. Il ne connaît rien au monde, ni la musique, ni les musiciens, ni les animaux, ni les oiseaux, ni les meubles, ni les tables, ni les arbres, ni les feuilles, ni le vent. Tout neuf, il ne connaît du monde que ce qu'il en ressent par son propre corps. Il devra apprendre le nom des choses pour communiquer avec les autres, il devra apprendre à se concentrer sur les mots des autres pour apprendre plus encore d'eux, il devra apprendre pour mieux se connaître à trier ses sensations en bons ou mauvais ressentis.

La prise de conscience du monde au présent, découverte par les sons, j'ai pu l'apprivoiser pour les autres sens. J'ai osé montrer les photos que jusque-là je faisais sans trop savoir pourquoi, j'ai appris à aimer me parfumer et à sentir le parfum des autres, j'ai appris à sentir le vin et à le goûter. Lorsque mes amis cavistes me l'ont suggéré, j'ai refusé de prendre des cours d'oenologie, préférant laisser cette page vierge de théorie. J'ai aussi, et c'est sûrement le plus bel apprentissage, appris à toucher l'autre et à être touchée. Magnifique sensation.

Aujourd'hui, je crois que dans l'émerveillement de cette découverte de mes sens, j'ai oublié, il y a quatre ans, la dernière étape, celle du tri. Oui, j'ai appris à ressentir pas moi-même, mais tellement à la joie d'éprouver des sensations, je les ai toutes mises du côté du bien... Depuis quatre ans, je m'extasie sur toutes les beautés du monde, j'en suis même fatigante pour mon entourage : par un rien je suis émue et j'encourage les autres à être émus également... Mais depuis quatre ans sans en être consciente, les mauvaises sensations, je continue à les enterrer au plus vite pour qu'elles ne ternissent pas le paysage, j'oublie de les ressentir pour ne pas à avoir à les exprimer, pour ne pas paraître négative sur le monde, pour laisser de moi l'image d'un personnage éternellement positif.

Aujourd'hui, je réalise qu'il me manquait ce bout du chemin pour arriver à moi : je n'osais ressentir le mal, et bien moins encore, l'exprimer comme tel. Lorsqu'il se présentait, je le subissais, le décrétant parfois même comme bon pour mieux le supporter. Aujourd'hui, il me faut réaliser ce qui a été négatif pour moi dans mon parcours, ce que je n'ai jamais voulu apercevoir. Alors, peut-être je pourrais à nouveau avancer, sans avoir peur de souffrir en silence et à nouveau. Sans plus avoir besoin d'anticiper sur les évènements à venir pour me préparer à me protéger. J'apprendrais à dire « non », à dire « stop » quand ça fera mal... avec la simplicité du ressenti présent. Sans chercher le pourquoi du comment, sans chercher si j'ai raison ou tord, sans attendre que la souffrance soit insupportable, sans plus avoir besoin de prendre inconsidérablement la fuite. J'apprendrai à dire : « Aïe » quand l'autre aura fait mal, même involontairement... surtout involontairement. J'apprendrai à exprimer mes ressentis même s'ils sont en désaccord avec ceux qui m'entourent. J'apprendrai à dire « j'aime » et « j'aime pas », et à ne pas me laisser juger dans mes différences. J'apprendrai à aimer être, et ne plus préférer paraître... Quel programme ! Demain est un autre jour.

traou, sur le chemin de 2006 à 19xx,
dimanche 8 avril 2007

1997 – Année violente

Une année qui « déménage », au propre et au figuré.

Le transport de mes cartons, de mes meubles, de mon cadre de vie du sud au nord de Paris est aussi symbolique que réel. Je laisse derrière moi un pan de vie, j’apprends le changement, j’apprends à dire adieu.

Je me décide enfin, après plusieurs mois d’analyse en face à face, à m’allonger sur le divan, ce que je refusais catégoriquement jusque là. J’y trouverais un peu d’abandon, peut-être une ou deux vérités timides, mais surtout la révélation que ce type de « thérapie » n’est pas pour moi. J’abandonne à la fin de l’année. Je ne l’ai jamais regretté.

En mars, je fais la rencontre décisive d’une femme au regard doux, qui me fera prendre conscience que je m’accroche encore de toutes mes forces à Julio, quatre ans après, que je ne lui ai pas permis de partir. Grâce à elle, je vais enfin lui dire un adieu qui m’apparaîtra aussi violent que le premier, comme s’il était mort une deuxième fois. Infiniment douloureux. Salutaire.

En juillet, je prends en pleine figure, en plein cœur, la trahison de quelqu’un que je croyais un ami, auprès de qui je me réchauffais doucement depuis un an ; il en était de même pour lui. Pas amoureux, non, juste ensemble pour être moins seuls, prendre le temps de panser nos plaies, pouvoir en parler et prendre soin de l’autre en attendant que la vie, que l’amour nous rattrapent. Dieu qu’elle était douce, qu’elle était intense, cette amitié-là qui s’est interrompue en quelques secondes, transformée en haine aussi soudainement qu’un nuage voile le soleil. Pourquoi ?

Encore aujourd’hui, dix ans après (dix ans !), je suis incapable d’évoquer cet épisode sereinement, et je me demande si cette trahison-là n’est pas la source de ma fréquente défiance à l’égard de qui me jure amitié ou plus.

Il paraît que nous méritons toutes nos rencontres. J’avais dû « mériter » celle-là aussi. Il faut avouer qu’elle m’a ouvert la porte vers d’autres amitiés, d’autres univers, m’a aidée à porter ma vie quelques mois. Alors ce n’était peut-être pas tout à fait inutile. Je suis de plus en plus intimement persuadée que rien ne l’est.

Otir, sur le chemin de 19xx à 2006,
mercredi 12 décembre 2007

1991:33 Dynamique des groupes

Un jeu de rôles sur le leadership a tourné au psychodrame. J'en prends plein la tronche et brusquement je ne peux plus en parler en groupe. Chloé est persuadée qu'il faut que je dise ce qui s'est passé, elle insiste et finalement c'est elle qui pète les plombs. Elle disparaît de longs mois et ne reprendra pas à la rentrée, ça nous refroidit énormément mais qu'y pouvons-nous.

La formation initiale est achevée et nous sommes désormais des assistants ce qui est une école formidable de la personnalité. J'apprends énormément et pendant ce temps Estac prépare son second album, et une tournée ; c'est une période plutôt paisible entre nous, sans demandes excessives, sans attentes ni frustrations, il a un peu poussé les murs chez moi pour s'installer, on a fait venir le piano de chez mes parents, je vois de toutes manières beaucoup moins mes amis, j'arrive à l'entraîner aux grandes fêtes chez Michel et il y prend goût, il aime aussi l'idée que le quartier de mon enfance le rapproche de ses rêves de luxe, je tempère les récriminations de sa famille à son encontre, et j'ai un peu de mal à comprendre ses relations avec ses parents sur lesquelles il laisse planer un mystère inquiétant. Sa mère me semble définitivement inadéquate avec moi, et les quelques réflexions qu'elle m'a faites me laisse un arrière-goût pénible d'immaturité envahissante.

Je commence à construire un projet de vie, je me vois avec des enfants et une bastide, j'aimerais un jour m'installer en Périgord, il voudrait surtout que je gagne beaucoup d'argent et que je m'occupe de sa carrière. Il refuse de rencontrer mes collègues et les amis qu'il ne connaît pas déjà. Je me sens mise de côté avec ses musiciens comme n'appartenant pas à leur monde. Il prend de très haut la chorale et ne vient jamais à aucun de mes concerts. En revanche, je lui sers de chauffeur quoi qu'il advienne. Ses déplacements sont nombreux et pas toujours très clairs pour moi. Il y a des choses que je n'ai décidément pas envie de savoir et que je ne saurai pas.

Cependant, je commence vraiment à sentir que je préfèrerais qu'on soit mariés. Toutes mes amies ou presque ont des enfants, et même si elles ne sont pas toutes passées par la mairie, j'ai l'impression qu'il y a pour elles une sécurité, une stabilité, à laquelle j'aspirerais. Je vis une précarité dont je ne veux pas. De son côté Estac quitte à nouveau Paris pour une retraite solitaire, je sens bien qu'il a une vie dans laquelle je ne m'inscris pas.

Thomas, sur le chemin de 19xx à 2006,
mardi 30 novembre 2010

2010, année 33 -- C'est là que tout commence

Dans l’hiver froid de deux mille neuf, une étoile a brillé. Bientôt, déjà, elle soufflera sa première bougie. Avec un peu d’avance, bon anniversaire, belle enfant. Illumine-nous encore de tes sourires quand tu découvres le monde.

Ç’a été une de ces rares années de tournant, qui ne laissent pas les vies tout-à-fait dans l’état où elles les ont trouvées, et peu de temps pour les écrire quand on est en train de les vivre.

Apprivoisé patiemment, j’ai réappris à dire des mots longtemps tus. Je les ai entendus, aussi. Je t’aime.

Entouré de copains, tous assidus, motivés, on s’est dépassés. On est arrivés à faire ce dont jamais je ne me serais cru capable. Niveau IV n° 67694.

Un soir d’automne, j’ai brisé dix-neuf ans de silence. Sans y mettre les formes, sans circonlocutions policées. Brutal, peut-être, tant c’est venu presque sans prodromes. Pour que ça s’ouvre enfin, il fallait autre chose qu’une lame mousse. Il fallait y aller, tranchant dans le cuir. Papa, je voudrais que tu me parles d’elle.

J’ai parié sur l’avenir. Pacte civil de solidarité.