Petits cailloux et ricochets

Aller au contenu | Aller au menu | Aller à la recherche

le projet

En novembre et décembre 2006, Anna Fedorovna Kozlika a remonté les années de 2006 à sa naissance au rythme d'un billet pour chaque année. Elle a appelé cette série « Mes petits cailloux 2006-1960 »

A la fin, elle a eu envie de reprendre le chemin en sens inverse et quelques blogueurs ont eu envie de la suivre : ces billets avaient fait naître en eux échos, sourires, jeux de miroir ou clins d’œil... ces fameux ricochets que font les petits cailloux lancés au fil de l'eau.

Le blog collectif que vous êtes en train de lire a été créé ainsi, au détour de discussions au bas de quelques billets. Il s’appelle « Petits cailloux et ricochets » et accueille les textes de tous les participants.

Si vous aussi vous souhaitez faire des ricochets, les modalités pratiques sont expliquées sur cette page.

les textes
S'abonner

année à 26 ans

Les textes sont présentés dans l'ordre chronologique de leur rédaction.

Fil des billets - Fil des commentaires

piloue, sur le chemin de 2006 à 19xx,
lundi 5 février 2007

2006:26 - XX + XY

L'année commence avec une grande nouvelle : j'ai trouvé assez d'estime en moi pour avoir l'envie de me reproduire.

Première fois de ma vie que je m'imagine mère, que je me sent assez forte et que je ne vois plus cela comme une épreuve. Avant, je détestais les nourrissons, la pensée d'être mère me dégoutait et m'effrayait : j'avais une peur indéfinissable de gacher la vie de ma progéniture.

Décembre 2005, nous avons donc décidé, l'un et l'autre de lancer le projet bébé: nous voulions un enfant. Et à notre retour du Mexique, tout début janvier, ce projet commençait.
J'ai des papillons dans le ventre à l'idée d'être enceinte, à imaginer G. ému devant mon ventre, à nous imaginer tous les trois, petite famille heureuse et comblée.

En 2006, je comprends cruellement qu'avoir le choix et les moyens de ne pas tomber enceinte c'est bien pratique et ça facilitela vie, mais ça ne marche pas dans l'autre sens de la même manière pour tout le monde.

Je connais l'attente de fin de cycle, le test de grossesse négatif au 29ème jour, la déception d'en voir commencer un autre, les heures passées sur les forums de conception pour me rassurer et l'énervement de voir autant de niaseries colportées, parfois le calme et la sérénité, les courbes de températures, les tests d'ovulations, un cycle de 38 jours sans grossesse, l'acceptation d'ovulation anarchique et de mon dysfonctionnement, et j'en passe...

Une grosse partie de cette année se résume à ça : espérer être enceinte puis espérer ovuler et enfin espérer être médicalement suivi pour enfin faire ce que tellement de femmes font, parfois sans le vouloir, tomber enceinte.

Aglaï, sur le chemin de 2006 à 19xx,
mercredi 7 février 2007

2006 : 26 - le temps de reconstruire

Avant de me lancer, une précision (peu utile pour vous, importante pour moi ! )

Sachant que je n'ai vécu que les derniers jours de ma première année - ouh la ! ça ne commence pas très clair - pour moi, 2006 = 26. C'est-à-dire qu'en deux mille six, j'avais vingt-six ans, du moins les trois cent quarante-six premiers jours !

Année ressource... et canalisation, année exploits et repos, année tissage et métissage (mais pas toujours très sage !), année partage, année cocon, année convalescence.

J'ai avancé, forgé ma forge de forgeronnette, tissé, retaillé, cintré ma blouse de jeune bleue, à coup d'encres et de textes, encre bleue, encre noire, encre rouge, textes à inventer, textes à étudier, textes à corriger ; et des heures passées à ravauder mes trous de blues, à ne pas fuir la classe où on m'attend, où on attend la prof. Heure après heure, redresser peu à peu la stature de ma fonction, et y trouver appui, comme en une structure, une ossature.

J'ai redressé la tête hors d'un dernier trou noir où je ne veux plus sombrer. Quelques personnes, quelques marques de confiance, quelques réussites, ont tapissé mon nid dénudé d'une mince mais douce foi en moi, faite de plumes et de brindilles, d'acceptation et de sourires.

J'ai donné de grands coups de ciseaux dans les excès de mon verbiage dévasté, j'ai progressé dans le sage art de se taire, et l'impulsive sagittaire que je suis a moins sauvagement bandé son arc, patiemment retenu quelques flèches...

J'ai assisté, heureuse, émue, et fière, à deux mariages. L'un, impromptu et léger, à six, avec champagne à minuit sur le quai d'une gare. Elle, témoin, lui redira ce qu'Il lui avait dit : J'ai toujours rêvé d'assister à ton mariage... d'un côté ou de l'autre ! L'autre, festif et chaleureux, avec parmi trente fois plus de convives, onze témoins fidèles, vraiment presque tous là : retrouvailles et bonheur d'être ensemble. Elle, ravie que Lui, qui détestait tant les mariages, ait si merveilleusement réussi le sien !

Petite remarque algébrique, aglaïcentrée assurément mais assez amusante : le nombre d'invités était en fait proportionnel au temps partagé avec chacun de ces deux merveilleux mariés : mes deux meilleurs amis, mes deux plus proches, et surtout, surtout, mes deux amours d'avant...

J'ai voyagé, de corps et de coeur, deviné des amis, déchiffré un pays, et me suis vue vibrer de contrées en rencontres. J'ai accompli le grand saut dans le reste du monde, à tout petits pas de mes tout petits pieds. La terre rouge, le rythme des trois thés, l'Afrique étrange, vive et crue. Je suis rentrée pleine et vidée, enrichie autant qu'épuisée. Et je repartirai.

Et finalement l'une de mes flèches, aidée sans doute d'un archer mieux ailé, a atteint un but, inespéré.

Dans ses yeux je voyais l'inflexible miroir de ma volonté - grandir, oui, grandir pour devenir adulte et m'en montrer digne. Et au coeur de l'année, alors que je n'osais pas - encore - y repenser - grandir et devenir plus forte, plus femme, plus la même, être un jour prête pour... - cette motivation secrète a rencontré, dans un de ses gestes, une douceur, une émotion inattendues... et le désir et le plaisir ont fait le reste.

Depuis le temps s'écoule au rythme subtil de nos saisons revisitées, été secret, coeurs incrédules, sieste étoilée, heures émerveillées, automne de bourrasques, longues journées de pluie, éclaircies chatoyantes, soirées parées de teintes dorées et profondes, hiver au coin du feu, blottis douillettement dans la chaleur de nos tendresses. Pour le printemps qui vient reste l'espoir...

Ame, sur le chemin de 2006 à 19xx,
mardi 13 février 2007

2004 :26 Celle qui (n') était (pas)...

Souvenirs brumeux de cette année (raisons évoquées en 2005). Mais un quand même dont je veux témoigner .

L'odeur de la mer.
Au loin les lumières de la Centrale.
Le bruit des pas sur les planches.
Ce chemin ne nous mène nulle part, il finit dans l'eau, plus loin.

Ma grand-mère me parle des gens qui habitent dans un autre quartier. Nous marchons lentement, il fait doux, presque nuit.
3 ans que nous ne nous étions vues.
Mon grand-père est resté à la maison. La nouvelle.
Ils ont quittés le village où ils avaient élus domicile depuis la retraite. C'était le village où était né ma grand-mère. La fille du pays, revenue y passer ses derniers jours. Mais lui,son Italien de mari n' a jamais vraiment été accueilli. Et puis, la maladie, la distance, les mêmes gens, toujours.
Ici, c'est plus simple. Leur rue ressemble à un décor de film. Tout est très polissé. Il y a des choses prises en charge par la mairie. Des navettes. Des commerces à proximité. Puis la mer...
Mon grand-père est malade et c'est pour ça que je suis venue. Relations tendues parfois mais envie de le voir peut-être pour la dernière fois. Et puis, j'ai toujours bien aimé ma grand-mère. Elle a pas eu une vie facile. Elle a pas un caractère facile. Mais je l'aime bien. J'ai envie de la connaître, toujours mieux.
Elle est contente que je sois venue. Elle me le dit.
Alors, nous nous baladons toutes deux ce soir de mon arrivée chez eux. Avec hâte, elle parle, me raconte. Je lui raconte aussi, je découvre sa nouvelle ville, je lui dis que c'est beau, qu'ils ont bien fait de venir ici.
Elle me parle de mon père, son fils. Me dit qu'elle ne comprend pas pourquoi il les a rejetés si violemment il y a trois ans. Je ne dis rien.
Je suis venue pour les voir, pour les connaître mieux, partager des moments.
Il fait si doux pour notre ballade.

L'odeur de la mer.
Au loin les lumières de la Centrale.
Le bruit des pas sur les planches.
Ce chemin ne nous mènera nulle part, il finira dans l'eau, plus loin.

Titre en référence à d'autres situations qui me sont sont revenues à force de me questionner sur cette année :
-un boulot manqué car je n'étais pas un homme
-une reprise d'études envers et contre les préjugés sur moi-même
-un amour où je n'étais sûrement pas celle-là...

sicaliptic, sur le chemin de 2006 à 19xx,
jeudi 5 avril 2007

1992 : 26 ans Paris/Oulan bator

La banlieue est devenue un enfer pour moi. Je travaille dans un lycée où a eu lieu un viol l'an passé, les élèves sont des désespérés avec qui le dialogue est difficile. Même les 10 élèves à peu prés sympas, ont des accès de folie passagère qu'il faut gérer sans soutien de l'administration. Et quand je rentre chez moi au fond d'une impasse je dois me fader les montées d'hormones des petits jeunes du quartier. Je me fais insulter tous les jours, je ne sors que quand c'est utile même acheter le pain me pèse.
Je me remets à la peinture c'est le seul échappatoire qui me convient.
La maison est mise en vente, je dirais presque heureusement, on négocie une indemnité pour partir et c'est avec soulagement que je quitte cet ancien paradis.
Lors de la décrémaillère, j'ai la satisfaction de mettre dehors les jeunes qui m'ont pourri la vie et bizarrement ce soir là, ils ne me tiennent pas tête, ils réussiront quand même à embarquer le sac d'une des convives, ceci explique peut être cela.
Je revis, Paris est enfin à ma porte, je sors de l'impasse où j'habitais
Mon amoureux part pour un mois ou deux en Mongolie en l'attendant je m'inscris aux langues Orientales, j'ai l'impression d'avoir des nouvelles.
A son retour j'arrête tout. Je n'ai jamais été douée pour les langues
Lui aimerait que je retrouve mon indépendance, c'est difficile, je me noie dans ma relation, mes projets semblent solubles dans l'amour.
J'ai beau comprendre et estimer ce qu'il me demande, je n'y arrive pas, je prends son besoin de liberté pour un rejet. Je ne suis pas encore capable de prendre cela pour une proposition adulte. Je grandirais plus tard, en attendant on rêve pendant quelques mois de s'installer une année à Oulan Bator, jusqu'à ce qu'on réalise que la soit disant bourse n'est qu'une redistribution contrôlée de sommes que nous devons nous même avancer.
Déception, mais aurais je supporté l'éloignement et la dépendance totale qu'aurait induit la non pratique de la langue ? j'en doute, c'est donc sans réel regret que ce souvenir me revient.

kaa, sur le chemin de 2006 à 19xx,
lundi 14 mai 2007

1999:26 - La boucle

Certains sont bloqués par une année de trop. Trop plein. Trop de douleur.
Moi, c'est l'année de moins. Trop vide. Et je plonge, et je n'écris plus.
J'ai un peu honte. De me laisser arrêter, comme ça, pour rien.

Ce n'est d'ailleurs qu'une sensation, une légende personnelle.
Il s'est passé plein de choses cette année-là.
C'est moi, qui n'étais plus là.

Je revois comme dans un cauchemar cet appartement si beau que j'ai eu envie de quitter tout de suite, comme tous les autres, avec toi.
Je me revois terrorisée, de retour dans une salle de classe, comme en adolescence.
Je me revois écroulée par terre, dans le couloir de la fac, ma mère au téléphone m'annonçant la mort de la chienne que nous avons tant aimée.

Et puis je me vois, fière comme une gamine qui vient de faire le poirier, écrire ma première boucle for, celle de mon premier programme informatique.

Thomas, sur le chemin de 19xx à 2006,
dimanche 21 octobre 2007

2003, année 26 -- Camping banlieusard

Je devais commencer à bosser dans les premiers jours de janvier, et finir de préparer ma soutenance de thèse en même temps. Ensuite j'aurais dû quitter l'appartement. Mais les choses se sont inopinément précipitées. C'étaient les vacances de Noël et mon Papa a déplié le vieux convertible dans mon ancienne chambre. Il a fallu retourner vivre là quelque temps.

Entre deux transparents de soutenance et un courrier aux membres pressentis du jury, j'appelais les agences immobilières. Visitais des dizaines d'appartements. Mon travail me laissait heureusement une latitude certaine pour l'organisation de mes journées. Le soir je rentrais tard, lessivé, bien souvent après une activité ou une sortie vespérale. Mon père était déjà couché. Le matin, je ne le voyais pas non plus. Je dormais encore à poings fermés quand il partait au boulot. Je n'étais pas vraiment là et je ne cherchais pas à améliorer vraiment le confort de la chambre où je revenais camper. Revenir en banlieue après cinq ans à Paris, de nouveau devoir attendre longuement le bus ou marcher un quart d'heure le matin avant la première station des confins du métro m'était insupportable. Revenir enfant chez mon père, une régression, le signe tangible d'une relation échouée. Je ne voulais pas rester, j'ai fait en sorte que cette installation ait bien le goût et toutes les couleurs du provisoire.

Le quatorze février, tout est allé très vite. Ce n'était pas prévu. Un peu par hasard j'ai rappelé l'agence qui m'avait fait visiter cet endroit qui me plaisait bien, une ou deux semaines avant. Le vendeur n'était pas très décidé, un peu difficile. L'affaire était probablement morte, je n'appelais que pour m'en assurer. C'est là que la dame m'a dit, « Attendez, je viens d'avoir un nouvel appartement, venez donc le voir ce midi. »

À vingt heures, je signais le compromis de vente. À presque cinq ans de distance, je ne regrette toujours pas.

J'ai emménagé chez moi le premier mai, entouré d'amis venus m'aider à porter les cartons. J'aime l'atmosphère des déménagements, l'effort d'abord, ensemble, et puis la bière et le saucisson partagés au milieu des cartons, suants et heureux.

Ça fait sept mois que je suis seul.

Otir, sur le chemin de 19xx à 2006,
lundi 26 novembre 2007

1984:26 Chocolat blanc à la noix de coco

Je me coupe les cheveux pour la première fois depuis une éternité. De changer de tête va peut-être me redonner la pêche, celle de mieux me sentir dans ma peau, d'avoir un peu plus confiance en moi, de me recentrer et ne plus avoir l'impression de me voir de l'extérieur et de très loin, comme quand je suis sur les quais de Saint-Nazaire ou à bord d'un cargo à discuter avec le capitaine et les agents maritimes, joyeusement défoncée sans que personne s'en aperçoive. Fumer est ma petite débauche à moi toute seule, je me fais des films s'en m'en rendre compte, et je ne vois que du rose là où tout semble si glauque.

Je rencontre Michel un soir au centre communautaire où m'ont invitée les responsables de l'UCJFP. C'est mon troisième Michel, et c'est un coup de foudre immédiat. (Est-ce parce que c'est le premier qui est juif, qui n'est pas homo comme mon premier, et qui ne se noie pas dans l'alcool comme mon second - qui n'a pas même pas trouvé sa petite place dans ces cailloux peut-être parce que je n'en ai jamais été amoureuse ?).[1]

Notre liaison dure si peu, et je ne sais même plus pourquoi il a souhaité y mettre un terme, alors que nous ne cesserons jamais, jusqu'à ce jour, d'être des amis et de nous fréquenter assidûment. C'est cette année qu'il créé un groupe d'études, qui marquera durablement mon retour aux sources d'un judaïsme religieux pour moi. Sur les cinq haverim du départ, deux ont définitivement fait leur alyah, et tous sommes toujours en contact épisodique, même dispersés sur trois continents différents.

Notes

[1] Et devrais-je dire pour la compréhension du futur que je n'ai pas non plus choisi pour 1984 de narrer la première rencontre de troisième type avec celui qui deviendra mon mari alors que c'est Michel que j'aurais probablement voulu véritablement épouser, comme je vois les choses aujourd'hui ?

Albertine, sur le chemin écrits dans la marge,
mardi 4 décembre 2007

Le court-circuit

EDIT DE DECEMBRE 2010: il y a trois ans, alors que je rédigeais ces Cailloux, j'ai buté sur l'année 1984. Impossible de continuer. Il aurait fallu que je passe 'au-dessus' de plein de choses très personnelles.

J'avais vraiment envie de reprendre le cours des Ricochets. J'avais tant de souvenirs, mais il fallait que je surmonte cette année 1984.

Et voilà. L'histoire a montré que je n'y suis pas arrivée.

Ce n'est pas plus mal. Aujourd'hui que je jette un regard sur les textes que j'ai "commis"... Même s'ils étaient bien écrits, je n'en suis plus du tout satisfaite. Avec le recul, je voudrais avoir privilégié les souvenirs "intéressants" des années 2006 à 19xx. A l'époque, je voulais raconter ma vie. Et aujourd'hui, cette envie me semble puérile. Mais c'était plus qu'une envie, sans doute en avais-je besoin.

En plus, c'est beaucoup trop personnel pour être laissé sur la Toile. Désormais, je me pose beaucoup plus qu'auparavant la question du très intime Même si j'ai employé un pseudo, même si je changeais les noms, les circonstances, les lieux, il me paraît à présent inconcevable, en racontant mon histoire, d'effleurer ou de mentionner celle des autres... Que ce soit de proches ou moins proches.

shayalone, sur le chemin de 2006 à 19xx,
mercredi 5 décembre 2007

2003 - vodka partout, orange nulle part

D'emblée on se jauge. Je l'ai tenue pour quantité négligeable, la p'tite brune, et elle s'est bien vite rebellée. D'emblée, on lutte. Deux petits coqs dans une basse cour qui picorent les moules frites. L'adversaire semble de belle taille, et sa folie rend la mienne presque saine. Elle est plus que brillante malgré son jeune age. D'emblée on s'aime, et d'emblée on se tue, soeurettes fratricides. Les étincelles sont belles, et tout le monde s'y éclaire. J'ai choisi l'ombre, elle me repousse vers la lumière. Elle, et les autres, veulent se lever et combattre. Mais avec moi. Ego m'entraine, je cède à la séduction et me lève, élue à l'unanimité sans m'être présentée.

Elle me le dira plus tard. "C'est pour toi que nous nous sommes levés"

Ca ne pouvait que mal finir.

lilylalibelle, sur le chemin de 2006 à 19xx,
vendredi 18 janvier 2008

2001 : 26 - Nait sens

1er mai 2001 : j'accouche de ma première fille. Un jour férié, grêve des sages-femmes et j'ai failli finir à la maternité de Saint-Malo...
Naissance mouvementée mais somme toute "normale", bien que longue et éprouvante (comme beaucoup de premières naissances, j'imagine). A la fin des douze et quelques heures, je suis épuisée malgré l'anesthésie (ou à cause d'elle ?) et on me demande encore de travailler... Je fainéante à l'expulsion ; en vérité, je n'ai plus une once de force pour pousser ma petite gréviste à l'extérieur. J'ai beau rassembler toute mon courage (et surtout mon envie d'en finir) mais j'ai l'impression de ne rien faire avancer.
La sage-femme (qui, curieusement, porte le prénom que j'avais déjà choisi si c'était une fille) m'appuie sur le haut du ventre pour pousser le bébé vers la sortie. Il y aura un (long ?) moment avant d'entendre le premier cri (à peine deux minutes, me dira la sage-femme ensuite). Manque (court) d'oxygénation au passage du col. Il n'y aura pas de séquelles mais Morgane part aussitôt en couveuse par précautions et examens complémentaires.
Après les deux heures réglementaires suivant la délivrance, je suis transférée dans ma chambre le ventre vide (dans tous les sens du terme !)... et toujours sans bébé. Il est deux heures de l'après-midi, je ne reverrai Morgane que vers dix-sept heures trente. Pour l'instant, elle est à la nursery en couveuse et je peux me reposer.
Je ne saurais jamais si ceci explique cela, mais ces quelques heures "sans" m'ont donné l'impression, quand la puéricultrice m'a amené ma fille pour la tetée (la première !), que ce n'était pas "à moi". Que j'étais dans cet hôpital pour tout autre chose que faire un enfant, bref que ça ne me concernait pas. A celà s'ajoute la gaucherie naturelle de la jeune maman pas sûre d'elle et qui laisse les infirmières "qui savent" dicter leurs règles de fonctionnement. Je n'étais même pas très sûre que c'était bien mon bébé qu'on m'amenait.
Sentiment étrange.
J'avais décidé d'essayer l'allaitement, plus parce que c'était bon pour le bébé que par évidence. Ce fut un fiasco total. Non seulement je n'en avais plus envie, mais de plus ça ne m'apportait rien - en tout cas pas émotionnellement.
Au bout de deux jours, je redoutais le moment de la tetée (ce qui revient quand même au début toutes les deux heures au bas mot !) et j'ai passé ma troisième nuit à pleurer en donnant un sein après l'autre sans arriver à fermer l'oeil. Comme j'ai besoin d'une heure pour m'endormir et que la tetée durait une autre heure, je n'ai pas dormi.
Sept heures du matin, au passage de la puéricultrice, j'ai demandé s'il était trop tard pour passer au biberon. Elle a eu l'air un peu étonnée, a essayé gentiment de m'encourager en m'expliquant que la mise en route était parfois difficile mais qu'ensuite ça se ferait naturellement et enfin que si on la passait au biberon, on ne pourrait pas revenir en arrière et qu'il fallait bien réfléchir. J'ai du lui répondre quelque chose du genre : "si je continue de l'allaiter, je la passe par la fenêtre" et elle a eu un sourire indulgent qui voulait dire qu'elle avait bien compris que c'était tout réfléchi. Dix minutes plus tard, Morgane bien calée sur mes genoux avalait goulûmment son premier bib'. J'allais déjà beaucoup mieux. Je n'ai jamais regretté n'avoir pas allaité. A mon deuxième accouchement, je ne me suis même pas posé la question.
Curieuse vie d'après. Je zone à la maison pendant mon congé maternité. C'est l'été, il fait plutôt très chaud et je garde le couffin de Morgane près de moi dans le salon (plus frais que les chambres) l'après-midi. Je passe mon temps à écrire entre deux biberons, je remanie une nouvelle fois mon roman tout en (re)découvrant U2 (j'ai acheté le dernier album, qui m'a conduit à acheter l'album qui était sorti au début des années 90 et qui avait marqué mon oreille sans que je m'en rende compte). Je passe quelques semaines ainsi dans une bienheureuse léthargie qui va bien à mes tendances romantiques mais qui ne vont pas du tout à mes envies d'activité. Mi-août, je n'ai que hâte de reprendre le travail.
Pas d'inquiétude à laisser la petite en garde ou chez sa nounou. J'ai un curieux sentiment de non-attachement et en même temps la sensation que je suis la seule au monde à lui être indispensable. Comme une responsabilité énorme car je n'ai pas le droit de faillir, de manquer à ce devoir.
Les puristes diront qu'elle a un père, qu'elle n'est pas "perdue" si jamais je viens à être malade ou pire... Mais en fait, ce n'est pas tellement une responsabilité matérielle, c'est une sorte de sensation de leur dépendance vis à vis de moi. Je n'aurai de cesse de rendre mes filles autonomes, parce qu'une telle dépendance me fait peur (comme toutes les dépendances d'ailleurs). Je ne m'en rendrais compte que beaucoup plus tard mais je ne peux concevoir, en fait, qu'on soit dépendant de moi : mes enfants, mes parents, mes amis, mes amours...