Petits cailloux et ricochets

Aller au contenu | Aller au menu | Aller à la recherche

le projet

En novembre et décembre 2006, Anna Fedorovna Kozlika a remonté les années de 2006 à sa naissance au rythme d'un billet pour chaque année. Elle a appelé cette série « Mes petits cailloux 2006-1960 »

A la fin, elle a eu envie de reprendre le chemin en sens inverse et quelques blogueurs ont eu envie de la suivre : ces billets avaient fait naître en eux échos, sourires, jeux de miroir ou clins d’œil... ces fameux ricochets que font les petits cailloux lancés au fil de l'eau.

Le blog collectif que vous êtes en train de lire a été créé ainsi, au détour de discussions au bas de quelques billets. Il s’appelle « Petits cailloux et ricochets » et accueille les textes de tous les participants.

Si vous aussi vous souhaitez faire des ricochets, les modalités pratiques sont expliquées sur cette page.

les textes
S'abonner

année à 45 ans

Les textes sont présentés dans l'ordre chronologique de leur rédaction.

Fil des billets - Fil des commentaires

samantdi, sur le chemin de 2006 à 19xx,
samedi 27 janvier 2007

Ricochets 2006 :45 - Réalisations

En 2006, j'ai 45 ans. Quand sonnent les dernières heures du 31 décembre, je me dis que c'était une bonne année. Peut-être même la meilleure que j'ai vécue.

Une année de réalisation.
Une année de réalisations.

En 2006, j'ai aimé et je me suis sentie aimée de la tête aux pieds, du sol au plafond, aimée comme une femme, corps à corps, peau à peau. J'ai senti dans toutes les cellules de mon être la montée du plaisir, du désir, la réalisation de nos envies, de nos émois. Et pourtant, en même temps, je sais que c'est la fin de la liaison passionnée qui me noue à D. depuis plus de deux ans. Nous avons tourné nos scenarios dans tous les sens, il n'y a pas d'autre alternative. D. et moi nous savons la force mais aussi les limites de notre attachement. Nous avons vécu pleinement ce que nous avions à vivre et nous savons aussi que nous aurions aimé faire un but de chemin ensemble. Mais ni l'un ni l'autre ne sommes prêts à payer le prix de l'exploration de ces terres inconnues. Pour lui, démanteler sa famille, pour moi, changer de ville, n'avoir plus que lui pour point d'ancrage. Nous ne nous sentons pas capables de nous rendre heureux dans ces conditions.
Pendant deux ans, le destin nous a été clément. En cette fin 2006, D. décroche enfin le contrat de travail dont il rêvait, mais au prix d'un déménagement qui met fin à nos petits arrangements de vivants.
Pour la première fois de ma vie, j'accepte une rupture. Nous nous accompagnons l'un l'autre sur le chemin, nous nous disons les mots de l'amour et acceptons de regarder les choses en face sans que ni lui ni moi ne nous sentions abandonnés ou lésés.
C'était une belle histoire. J'en sors plus forte, plus audacieuse et sûre que la vie me réserve encore d'autres belles surprises, comme le fut cette rencontre.

En 2006, j'ai réglé le problème du logement de ma mère. Du coup, j'ai remis ma mère à sa place. Je ne vis plus avec l'angoisse de la savoir mal logée, dans une maison qu'elle était incapable d'entretenir, qui m'appartenait et dont je me sentais responsable. Nos relations se déploient autrement. En rangeant et triant ensemble, nous dénouons et renouons autrement nos liens.
Ma mère me fait un cadeau inespéré : elle me donne deux cartes postales que mon père lui avait envoyées au tout début de leur rencontre. Tout le reste, correspondance, photos, elle l'avait brûlé en apprenant qu'elle était enceinte. Voir l'écriture de mon père, regarder le nom de ma mère écrit par lui me donne le sentiment d'une réparation intérieure.

En 2006, j'ai mis en route et presque terminé un autre processus de réparation : j'ai décidé de faire soigner mes dents. J'avais des dents de pauvre, réparées de bric et de broc avec de grands trous, des béances et des fragilités. J'investis dans la pose d'implants puis, dans la foulée, je refais à neuf toutes les dents soignées un peu, bricolées, branlantes, pour prendre un nouveau départ du côté des mandibules.
Ce n'est pas anecdotique pour moi. Je paie cher, mon dentiste devient presque mon analyste, au fil des semaines, la reconstruction avance. Je pleure beaucoup chez mon dentiste, je m'évanouis même deux fois. Pourtant c'est l'homme le plus doux du monde, et ma mâchoire est endormie. Je sais bien que la question est ailleurs, dans le mot même de "reconstruction". Quitter la peur et aller de l'avant. Je retrouve le plaisir de croquer et je renonce à mes chicots : j'ai assez de cicatrices comme ça à contempler les jours de vent neigeux.

perle, sur le chemin de 2006 à 19xx,
dimanche 18 mars 2007

2004- Beslan

De l'Ossetie du nord, ce 1er septembre 2004, je ne savais rien. De Beslan, rien non plus.

Je n'étais que la vieille jeune mère d'une petite fille de 2 ans et celle déjà aguerrie d'un jeune homme de 14 ans.
Je ne savais pas que dans cette petite ville d'un petit état de la Fédération de Russie, oubliée du monde, on vénérait l'école au point d'en fêter la rentrée. Chez nous, on fête la sortie.
Ce jour-là, et les deux qui ont suivi, j'ai eu honte. Honte d'être humaine. Honte de ne pouvoir rien faire. Honte que nous en soyons encore là. Honte que l'Histoire ne nous apprenne rien.
Des images ont envahi mon âme, l'ont scarifiée à jamais. Ce soir, en revoyant les images du drame, j'ai pleuré. Pleuré, quand cette mère, agenouillée devant les cadavres de ses deux enfants, a tendu la main pour caresser les cheveux de son plus grand. Pleuré pour ce garçon qui ne voulait qu'une chose, revoir sa mère, et qui la savait morte.
J'ai pleuré avec rage. Avec hargne. A 45 ans, malgré la sagesse et la sérénité dûes à l'âge, je ne suis pas fière de moi, de nous.
J'ai peur. Peur d'avoir à me faire une raison. Peur de ne plus croire en rien.

Otir, sur le chemin de 19xx à 2006,
jeudi 27 décembre 2007

2003:45 Tout recommencer

Au moins il est parti. Son déménagement aura été épique. Chacun de notre côté, nous avons fait venir des tiers, ne pouvant décidément plus jamais nous trouver en présence l'un de l'autre sans se sentir en danger de quelque chose. J'ai besoin de témoins pour ne pas me sentir être devenue la folle qu'il m'accuse d'avoir toujours été. Je sais depuis si peu de temps que seulement en public je suis en sécurité, parce qu'alors les rôles que nous jouons respectent les règles sociales. Désormais, il a franchi la barre et raconté à tout le monde que j'avais voulu l'envoyer en prison, y compris à son fils de cinq ans, que je le battais et sans doute est-ce pour mieux s'en persuader qu'il a fui.

Il embarque tous ses meubles. J'ai pris de jolies photos en souvenir. Notamment de ceux que nous avions choisis ensemble lors de notre mariage, et que ma mère nous offrait, pardon, lui offrait pour sa pièce de musique à l'époque. Je me retrouve dans la grande maison vide, vidée littéralement, et je regroupe mes quartiers surtout autour de la cuisine et fait de ce qui aurait été une salle à manger notre nouvelle family room, où trônent les jouets des enfants et la télé. Le guest appartment qu'il s'était de toutes manières annexé dès la première année m'est désormais condamné formellement, à tel point que le jour où une canalisation y pète parce qu'il n'a pas donné les bonnes instructions à quiconque de vérifier le chauffage, je ne peux qu'assister à l'inondation par la petite fenêtre et être impuissante à préserver les caisses de disques et autres de ses possessions enfermées.

J'ai enfin mon permis de travail. Je vais pouvoir me faire embaucher assez rapidement par un médecin à la ville qui a besoin d'une employée à mi-temps pour gérer son agenda et faire sa facturation. Dans le même temps, je commence à travailler pour Balthazar qui lui, en a fini avec son divorce de folie, et sait donc très gentiment compatir au mien.

J'essaye tant bien que mal de rester à la surface des eaux qui grondent. Mon avocate me pompe à tous points de vue. Un jour, elle en fait de trop et je m'aperçois alors que je suis toujours autant dans une relation inégale où je me fais exploiter par quelqu'un qui me voit comme une victime pitoyable certes, mais dont on peut abuser, et je l'envoie promener. Il faut que j'en trouve une autre. Tout cela est une véritable abomination financière, et pendant ce temps là, en France, la procédure de divorce suit son petit bonhomme de chemin sans que j'aie grand-chose à faire au grand dam d'Estac qui m'assigne à nouveau pour que je fasse venir les enfants pendant l'été, mais il est débouté de sa demande, puisque c'est lui qui a rendu impossible notre retour sur le sol américain si on le quitte temporairement.

A la fin de l'année, sur une de ses fréquentes compulsions, le toubib pour qui je travaille me renvoie et au fond ça m'arrange bien, même si ça me vexe terriblement, et réveille en moi un douloureux sentiment d'échec et d'être un zéro pointé.