Petits cailloux et ricochets

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le projet

En novembre et décembre 2006, Anna Fedorovna Kozlika a remonté les années de 2006 à sa naissance au rythme d'un billet pour chaque année. Elle a appelé cette série « Mes petits cailloux 2006-1960 »

A la fin, elle a eu envie de reprendre le chemin en sens inverse et quelques blogueurs ont eu envie de la suivre : ces billets avaient fait naître en eux échos, sourires, jeux de miroir ou clins d’œil... ces fameux ricochets que font les petits cailloux lancés au fil de l'eau.

Le blog collectif que vous êtes en train de lire a été créé ainsi, au détour de discussions au bas de quelques billets. Il s’appelle « Petits cailloux et ricochets » et accueille les textes de tous les participants.

Si vous aussi vous souhaitez faire des ricochets, les modalités pratiques sont expliquées sur cette page.

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année à 34 ans

Les textes sont présentés dans l'ordre chronologique de leur rédaction.

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luciole, sur le chemin de 2006 à 19xx,
mardi 30 janvier 2007

Petits cailloux et ricochets. 2005, la rencontre.

c'est un mois de septembre si clément à Paris. Je suis là pour passer l'écrit d'un diplome. Je ne suis pas vraiment convaincue de la necessité de passer cet examen, mais je me dis que comme ça, se sera fait. C'est ma soeur aînée qui m'héberge. Je passe des heures à me faire coiffer par mes petites nièces. On adore ça.

Je me ballade dans Paris. Je retrouve des parfums de nostalgie. Ici je venais souvent avec... Là c'est quand j'étais avec ... Comme si ces quartiers de Paris gardait le souvenir de mes amours d'adolescentes.

Ma soeur est très contente que je vienne justement à cet période là, elle veut m'emmener à un Paris carnet. Là je rencontrerais Vroumette avec qui j'ai déjà sympathisé par blog interposé. Mais aussi, Tarquine dont j'admire le style à la fois tendre et rude, Kozlika que j'ai connu grâce au jeu d'écriture qu'elle propose, Anne Chiboum que je perçois déjà comme une soeur d'esprit... Ce soir là, le premier mercredi du mois de septembre 2005, nous arrivons tard. Le café est petit et enfumé mais comme il fait incroyablement doux, on s'aère régulièrement sur le pas de la porte. Ce soir là, tout le monde joue aux devinette car tout lété il y a eu "l'hotel des blogueurs" et chacun veut savoir qui à écrit ceci, qui à écrit cela. Les paris vont bon train, certains se dévoilent sans faire d'histoires. Je n'ai pas suivi l'hotel des blogueurs et je m'en mords les doigts car c'est le sujet principal des conversations que je croise.

Ma soeur et moi même, sommes réfugiées dans un recoin du bar. Un monsieur souriant aux yeux pétillant vient lui parler. Il a un rire sonore. Ma soeur dit : " tiens un frère Granger " Il rale, pour la forme, il aimerait apparemment ne plus être une part d'un binome. Je souris, j'ai toujours été agacée d'être appelé comme ça : " tiens les soeurs machins !". Son frère arrive, il est aussi souriant et les yeux petillent également. Ma soeur avoue qu'elle les confond tout les deux. C'est étrange, ils se ressemblent sans se ressembler vraiment. Ils sont frères à n'en pas douter en tout cas. J'apprendrai un peu plus tard que le premier s'appelle François.

Vroumette est allée nous chercher des bières, mais comme elle ne revient pas je la rejoins au bar. Elle parle avec François, justement. Je suis timide, je n'ose pas me mêler vraiment de la conversation.

Plus tard, le café s'est un peu vidé, l'ambiance est plus calme. Ma soeur, vroumette et moi même discutons. François passe devant notre table et Vroumette l'interpelle : " He, François, vient donc t'assoir avec nous, regarde, une table de trois nana rien que pour toi ! Allez fait pas ton timide !!" . Intimidé, il l'est justement, j'insiste de concert avec elle, je joue la fille super détendue, mais je ne suis pas si à l'aise. Il s'assied à mes côtés, très près. Je me dis que nous n'avons pas beaucoup de place sur cette banquette.

Plus tard, je croise son regard, ou plutôt, nos regards se croisent, longuement. Quelques choses se passent, de lui à moi, dans ce moment de silence. Puis la soirée suit son cours.

Nous nous sommes dit au revoir, nous n'avons pas échangé plus que quelques mots. Avant de partir il me demande quel est mon blog, je lui dit, il me dit qu'il ira lire.

Durant la semaine qui suit, il me laissera quelques commentaires discrets, m'enverra quelques mails concernant la mise en page de mon blog que je cherche à modifier. Je trouve ce monsieur vraiment adorable.

Puis vient le temps du pique nique. Nous nous retrouvons avec quelques blogueurs. Il fait un temps magnifique. En arrivant, je reconnais son frère, lui n'est pas là.

Plus tard, je le vois arriver de loin, il a une démarche sautillante, il tient dans la main un carton dans lequel nous découvrirons des tartelettes. Je suis vautrée sur une couverture, il s'installe à mes côtés.

De tout l'après midi, nous ne nous serons écartés l'un de l'autre que quelques minutes. Nous aurons échangés trois mots. Mais ...

Je minaude comme une adolescente en me demandant ce qui me prend. Je rie fort aux facéties de mes nièces, je fais la femme enfant, la femme lascive au soleil, bref, je sors le grand jeu et je m'étonne moi même. Je sens son regard sur moi, tout le temps. Il ne dit rien. Je ne lui parle pas non plus. Le temps passe et le moment de partir approche. Je n'en ai pas envie, pas du tout.

C'est en se disant au revoir, que nous trouvons l'occasion de nous parler, un peu. Machinalement, j'époussette une peluche sur son pull rouge, alors il me serre soudain dans ses bras, comme si mon geste avait dévérouillé un désir réprimé tout l'après midi, il me murmure un secret à l'oreille et s'en va, s'enfuit presque. Je reste quelques secondes surprises, idiote, puis je rejoins la bande pour continuer les au-revoir.

Sur le chemin du retour ma soeur me dit : " On dirait que t'as fait une touche ", elle rit. Je crois bien avoir rougis. Je dis : " on dirait ... Je le trouve charmant... Non ?" Elle me dit : " tu vas faire des jalouses " moi : " ah bon ? ". Elle rit, je ris aussi et je rentre rêveuse à la maison.

La suite, je ne la raconterais pas, c'est notre jardon secret. Mais ce monsieur charmant est devenu mon Il, mon merveilleux, le papa de ma fille. 2005 finissait en beauté et annonçait une année 2006 merveilleuse.

sicaliptic, sur le chemin de 2006 à 19xx,
dimanche 25 février 2007

2000 : 34 ans l'amitié

Une amitié se tord de douleur.
Après 3 ans de vie commune nous ne pouvons partager les difficultés
Parallélement une autre prend naissance, c'est une drôle de rencontre comme pour une histoire d'amour, finalement c'en est une. Du jour au lendemain cette inconnue devient mon quotidien, il ne se passe plus une journée sans que nous n'ayions quelque chose à nous dire, à nous montrer. La vie devient abondance.
J'ai pris l'habitude de trainer au bar pour laisser de la place à la maison quand celle ci hébergeait la douleur, maintenant que je suis seule dans un si petit appartement, je fais de mon bar, mon salon et de sa terrasse, mon jardin.
Lorsque je m'absente, on le remarque. Ma peau brunit à force de traîner au soleil, j'apprends à prendre le temps, j'en ai à revendre.
Mon univers s'aggrandit bientôt d'un atelier, je me remets à la peinture, c'est au bar qu'une amie me l'a proposé.
Mon amie est généreuse elle me nourrit de son énergie. Elle m'entraîne dans un tourbillon, elle me bouscule et j'aime sentir mes habitudes vaciller, mes croyances mises en danger, je lutte tout de même, je me braque mais je sais qu'elle me fait du bien, j'ai si peur de m'encrouter, elle a une intelligence abrasive.
Pour mes 34 ans, elle organise un spectacle exuberant où je me retrouve à essayer les 5 robes qu'un ami m'a offertes, et à danser avec les hommes qu'elle me choisit, elle, royale madame loyale, est en maillot de bain et talon haut. Cela se passe dans mon fief, mon bar, chez moi quoi. Je me dis qu'elle est folle et que c'est surtout une grande démonstration d'amour. Certains disent (son nouvel amoureux surtout) que nous étions unies dans une vie anterieure, que c'est la seule explication de cette fulgurante impression de se connaitre autant en si peu de temps.

Cette année là, j'ai rencontré beaucoup de gens intéressants et adorables, peu ont résisté à l'érosion des changements de direction. C'est une année prolixe, je retrouve la joie et tout fourmille de projets.

mnesiloque, sur le chemin de 2006 à 19xx,
vendredi 16 mars 2007

2003 : Angoisses

Trop de pressions.

Pressions sociales et familiales, vis à vis de mon homosexualité. Il y a des gens qui savent, d'autres qui ne savent pas mais qui pourraient, et d'autres qui ne doivent à aucun prix savoir ; je m'acharne à cloisonner tout ce monde, à faire en sorte que les premiers ne bavardent pas trop avec les derniers. Je me méfie de tous, y compris de moi-même : une plaisanterie pourrait m'échapper qui me trahirait. A force de craindre de trop parler, je me renferme et tends à devenir franchement asocial.

Pressions professionnelles, avec Crepitus qui insiste pour sortir notre première réalisation le plus rapidement possible. Il exige des rapports d'activité constants, mais m'explique que je perds du temps sur des détails inutiles lorsque je lui fais un bilan des opérations en cours. Passerait encore si c'était vrai, mais il se trouve que je maîtrise parfaitement mon boulot et que je sais sans aucun doute qu'il a tort. Peu importe, il faut bien avancer malgré tout, alors je me retrouve à devoir bosser doublement : le jour sur l'apparence et le superficiel, des choses bien visibles qui rassurent Crepitus ; et la nuit sur les vrais problèmes, des tâches peu spectaculaires mais pourtant essentielles.

Pressions affectives, avec mon ami vieil Bacchus qui sombre définitivement dans l'alcool sans que ni moi ni personne n'y puissions rien faire. C'est horrible de voir un être cher se perdre à ce point, d'assister à la dissolution inexorable de son intelligence, de sa personnalité, de sa façon d'être, de tout ce qu'on a aimé chez lui, dans une brume alcoolique permanente ; c'est terrifiant de le voir faire un delirium tremens et de ne pas savoir comme réagir ; c'est culpabilisant de devoir l'aider financièrement chaque mois pour le loyer ou l'EDF en sachant que cet argent lui servira aussi à acheter du whisky ; et surtout, c'est démoralisant de constater la faillite de notre système de santé à lui venir en aide. Et puis ma copine Latone déménage à Lyon pour suivre son mari (je dois dire adieu à nos défoulatoires et mensuelles soirées « moules-frites et langue de pute » en tête à tête au Léon de Bruxelles de la place Clichy) tandis que mon ex-colocataire et ex-amoureux hétéro secret Uranus s'expatrie à l'étranger.

Alors petit à petit et sous la pression, les murailles se fissurent, des brèches apparaissent, la forteresse prend l'eau. Je tente d'endiguer la catastrophe, mais c'est bien trop tard : au printemps, une rupture amoureuse brutale, incompréhensible, injuste, assène le coup de grâce. Tout cède et les flots m'entraînent, impuissant, vers les rivages de la folie.

Le symptôme principal : l'angoisse. Elle est permanente, je suis constamment en alerte, sur le qui-vive, le moindre bruit me fait sursauter, je dors mal, mon cœur bat la chamade en permanence, mon estomac se révulse à la seule idée de devoir fréquenter du monde, je vomis à la simple perspective d'une réunion professionnelle. Exactement comme Sigourney Weaver dans Copycat, je me cloître dans mon appartement et suis pris de vertiges incoercibles dès que je m'en éloigne. Toute sortie culturelle (concert, théâtre, cinéma...) devient strictement impossible. A cela s'ajoutent des crises paroxystiques, avec éléphants assis sur la poitrine, sentiment de panique et impression certitude de mort imminente. Pour une obscure raison que mon psychiatre n'élucidera jamais, tous ces symptômes s'atténuent généralement l'après-midi ; une chance qui me permet de continuer à travailler à mi-temps - mais bien shooté aux anxiolytiques tout de même. Un symptôme secondaire : la boulimie. Cette seule année 2003 me verra passer de 58 à 79 kg.

Les troubles disparaîtront petit à petit, aussi mystérieusement qu'ils étaient apparus. Cela se traduit évidemment par un renouveau amoureux. En avril, je fréquente un clarinettiste qui finira par fuir devant mes angoisses - je le comprends et ne lui en veux pas. Pendant la canicule, je folâtre avec un artiste maudit, un type aussi excentrique que moi qui pille du mobilier funéraire la nuit dans les cimetières pour le transformer en oeuvres d'art - c'est l'archétype de l'amour adolescente, la relation improbable mais passionnée dont on sait bien qu'elle ne survivra pas à l'été, alors on profite à fond et sans arrière-pensée. Enfin en novembre, je rencontre le beau Priape, celui avec qui je vis encore aujourd'hui, et que j'espère être le bon.

Cette crise de 2003 est la troisième. Une première avait eu lieu en 1986 et une seconde en 1999. Grande question : suis-je à l'abri d'une quatrième rechute ? Je préfère ne pas trop y penser.

traou, sur le chemin de 2006 à 19xx,
dimanche 1 avril 2007

1998 - une année gaie

L’année est légère. Pour la première fois depuis 5 ans. En janvier, je rencontre de façon incongrue un homme au large sourire, dont je mettrais quelques temps à me rendre compte à quel point il est important pour moi. Il me réapprendra bientôt le bonheur d’être deux, et comme un quotidien partagé peut être gai et tendre.

En attendant, il m’accompagne avec bienveillance dans ma frénésie de sorties et de rencontres nouvelles. Je recommence à trouver la vie gaie, je papillonne, virevolte, m’amuse au milieu de gens nouveaux, drôles, créatifs : peintres, sculpteurs, musiciens, fréquente à leurs côtés des lieux étranges où se tiennent expositions et « happenings » parfois saugrenus, parfois superbes, mettant en scène le corps, dévoilé ou suggéré. Grâce à eux, je mettrais un joli point final à la relation chaotique que j’entretiens avec mon corps depuis l’adolescence en posant nue, pour la première fois. Je vivrais avec un réel bonheur cette relation de peintre à modèle, de regard esthétique et sans jugement sur mes rondeurs autrefois détestées.

Cette année-là, j’expérimente, je cherche des chemins, je n’ai peur de rien, je me laisse aller aux sentiments, qu’ils soient amicaux ou amoureux, avec intensité, en les disant, en les vivant, sans peur de me faire mal. Je me laisse aller au désir pour le désir, au plaisir des sens sans y mettre d'affect. Je réapprivoise mon corps et la séduction qui va avec. C’est peut-être la première fois que je prends conscience de l’énergie, de la force que j’ai en moi, qui me permettent, me permettront toujours, malgré les glissements de terrain, de me relever, de survivre aux épreuves, d’en tirer une perception aiguë de la réalité. Parfois avec joie.

marine, sur le chemin de 2006 à 19xx,
jeudi 5 avril 2007

2004 : l'ami-amant

L'année du brouillard. Cette année-là, je ne savais pas où j'en étais. Et je tentais de l'accepter. Aucune envie d'avancer, je me cherchais en moi. Peur de blesser alentour. Incertaine, j'écoutais les autres, je les regardais, sans m'investir. J'écoutais surtout cet autre, cet ami-amant.

Je le connais depuis mes 18 ans. Il était le meilleur ami de mon petit copain. Ils partageaient leur salle de bain dans l'internat où je passais mes week-ends après être discrètement passée devant la loge sous le grand porche. Les gardiens étaient aveugles ou certains que les jeunes gens qu'abritait le noble bâtiment avaient besoin de quelque détente pour donner le meilleur d'eux-même. Peu nous importaient les raisons, à nous, les filles qui passions rapidement devant la loge au milieu de la nuit après un ciné et quelques verres.

Dans le brouillard, cette année-là, je m'interrogeais sur ce groupe d'amis qui avait été le nôtre, jeunes et insouciants, des relations codifiées pour longtemps au gré des premiers élans amoureux. La copine du meilleur pote est toujours intouchable. Dans ce groupe d'amis, comme d'autres filles, j'avais été la copine de... Rien que cela, peut-être... Triste certitude, qui étais-je auprès de ceux avec qui j'ai tant partagé ?

Les années ont soudé nos amours incertains : chacun de nos côtés, nous sommes devenus parents. Les années ont désoudés nos amours incertains, les parents que nous étions se sont séparés. Et tous nous nous sommes retrouvés, unis par le passé, mal dans nos présents, incertains de nos avenirs.

Les discussions introspectives sur nos vies, se sont substituées à nos anciens rêves d'entrée dans la vie. Nous mesurions peut-être l'écart entre nos mots passés et nos présents...

Un an que durait cette histoire d'ami-amant. A chaque fois que nous nous revoyions pour échanger quelques réflexions sur nos vies, nos envies inassouvies, nos blessures tues, la chair était trop bonne, le vin coulait à flot, le bien-être ne voulait plus s'arrêter, le besoin de tendresse se faisait plus fort que la raison. Nous passions la nuit ensemble. Chaque soir, j'étais heureuse de partager avec lui. Chaque aube de nuit, je ne pouvais me résoudre à le quitter. Chaque nuit, jétais satisfaite de répondre à son désir. Chaque matin, je m'en voulais d'avoir céder, d'avoir donné mon corps en échange de tant de mots à écouter, d'idées à réfléchir. De n'avoir pas su dire non, lorsque je n'avais pas envie. Chaque journée qui s'ensuivait je faisais de nouvelles résolutions. Nouvelles : non... Éternellement la même que je ne tiendrai pas la fois suivante.

L'été approchait. Des projets ? Dans mon brouillard, je n'en avais point. Suivre les siens plutôt que de rester seule. Peut-être la proximité quotidienne lui donnerait raison. Peut-être nous aimions nous d'un amour serein. Peut-être mes rêves d'amour passionnels n'étaient que déraison. Je le suivais en vacances, merveilleuse balade dans la France de nos enfances, dans la France de son présent... Je rentrais à Paris, certaine cette fois-ci qu'il était mon meilleur ami, que je n'en voulais comme amant. Pour respecter mes propres désirs, je le blessais. En réponse à cette souffrance reçue et infligée, nos chemins divergèrent à nouveau.

De ces magnifiques moments, quelques mots pour ne pas oublier :

Nous sommes en bateau. Nous revenons de l'île de Patiras au milieu de la Garonne. Île toute plate sur laquelle poussent maïs et vignes. Nous y avons goûté quelques cuvées. Assise à l'arrière du bateau, dans le vent pour seule compagnie, j'imagine le paysan s'engageant chaque matin sur les flots pour aller soigner son champs, à l'abri des autres. Isolé sur son île déserte. Je l'imagine, rentrant le soir retrouver sa famille, heureux de son escapade solitaire. Mais nous accostons, il faut quitter ses pensées, il est temps de redescendre. Un pied sur l'embarcation, un pied sur le quai, au risque de me foutre à l'eau, je refuse la main que le vigneron me tend. Et mon pote dans mon dos : « Celle-là, avant qu'elle accepte de se faire aider... Il passera de l'eau sous les ponts... » Je me retourne, je souris. Il n'en est nul autre qui me connaisse mieux que lui. C'est vers lui que je me tournerai en janvier 2007, c'est lui me rattrapera par le col du manteau, m'intimant à me taire lorsque mes mots ne sont plus audibles, sans juger ma personne tant que mes pensées ne sont que déraison. Grâce à ses anciens mots professés au bord de ce fleuve, au bord de nulle part, j'ai su crier « A l'aide ! » Il a répondu.

Nous sommes sur la route qui serpente entre le Pic Saint-Loup et le massif de l'Hortus. Tels deux monstres ancestraux les montagnes nous observent, tous deux pour une fois silencieux, à l'écoute de ce qui nous environne. La voiture roule vite, les Cramps hurlent dans les baffles, émue par la beauté, je filme par la fenêtre. Au visionnage : surprise, rien de ce que j'ai vu n'apparaît. Lorsqu'on regarde un paysage de la fenêtre d'une voiture, on se focalise sur l'arrière-plan. Le filtre de l'expérience masque ce qui est inutile. De ce que j'ai voulu filmé, des majestueuses rocailles, on ne distingue rien. Sur le petit écran, seules les herbes folles du bas côté défilent à toute allure. La vie est sûrement ainsi faite, d'apparences variées suivant le point de vue que l'on s'accorde. La caméra ne s'accorde avec rien de sensible, juste avec le réel... l'incontournable, l'intangible.

Nous dormons au mazet. Au milieu des vignes, dans la garrigue, ces petites constructions de pierre protègent le paysan des trop lourdes chaleur estivales. Il peut y faire la sieste lorsque le soleil est à son mitan. Entre la coupe de matin, et celle de l'après-midi. Nous y dormirons cette nuit. « Tu ne dors pas avec moi ? » Mon duvet sous le bras, je m'installe dans les vignes, sous la voûte étoilée. J'ai envie d'être seule, proche de lui, mais seule avec moi. Au petit matin, les rayons du soleil sécheront la rosée toute la nuit déposée. Au petit matin, la lumière sera toute rose autour de moi. Je m'extraie du duvet pour attraper mon appareil photo. J'immortalise cet instant. Longtemps je m'en souviendrai : ce sera mon fond d'écran une année durant. Là-bas, j'ai su dire : « Non ».

Otir, sur le chemin de 19xx à 2006,
vendredi 14 décembre 2007

1992:34 Année olympique

Mon plus jeune frère se fiancie. Comme ils vivent dans le Sud, il y a une grande fête chez mes parents pour présenter sa future femme et ses deux enfants déjà ados à toute la famille. Estac après s'être fait prier pour participer prend un goût évident à la réjouissance, l'abondance gastronomique sépharade n'y étant pas pour rien. En fin de soirée, est-il saoûl ou exalté, toujours est-il qu'il annonce à mes cousines puis à tout le monde que nous aussi, nous allons nous marier.

Je n'étais pas au courant. J'apprends donc la nouvelle par mes vieilles tantes qui me félicitent chaleureusement, tout le monde a l'air tellement ravi, j'aurais certes préféré une demande en mariage plus traditionnelle, ou à défaut une décision légèrement plus concertée, après tout cela fait trois ans et demi que nous vivons à peu près ensemble et qu'aux yeux de tout le monde nous sommes le couple parfait.

Sur le chemin du retour, je suis fondante, réjouie de ce cadeau attendu depuis longtemps. Il me douche un peu en gromellant que oui bon d'accord on se marie, mais qu'il ne veut pas entendre parler d'avoir à organiser un mariage et que j'ai qu'à me débrouiller pour m'en occuper. C'est vrai qu'il a une tournée au Japon, donc pas question de compter sur lui pour quoi que ce soit.

Même à distance et en m'ayant "délégué" les opérations, il me dicte ses conditions drastiques sur la non-liste d'invités. Pas question que des gens qu'il ne connaît pas puissent assister à cet engagement. Au final, vingt-cinq personnes sont élues, et c'est moi qui dois gérer les incidents diplomatiques. Surtout, ceux que j'aime ne seront pas nécessairement là et au fond de moi, je ressens la répétition des débuts de notre liaison quand j'étais interdite d'exultation d'être amoureuse publiquement.

Au mariage de mon frère, il n'est pas là. Mais tout le monde me parle de notre futur mariage dont la date est arrêtée déjà comme s'ils allaient y participer aussi. Je suis mortifiée et je commence à déprimer. Jusqu'à la dernière minute je ne saurai pas ce que je me mettrai. Je vais m'acheter un petit tailleur blanc toute seule, et c'est la journée la plus triste de toute ma vie depuis très longtemps. D'ailleurs sur le revers de la veste blanche, il y a une énorme fleur... noire, à la longue tige, lugubre. La jupe est bien trop courte pour mes jambes pas belles, la vendeuse m'aurait vendu encore plus moche, je crois qu'elle aurait pu.

Notre mariage a lieu à la petite mairie du village que j'aime tant, ce sont ma tante et ma mère qui ont absolument tout préparé pour le banquet sous la tente. Il fait un temps superbe, tout se passe bien. Seul l'éloignement des hôtels où nous logerons sa famille posera un problème, et de taille : il faut raccompagner son papy qui ne saura jamais trouver tout seul, et accompagner ses parents qui n'ont pas de voiture, mais sa mère refuse de partir en même temps que le papy, il faudra faire deux voyages. Estac ne s'en mêle surtout pas, et ne les raccompagne pas, il s'amuse trop avec ses amis. C'est moi qui m'y colle, et mon père qui se dévoue pour le second voyage quand il s'apercevra du pataquès. Personne n'ose rien dire à Estac comme si tout cela était normal, je suis en larmes.

Je tente une vague conversation quand on se retrouve tous les deux dans la jolie suite nuptiale que mes parents nous ont offert dans une auberge non loin pour notre nuit de noces. Il est trop fatigué d'avoir bien bu et rigolé avec ses amis. Ce n'est pas encore cette nuit-là qu'on risquera de faire un bébé.