Petits cailloux et ricochets

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le projet

En novembre et décembre 2006, Anna Fedorovna Kozlika a remonté les années de 2006 à sa naissance au rythme d'un billet pour chaque année. Elle a appelé cette série « Mes petits cailloux 2006-1960 »

A la fin, elle a eu envie de reprendre le chemin en sens inverse et quelques blogueurs ont eu envie de la suivre : ces billets avaient fait naître en eux échos, sourires, jeux de miroir ou clins d’œil... ces fameux ricochets que font les petits cailloux lancés au fil de l'eau.

Le blog collectif que vous êtes en train de lire a été créé ainsi, au détour de discussions au bas de quelques billets. Il s’appelle « Petits cailloux et ricochets » et accueille les textes de tous les participants.

Si vous aussi vous souhaitez faire des ricochets, les modalités pratiques sont expliquées sur cette page.

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Les textes sont présentés dans l'ordre chronologique de leur rédaction.

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krazy-kitty, sur le chemin de 2006 à 19xx,
vendredi 26 janvier 2007

2006 : 21 - Les instants heureux

Le restaurant surplombe la vallée. De la fenêtre à côté de laquelle nous avons été idéalement installés - la terrasse semble trop fraîche pour la robe sans manches qui m'habille -, on peut voir toutes les lumières des villes avoisinantes, celles du stade où se dispute un énième match de baseball, et même les feux d'artifices du parc d'attraction, au loin. Il y a aussi de grandes zones d'ombre ; ça, c'est le désert.

Les serveurs sont, comme à l'accoutumée, un peu trop obséquieux et envahissants à mon gré. Je déteste les sentir surgir à mon côté pour remplir mon verre qui est encore loin d'en avoir besoin.

La conversation est enjouée, presque fiévreuse. Nous parlons de mots. Du plaisir de jouer avec eux, de noircir les pages de phrases où ils s'assemblent, de dévorer les agencements qu'en ont fait des plus doués que nous. Du plaisir qu'il y a, aussi, à raconter des histoires. Pour la première fois, je m'exprime vite, avec souplesse ; des mots me viennent dont je ne soupçonnais pas connaître l'existence ; je ne bute plus sur leur prononciation. Quant à lui, habituellement si réservé, il répond avec enthousiasme, il développe, il raconte, il s'ouvre. J'écoute. Je l'écoute se dévoiler plus intimement qu'il ne l'a jamais fait. J'écoute ce qu'il évoque à propos de Camus, de l'écriture comme échapatoire. J'écoute l'accent de la côte est que j'aime tant dérouler sans hâte les mots, les phrases, les pensées. Je souris, et à mon tour, je parle de Camus, de l'Etranger, et de mon père.

Plus tard, après le dîner, nous savourons sur la terrasse la fin de la soirée. Des airs d'opéras passent dans les hauts-parleurs et je m'amuse à les reconnaître. Parfois, je ne sais pas, alors j'invente, et il me regarde d'un air vaguement incertain ; alors, d'un rire, je reconnais l'imposture.

Ce soir-là, je virevolte comme une petite fille ; je tourne et je vire dans ma robe rouge ; je ris aux éclats et son rire se fait écho du mien.

Ce soir-là, il devient vulnérable. Il se dévoile sans être sûr de ne pas être à ma merci. Chaque sourire, chaque baiser, chaque effleurement de ma main le réconforte, mais au fond, une crainte sourde l'envahit. Je ne le sais pas encore, mais son chemin a été jalonné de manipulatrices, d'arrivistes, d'insincères. A vrai dire, je ne le soupçonne même pas ; nous sommes si jeunes, et je suis encore naïve... Elles en voulaient à l'argent de sa famille, à son désir et sa capacité de s'arracher à la petite ville de Pennsylvanie, à son statut de président des élèves, à ses bons résultats présageant d'un salaire alléchant, à la bourse obtenue pour entrer en troisième cycle dans une prestigieuse université. Moi, je suis partie il y a bientôt sept ans de ma petite ville de province, j'ai plus de diplômes que lui et une meilleure bourse pour le même programme. Je ne compte que sur moi-même pour assurer mon avenir - et même mon présent. J'en veux aux bons mots qui me font rire, à ceux qui me réconfortent, à nos conversations, aux reflets du soleil dans ses cheveux blonds et à la douceur de ses lèvres. Eblouie par son sourire et trop occupée par mes propres insécurités, je ne remarque rien.

Alors, inévitablement, quelques jours plus tard, j'agis inconsidérément et sans penser à mal. Il est préoccupé par son travail, les échéances qui s'accumulent, et a prévu de passer son dimanche à plancher. Alors je ne le préviens pas que je vais me promener à la plage avec un ami, je ne l'invite pas. Quand, à mon retour, je le sens sur la défensive au récit de mon après-midi, je mets ça sur le compte de la fatigue.

Il me faut plusieurs jours pour comprendre qu'il m'a enfouie dans le même panier que celles dont je n'avais aucune idée qu'elles avaient été les précédentes. Qu'il m'en veut d'avoir réussi à lui faire autant baisser sa garde avant de lui asséner ce coup-là. Qu'il s'en veut de s'être laissé prendre au piège. Qu'il me prête les pires intentions - j'en voudrais à sa nationalité, à sa connaissance du pays, à sa voiture, à l'argent qu'il ne manquera pas de faire alors que je m'obstinerai par plaisir dans la voie moins lucrative de la recherche universitaire...

Pendant ce temps, je me soucie de mes projets, qui n'avancent pas ; de mon père, dont le dos est dans un piètre état ; de moi-même, qu'un ex s'obstine encore à détruire même si ce n'est pas son but. Quand il m'accuse, je tombe des nues. Plus rien ne tient debout que mes doutes, mes peurs et mes angoisses.

« Je croyais qu'il y avait quelque chose entre nous, que je comptais » me dit-il. « Je croyais qu'il y avait quelque chose entre nous, que tu me faisais confiance » répliqué-je. Il ne sait pas par quoi je passe, me croit satisfaite ou heureuse. Je m'enfuis en courant dans la nuit. Je me déteste. Je le déteste de ne pas comprendre, de ne rien voir. Chaque jour, chaque soir, j'attends un signe de lui qui ne vient pas.

Et puis, un jour, je le vois de loin sur le campus. Je n'ose pas aller vers lui. C'est lui, cependant, qui vient vers moi, un peu plus tard : je le précède sur le chemin du retour, et de me voir abattue, traînant ma patte récalcitrante - j'ai une sciatique pseudo-psychosomatique -, il commence à douter. Ou alors, une bouffée de tendresse l'envahit. Ou de pitié. Il m'aborde et me laisse l'occasion de lui dire ce par quoi je passe, en dehors de lui. Je n'arrive pas à lui parler du mal qu'il nous fait et de celui que je n'ai jamais voulu lui faire. Il esquisse un sourire, ne m'embrasse pas, ne me touche pas, et je pars en pleurant.

Je ne me sens pas le droit de revenir vers lui, de rajouter mes soucis aux siens ; mais je ne peux pas ne pas essayer de me justifier, de lui faire comprendre. Alors j'écris. Puisque je n'arrive pas à parler, que j'y perds ma dignité en sanglots, puisque la force des mots et le pouvoir de l'écriture. Je m'habille élégamment et me maquille de mon mieux, pour me donner du courage. Et je sonne à sa porte, ma lettre à la main. J'avais l'intention de la lui donner et de partir, mais c'est son colocataire qui m'ouvre et me fait entrer. Alors je monte les escaliers jusqu'à sa chambre en souriant - pour le colocataire. Et je le regarde lire ma lettre.

Il me regarde étonné : « Alors, tu veux continuer ? ».

Alors, on a recommencé. Ca m'a pris des semaines pendant lesquelles je tremblais de faire un faux-pas. Ca lui a pris des crises de larmes, la peur de ne pas pouvoir faire confiance, la peur de ne pas pouvoir aimer.

Et puis un soir, dans ma robe rouge, j'ai à nouveau virevolté dans ses bras.

gabriel, sur le chemin de 2006 à 19xx,
mercredi 31 janvier 2007

2006 (21) : Naufrage

Elle survit à peine, emportée par les flots. Remonte, hésite, aspire. Recrache en un soupir. Elle voudrait plutôt ou mourir, ou partir, mais reste entre deux eaux. Lui parlant allemand, je crois la soutenir et découvre en son coeur, l'esquisse d'un sourire... accablé de douleur. Elle, me maudissant, s'emporte, disparaît en sanglots effrayants que la nuit reconnaît.

Les accalmies ne sont qu'illusions, l'avenir qu'un plus sombre horizon. Nous ne nous voyons plus au-delà de demain ; aux cordes de marin, on usa bien des mains. Les espoirs échoués terminent en lambeaux. Mais, perdu pour perdu, je maintiens le flambeau.

Autant qu'elle égaré, je n'en fait rien paraître : faute de rien pouvoir, me contenterai d'être. Je la guide au travers des hoquets et des pleurs, esquivant les récifs vers une autre couleur. Animé d'une foi que la raison déplore, j'écope sans répit en espérant un port.

Ma propre vie n'est plus que l'ombre d'un combat, mené dans des contrées qui ignorent mes pas. Puisant toute ma verve au mât de la grand vergue, je l'entraîne - folie - dans un ultime cri, au creux de l'océan, qui nous jette mourants sur la plage au jusant.

Ai-je eu tort ou raison ? Que seront ces passions, la tempête passée ? les vit-on fracassées dès le premier rocher ? sont-elles ressorties de l'épreuve grandies ?

Les plaies des combattants, dans l'eau de mer plongées, mettent bien plus longtemps à ne plus les ronger - il arrive qu'on meurt des suites d'un naufrage qui, ayant moins d'ampleur, n'en est que plus sauvage - mais si, cicatrisées, ne laissent qu'une trace, l'amour traumatisé retrouvera sa place.

lepotdefleur, sur le chemin de 2006 à 19xx,
samedi 10 mars 2007

2003 (l’année de mes 21 ans) : Cool

Je commence l’année 2003 à Rennes chez des copains de mon petit ami, en buvant uniquement des sodas et autres boissons non alcoolisées car mon estomac a été plutôt capricieux la veille, m’ordonnant de ne pas boire. Je passe ensuite la journée sous la couette, toujours un peu barbouillée, au côté de mon copain, lui aussi malade mais pour d’autres raisons… L’année 2003 se passe sans trop d’encombres… J’ai même du mal à m’en souvenir. Je fais mes études de journalisme à Tours et même si c’est un IUT, le rythme est assez cool. Ma vie d’étudiante glisse doucement entre les cours, les sessions avec des journalistes professionnels, les soirées avec mes camarades de promo. Je navigue également entre Tours et Rennes (où est resté mon copain) puis Paris (où mon copain a, enfin, trouvé du travail). Le rythme cool nous permet même de partir à six au bord de la mer pendant 4-5 jours en mai. On a loué un bungalow pour pas cher. En arrivant, on comprend pourquoi : le camping n’est pas terminé… Mais le temps est magnifique et les plages pas trop loin. Je passe ensuite l’été caniculaire à La Roche-sur-Yon en Vendée. C’est mon premier « contrat » dans une (grande) entreprise de presse, en l’occurrence un stage conventionné (donc rémunéré !) à Ouest-France. Je ne ressens pas trop la chaleur épouvantable qui a caractérisé cet été car je travaille de 12h à 20h dans un bureau climatisé. Ce n’est que le soir, en sortant de la rédaction, que je sens cette canicule s’abattre sur mes épaules. En octobre, retour à Tours pour la deuxième année de l’IUT. Nous ne sommes plus les petits nouveaux… Et tout continue sur ce rythme… cool…

piloue, sur le chemin de 2006 à 19xx,
mardi 13 mars 2007

2001:21 Malaises

Un ami amant pour occuper le premier trimestre. Y. est gentil, drôle, cultivé, déjà pris. Il me dit fait de beaux rêves le soir avant de raccocher le téléphone. Il n'embrasse aucune de ses maîtresses. Un soir, ma préférence va à Amélie Poulain. Y. repasse dans la catégorie des amis.

X. dont je suis secrètement amoureuse depuis que j'ai croisé son regard en 1995, avec qui je crois encore que je pourrais terminer ma vie, dont je rêve qu'il m'enlève sur un cheval blanc le jour de mon mariage avec un autre. Pour la deuxième fois en 4 ans je passe un week-end avec lui, qui comme la première fois fini au lit, et s'achève avec le lundi matin. Il me faudra tout de même encore 6 mois pour réaliser que je fantasme sa personne, qu'il y a une fissure dans cette statut que je lui ai érigé, et arriver à tirer un trait sur toute cette histoire et me libérer de cette obsession. Définitivement.

Je n'arrête pas de croiser G., un ami connu à la fac en 97. Pendant quatre ans nous nous zyeutons de loin et n'avons rien fait de plus à cause de problème de timing : nous ne sommes jamais célibataires et dans la même ville au même moment.

Avril 2001, je rejoins l'entreprise familiale, où j'ai le sentiment d'avoir trouvé ma place : derrière un écran et un navigateur web. Je suis webmaster. Ce travail me plait.
Je bosse 40 à 50 heures par semaine, passe des nuits sur Internet à papoter avec des gens plus ou moins connus, passe toutes mes soirées hors de chez moi avec mes amis encore étudiants, mes week-end sont mouvementés, enfumés et alcoolisés.

En juin, deux bouleversements vont marquer mes années à venir.

En début de mois, une fois de plus, G. et moi nous nous croisons. Cette fois c'est lui qui est pris, mais là c'est moi qui m'en fiche. Cette chance-là je ne veux pas la rater. Lui non plus. Son couple bât de l'aile, la situation le met mal à l'aise. Mais l'un comme l'autre, pendant les quelques après-midi et quelques nuits que nous passons ensemble, il nous apparaît comme une évidence que nous sommes fait l'un pour l'autre.

Il aura la maladresse de partir avec elle en vacances dans un pays de l'Est et me laisser tout l'été sans nouvelles. Après l'inquiétude, l'angoisse, les interrogations (je ne suis que la maîtresse, je n'ai pas le droit moi de l'appeler), la colère et la tristesse prennent place. Je me sens trahie, humiliée, anéantie. Je ne saurai pas lui pardonner cette erreur lorsqu'il me recontacte en septembre.

En fin de mois mon corps me lâche. En quelques heures tout bascule. Mes jambes se dérobent, mes oreilles bourdonnent, j'ai chaud et je grelotte.. SOS médecin au bureau. Malaises vagaux à répétition les jours suivants. Arrêt de maladie.
Des malaises j'en fais dès que je suis un peu fatiguée, j'ai faim, je fume... D'une heure à l'autre j'arrête tout. Question de survie : la clope, l'alcool, le café, les sorties. Je mange 3 fois par jours, à heure fixe. A 21h30, semaine comme week-end, je suis couchée. Des mois à ce rythme là. Je me refais une petite santé. Je change de vie, je passe un cap et malheureusement certaines obsessions vont me coller à la peau longtemps.

lepotdefleur, sur le chemin de 2006 à 19xx,
vendredi 16 mars 2007

2003-bis : le grand saut!

J'ai oublié un évènement primordial de mon année 2003. J'ai un problème de mémoire dans les dates... Bref, en avril 2003, j'ai réalisé un rêve : un saut en parachute. C'était mon cadeau d'anniversaire pour mes 20 ans, offert par mes parents.

Initialement, j'aurai dû faire ce saut en octobre 2002, au moment de mon anniversaire. Mais le temps était mauvais, les nuages trop bas dans le ciel vendéen... Il a donc fallu repousser au printemps suivant. En avril 2003, c'est donc surexcitée et presqu'à bout de patience que j'allais voler.

Après quelques explications de mon doublon (car c'était un saut en tandem), on monte dans un tout petit avion pour monter à 4000 m. C'était aussi la première fois que je montais dans un avion ! Je ne sais pas combien de temps il nous a fallu pour monter, j'avais complètement perdu la notion du temps. J'admirais, je rêvais, j'avais les yeux écarquillés d'une petite fille. A un moment, je me suis bien demandée : "Qu'est-ce que tu es en train de foutre là dans cette avion ? ça va pas la tête ou quoi ?"... mais ça n'a pas duré longtemps. Je n'ai eu peur qu'une seule fois : lorsque je me suis retrouvée le corps dans le vide, seulement rattaché à l'avion par mon doublon. Et puis, ce fut le grand saut : 37 secondes de chute libre pendant lesquelles je n'ai quasiment pas cessé de crier ma joie ! Je volais ! Petit retour à la réalité lorsque le parachute s'est ouvert. C'était pourtant également un moment magique cette douce descente vers le sol. J'ai même pu commander un peu le parachute. Atterrissage en douceur et une seule envie : recommencer ! Je n'ai toujours pas refait de saut... Pas pris le temps et pas les moyens financiers... Aujourd'hui, je rêve encore en regardant les photos et la vidéo du saut. Et je sais pourquoi les oiseaux chantent...

pistil, sur le chemin de 2006 à 19xx,
lundi 19 mars 2007

2002 : Arrêts du coeur

Comment parler de ce moment-là ?

Dire que j'étais dans la rue, que je cherchais un cadeau, pourquoi pas. Que le téléphone a sonné, que mon ami a décroché, qu'il m'a passé le portable. Me souvenir qu'au téléphone la voix trop familière était pleine de larmes, c'est exact.

Dire que j'ai compris tout de suite, mais qu'il a fallu quand même que je demande, qu'on me répète. Que je pouvais prononcer les mots, mais pas les croire.

Je ne crois pas avoir pleuré, pas tout de suite. Et même si dans les jours et les semaines et les mois qui ont suivi les larmes ont coulé, celles-là, les premières, sont restées bloquées. Quelque chose en moi aussi s'était arrêté, signe de protestation infime en comparaison du scandale de mon corps fonctionnant comme avant, comme si mon ciel ne s'était pas déchiré, n'avait pas vomi la cendre et la boue.

A partir de ce moment, j'ai continué à vivre.

(Ce n'est pas du jeu, je sors du tableau, mais il est trop douloureux de finir ainsi. J'ai continué quatre ans, et puis le ciel s'est ouvert une nouvelle fois, et cette fois c'était de l'eau, mes larmes enfin dans lesquelles j'ai failli me noyer, et une main qui m'a lâchée pour que j'apprenne à chercher mon souffle. Et je vis.)

Ame, sur le chemin de 2006 à 19xx,
mardi 20 mars 2007

1999: 21 En partie moi

1999, c'est l'année où j'ai décidé d'arrêter la fac.
Ca ne se passait pas trop mal, j'étais interessée, je commençais à connaître davantage de personnes après deux années un peu difficiles. Je savais juste que je n'avais pas besoin d'un diplôme supérieur à un bac+3 pour exercer mon métier. Alors, j'étais assez sereine en fait en rendant mes devoirs, en passant mes exams. La seule chose qui me motivait pour les avoir était le fait que je ne redoublerais pas si j'échouais. Cette décision suscitait une forme d'admiration dans mon entourage plus ou moins proche et chez les autres étudiants. Il faut dire que beaucoup continuaient la fac un peu de façon automatique : je réussis l'exam-je continue, j'échoue-je me demande ce que je veux vraiment faire dans la vie... Une autre chose qui aurait pu me motiver à rester c'est de pouvoir étudier à l'étranger. Mais financièrement ça allait être compliqué. Alors c'était soit travailler, soit trouver une autre façon de partir vivre ailleurs.
1999, c'est l'année où j'ai vécu une bel épisode amoureux.
Episode car entre dans l'entre-deux de cette année mi-universitaire mi-laborieuse. Episode car saccadé entre notre deux villes, nos deux quotidiens, nos deux familles.
Je l'avais connu à une soirée, chez une copine. Il en avait déjà une de copine mais il m'a dit que c'était plutôt finissant. Et je l'ai cru. Nous avons vécu de beaux moments, des plus durs aussi. C'est lui qui a rompu. Mais des années plus tard, je me suis dit que ça avait été une bonne chose. Il m'avait en quelque sorte protégée contre mon trop plein d'amour qui cherchait à combler trop de choses, pour lui et pour moi.
1999, c'est une année où je m'investissais beaucoup associativement.
J'ai fait de belles rencontres qui m'ont beaucoup marqué humainement parlant. Vécu des situations compliquées. J'en ai appris beaucoup en tout cas.
1999, c'est une année importante quand j'y pense. Mais pourtant c'était pas tout à fait moi, je crois.

sicaliptic, sur le chemin de 2006 à 19xx,
mercredi 2 mai 2007

1987 : 21 ans Bordeaux-suicide

Je n'ai pas eu mon concours pour entrer en arts plastiques, je choisis des matières sujettes à équivalence et m'inscris en histoire de l'art.

Je n'ai pas grands souvenirs de cette période je ne pourrais dire ni heureuse ni malheureuse. mon appart est en fond de cour mes fenêtres donnent sur celle ci et le restau chinois l'utilise de temps en temps pour décapiter ses poulets. c'est un peu glauque quand même.

Tout est confus dans ma vie, un de mes amis de rigolade me fait une déclaration d'amour qui m'embarrasse, le garçon dont je suis amoureuse n'a que quelques miettes de son temps à me donner et je traine la plupart du temps chez un ami qui deviendra mon amant-réconfort pour un temps.

Un jour j'en ai marre je me sens fatiguée, je convoque mon amour pour lui rendre ses lettres, je suis passionnée idéaliste tout de même donc théâtrale puis j'avale tous les médicaments que j'ai patiemment récoltés au cours des mois passés, faisant passer le tout avec du muscat me semble t il.
On est au mois de février, malheureusement je me réveille et ma première pensée est de faire ce que je fais toujours rejoindre cet ami-amant, je sors. Une petite dame sur mon chemin décide de me porter secours, elle m'aborde veut m'offrir un café mais le patron du bistrot ne veut "pas de ça chez moi" alors elle me raccompagne jusque devant ma porte me faisant jurer de ne pas ressortir avant d'aller mieux.
Comment puis je aller mieux dans cet univers confiné où je vis.
J'ai besoin de réconfort, je me suis ratée tout de même.
Je prends un parapluie pour guider mes pas peu assurés et je ressors. Mon ami-amant m'accueille sans poser de question m'emmène avec lui jouer au ping-pong mais je dois avoir une tête de déterrée, le propriétaire lui demande de me convaincre d'aller à l'hôpital, l'ambulance arrive et m'emmène vers un lavage d'estomac. Sur ma demande on m'emmène mon appareil photo et des crayons de couleurs.
Le plus dur reste la discussion avec le psy qui décrète que je ne peux sortir de là sans que mes parents ne viennent me chercher. Je refuse je suis majeure, j'ai l'impression d'être prisonnière chez des fous, je parle de l'équipe médicale qui veut me retenir contre mon gré, je ne veux pas céder, ça ne les regarde pas, et soudain dans le couloir apparaissent mon père et ma soeur.
Mon père a fracturé mon appartement appelé les numéros de mon carnet d'adresse et fini par tomber sur le pote qui savait où j'étais.
ils me ramènent à la maison rien ne se dit, mon père voudrait que l'on se parle par cassette interposée, l'idée saugrenue ne fera pas long feu. mais elle montre bien le degré de communication qui règne dans ma famille.

Personne n'a jamais parlé de ce geste avec moi.
Je n'en parle d'ailleurs jamais peut être parce que c'est un échec.
Adolescente j'ai toujours pensé que le jour où je serais le plus heureuse je me suiciderais, pour ne pas avoir à redescendre, à souffrir, à regretter un temps passé. Je ne savais pas alors, que l'on ne peut jamais évaluer le point culminant du bonheur, et que l'on ne s'en rend de toute façon compte que lorsqu'il est passé. Mon projet était donc voué à l'échec, par essence.
Lorsque je suis passée à l'acte, je me rendais compte que ce n'était pas les conditions idéales dont j'avais rêvé mais je me suis dit tant pis, par ici la porte de sortie.
J'avoue que je considère toujours la mort comme une sortie de secours cela me soulage parfois de me dire que j'ai le choix.

Thomas, sur le chemin de 19xx à 2006,
dimanche 16 septembre 2007

1998, année 21 -- Initiales

Ça se passe un soir d'été. C'était l'époque où on pouvait promener nos vingt ans dans la douceur de la nuit. Nous sommes quatre dans la foule, le nez en l'air, grisés de bruit et de lumière. Gamins émerveillés par le feu d'artifices du quatorze juillet. Il y a T. et sa copine. Il y a L. et moi.

Le feu d'artifices est fini, on se rapproche de la station de métro, sans se presser. C'est là que je m'aperçois qu'L. a glissé sa main dans la mienne. Je serre ses doigts sous les miens, elle sait que je sais. Le métro est bondé et nous sommes séparés de T. La foule plaque son corps contre moi. Je sens sa chaleur qui diffuse. Les mots ne sont pas utiles. Elle descend à sa station.

Dîner chez L. Son homme est là aussi. Je suis juste un ami. Il va se coucher tôt, pas nous, nous avons à parler. Dans la pièce voisine, il dort. Dans sa chambre, nous parlons. Aux petites heures du matin, on finit par s'assoupir. L. s'endort dans mes bras.

Quelques jours plus tard, à la Maison des élèves. En ce moment j'ai la chambre pour moi tout seul, mon copiaule est en stage loin. L. passe me voir dimanche après-midi et de nouveau se blottit dans mes bras. Et s'approche plus près encore. Et ses lèvres se posent sur les miennes. Et pour moi c'est la première fois.

Puis il y a cet autre après-midi désœuvré et chaud d'été. Mes lèvres dévorent son visage, nos langues se caressent, mes mains glissent sur son corps... Un bout de tissus après l'autre, je retire ses vêtements. Entre deux, j'attends anxieux sa réaction... Elle me laisse faire, patiemment. Elle nue contre ma peau. Ça y est. J'ai attendu cet instant. Elle m'offre le nom d'homme. Elle ne veut pas croire que, là encore, c'est la première fois.

L. m'a extrait du sommeil amoureux. J'ouvre un œil étonné, je désespérais que cela m'arrive. Je ne savais pas comment. Je ne sais toujours pas. Il fallait juste être là, ouvert à la fortune. On dîne, grande tablée d'amis, une nuit d'août. L. est partie en province.

µ est là que je n'avais pas vue depuis des mois. Elle revient à Paris. Elle est seule. Elle plaisante pour exorciser le passé.

— J'en ai marre des mecs, je devrais peut-être passer aux filles !
— Ah, j'ai peut-être ma chance, au moins j'ai les cheveux longs...

(Ça fait quatre ans que je les laisse pousser.) Rires.

Le dîner est fini. µ rentre à pieds, ce n'est qu'à un quart d'heure. Y. se propose de la raccompagner. Mais je sens ma chance unique ce soir. Il comprend, d'un regard. Lui ai-je laissé le choix ? Il me sourit, il s'éloigne. On s'en va. Comme si de rien était, µ et moi, côte à côte, on discute comme on en a l'habitude, intarissables, complices. On arrive chez elle. L'appartement est à nous, elle m'invite pour un dernier verre. De toute façon on sait très bien que j'ai raté le dernier métro depuis un bon moment.

Je savoure un vieux whisky. On papote de plus belle.

µ a un peu mal à la main, un bobo de rien. Mais je voudrais qu'elle ne souffre plus. J'y dépose un bisou magique.

C'est l'instant suspendu où je renonce à ne faire semblant de rien. Un point de non-retour.

Elle me met en garde. Elle n'est pas prête, pas maintenant. Pourtant je prétends que je sais quel risque je prends. Ou que j'ai conscience en tous cas que je prends là l'une des décisions les plus dangereuses de mon existence.

Elle se rapproche enfin de moi. J'apprends le goût de ses lèvres.

Otir, sur le chemin de 19xx à 2006,
mardi 2 octobre 2007

1979:21 Année bleue

Je ne suis plus amoureuse de personne, je regarde mes copines l'être. Et leurs histoires fort compliquées, et que je te couche avec l'un alors que je suis amoureuse de l'autre, et que je te cause de mon mec pour que tu me dises si tu couches avec, c'est trop compliqué pour moi. De toutes manières, je sens bien que tout ça ce n'est vraiment pas pour moi. Je n'ai pas envie d'être prisonnière de ces relations-là, je suis la fille aux confidences. La fille-témoin.

Olivier est mort cette année, mais je n'étais pas là pour encaisser sa mort bizarre, était-ce une overdose ? une rupture d'anévrisme ? Olivier était obèse. Il avait un sol en béton chez lui, sur lequel il entassait les ordures, comme d'autres entassent je ne sais quoi. Il vivait avec une jeune fille handicapée mentale, qui ne s'est pas aperçue tout de suite qu'il était mort, elle est venue frapper à la porte de sa voisine, qui m'a rapporté tout ça, ce qui fait que j'ai l'impression de l'avoir vécu, ça m'a obsédée longtemps, cette image de cette fille un peu bêbête, sans doute ébétée, qui disait à Dominique : "Il est tout bleu, il ne me répond pas". Est-ce que Dominique m'a dit ensuite qu'elle a été voir elle-même ? Je ne me rappelle pas. J'ai appris un nouveau mot : "cyanosé".

Comment s'appelait la petite amie de José ? Elle avait seize ans, peut-être plus, peut-être moins. N'empêche qu'elle était enceinte. Je l'ai envoyée chez ma gynéco, on s'est cotisées pour l'aider à payer l'IVG, je ne sais plus si c'est Dominique ou moi ou toutes deux qui sommes allées avec elle à la clinique, parce que José, lui, il ne s'en est pas mêlé, on était furieuses de sa désinvolture de mec. De l'autre côté de Paris, au sud c'était Nadine qui oubliait sa pilule, on n'avait pas eu besoin de se cotiser, elle appartenait à un autre milieu, plus fortuné, elle nous en avait parlé d'une façon quasi détachée de son avortement. J'étais horrifiée, mais je ne savais pas trop pourquoi. Il faut dire qu'on avait suffisamment milité pour le droit à disposer de nos corps, ça ne me semblait pas anodin quand même.

Il n'y avait donc pas de bébés à venir, pas d'enfants déjà nés, on se débrouillait, mais je ne vois pas non plus d'adultes plus mûrs autour de nous, chacun menait sa vie et nous laissait mener la nôtre, il y avait les profs à la fac, les patrons au bureau, les parents quelque part, mais nulle part, et nous, dans une sorte de no-man's land, la fin des années soixante-dix, une bien drôle de décennie, aux sabots de bois et vestes parme moletonnées, peace and love, si peu paisibles, si peu d'amour.