Petits cailloux et ricochets

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le projet

En novembre et décembre 2006, Anna Fedorovna Kozlika a remonté les années de 2006 à sa naissance au rythme d'un billet pour chaque année. Elle a appelé cette série « Mes petits cailloux 2006-1960 »

A la fin, elle a eu envie de reprendre le chemin en sens inverse et quelques blogueurs ont eu envie de la suivre : ces billets avaient fait naître en eux échos, sourires, jeux de miroir ou clins d’œil... ces fameux ricochets que font les petits cailloux lancés au fil de l'eau.

Le blog collectif que vous êtes en train de lire a été créé ainsi, au détour de discussions au bas de quelques billets. Il s’appelle « Petits cailloux et ricochets » et accueille les textes de tous les participants.

Si vous aussi vous souhaitez faire des ricochets, les modalités pratiques sont expliquées sur cette page.

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année à 36 ans

Les textes sont présentés dans l'ordre chronologique de leur rédaction.

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sicaliptic, sur le chemin de 2006 à 19xx,
lundi 19 février 2007

2002 : 36 ans amour (ré)créatif

La poèsie de l'amour impossible

C'est bizarre comme certaines rencontres vous titillent à des endroits si différents.
Je me suis entichée d'un garçon, oh je ne cherche pas le prince charmant, d'ailleurs je n'en voulais pas à l'époque, je voulais un amant. Un garçon que l'on appelle pour passer une bonne soirée en sachant que l'on passera aussi une nuit agréable si ce n'est un après midi. Mais voilà les garcons aiment bien nous faire rêver, quitte à nous leurrer pour finalement nous expliquer que l'on s'est trompée sur leur compte. Ils ne veulent surtout pas que l'on les prennent simplement pour ce qu'ils proposent vraiment, un petit coup sympa comme une récréation, et chacun rentre chez soi, satisfait.
Quand on leur dit qu'on n'est pas amoureuse mais que sincèrement on les aime comme ils sont drôles et volages, que le peu de temps qu'ils pourrait nous consacrer est largement suffisant parce que nous n'avons pas que ça à faire non plus, ils croient, et c'est étrange, être pris pour des objets sexuels, des bites quoi. Et même si le coté sexe les flatte un peu, ça leur est insupportable. Aucune imagination et aucune remise en question de leurs pratiques personnelles.
Bref ce gars là n'a rien compris il m'a un peu emmélé les pinceaux mais m'a inspiré telle la muse et j'ai transformé son incompréhension en poésies. J'ai écrit divers textes que je n'ai pas eu à renier. D'autres aventures, la plupart, m'ont donné l'impulsion pour peindre ou dessiner moult tableaux, une fois j'ai même essayé de me mettre à la musique.
A défaut d'avoir l'impossible autant profiter de ce qui nous est donné. L'état que crée le désir est une pure merveille, petite déjà je passais mon temps à être amoureuse, sans doute avais je besoin de me projeter hors de moi. Avec les turpitudes de l'âge adulte, j'ai découvert d'autres bienfaits de cet élan vital. Ces débordements trouvent bien des chemins pour s'exprimer, on appelle cela sublimation.
Quel mot magnifique En physique, la sublimation est le passage d'un corps de l'état solide à l'état gazeux, ou l'inverse, sans passer par une étape de fusion ni une étape d'évaporation. je dirais sans se liquéfier ni s'évanouir... (en psychologie, la sublimation est la transposition d'une pulsion en un sentiment supérieur.)
Jusque là toute ma création est sublimation, c'est un mot dans lequel je me complais, je le savoure, je m'en délecte et je remercie tous les amants qui ont traversé ma vie de m'avoir ouvert si généreusement cette voie pour réfléchir et créer autant.

mnesiloque, sur le chemin de 2006 à 19xx,
dimanche 11 mars 2007

2005 : L'impasse

Un soir de juin, ma grand-mère s'endort paisiblement et décide de ne plus jamais se réveiller. Dans l'hypothèse improbable où sa volonté seule n'y suffirait pas, elle aide légèrement le destin en s'abstenant de prendre ses médicaments la journée précédente. Et ça fonctionne à merveille. Je sais avoir tendance à chercher des signes de suicide dans tout décès, peut-être parce que pour un acharné du contrôle comme moi, la mort n'est concevable qu'ardemment désirée et non subie ; il n'empêche, je reste persuadé que ça s'est passé comme ça. Et puis parvenir à mourir à la seule force de la volonté, sans s'aider du moindre artifice technique (potentiellement salissant), quelle classe, quelle élégance ! Voilà qui correspondait parfaitement à la personnalité de mon aïeule.

Son mari est mort deux ans auparavant, d'un effet indirect et pervers de la canicule : à cause des hôpitaux surchargés, il a été renvoyé chez lui immédiatement après une opération bénigne alors qu'il aurait dû rester en surveillance quelques jours ; évidemment, une complication est survenue. Avec eux s'éteint l'antépénultième génération de ma famille, l'avant-dernière étant incarnée par mes parents et la dernière par ma cousine et moi. Après, il n'y aura plus rien : ma cousine est stérile des suites d'une péritonite et je suis pédé. Je m'imagine souvent l'humanité comme un gigantesque arbre généalogique, extrêmement touffu, dont les milliards de branches se croisent et s'entrecroisent, reliant nos origines préhistoriques à notre avenir le plus lointain. Qu'une de ces branches s'interrompe, qu'un seul rameau dépérisse, cela m'a toujours paru une anomalie monstrueuse, une sorte d'accroc dans la continuité du temps. Marguerite Yourcenar disait que vingt-cinq vieillards suffiraient pour établir un contact ininterrompu entre l'empereur Hadrien et nous ; elle oubliait que parfois, la chaîne se casse.

Je serai probablement le dernier de ma famille, et quand bien même je sais pertinemment que je n'y peux rien, j'ai un mal fou à me convaincre que ça n'est pas une faute, ma faute. Il m'arrive parfois de publier sous le nom de jeune fille de ma grand-mère. Je suppose que c'est le moyen - dérisoire - que j'ai trouvé pour perpétuer la branche à laquelle elle a donné naissance.

traou, sur le chemin de 2006 à 19xx,
dimanche 11 mars 2007

2000 - Le labyrinthe

2000. Qu’est-ce qu’on l’a attendue cette année-là ! Quand on était mômes, on s’y projetait : on savait tous l’âge qu’on aurait. Pour moi, 36 ans ! Qu’est-ce que c’était vieux ! On en riait comme des fous. On croyait que ça n’arriverait jamais. Et que cette année-là comblerait les rêves les plus futuristes. Plus traditionnellement, j’étais persuadée qu’à cet âge canonique, je serai déjà à la tête d’une famille, d’un travail, d’une maison, que sais-je encore. Je n’avais pas beaucoup d’imagination pour ce genre de normes.

Comment aurais-je pu imaginer qu’en l’an 2000 – comme on disait – je serais déjà morte et re-née plusieurs fois, et que ce chiffre rond verrait de ma vie un nouveau recommencement chaotique. Une nouvelle rupture, une nouvelle renonciation, un quotidien bouleversé, des projets encore à revoir.

L’interrogation, cette année-là, est celle qui jalonne ma vie depuis longtemps, récurrente, parfois désespérante, parfois apaisante : combien de faux chemins faut-il emprunter, combien de voies sans issues doivent-elles se révéler pour qu’au bout du compte on puisse espérer trouver la route qui mène à soi-même ? Combien d’erreurs, de ratés, de projets avortés, d’espoirs déçus, de bonheurs ou souffrances inattendues avant d’arriver à se dire « Or donc, ça c’est ma vie… ». Sans amertume. Juste parce qu’on a réussi à muer les renoncements en acceptation.

En l’an 2000, les bras d’un homme, dans lesquels je me sentais bien, se dérobent à moi. En 2000, j’accepte peut-être que la vie ne soit pas aussi ronde que ces trois zéros, mais sinueuse, encore et toujours. Je ne vois pas d’horizon mais toujours un mur derrière un autre mur. Alors voilà, ma vie est ce labyrinthe toujours plus vaste. Peut-être faut-il que je prenne mon parti du labyrinthe. Que je cesse d’espérer en trouver la sortie. Vivre dans mon labyrinthe , prendre les virages souplement, faire demi-tour sans m’exaspérer, et profiter du ciel au-dessus.

marine, sur le chemin de 2006 à 19xx,
mercredi 4 avril 2007

2006 : 36 - my lucky number

Quelle joie le jour de mes trente-six ans ! 36, un beau nombre, tout rond, qui se partage en plein de parties entières. Un bon nombre pour moi qui m'accepte enfin partitionnée. Pleine de contradictions, mais entière au sein de chacune d'elles. Ce que je suis ? La réunion de toutes ces parties, ma cohérence est là. Rassurée, je peux aller de l'avant.

Quelle joie le jour de mes trente-six ans ! 36, c'est le double de 18. De 0 à 18 ans, j'ai eu une vie drôlement riche. De 18 à 36 itou. Si je m'octroie encore la même durée de vie (raisonnable, non ?), il me reste mille choses à découvrir. Endiamo alors, droit devant !

Mai 2006. Gare Saint-Lazare. J'attends le bus 80 qui me conduira chez moi. Je viens de partager le déjeûner de mon amoureux. Un gars bien, stable dans sa tête, qui aime ce que j'aime, auprès de qui je peux me sentir moi sans faire d'effort... Un gars auprès de qui je peux à nouveau envisager de me poser, moi qui étais lasse de papillonner à la recherche du moi parmi les autres. Le soleil brille sur les immeubles et l'asphalte parisien, témoin de celui qui rayonne en moi. J'attends le bus en m'extasiant sur la vie. Elle est belle. Je regarde les gens qui passent sur le trottoir d'en face, puis le magasin de vêtements cheap décor de la scène qu'ils traversent. Sur le portant en devanture, des T-Shirt. Sur les T-Shirt en lettres blanches : 36 – My lucky number. Au diable mon bus, je ne peux m'empêcher, je traverse la rue, rejoins le décor. 6 €. Ce T-Shirt est pour moi. Ma vie est belle aujourd'hui.

Mars 2006. Bretagne. Un week-end de folie a conduit 44 roadies sur les routes de Bretagne pour supporter trois joyeux groupes de musiciens. J'en suis. Rires et délires non-stop au rythme du muscadet englouti. La belle vie, une colonie de grands jouant à être petits. Sur le quai d'un petit port au bord de la mer, dernier arrêt avant le retour sur Paris.. Hé, les gars et les filles, on s'est bien marré, mais on a oublié de se baigner ce week-end ! Qu'à cela ne tienne, me voici à l'eau. 13 °C. Embarquée par cette trop forte marrée descendante. Inconsciente du courant qui m'emporte, je nage en souriant. Arrête de sourire lorsqu'ils arrêtent de rire, les spectateurs au bord du quai... Bordel, la mer, c'est dangereux quand on est inconscient. Quand serais-je suffisamment grande pour arrêter de mettre ma vie en jeu ? Quand arrêterais-je de faire rire les autres au péril de moi-même ? Telles sont mes réflexions dans mon demi sommeil, à l'avant de ce bus qui nous ramène vers la capitale...

Eté 2006. Les Cévennes. J'y suis allée en juillet avec mes enfants. Nous n'avons plus de maison là-bas. Qu'à cela ne tienne, nous avons investi un emplacement au camping du Moulin du Pistou au milieu des joueurs de boules. Quel bonheur de nager dans la Cèze, de sauter des rochers inlassablement sans observer le ciel qui menace, de remonter le chemin des cabris sous des trombes d'eau, de traverser une ville en sautant dans les flaques sous des serviettes de bain et l'orage grondant du 14 juillet, pour manger une pizza aussi dégoulinante de mauvais fromage que nos vêtements le sont. Trois enfants en vadrouille ? Non quatre, j'en suis aussi. En août, je retourne dans la région sans mes enfants, avec mon amoureux et les siens. L'histoire n'est plus la même. Je n'ai pas envie de rire. Je ne sais pas pourquoi. Peut-être les prémisses de la fin de cette histoire ? J'élude la question, je profite de l'air et des bruyères du Mont Lozère, c'est si bon, suffisant à mon bonheur égoïste.

Octobre 2006. Londres. Week-end en duo amoureux. Plus de désir. Il s'est envolé, s'est perdu dans les Cévennes ? Mon amoureux mériterait-il toujours ce qualificatif ? Il faut s'y résoudre, la réponse est non. Incapable de mentir, je prends la fuite. Tristesse. Je ne suis pas encore capable de mener une histoire à deux, à moins que lui n'ait pas été le bon... Je ne sais pas. Mais... La vie continue.

Décembre 2006. Banlieue parisienne. Le 17, c'est mon anniversaire. 37, ce n'est pas un beau nombre... ça se partage en rien. J'aimais mieux 36. Ce fameux jour, je suis chez ma mère. Chaque année, elle oublie de m'appeler pour mon anniversaire. De nombreuses fois, je lui ai dit que cela me blessait. Je ne peux imaginer oublier le jour de naissance de l'un de mes fils, ce moment merveilleux, où cette petite chose que je portais en moi est devenu un être à part entière. Cette année, je suis chez elle ce fameux jour, elle n'aura pas à m'appeler, je suis avec elle... Cette année, je ne serai pas triste le jour de mon anniversaire ! Chouette ! Et bien si, car cette année comme les précédentes, elle a oublié. Chaque minute de cette journée, j'ai attendu qu'elle s'en souvienne. A chaque fois que je la croisais dans cette grande maison ancestrale, j'espérais qu'elle réagisse. Il a fallu que je me résolve à oublier que nous étions le 17 décembre. L'oubli semble parfois la seule solution quand le dire fait trop mal. Le soir même, je me suis fait mal au dos en aidant mes voisins à déménager une cuisinière. Trois jours plus tard, une fièvre incompréhensible me clouait au lit. Trois semaines plus tard, mes jambes refusaient de me porter. Les analyses ? Rien, rien de rien. Tout est psy, ma bonne dame ! Et ben, nous y revoilà ! Et cette fois-ci, faut tout reprendre à zéro... Le ciment qui rassemblait toutes mes partitions ne semble plus tenir le coup. A moins que ce ne soient les briques du démarrage qui ne tiennent pas le choc parce que d'entrée de jeu pourries ? Jusque-là j'ai fait ce que j'ai pu de cet édifice. D'abord ignoré, puis réalisé, alors consolidé... Mille fois, j'ai raisonné pour l'empêcher de m'empêcher... Mais il semble que mon corps en est eu assez de ma raison. Cette fois-ci, c'est lui qui a pris le dessus : il a dit STOOOOP ! Moi, je refuse d'avancer dans ces conditions. Bon... Ben... Je vais t'écouter. Tu ne me donnes pas le choix. Je vais déconstruire. Pour reconstruire du solide. Pfff, ça m'épuise d'avance... Ça fait beaucoup d'années à déconstruire.

Je savais bien qu'il fallait que je profite de 36 - My lucky number. Du bien engrangé pour supporter le pire. Allez, 37, c'est peut-être un beau nombre ? Un nombre premier, un qui ne se partage pas en petits bouts, un nombre absolument ,définitivement, entier... C'est peut-être un bon moment pour redémarrer ? Qui vivra verra, j'en serai ! En 2007...

erin, sur le chemin de 2006 à 19xx,
mardi 10 avril 2007

Saint Claude 2003-2004 : 37 – Égrenage

2003... Que s'est-il passé durant ma trente septième année ?

Le jour de mes trente-six ans me vit "jeune" mariée... de la veille, avec mon amoureux de la maternelle, et après vingt ans sans s'être vu... Cela paraît idyllique dit comme-ça...

Cette année là, je retrouvais du travail, hors de chez moi et à temps complet. Pas arrivé depuis... hum... 1999 !
Je devins nurse, de deux enfants adorables de dix-huit mois et trois ans, de huit heures à vingt heures (souvent plus tard d'ailleurs). Cela durera un an, durant lequel mes domaines iraient de plus en plus vers l'employée de maison polyvalente. Cuisine, ménage, lessive, repassage... Tout en faisant près de vingt kilomètres par jour, à pied, entre les aller-retours à l'école pour la grande, le square pour le petit et mon aller-retour à mon domicile.
C'était fatiguant, épuisant même parfois... Sans compter les enfants. C'est là que je puisais l'énergie pour le reste. Parfois, leur contact accentuait le manque de ma fille, mais le plus souvent ils m'aidaient, non pas à oublier, mais à supporter de n'être mère que quelques heures par mois. Et puis ce travail me permettait de la prendre durant les vacances scolaires.
Devant l'école, je nouais quelques liens avec des mères... Pourtant ce n'était pas facile. Entre les mamans de la cité toute proche qui, pour la plupart ne parlaient pas français (n'y voyez pas un quelconque racisme), et celles du quartier huppé... Car dans cette ville de banlieue parisienne, on mélange les couches sociales au sein des établissements scolaires... Les plus pauvres avec les plus riches... J'eus beaucoup de mal à intégrer un de ces cercles. Cela se fit avec une maman qui revenait des États-Unis, où elle avait passé près de cinq ans. Nous avions quelques points communs, et c'est en me voyant faire du patchwork, en attendant "l'heure des maman" que le lien se créa. Malheureusement, cela n'alla pas beaucoup plus loin. Elle m'invita chez elle, mais je ne pus y aller... Mon mari n'aimait pas que je m'absente de la maison en dehors de ses heures de travail.

Cette année là, je partis en vacances... Pas fait depuis... 1989 ou 90. Nous allâmes d'abord chercher sa caravane à Notre Dame de Mont... Bof... Pas un souvenir impérissable ce premier contact avec cette région, ni même avec cet océan. Puis, en juillet, tous les trois avec ma fille, nous allâmes en Ardèche (chez sa grand-mère). Il y fit très chaud, mais ce que j'en vis était beau... Parfois le spectacle était époustouflant. Ma fille découvrit la mer au Gros du Roy, auquel j'ai préféré Aigues Mortes... Puis Tarbes et Lourdes (chez sa marraine)... Bof-bof...
C'est durant ces vacances que je fus pour la première fois "grande-tante". Je me souviens de l'annonce faite par mon neveu No, l'heureux papa. J'étais dans la cour, je n'étais pas très bien, l'ambiance dans la famille de mon mari était lourde. Ils n'appréciaient pas ma façon d'être avec ma fille... Trop permissive à leur goût... Cela fini par éclater le jour où ils interdirent la piscine privée à ma fille sous prétexte qu'elle n'avait pas bien mangé, et qu'elle n'avait pas fait la sieste...
Puis les vacances finirent à mon grand soulagement, mais ma fille reparti chez son père et je ne la revis pas avant cinq longues semaines...

Ma vie reprit, avec le travail. Les jours passèrent, les mois, les saisons... Décembre et janvier arrivèrent, avec leurs chocs, leurs douleurs, leurs chagrins...
Cela commença avec ma fausse-couche et l'hémorragie qui suivit, puis la première opération du cancer de mon père qui l'emporta vingt-deux mois plus tard. Une petite accalmie durant Noël, avec l'émerveillement de mon bébé devant les vitrines illuminées à Paris, puis le retour à la maison de Papa (début janvier). Et huit jours plus tard... le décès de ma grand-mère (la dernière encore en vie). Elle s'éteignit dans son sommeil, chez elle, à quatre-vingt douze ans. Le plus difficile fut de ne pas trop pleurer devant ma fille que j'avais pour le week-end, ce fut pire après... Mon mari m'ayant impérativement interdit de pleurer. Et puis son enterrement... Premier contact avec ma fratrie qui ne me parlait plus depuis plus d'un an... Et le choc de la dalle remise sur le caveau... Durant de nombreuses nuits je me réveillerais avec ce bruit sinistre... Aujourd'hui, je n'ai toujours pas pleuré ma grand-mère...

Arriva mon premier anniversaire de mariage et déjà quelque chose était cassé en moi... Ou bien avais-je fini par enfin ouvrir les yeux sur ce couple ?
Puis mes trente-sept ans furent là... et commença la fin de mon mariage...

Otir, sur le chemin de 19xx à 2006,
lundi 17 décembre 2007

1994:36 Régressions sans fond

André et Claudette ont décidé d'arrêter les tentatives de procréation assistée et de partir au Vietnam. Ils reviendront avec Romain. Pendant ce temps, Estac s'est lancé à corps perdu dans son grand oeuvre. Il s'enferme pendant des heures et des heures et moi, je tremble. Je l'entends parfois piquer de telles crises que j'ai l'impression qu'il va briser son archet.

Un jour, nous sommes dans la chambre, et il attrape la petite lampe japonaise au pied du lit qu'il balance à travers la fenêtre. Elle atterrit trois étages plus bas dans la cour. Je la récupère, persuadée que tout l'immeuble a entendu le fracas, mais apparemment il n'en est rien.

Philippe et sa femme attendent un bébé. Je décide d'arrêter la pilule. Estac n'est pas d'accord. Il m'impose alors l'abstinence, rompant le contrat qu'il avait accepté six ans plus tôt en me laissant la responsabilité de la contraception, à moi seule la corvée, que j'avais acceptée en disant que cela signifiait qu'il me confiait aussi la décision de la conception. C'était sans compter sur son désintérêt évident pour le devoir conjugal.

Plus Estac m'ignore et m'isole, plus je m'accroche à l'idée que je ne suis capable que de pas grand-chose. Mes missions professionnelles me semblent de plus en plus difficiles à accomplir, j'accepte de plus en plus des boulots qui n'ont rien à voir avec mon projet professionnel, et je délaisse ce pour quoi j'ai tellement mis d'énergie pendant des années, tout en rationnalisant tant et plus. Je ne sais pas où sont mes amis, l'univers de ma belle-famille m'apparaît comme totalement psychotique et Sidonie a un cancer mais personne ne le lui a dit.

Je me sens horriblement séparée de l'homme que j'aime.

La seule qui me reste fidèle quoi qu'il advienne, c'est l'amitié de mon petit oiseau blessé de Montreuil.