Petits cailloux et ricochets

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le projet

En novembre et décembre 2006, Anna Fedorovna Kozlika a remonté les années de 2006 à sa naissance au rythme d'un billet pour chaque année. Elle a appelé cette série « Mes petits cailloux 2006-1960 »

A la fin, elle a eu envie de reprendre le chemin en sens inverse et quelques blogueurs ont eu envie de la suivre : ces billets avaient fait naître en eux échos, sourires, jeux de miroir ou clins d’œil... ces fameux ricochets que font les petits cailloux lancés au fil de l'eau.

Le blog collectif que vous êtes en train de lire a été créé ainsi, au détour de discussions au bas de quelques billets. Il s’appelle « Petits cailloux et ricochets » et accueille les textes de tous les participants.

Si vous aussi vous souhaitez faire des ricochets, les modalités pratiques sont expliquées sur cette page.

les textes
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année à 27 ans

Les textes sont présentés dans l'ordre chronologique de leur rédaction.

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Ame, sur le chemin de 2006 à 19xx,
dimanche 4 février 2007

2005 : 27: Ose Hannah

  • 1er janvier : Il me demande de lâcher nos apparts pour en prendre un, ensemble.

Sensation de souffle coupé. J'hésite entre deux extrêmes : angoisse normale de type excitation ou flip total de type effondrement.
N'y vas pas, je t'en prie resaisis-toi...ça marchera pas, cette histoire, tu le sais...depuis quelques temps déjà...
Je lui dis que je dois y réfléchir, qu'il faut qu'on en reparle.
Mon appart, c'est pas juste un toit, c'est mon indépendance. Partager un toit avec lui...je sais pas, je me demande.
Levant la tête et regardant nos murs avec ses affiches, son canapé, ses CD, sa musique...et toi, tu seras où? N'y vas pas...
Un rêve, la nuit suivante : mon psychanalyste d'un côté d'une table, moi de l'autre, ma mère sur une chaise en arrière. Le psy note des questions, les essentielles, celles qui reviennent dans les silences de chaque séance, je les auraient oubliées pour la plupart au réveil. Puis, il note Hannah, me demande si je sais ce que ça veut dire. Je lui parle de la chanson de Noir Désir "en route pour la joie" et j'écris Hannah=joie."Comme ils disent dans le refrain lui dis-je".
Lendemain matin, main dans les poches, poches sous les yeux, yeux dans la rue, quelque part, ailleurs. Il faut que j'y réfléchisse et qu'on en parle, on parle pas assez, depuis quand y pense-t-il d'abord?
N'y vas pas! ce rêve, tu veux pas le voir? ces questions, tes questions, tes thèmes tout ça...Et Hannah=joie? Ah bon? C'est dans la chanson de Noir Désir?
Non, la petite voix a raison, c'est pas ça qu'il dit dans la chanson, il dit " Hosanna, Hosanna".
J'en reste stupéfaite : Ose Hannah.

  • Courant janvier : ...

Il faut que tu lui parles que ça s'arrête, le plus tôt sera le mieux, pour lui, pour toi, ce sera moins douloureux...

  • Courant février :

(à une amie) "Tu sais, je m'étais dit que dans le doute, ce serait non. Quand il me l'a dit, je me suis dit, si c'est oui, tu fonces, si c'est non, on stoppe tout parce que je crois que ce sera clair, non? Mais si je doute vraiment encore, ce sera non aussi...
-Et là t'en es où?
-Ben, c'est un jour oui, un jour non. Je suis ou super excitée et j'ai hâte ou speedée et je déprime, je me sens mal. Et c'est très difficile d'en parler, comme si c'était jamais le moment. ça doit être dur aussi pour lui, que je sache pas."

  • Courant mars : je l'ai quitté dans le doute, un matin, en pleurs.

Il a paru surpris, j'ai été mal. Je le quittais à reculons, je croyais douter.
ça va être dur au début, bien sûr, mais ça viendra...Souviens-toi, cette ivresse que tu as ressentie l'autre soir en rentrant chez toi, l'impression d'être libre, ça reviendra d'autres fois...

  • Courant avril :

un sentiment de malaise qui s'estompe. On se reverra en amis. Il est plus désarmé que moi face à la solitude.

  • Mai-juin :

je me croyais indépendante et je réalise petit à petit l'emprise qu'il a eu sur moi, en douceur, à l'usure. Toutes ces chansons que je n'écoutais plus, ces amis perdus de vue. En douceur. A l'usure. Je suis fâchée. Contre lui, contre moi...Et je n'ai rien vu, je me suis apperçue de rien. Comment ai-je pu? Je n'étais plus moi, il faudra que je me retrouve. C'était pas la bonne personne. Et puis, on parlait pas assez, il ma culpabilisée, m'a fait prendre la décision seule finalement. Il était lâche mais je l'ai aimé.
Et pourtant tu garderas longtemps ce goût amer, cette impression de t'être laissée avoir...qui laissera la place plus tard à cette hypothèse : avoir voulu vivre une presqu'hstoire pour te prouver que ça pouvait t'arriver, à toi aussi...

kaa, sur le chemin de 2006 à 19xx,
mardi 6 mars 2007

2000:27 - Off-site

C'est mon premier jour.
Je me suis habillée chouette, pas trop classe, mais élégant.
Je suis un peu angoissée, je veux faire bonne impression.
J'arrive pile à 9h15, pas trop tôt, mais pas en retard.

Tout le monde est guilleret, détendu.
Mal fagoté.
On me regarde en rigolant discrètement.

Mon chef surgit dans la cafétéria et me lance "Alors, t'es prête pour le off-site ?".
The quoi ?

Ben oui, quoi, aujourd'hui, on sort, on t'avais pas dit ?
T'as de la chance de commencer par un off-site !


Quelques heures plus tard, je suis suspendue dans les arbres en bleu de travail moulant et baudrier, terrorisée et suant comme un âne.

Déjà, j'étais arrivée à l'école en pantoufles.

sicaliptic, sur le chemin de 2006 à 19xx,
vendredi 30 mars 2007

1993 : 27 ans les turpitudes de la jalousie

On a joli appartement dans Paris.
Je travaille dans un lycée professionnel ou seulement 10 élèves sur 900 posent de réels problèmes, ça change, c'est presque un havre de paix.
J'ai repris sérieusement mes cours d'histoire de l'art avec le vague espoir d'entrer à l'école du Louvre : entrer dans l'art par la petite porte et dans la société par la grande.
Mon amour se fait de plus en plus absent, la jalousie a déjà pénétré mon coeur depuis quelques temps non sans raisons.
C'est là je crois que je finis par comprendre que mon installation avec ce garçon est basé sur un quiproquo.
3 ans plus tôt il m'a demandé de monter à Paris pour le rejoindre. Nous nous aimions depuis déjà 2 ans, j'ai foncé. Je n'avais pas envisagé que cela ne voulait pas dire emménager avec lui. Là a commencé le leurre : l'amour est aveugle mais il est sourd aussi. J'ai eu ce que je voulais : vivre avec lui sans me rendre compte de sa non-adhésion au projet. Et nous en sommes là aujourd'hui, il reprend sa liberté en douce et j'essaie d'être moi même légère en espérant qu'être avec moi a tout de même été un choix.
Je me raccroche à la moindre étincelle : être l'élue à défaut d'être la seule.
Je fais de nombreux aller retour en province, je prends un amant, la distance servant de garde fou.
Mon équilibre est précaire, je me retrouve en déséquilibre dans mes émotions. Je fais des blocages stupides qui me pourrissent la vie
Pendant toutes l'année universitaire je serais incapable de pénétrer dans la bibliothèque. Pour combler les heures vacantes entre deux cours, je marche sans but dans le quartier, parfois j'arrive à me décider pour un café mais la majorité du temps je suis tétanisée à la porte et je passe mon chemin.
Je suis souvent épuisée, mais rien n'y fait. La panique et l'angoisse sont des poisons irraisonnables.
Je n'arriverais à en parler que l'an prochain et une étudiante m'aidera à passer cette satanée porte qui me sépare de la quiétude des heures d'études.

luciole, sur le chemin de 2006 à 19xx,
dimanche 1 avril 2007

1997, le début de la faim.

C'est un jour de printemps, je crois. Il me semble que je suis habillée légèrement, qu'il y a du soleil dehors. C'est un matin. Je suis devant mon miroir, je me maquille. Pourquoi ce jour là ? je me maquille si peu. Je me regarde dans la glace comme quand j'étais petite, je cherchais ce que les autres pouvaient trouver de si affreux dans mes dents pour qu'ils m'appellent sorcière, je ne trouvais pas. Ce matin là, je me regarde mais je ne sais pas ce que je cherche. Je pense à la pièce de Pirandello :"Je ne me trouve pas".
Je regarde mes joues blanches, mon regard bleu, je ne me reconnais pas, je me reconnais rarement quand je me regarde. Du Rimmel à mes cils, du fard à mes paupières, du rose à mes lèvres, cela ressemble à une contine ... J'ai envie de faire un enfant.

Cette pensée a surgi comme cela, au détour d'un coup de crayon, inattendue. Je souris, je ne me crois pas ... Je souris, et pourquoi pas ...

Je ne dis rien, la pensée n'ose pas encore se formuler. Elle s'installe, se love, attend patiemment de grandir. Je regarde les jeunes mamans dans la rue, les bébés ... Je me sens prête. Il faudra lui dire, mon amoureux, est il prêt lui ? Je me doute que non. Mais il faudra lui dire ...

- J'aimerais arrêter la pilule - Pour quoi faire ? me dit il.

Silence, ma gorge est nouée par la peur, j'avance prudemment.

- J'ai l'impression que je m'empoisonne ... J'ai envie de laisser la porte ouverte ... à un accident ...

J'ai employé ce terme d'accident ... Ce ne pouvait être que ça, un accident qu'il lui faudrait accepter, je n'ose pas encore dire que c'est mon désir, je n'ose pas lui mettre la pression, j'essaye juste de lui dire que j'aimerais que soit possible ...

- Pourquoi pas ...

Sa réponse qui n'est ni un non, ni un oui. Il n'ose pas me dire qu'il ne le désir pas. je prend ça pour un oui, c'est tellement plus facile.

J'arrête de prendre la pilule. Désir de lui très fort, sensualité particulière, tandis que la possibilité de faire un enfant sublime mon acte d'amour, elle lui fait peur. Son désir de moi s'effiloche... Moi, je voudrais ! je voudrais le faire, qu'il soit déjà fait, qu'il en ait envie, que cela nous exalte ! C'est tout le contraire, cela nous éloigne doucement.
Les mots disparaissent, le désir devient tabou, le désir d'enfant, le désir de lui également.

Mais parfois l'espoir est permis. Mon cycle se déglingue, j'espère, le désir devient obsession. Le sang revient tous les mois et je pleure. Déception mais aussi soulagement de ne pas avoir à lui dire : " Je suis enceinte, j'attends un enfant, nous allons avoir un enfant, il y a quelqu'un dedans moi." Je sens sa peur tellement fort qu'elle devient la mienne aussi.

Parfois il me console, il me berce dans ces bras, mes larmes lui font mal. Il me dit :" Ce n'est pas le moment de toute façon, ça nous mettrais dans la merde."
Je ne dis rien, je pense : " ça te mettrais dans la merde." Il me berce, je me berce d'illusions ...

Autour de moi des femmes tombent enceintes... Pourquoi tombent elles et pas moi ?
J'entends si souvent : " Et vous c'est pour quand ?" Il dit : " Dans dix ans!" ça fait rire la galerie. Mon coeur se fissure à chaque éclat de rire.
Elles sont toutes épanouies, affolées, épuisées, elles me disent les inconscientes : "Ah tu verras quand ça t'arrivera!" J'aimerais répondre : "Je t'emmerde".

Tant de silence, nous brouillons les pistes, nous bougeons jusqu'à devenir flous. J'ai peur de tout, qu'il ne m'aime plus, de ne plus l'aimer, d'être laide, de ne plus exister. Je voudrais m'empêcher de rêver, m'empêcher d'espérer, je ne veux plus souffrir, je préfèrerais m'anesthésier...

C'est ainsi que tout à commencer, le début de cette faim. Il y a dix ans...

mnesiloque, sur le chemin de 2006 à 19xx,
samedi 14 avril 2007

1996 : Familles

Je n'ai jamais eu le sens de la famille. Rien d'étonnant à cela. Mes parents ont passé la majeure partie de leur vie à tenter de s'autodétruire mutuellement, physiquement, psychologiquement, juridiquement. Mes oncles et tantes maternels sont des gens très gentils, mais je n'éprouve pas de plaisir à les fréquenter, n'ayant que peu d'atomes crochus avec eux. Quant à mes oncles et tantes paternels, ils cumulent tout ce que je ne supporte pas chez autrui : la famille juive inquisitrice et castratrice qui se mêle de vos affaires et vous juge rabaisse continuellement, la religiosité aveugle, l'esprit de clan, les discussions où le hurlement hystérique et l'indignation outrée tient lieu d'argument.

Je fuis comme la peste toute réunion familiale obligatoire, fêtes de Noël ou anniversaires – et mes collègues de boulot m'adorent, moi qui me porte toujours volontaire pour les astreintes les nuits de Noël ou du nouvel an, moi qui me rue sur toute mission à l'autre bout de la France dès lors qu'on est en période de fêtes.

Mais à vivre avec Vénus, je me réconcilie peu à peu avec la notion de famille. Chez elle, les parents sont aimants et équilibrés, les oncles et tantes sont agréables et cultivés, les repas de famille sont de vraies fêtes où tout le monde s'amuse. Je découvre un monde inconnu pour moi. Au point qu'en 1996, j'accepte même de passer le réveillon de Noël avec eux. Et à ma grande surprise, j'y prends un grand plaisir !

Évidemment, ça ne dure pas. La rupture de nos fiançailles l'année suivante me ramène d'un coup à mes vieux schémas négatifs. Pire, mon homosexualité nouvellement assumée aggrave encore mes relations conflictuelles avec mes oncles et tantes les plus conservateurs. Oh, ce n'est pas qu'ils désapprouvent ma sexualité ! C'est juste qu'ils sont incapables de l'intégrer vraiment et agissent comme si elle n'existait pas, s'étonnant ouvertement à chaque fois que nous nous voyons de ce que je ne sois pas encore marié à mon âge et me pressant de recommandations pour draguer les belles jeunes femmes. Le déni ostensible, voilà qui est peut-être pire que le rejet. Crétins !

Vraiment, je n'ai jamais eu le sens de la famille. Ça a failli cette année-là, mais finalement non.

marine, sur le chemin de 2006 à 19xx,
vendredi 27 avril 2007

1997 : les autres

Rue de Lancry. Le plan de Paris est sorti, une recherche dans l'index alphabétique des rues, plan n° 10, D5. M° Bonsergent. A l'époque, pas de Mappy, juste le petit carnet à la couverture plastifiée bordeaux, tellement manipulé que quelques pages se décrochent de la reliure cousue. Nous voilà à la sortie du métro boulevard Magenta, la tête en l'air à la recherche du soleil pour nous orienter. Caler le plan sur les artères réelles. Chercher le sud. Rue de Lancry, au 10 (?), un imposant bâtiment Art-Déco. Tout en carrelage, on dirait une piscine. Nous nous engageons sous le porche. Ascenseur, 4ème étage. Nous sortons sur une coursive extérieure donnant dans la cour intérieure. Calme, sons clairs et lumière crue. Les portes rouges ressemblent à celles de cabines de bain. Nous ne regrettons pas notre déplacement. Nous ressentons.

L'annonce était étrange : duplex, 3 pièces, 85 m², réception-dressing, séjour/cuisine américaine, 2 chambres. Réception, réception ? Ça veut dire quoi ? La voix du propriétaire était empruntée, mais chaleureuse. On verra. Nous y sommes, nous sonnons. L'homme qui nous ouvre à une cinquantaine d'années, un bon embonpoint, le crâne chauve, une chemise de soie ouverte sur une poitrine imberbe. A la recherche d'un appartement, nous plongeons dans un temps perdu, tout au moins inconnu, nous venons de rencontrer le baron de Charlus. Il nous jauge, comme nous le jaugeons. La réception est une entrée dans notre jargon à nous. Une entrée toute de velours rouge tendue, affublée d'un placard vide outre de nombreux cintres vierges prêts à accueillir les manteaux des invités à la réception qui se tiendra ce soir. L'ambiance est chaude et sombre : aucune lumière, tout ce rouge est oppressant. Qui est-il ? Homosexuel nanti et notoire ? Qui sommes nous ? Un jeune couple avec enfant à venir. Il semble incrédule lorsque nous précisons que la bosse qui déforme mon ventre annonce notre troisième enfant. Peu concevable pour son imaginaire, semble-t-il. Nos vies quotidiennes ne doivent pas se ressembler. Deux univers, deux systèmes de conventions divergentes en présence. Il n'ose projeter son logis envahi par des enfants, nous avons autant de mal à concevoir notre marmaille, les doigts crasseux de biscuits à la cuillère prémâchés, rampant sur sa moquette confortable. Les uns comme les autres savons dès l'entrée que nous ne ferons pas affaire, mais la curiosité mutuelle nous pousse à prolonger la rencontre, cet instant où nous apercevons un autre si différent de nous, pour en garder une image Polaroïd. Notre hôte ouvre les portes qui conduisent aux chambres et à la salle de bain. Moquette épaisse, tableaux aux murs, marbre, luxe. A peine déçus de l'inadéquation de ce logement à nos projets, nous nous transposons en visite dans un musée d'arts décoratif. Il nous conduit vers l'étage supérieur. L'escalier est couvert de moquette léopard, sur les contreforts de chaque marche, une applique lumineuse. Irréel. Ça doit être beau de nuit. Nous pourrions faire demi-tour pour ne pas lui faire perdre son temps, mais nous prolongeons le voyage dans l'ailleurs.

J'aurais envie de revenir en soirée. Une bonne me déchargerait de mon étole, découvrant mes épaules nues sous une robe longue de soie beige, elle pendrait le pardessus de mon mari dans le dressing et d'un geste de du bras nous guiderait vers l'étage. Un peu impressionnés, nous nous engagerions dans l'escalier lumineux, le bruit de mes chaussures à talons serait atténué par la moquette épaisse léopard, attirés par les voix graves et chaudes, les rires perchés, le son d'une bouteille de champagne qui se déboucherait, le cliquetis des coupes, sur quelques accords de blues, musique d'ambiance... En haut des marches, dans le vaste séjour luxueux subtilement éclairé, quelques groupes constitués, visages enjoués, yeux brillants, tenues clinquantes. Ne connaissant personne, nous chercherions des yeux le maître de maison... Il serait dans la cuisine avec un autre convive, un shaker dans les mains, surveillant le four plein de petits fours apéritifs procurés chez le traiteur. Il interromprait sa conversation pour nous recevoir: « Ah vous voilà ! Je suis si heureux que vous soyez là. Mettez vous à l'aise, servez vous au bar, j'arrive... »

Rien de tout cela n'est ni ne sera. Nous ne serons jamais là pour cela. Nous sommes dans un appartement dans lequel nous n'habiterons jamais, nous rencontrons un homme que nous ne croiserons jamais plus dans notre environnement familier. Tous trois poursuivons ce qui est amorcé, ce pourquoi nous nous sommes déplacés, ce pour quoi il nous a ouvert la porte : l'écriture puis la lecture d'une annonce immobilière. A l'étage, le séjour est effectivement luxueux, la cuisine rutile de chromes. Sans conviction et par principe, il tient son rôle, nous montre tous les avantages des divers équipements. Les mains sales de mes enfants continuent à se poser dans mon esprit sur les diverses surfaces éclatantes... Mais nous tenons notre rôle, nous observons, nous écoutons. Le quart d'heure règlementaire passé, il nous raccompagne à la porte. De chaque part, nous avons tous joué le jeu, sans faute. Son appartement, tout magnifique qu'il soit, ne correspond évidemment pas à notre recherche. Il veut bien nous croire. Nous le remercions pour sa visite... Quelques euros pour le guide ?

Dehors, nous reprenons notre respiration que nous avions quelque peu retenue. Nous sourions au soleil. Drôle de visite. Bon moment, même si nous n'étions ni les uns ni les autres très à l'aise. L'inconnu n'est jamais facile à appréhender...

En 1997 et début 1998, j'ai visité 80 appartements, avant de dénicher celui qui serait le nôtre. Au delà de ces éventuels futurs espaces de vie, au delà de mon imaginaire galopant - comment caser 5 personnes dans 85 m², ça demande quelques concessions, quelques transformations en projection, qui trottent en tête alors qu'on semble écouter le propriétaire qui nous vente les avantages de son habitation-, j'ai rencontré beaucoup de gens, des gens qui me ressemblaient parfois mais bien plus de gens différents. Ce sont eux qui ont marqué ma mémoire. J'ai beaucoup aimé cela : réaliser que la vie des uns et des autres est si variée et cependant acceptable, chercher dans les environnements matériels des indices d'altérité. Me satisfaire de mes impressions, sans obligation jamais chercher l'adéquation de mes ressentis avec une réalité, qui ne serait jamais mienne. Ne jamais juger, juste observer et intégrer la différence.

lilylalibelle, sur le chemin de 2006 à 19xx,
samedi 12 mai 2007

2002 : 27 - Toboggan

Réorganiser sa vie en prenant en compte l'enfant. Ne plus penser "deux", mais "trois". Retrouver ses repères, trouver sa place. Assumer, en un mot, ce changement de vie que j'ai voulu, désiré, attendu même.

Je guette au fil des mois le sentiment d'épanouissement, de réalisation, d'accomplissement qu'est sensé apporter la maternité. Mais ne voyant rien venir, j'en conclue que ma vocation n'était sans doute pas là. Je suis physiquement faite pour avoir des enfants, dira mon médecin après la naissance de la deuxième. Peut-être, mais pour ce qui est de les élever, ce n'est franchement pas mon truc.

Bien sûr, je suis heureuse de ma fille. Mais je suis loin d'être la mère fusionnelle dont on gave les futures mamans. Je ne la rejette pas, loin de là, mais je ne la recherche pas non plus. M'en occuper relève du "normal", du "logique" et ne m'apporte rien de particulier. Je suis une très bonne mère nourricière - l'instinct maternel est sans doute et avant tout l'instinct de conservation. Mais je mettrais quelques mois (... années) avant de pouvoir considérer que j'aime ma (mes) fille(s).

J'aurais eu de longues discussions avec ma propre mère sur ce sujet, mais de ce côté-là, elle me ressemble assez. C'est une mère qui assume, presque surprise quand ses enfants lui témoignent une marque d'affection. Ne me remerciez pas, je n'ai fait que ce que j'avais à faire... Ceci explique peut-être cela...

Je crois que, quelque part, je suis sans doute déçue (mais peut-être me faisais-je trop de "films" sur ce qu'était la maternité ?) qu'avoir un enfant soit si... banal ? Je m'imaginais (mais l'imagerie sociale y joue pour beaucoup aussi) que devenir mère m'aurait "transformée". Peut-être que j'attendais trop (quoi ? jen'en sais rien au juste). Mais le fait est qu'au lendemain des naissances, je ne me suis sentie ni plus ceci, ni moins cela. Bref, ce n'est pas dans l'enfantement que j'aurais le sentiment d'avoir fait quelque chose de ma vie.

La seule chose qui change (mais est-ce lié ou non ?), c'est que j'ai désormais franchi un palier dans ma perception de mon existence. Souvent, j'ai des images-flashs qui surgissent lorsque j'évoque pour moi-même des idées abstraites. En 2002, celle qui domine, c'est le toboggan.

Jusqu'à présent, je gravissais l'échelle du toboggan, puis j'étais sur le palier. Et là, je viens de me lancer sur la descente. Ma mère me parle de "croisée des chemins" mais je lui réponds que c'est plus fort que ça : non seulement je suis partie sur un chemin, mais en plus je ne peux plus remonter sur le palier du toboggan . J'ai le sentiment, avec cette image, que ma vie, mon schéma de vie, a pris un tour inexorable. Irrémédiable (sauf au prix d'efforts considérables). En gros : c'est parti et on verra bien comment tu vas atterir en bas du toboggan. Et ce sentiment va prédominer les années précédant mes trente ans. Comme une "condamnation" à descendre ce plan incliné (que j'ai délibérement grimpé, ne nous trompons pas) sans pouvoir faire autrement que d'aller jusqu'au bout, jusqu'en bas. Pas d'autre chemin possible. Presque un enfermement volontaire. Cette image assez terrible qui m'est venue un jour de promenade dans la forêt de Paimpont (je m'en souviens très bien) traduit fidèlement mon état d'esprit cette année-là... et explique peut-être les événements qui suivront dans les années d'après.

Comme un rejet de la fatalité.

traou, sur le chemin de 2006 à 19xx,
samedi 9 juin 2007

1991 - L'épopée du jus d'orange

Depuis 2 ans, je « travaillote » de-ci de-là, n’arrive pas à avoir une activité régulière comme intermittente du spectacle. Je mettrai un moment avant de me rendre compte à quel point j’ai besoin de stabilité professionnelle et financière pour n’être pas angoissée tout le temps.

Un soir au restaurant, les larmes me viennent aux yeux parce que je capte à la table d’à-côté le récit enthousiaste de son travail d’une fille de mon âge à son amoureux. Julio s’affole de mes yeux mouillés, les embrasse, me câline, ne comprend pas. Qu’ai-je besoin de m’inquiéter ? Il est là.

Précisément, amoureuse d’un homme comme lui, j’ai plus que besoin de stabilité et de sécurité… Il est fantasque, passionné, inventif, touche-à-tout. J’admire ses créations, ses idées foisonnantes, il m’émerveille, me fait rêver, je l’aime, mais il est l’homme le moins rassurant de la terre ! Il fait fortune un jour, est ruiné le lendemain pour avoir tout réinvesti sur un coup de tête dans un projet aussi mirifique qu’aléatoire. Il m’offre des cadeaux ruineux et je découvre qu’il est poursuivi par moult créanciers en colère. Et lui, ça le fait rire. « Ne t’inquiète pas, Poussin, ce n’est que de l’argent, ce n’est pas grave. ». Il ne possède ni carte bancaire, ni chéquier, que des espèces, toujours. Quant nous partons à l’étranger et qu’il se retrouve à court, il me rembourse au retour les sommes que j'ai dépensées pour nous en… francs CFA, virés d’une société inconnue au fin fond de la Côte d’Ivoire... à la grande surprise (et méfiance) de mon banquier.

Parce que j’aime un jus d’oranges pressées le matin, il m’a offert un de ces presse-agrumes en métal, lourd et encombrant avec un bras qui tourne et ne laisse aucune chance à la pauvre orange coincée dans l’acier. Un matin, il affiche cet air rêveur et concentré qu’il a quand une idée germe, c'est-à-dire souvent. J’aime bien assister à ce processus : bientôt il va mettre l’idée en mots et en dessins, ébaucher des calculs et des hypothèses, s’engager dans des culs-de-sac, repartir en arrière, trouver des solutions, d’autres impossibilités, les contourner… C’est fascinant.

L’idée du jour est la suivante : pour que son Poussin (moi, donc) puisse boire du jus de fruits frais le matin sans avoir à s’embêter à le faire, pourquoi ne pas commercialiser des oranges, directement remplies de leur jus, qu’il n’y aurait plus qu’à verser dans un verre ou boire à même le fruit, par un orifice/goulot prévu à cet effet ?... Je suis éberluée.

Le soir même, sur une nappe en papier de bistrot, il griffonne un schéma, un « extracteur de pulpe d’orange » qui introduirait ensuite dans le fruit une espèce de structure à baleines pour le maintenir dans sa forme. Ensuite, on réintroduirait le jus. On ferme par un clapet, un bouchon à vis, je ne sais, et hop ! Je suis sceptique et compréhensive. Je le trouve génial, souvent, mais là, j’ai un doute. Le lendemain, il met trois affaires dans une valise, décide illico de partir pour Taïwan où il a déjà prévenu Untel qu’il accourait pour faire fabriquer le prototype… Disparaît 10 jours. M’appelle à n’importe quelle heure pour me crier son amour et son enthousiasme. « Ca va être révolutionnaire, Poussin ! Je t’aime ! Je reviens vite ! Tu me manques. ». Une semaine après, il appelle du Japon où il est parti rencontrer d’éventuels financiers. Revient par l’Allemagne, plus grand consommateur européen de jus de fruits où il a peut-être une possibilité de…
Je me souviens du prototype de plastique bleu dont il m’explique le fonctionnement, sa main refermée comme une orange. J’embrasse sa main. Il me regarde, surpris dans son rêve enthousiaste, sourit de son beau sourire des lèvres et des yeux.

Ici commencent des mois d’expérimentations diverses. Il a trouvé un fabricant de jus d’orange intéressé en Allemagne, des financiers je ne sais où. On fait des tests. Une matière transparente, qui ressemble à du plastique, biodégradable et écologique cependant (à base de riz ? je ne me souviens plus) a été mise au point pour recouvrir l’intérieur du fruit et que le jus se conserve quelques jours. On fait des essais avec l’engin à baleines : les oranges explosent toutes. On en fait venir du Maroc, plus costaudes que les espagnoles. On teste les floridiennes, aussi. Elles arrivent de partout par cargo ou avion. Sont impitoyablement rejetées en fonction de leur fragilité, leur manque de sucre, leur vitesse de dégradation. Le brevet est déposé pour le monde entier et pour tous les fruits existants ou à venir. Le goulot - qui ne doit pas dépasser de l’écorce pour conserver au fruit sa forme ronde - est à l’étude. Julio m’annonce triomphant qu’il a conçu un truc qui permettra à tous les types de bouches de boire à même le fruit, même les becs-de-lièvre, ah, ah !

Je suis, attendrie, la saga du jus d’orange, au fil des mois. Il y a des périodes enthousiastes suivies de périodes de doutes et de découragement. Les fonds manquent, il faut en chercher ailleurs. Les tests échouent ou ne donnent pas les résultats escomptés. Il y a parfois des triomphes et des espoirs fous : on a trouvé la bonne orange ! Il faut déchanter quelques temps après pour d’autres raisons techniques. Il ne perd pas la foi. Jamais.

Le projet « Orange Poussin » mourra en même temps que lui deux ans plus tard. Comme d’autres que j’aimais (une cité inspirée de l’œuvre de Dali, qui me tenait particulièrement à cœur). Qu’est-il advenu des prototypes, des cargos d’orange, du film transparent bio et breveté ? Je n’en sais rien et peu importe. J’ai toujours mon presse-agrumes si lourd mais je l’ai descendu à la cave. Je ne bois plus de jus d’orange le matin.

Thomas, sur le chemin de 19xx à 2006,
dimanche 28 octobre 2007

2004, année 27 -- La mort ne rate pas le dernier métro

J'ai improvisé. Une proposition indécente. Un prétexte pour passer un moment dans la petite chambre, sixième étage, pas loin. Rater le dernier métro exprès. Oublier opportunément qu'il y a des taxis et des bus de nuits que je connais bien. Saisir la proposition de rester dormir : c'était la fin de l'année d'avant.

J'ai aimé et j'ai été aimé. Sondé des abîmes que je ne soupçonnais pas. Construit un amour autrement que ce que j'aurais imaginé. Souffert, pleuré. Reçu des blessures dont les cicatrices me rappellent que je sais maintenant ce que je ne veux plus jamais. Appris.

Quand tout a été fini j'ai choisi que ce soir-là je transgresserais la règle de conduite que je m'étais fixée.

— Allô, S. ? Salut. Ce soir je suis très déprimé et je veux boire beaucoup trop.
— Pas de problème, passe quand tu veux.

(Merci d'avoir été là.)

J'ai vu la mort ricaner de pouvoir me faire le même coup en trop belle répétition, à deux ans d'intervalle. Au décours de la rupture, réclamer le grand-père. Il n'a pas eu le temps d'écrire ses mémoires. Je n'ai pas pris le temps de le questionner. C'est trop tard.

Cette fois, je sais qu'il ne faut pas omettre de préparer la cérémonie. Je ne veux pas revivre le silence glacé de la dernière fois, et j'insiste pour qu'on prévoit que quelque chose soit dit. Je sais qu'il faut que je m'y colle. Personne d'autre ne veut, ou ne peut. Et puis j'y suis tenu, quelque part. J'ai accepté silencieusement cette charge, la dernière fois, à la sortie de ce crématorium où il entre aujourd'hui couché entre les planches. Dans la chambre mortuaire il a l'air décharné, frêle, petit comme il n'a jamais paru au temps de mon enfance. Les morts dans leur bière me font toujours cet effet-là. Certains leurs donnent un dernier baiser, une caresse. La simple idée de leur contact m'horrifie.

La veille au soir, au creux de la nuit, juste avant de dormir, j'ai ouvert mon carnet. Celui où je collecte de temps en temps des trop-pleins d'âme ou des morceaux de rêve. Couvert deux ou trois pages que je vais lire devant eux. À peu de choses près, parce que dans l'instant les mots rétifs s'ébrouent et les tournures s'égayent.

Le livre s'est fermé. Il est parti.

Ma gorge se serre. Mes yeux pleurent, je sais, qu'importe, je ne tente pas de contenir cela. J'ai des mots à prononcer alors j'avance à travers larmes et tant pis si un sanglot déforme ma voix qui se voudrait assurée et vivante.

Le livre reste ouvert. Inscrivons-y son souvenir et traçons-y notre futur.

C'est bientôt l'automne.

Otir, sur le chemin de 19xx à 2006,
mercredi 28 novembre 2007

1985:27 Développements

Ah quelle année que celle-là ! pleine de tant de nouveautés, j'ai surmonté tant bien que mal, et à coups de tablettes de chocolat blanc à la noix de coco (je suis sûre que vous vous demandiez, vraiment, pour le titre), la désillusion de cette liaison avortée, d'autant plus qu'on se voit au moins toutes les semaines, et qu'il multiplie les amourettes sous mes yeux à qui rien n'échappe, mais je préfère ces petites jalousies ravalées à l'idée de perdre son enseignement qui est précieux, et le plaisir de nos groupes d'études.

Et puis, j'ai commencé à chanter aussi, dans une chorale à Montreuil, et c'est une autre forme de coup de foudre, encore plus platonique, et tout aussi durable. Ce sont les filles de Classées X qui m'ont incitée à cette nouvelle aventure, et très rapidement le chef de choeur a le béguin, un béguin pour les filles à homos comme il dira lui-même, pour moi qui le surprend et qu'il prend sous son aile musicale. Son autre pilier est une talla[1] de première classe, et je chante dans son pupitre, elle, elle connaît la musique et surtout a une de ces voix naturelles qui vous donnent immédiatement la chair de poule tant elles sont pures et belles.

De cette totalement improbable rencontre va naître la plus solide des amitiés qui dure à ce jour et se manifeste par des emails quotidiens. D'un accord tacite, nous ne parlerons jamais de Jésus qui nous aurait irrémédiablement séparées, et nous choisissons plutôt de nous rallier autour de Gérard, le chef de choeur homo, dont elle est très peu ouvertement éperdument amoureuse.

Nous créons une association loi 1901 pour matérialiser cette union des carpes et lapins, une bien belle aventure qui finira par faire vivre Gérard, même s'il y a maintenant plus de dix ans que la vie nous a tous éloignés les uns des autres.

La même année, ma cousine, enthousiaste en diable, m'entraîne chez Weight Watchers®. Et puis on raffolait de Marcia Baïla et les Rita Mitsouko[2].

Notes

[1] ceux qui vont "talla" messe...

[2] hommage posthume à Fred Chichin, dont j'apprends à l'instant la mort, alors que ce billet était rédigé depuis plusieurs jours.

shayalone, sur le chemin de 2006 à 19xx,
samedi 1 décembre 2007

2004 - partir, rester

Les résultats de l'internat tombent, où vais-je atterrir avec un classement pareil? Je commence à classer les villes en partant du pire, là où je ne voudrais pas du tout être... les trous paumés où il fait moche, dans le nord est, où ils sont tous fachos... mais je veux partir, quitter Montpellier, ma vie qui m'étouffe un peu, cette image si parfaite que j'ai envie de faire voler en éclat. Les simulations m'apprennent que je pourrais quand même rester, où partir dans des endroits plaisants. L'idée choque mes amis, du coup je parle de ce besoin de m'évader;

Les choix arrivent; Chou a eu un entretien d'embauche la veille. Pas encore de réponse, il faut que je décide; Elle me dit qu'elle me suivra; Puis-je lui demander de quitter un job par pur caprice existentiel?

J'hésite jusqu'au dernier moment. Je reste.

Après tout, l'idée même de partir m'a permis de me libérer.