Petits cailloux et ricochets

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le projet

En novembre et décembre 2006, Anna Fedorovna Kozlika a remonté les années de 2006 à sa naissance au rythme d'un billet pour chaque année. Elle a appelé cette série « Mes petits cailloux 2006-1960 »

A la fin, elle a eu envie de reprendre le chemin en sens inverse et quelques blogueurs ont eu envie de la suivre : ces billets avaient fait naître en eux échos, sourires, jeux de miroir ou clins d’œil... ces fameux ricochets que font les petits cailloux lancés au fil de l'eau.

Le blog collectif que vous êtes en train de lire a été créé ainsi, au détour de discussions au bas de quelques billets. Il s’appelle « Petits cailloux et ricochets » et accueille les textes de tous les participants.

Si vous aussi vous souhaitez faire des ricochets, les modalités pratiques sont expliquées sur cette page.

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année à 17 ans

Les textes sont présentés dans l'ordre chronologique de leur rédaction.

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Kozlika, sur le chemin de 2006 à 19xx,
dimanche 10 décembre 2006

1977:17 à donf

Automne. Autodissolution des Brins d'Filles. Trop peu d'entre nous sont motivées pour continuer, trop de dissensions aussi. Certaines sont parties avec fracas, d'autres ont laissé passer plusieurs répétitions de suite sans venir. L'étincelle n'est plus là, c'est évident. Mais punaise dans cette aventure de presque deux ans, qu'est-ce qu'on s'est marrées, qu'est-ce que je me suis éclatée !

L'idée nous était venue en troisième lors des coordinations des groupes femmes lycéens : fonder une troupe de théâtre et aller jouer dans les lycées, les manifs, la rue, les salles de spectacle qui voudraient bien de nous. Ça nous semblait quand même bien plus rigolo que les réunions et bien plus créatif qu'un nième tract que personne ne lit jamais. L'idée ne devait pas être mauvaise puisque parallèlement à notre troupe, une autre s'était constituée. Mais elles avaient choisi de répéter et jouer une vraie pièce tandis que nous écrivions nous-mêmes nos sketches et nos chansons. C'était sûrement un peu potache mais nous remportions un joli succès dans les soirées enfumées.

Le théâtre militant était en ses années de gloire, nous nous baladions avec des bouquins d'Augusto Boal et son théâtre invisible, passions nos soirées au théâtre Dunois (le vrai, l'originel, pas celui qui a été « reporté » rue du Chevaleret après la démolition)[1] [2]. Nous n'avions donc aucun mal à trouver des salles où jouer et comme tous les spectacles étaient gratuits on ne risquait pas de se bagarrer pour l'emploi des recettes. Les établissements scolaires étaient également beaucoup moins fermés qu'aujourd'hui et nous avions réussi à jouer dans plusieurs lycées parisiens.

Sûr, les représentations on aimait bien, mais là où on se régalait vraiment c'était avant le spectacle : les impros préparatoires à l'écriture, les chansons détournées, les recherches de musiques adaptées, les week-ends de « travail » ici et là, les fous-rires entre nous, les fous-rires des anecdotes : nous étions allées, un soir avant de jouer, dîner à la cafét' du Casino rue Nationale, les quatorze nénettes parlant fort et riant tout autant. A la table d'à côté une paire de gars attablés, et l'un d'eux qui demande « Vous êtes toutes seules ? » « Rha non ! il est trop beau celui-là : on est quatorze et il nous demande si nous sommes toutes seules ! on le garde les filles, c'est un collector !! » et zou ! c'était dans le spectacle du soir même.

Si c'est pas du shaker ça...

Je n'ai pas tout à fait abandonné le théâtre après ça. L'année suivante, en terminale avec une bande de potes (mixte ;)) nous avons créé un « club autogéré » dans le club théâtre du lycée. Entendez par là : on choisit nous-mêmes la pièce, on répète sans profs et on joue quand on veut. La prof en charge du club était plutôt ouverte. Elle nous laissa faire à notre idée. Et puis on avait plein de temps pour répéter (le quoi ? le bac ? ah euh... nan mais ça va j'ai plein de points d'avance en français, t'inquiète maman.)

On a choisi Mistero buffo, de Dario Fo. J'y jouais plusieurs personnages, et celui qui me fit recevoir de grands compliments c'était... La Mort ;)

Notes

[1] Hi hi, comment on « proprifie » l'histoire avec un délicat famille de musiciens explorateurs de champs nouveaux. Tu parles, un repaire d'agités gauchos avec au moins autant de théâtre à sketches que de jazz à la création ! ;)

[2] ou à la Cartoucherie de Vincennes... Un peu trop pro pour nous la Cartoucherie, mais bien quand même

krazy-kitty, sur le chemin de 2006 à 19xx,
jeudi 22 février 2007

2002 : 17 - Les insoutenables légèretés

On n'est pas sérieux quand on a dix-sept ans... Toi, tu en as vingt. Quand on s'est rencontré, tu en avais presque dix-huit ; moi, j'étais une gamine de même pas quinze ans. Il m'avait fallu du temps pour te remarquer réellement ; presque neuf mois s'étaient écoulés jusqu'au jour où nous nous avions réellement discuté pour la première fois. La première de longues fois qui se terminaient toujours tard dans la nuit... Je m'en souviens encore ; un professeur dont la personalité faisait des étincelles avec la tienne venait de te remonter sévèrement les bretelles en petit comité, devant juste un autre étudiant impassible et moi qui me faisais aussi petite que possible tout en me battant avec ma craie, mon coin de tableau, la brosse et un problème d'algèbre linéaire. En m'efforçant de te remonter le moral à la fin de cette joyeuse scéance, j'avais remarqué tes yeux et ton sourire pour la première fois.

Maintenant on me dit « Lui ? Tu ne t'embêtes pas ! ». Il m'avait tout de même fallu six mois de plus pour te trouver un charme insupportable, le temps de tomber amoureuse d'un garçon merveilleux et de commencer à recoller les morceaux du coeur qu'il m'avait brisé. Quelques indices me soufflaient que je te plaisais. Et puis on s'était tourné autour l'un de l'autre un moment ; mais nos timidités excessives, nos insécurités respectives et l'infranchissable fossé qu'était celui de nos âges ont fait qu'il a fallu des détours par d'autres conquêtes et quelques accoutumances pour que tu m'embrasses ce soir.

On n'est pas sérieux quand on a dix-sept ans... Je devrais travailler pour les concours, dont les épreuves écrites approchent à grands pas. Toi aussi, d'ailleurs, mais la science et l'ingénérie ont définitivement cessé d'intéresser un autre que ton père il y a un moment de cela, alors, les concours... les passer mais les foirer, voilà la seule façon que tu as trouvé de lui tenir tête, quelle perte de temps ! (Mais moi, ça m'a évité de te perdre, n'est-ce pas ?).

On n'est pas sérieux quand on a dix-sept ans... Cette histoire n'en n'est même pas une ; des baisers enflammés, volés en cachette, est-ce ça que j'attendais de toi ? Je m'en moque : j'ai passé tellement de temps à te vouloir, toi, que tu peux être mien imparfaitement et alors que j'avais déjà renoncé. Je connais tous tes défauts : j'en ai passé des nuits blanches à les lister pour me convaincre de ne plus t'aimer ! Ils ne m'empêchent pas de ne pas pouvoir résister à tes yeux, à ton sourire, à ta douceur, à ta fausse candeur, à tes baisers...

Ca ne doit pas durer, n'est-ce pas ? C'était juste ce soir, n'est-ce pas ? C'est ce que nous prétendrons jusqu'à nous retrouver l'un et l'autre, encore et encore... Jusqu'à ce que la distance nous sépare et que les larmes dans tes putains d'yeux se gravent dans ma mémoire pour me rappeller cet immense gâchis...

On est pas sérieux quand on a dix-sept ans... Je passe des après-midi et des soirées entières avec ma petite bande ; on s'étale sur notre mal-être, on se raconte nos amours malheureuses, on s'auto-analyse, on rit et on pleure ensemble. Je passe les concours, décroche un oral, atterris à l'autre bout de la France, loin de Paris et loin de toi. Je rencontre mon premier amour qui dure, mais je le nomme mal : il est la première relation amoureuse sérieuse qui dure ; mon premier amour qui dure, c'est celui que j'ai eu pour toi.

gabriel, sur le chemin de 2006 à 19xx,
mercredi 7 mars 2007

2002 (17) : Tempête

En souvenir d'un été où un Rayon-de-Soleil s'envola, une maladie arriva, des pensées gênantes furent exécutées sur le champ et une mortelle angoisse me saisit. En souvenir d'un été à nul autre pareil. En souvenir de l'été où je rencontrai Tempête.

Je me souviens d'un été
Je ne te connaissais pas
Dans le train qui m'amenait
Fiévreux je parlais à d'autres
D'autres que je connaissais
Que je retrouvais heureux
Qui aurait pu deviner ?

Je me souviens d'un été
Je te connaissais à peine
Pour un cynique coktail
Tu es devenue ma femme
Femme qui me trahissait
Qui complotait sans remord
Qui aurait pu deviner ?

Je me souviens d'un été
Je te connaissais un peu
Les mots tissaient entre nous
Une toile d'araignée
D'araignée qui capturait
Nos sentiments éphémères
Qui aurait pu deviner ?

Je me souviens d'un été
Je te connaissais déjà
Dans la rue crépusculaire
Mes doigts effleuraient ta main
Main qui épousait la mienne
Que je serrais insouciant
Qui aurait pu deviner ?

Je me souviens d'un été
Je ne connaissais que toi
Dans l'herbe où tu t'allongeais
Je cheminais dans tes yeux
Tes yeux qui me reflétaient
Qui riaient, graves, confiants
Qui aurait pu deviner ?

Je me souviens d'un été
Je te connaissais par coeur
Dans chaque heure qui fuyait
Nous laissions les autres dire
Dire que nous nous aimions
Que ce couple était parfait
Qui aurait pu deviner ?

Je me souviens d'un été
Je te connais à jamais
Dans le train qui m'emmenait
Loin de toi de notre amour
Amour que nul ne comprit
Souriant je me disais
Qui aurait pu deviner ?

sicaliptic, sur le chemin de 2006 à 19xx,
dimanche 20 mai 2007

1983 : 17 ans seconde chance

J'ai redoublé mes notes sont meilleures sauf en math où je termine l'année avec une moyenne pire que deux ans plus tôt, le prof m'a pris en grippe, semble t il. Pourtant en première j'aurais 17 de moyenne, ce n'était pas un problème de compréhension juste un problème de niveau, leur tronc commun ne tenait vraiment pas compte des littéraires.

Je prends des cours de dessins en option et aussi en cours du soir au centre culturel, où l'artiste qui nous enseigne se prend de passion pour moi. Quand je vois ce que je faisais à l'époque je me demande comment je pouvais m'en satisfaire mais les encouragements répétés m'ont convaincu que c'était peut être ma voie.
Je fais une demande de première arts plastiques à Bordeaux, le dossier est refusé, mon lycée me propose alors d'intégrer une première gestion, je hurle, moi qui déteste les chiffres.
Je n'ai plus 16 ans, l'école n'est plus obligatoire, je décide de tout arrêter. Et je vais au cinéma voir des films d'art et d'essai. Cette passion me durera des années. Réaction d'enfant gâtée, je ne me souciais même pas d'avoir à travailler, où avais je la tête?
Heureusement, mon père me déniche deux écoles qui veulent bien de moi, Arcachon et Périgueux. Je choisis celle qui n'a pas de changement de train pour s'y rendre malgré les conseils de mon prof de dessin. Et ce choix a modelé ma vie future.

Ame, sur le chemin de 2006 à 19xx,
dimanche 3 juin 2007

1995 : 17 Imprécise

Je n'ai que des souvenirs imprécis de cette année:

  • Mes copines de lycée. Je me souviens de A, de sa détermination et de ses intiatives pour tenter de paraitre autre chose que ce qu'elle croyait être. Du regard doux de S, déjà jeune femme, oscillant entre fatalisme et réactions face à ce qui pouvait être sa destinée. J'avais peu de copains, copines à l'époque, plutôt des amitiés très fortes mais lointaines. Je perçois avec le recul combien leurs compagnies m'ont permis de retrouver un peu de sereinité et de douceur lorsque j'étais au lycée. Je recherchais aussi qui j'étais à travers le regard des autres. Je faisais des expérimentaions vestimentaires, essayant de trouver peu à peu mon style.
  • Les cours d'économie, la spécialité que j'avais choisie. J'avais l'impression qu'on m'offrait des outils pour comprendre les enjeux du monde, dénouer les évidences des choix politiques et économiques. Expliquer le chômage par trois courants différents, appréhender ce qu'est la mondialisation. Ces connaissances m'ont toujours servie par la suite. C'est ce qui m'a peut-être permis depuis de prendre du recul sur les évidences, les tentatives de démagogie...
  • Un séjour en Angleterre, dans un chantier international. Des rencontres surprenantes, de tout âge, tout milieu. Une belle expérience de vie mais en même l'impression que je faisais quelque chose d'un peu dingue. J'ai eu très peur le dernier jour, alors que j'ai failli loupé mon car pour rentrer en France. Pourquoi toujours partir en autonomie, assumer autant de responsabilités plutôt que de me laisser porter? Qu'aurais-je fait, ce soir-là, si je m'étais trouvée seule à Londres? Peut-être comme d'habitude: faire comme si tout allait bien.


Thomas, sur le chemin de 19xx à 2006,
mardi 21 août 2007

1994, année 17 -- Tchao, banlieue

Je me suis levé tôt ces matins de juin. J'ai planché avec tant d'autres. Attendu, avec un peu d'anxiété que certains ont sans nul doute jugé déplacée. Enfin je suis allé chercher ma collante. De l'impression, au moment où le jury m'a tendu la feuille, que mon dossier n'était pas passé complètement inaperçu, j'ai tiré une certaine fierté.

Ça y est, me voilà étudiant d'une prépa parisienne. J'achète ma première carte orange. Je ne reverrai plus mes anciens camarades, ceux que j'ai cotoyés jusqu'ici. Enfin je fuis le béton gris de la banlieue nord et mon passé ; ici je renais, vierge.

Mes plus anciennes amitiés d'aujourd'hui datent de ce jour de septembre où j'entre dans les vieux murs de l'ancien couvent des capucins. Il n'y a plus de moines en capuchon ici, comme cet ecclésiastique condamnant Gilles de Rais que j'incarnais sur scène en février (dernier spectacle pour l'heure – la prépa ne me laissera guère de temps pour cela, je prends deux ans de pause). À leur place, khâgneuses et taupins envahissent la cour du cloître.

Otir, sur le chemin de 19xx à 2006,
mardi 28 août 2007

1975:17 Mononucléose

C'est là que les choses deviennent de plus en plus confuses. Désormais, je ne saurai plus jamais si ce que je raconte est vrai ou si c'est mensonge. Je commence à ne plus comprendre ce qui m'arrive qu'après coup, en général, bien longtemps après, quand il est bien trop tard pour prendre la décision qui s'impose. Et ce qui s'impose semble l'être d'un autre monde, décalé, mensonger. Bizarre.

Ils ont tous crû que j'avais été la petite copine de Jérôme. L'ado au maillot de bain et à la petite Daf rouge dont je continuais à me languir platoniquement, était déjà depuis plusieurs années en fac de pharmacie quand moi je passais seulement le bac.

Surtout, il avait déjà rencontré Blueberry, et celle-ci était ma confidente, comme elles le deviendraient par la suite presque toutes : que savaient-elles de moi que je ne savais pas, qui leur disait que je comprenais mieux qu'elles, que je savais décoder les intentions, que je pouvais lire les comportements, que je pouvais entendre les doubles sens, et même ceux qu'on se cachait à soi-même ? Comment savaient-elles que j'étais medium, et que comme toutes les personnes au psychisme si perméable, pour me protéger de ma propre fragilité, je n'existais pas ?

Je conseillais donc Blueberry, pour qu'elle puisse mener à bien son entreprise de séduction de l'homme qu'elle avait décidé de se choisir, d'épouser, quoi qu'il advienne. Pourquoi étais-je si souvent invitée toujours dans leur duo ? Je ne me souviens pas. Je revois tous les studios où avait emménagé Blueberry, peut-être celui de sa soeur aussi, avant de revoir celui où finalement mariés ensemble, ils continueraient de m'inviter à dormir assez souvent.

Je confonds les lieux et les années sans aucun doute. Je rêvais tellement d'avoir été Blueberry, c'est moi que je voulais ressentir dans les bras de Jérôme, pas savoir que c'était elle qui s'y lovait. Je n'étais pas jalouse, j'étais spectatrice, j'étais passante, j'étais la go-between éternelle.

Et c'est moi qui ai attrapé la mononucléose qu'il avait contractée, la maladie du baiser. Tous les copains m'ont charriée, mais Blueberry m'a fait confiance, elle n'a pas douté de moi, en tous cas pas ouvertement, ou bien alors, nos dénégations conjuguées ont suffi à la convaincre, elle tenait trop à Jérôme pour l'accuser si tous les deux nous jurions de notre innocence. Jamais je n'aurais "piqué" un homme à une copine, jamais. J'attendrai d'être plus vieille, plus mal barrée encore, ou d'être encore plus une autre sorte d'entremetteuse décalée, par procuration..

samantdi, sur le chemin de 19xx à 2006,
dimanche 25 novembre 2007

1978, 17 ans, une fiche remplie de noms

"...un bout de carton collé en diagonale dans le coin inférieur droit de la troisième de couverture accueillait une fiche remplie de noms avec la date de sortie et la date de retour.''
Anna Fedorovna, 5:1965 Lectrice

Ceci est un ricochet.

Ma mère a toujours aimé lire et a toujours fréquenté assidûment la bibliothèque du village.
Dans mon enfance, il n'y avait pas de bibliothèque municipale, seulement une bibliothèque paroissiale, tenue par des dames d'église. L'expression : "ils sont d'église" désignait dans la langue familiale tous ceux qui s'adonnaient à une pratique religieuse visible, messe dominicale, participation à la chorale, aux oeuvres.
Bien que sans accointance avec les gens d'église, ma mère aimait fréquenter la bibliothèque paroissiale où l'on trouvait d'ailleurs toutes sortes d'ouvrages dont certains comportaient des passages osés. "Oh celui-là, elles ne l'ont pas lu, hé bé, il est gratiné..." remarquait-elle en riant. Parfois elle prenait un malin plaisir, en ramenant l'ouvrage, de glisser la notice d'un médicament, traditionnel marque-page familial, entre les pages les plus remarquables.
Ma mère aimait particulièrement les ouvrages prêtés par le Bibliobus, qui amenaient air frais, nouveautés et traductions de tous les pays du monde. Elle m'avait depuis longtemps expliqué qu'il fallait s'intéresser aux livres étrangers traduits, car ils avaient franchi une première sélection, et qu'ils faisaient voyager. Elle commentait des passages, mais surtout, me regardait les yeux brillants et me répétait : "C'est bien, ce livre, mais qu'est-ce qu'est bien ! "

A partir du 1er février 1977, j'ai su le nom de mon père et j'ai découvert alors qu'il était, comme son épouse, lecteur de la bibliothèque.
Je me souviens que la première fois où j'ai vu ensemble écrits le nom de mon père et celui de ma mère, c'était sur une de ces fiches remplies de noms avec la date de sortie et la date de retour de l'ouvrage emprunté.

Parfois ils lisaient les mêmes livres l'un après l'autre.

La femme de mon père, elle, comme me l'avait fait remarquer ma mère avec une point de mépris, n'aimait que les ouvrages à l'eau de rose, ceux de Delly et de Max du Vezy, qui ne franchissaient jamais le seuil de notre maison.

Aglaï, sur le chemin de 2006 à 19xx,
jeudi 17 avril 2008

1997 : 17 – On n'est pas sérieux...

Et pourtant je le suis drôlement...

D'abord, j'ai mon bac, et puis presque toute la classe l'a, et notamment tous ces musicos à qui le conseil de classe avait délivré du bout des lèvres un doit faire ses preuves... solidaire je suis, et fière des copains !

En 1997, la nostalgie me prend déjà parce que j'ai beau me dire que, je redoute infiniment de quitter ma famille de substitution, mon lycée où je me suis fait une place. Je suis désormais déléguée – au bout de sept ans de vaines candidatures ! - d'une classe où l'on se serre les coudes, débarrassés des snobinards de l'autre Terminale littéraire. Nous on est les matheux d'une part, les musiciens de l'autre. Et moi qui me sens des deux bords, je fais la liaison. Nos professeurs nous trouvent vivants, voire un peu trop vivants. A la fin de l'année, seuls deux d'entre eux nous défendront.

On a un extraordinaire prof de musique (enfin, moi j'ai arrêté l'option pour cause de je peux pas tout faire, mais je ne lâche jamais complètement) et une prof de philo fabuleuse. Avec elle, chaque matin deux heures, on réfléchit, et on avance. On revoit ses préjugés. On débat passionnément. On rencontre Albert Jacquard, rien qu'à nous, pour deux heures, un après-midi de février. Il y a aussi les lettres, anciennes et modernes. Je découvre Aragon, Lancelot, Calderon, Maupassant, et Aristophane et Xénophon, et Tacite et Virgile. Monsieur K. est notre passeur, telle la Sybille conduisant Enée aux Enfers... et mon rameau d'or, c'est la littérature. Je dois à Monsieur K. un peu de mes concours. En espagnol aussi, je nage dans le bonheur d'apprendre. Mon cher professeur – que nous adorons toutes, pourtant il est vieux et moustachu, mais sa voix est tellement... - bref, il est venu me chercher, m'a dispensée d'une heure hebdomadaire pour que je puisse suivre le cours de LV1 (avec mes vingt-huit options, je suis le cauchemar des concepteurs d'emploi du temps ; Monsieur K. a fait la même chose pour le grec, et je suis ainsi allégée de deux heures de cours pour pouvoir faire ce qui me plaît vraiment. Si c'est pas la belle vie...) et c'est peu de dire qu'on se régale. La littérature et la poésie, là encore, sont à l'honneur. Avec la chorale, nous préparons le Requiem de Mozart, œuvre grandiose évidemment, que nous chantons à la cathédrale, à guichets fermés, et que nous sommes tenus de chanter derechef, le même soir, pour satisfaire les nombreux spectateurs restés dehors. Aventure inoubliable.

Et puis comme je suis devenue une grande, à l'internat aussi, le statut change. Ma compagne de chambre, T., est aussi camarade de classe, de maths et de grec, elle est nettement plus délurée que moi et grâce à elle, j'apprends plein de choses. Dans une autre aile, les garçons organisent des soirées plus ou moins autorisées et étonnamment, j'y suis conviée, moi la fille sage. Il faut dire que T. n'a pas besoin de trop insister, car mon amoureux m'y attend, et lui aussi profite de cette promotion inattendue.

Mon amoureux, lui dont j'ai déjà parlé, c'est une belle et grande affaire. Nous comptons chaque mois avec fierté. Nous sommes sans doute le couple le plus stable de l'internat, nous deux en qui personne n'aurait cru, moi la gamine pot de colle, lui le bouffon à l'humour vaseux. Respectabilité donc, même auprès des adultes semble-t-il. Nous existons en tant que couple, c'est énorme.

Et cela compense la déconfiture d'un autre couple, le seul autre qui compte, celui de mes parents. Mon père, un jour de février, emporte ses affaires. La salle à manger sans la table en ormeau, c'est bizarre.

Je brandis mon amoureux comme un étendard. En réalité je suis dans un état tel (nerfs et ventre en feu) que souvent je ne supporte pas qu'il me touche, mais un week-end sur trois il m'accompagne dans un des deux lambeaux de famille qui me restent ou bien je vais chez lui, et tant pis pour le lambeau dont c'était le tour. Je hais mes parents de m'infliger cette rupture, et je ne souhaite qu'une chose, être émancipée et ne plus dépendre en rien d'eux, d'aucun d'eux, puisqu'ils sont incapables de me protéger du malheur.

De toute façon, plus que jamais, ma vie est au lycée. Le quitter va tout bouleverser. Et cette période reste dans mon esprit comme un âge d'or jusqu'au jour où, huit ans plus tard, je raterai le rendez-vous des lycéens.

shayalone, sur le chemin de 2006 à 19xx,
samedi 26 avril 2008

1994- 17 ans: Dénouement du transfert

Deux ans et demi que toutes les semaines, deux fois par semaine au début, je vais la voir, que je m'installe dans le grand fauteuil.

Deux ans et demi que je refuse de payer et que mes parents font le chèque, 120 francs, sans sourciller sans rien demander. Comme ça les choses sont claires. Je fais le boulot qu'ils ont merdé, mais c'est eux qui payent, puisqu'ils refusent de venir.

Deux ans et demi, qu'invariablement elle ouvre la séance d'un "Alors?'

Deux ans qu'elle a éclaté de rire devant mon coming-out, un bon gros rire, ponctué d'un "Mais non" et d'un point final. Je repars honteuse, coupable, et blessée.

J'ai 17 ans, les hormones en folie, les filles sont si belles, et je commence à remarquer qu'elle n'est pas trés jolie. Je vois les couleurs ternes de ses habits, les mi-bas couleur chair qui plissent, son air fatigué... même qu'elle se trompe, un jour, oui, pouff, comme ça, elle me dit de venir à 12h30 jeudi, alors qu'on se voit toujours à midi... Je ne dis rien, et j'attend l'heure dite, à la terrasse d'un café. Je la vois partir excedée à midi 20. Je vérifie tout de même, à midi trente, je vais sonner. Bonne fille que je suis.

Je reviens la séance suivante à l'heure habituelle, sans même l'avoir appellée, et je lui offre mon plus angélique sourire. "Vous m'avez dit 12H30. Celà m'a surprise mais je vous ai écoutée".

Elle me dit qu'il est peut-être temps d'arreter. Je n'y ai absolument pas réflechi, mais je lui dis oui, et la quitte, sans un regret, sans un regard. Déchue, tombée du piedestal, faillible, elle n'a plus d'interêt, la psychanalyste. Sa pseudo-vérité non plus.

Deux mois plus tard, je sors du placard.