Petits cailloux et ricochets

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le projet

En novembre et décembre 2006, Anna Fedorovna Kozlika a remonté les années de 2006 à sa naissance au rythme d'un billet pour chaque année. Elle a appelé cette série « Mes petits cailloux 2006-1960 »

A la fin, elle a eu envie de reprendre le chemin en sens inverse et quelques blogueurs ont eu envie de la suivre : ces billets avaient fait naître en eux échos, sourires, jeux de miroir ou clins d’œil... ces fameux ricochets que font les petits cailloux lancés au fil de l'eau.

Le blog collectif que vous êtes en train de lire a été créé ainsi, au détour de discussions au bas de quelques billets. Il s’appelle « Petits cailloux et ricochets » et accueille les textes de tous les participants.

Si vous aussi vous souhaitez faire des ricochets, les modalités pratiques sont expliquées sur cette page.

les textes
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année 2002

Les textes sont présentés dans l'ordre chronologique de leur rédaction.

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mnesiloque, sur le chemin de 2006 à 19xx,
dimanche 18 mars 2007

2002 : Fachos

La politique des extrêmes est toujours une politique de chasse aux boucs émissaires. Autrefois, les nazis accusèrent les Juifs de tous les maux de l'Allemagne tandis que les communistes accusèrent la bourgeoisie de tous les maux du prolétariat. Aujourd'hui, Le Borgne rend les immigrés responsables du chômage. Je suis persuadé que la majorité des gens s'en foutent complètement, simplement parce que cheveux blonds, yeux bleus, hétérosexuels, mariés avec 2,1 enfants, ils ne feront jamais partie de la minorité montrée du doigt.

Mais quand on est brun à la peau mate, homosexuel, fils d'immigré, porteur d'un nom à consonance juive, que l'on a passé toute son adolescence en banlieue à subir des contrôles d'identité à chaque coin de rue (alors que la plupart des adolescents blonds des mêmes quartiers ne savent même pas à quoi ressemble un flic de près), je vous assure qu'on a une conscience très aiguë de la stigmatisation et de ses conséquences. En cas de dérive extrémiste, ce n'est pas l'État que je crains ; notre pays est bien trop impliqué dans une multitude de traités internationaux pour qu'y naissent des lois vraiment régressives. Ce que je crains, c'est l'opinion publique, la haine décomplexée, la banalisation des comportements de rejet vis à vis de ceux qu'on aura désignés comme boucs émissaires ; c'est le réveil des petits chefs, ces personnages sans envergure et bourrés de frustrations placés à des postes de pouvoir, que l'occasion transforme soudain en zélateurs de l'idéologie dominante - surtout si elle est haineuse. Ce sont les Papon, les Touvier, les flics collabos, tous les anonymes qui les aidèrent parce qu'encouragés par l'air du temps ; ce sont aussi ceux se crurent autorisés à tondre les femmes à la libération.

Alors le 21 avril 2002, j'ai peur. Pour de vrai. Le lendemain matin, dans le métro, je regarde les gens, je scrute les visages, je tente de voir au-delà des masques. Autour de moi, une personne sur cinq a voté pour Le Borgne. Une personne sur cinq me considère comme étant à l'origine de ses problèmes personnels, peut-être à cause de ma couleur de peau, peut-être à cause de mes ascendances juives, peut-être à cause de ma sexualité. Une personne sur cinq pense qu'il faut réduire mes droits (voire pire) pour que la France aille mieux. Dans ce wagon bondé, ils doivent être une bonne vingtaine. Y compris peut-être le type dont la main frôle la mienne alors qu'il s'agrippe à la barre métallique. Il fait soudain froid, je me hâte de rentrer.

J'ai tendance à penser que la crise d'agoraphobie qui éclatera l'année suivante plonge ses racines dans les sentiments éprouvés ce matin-là dans le métro ; mais il est évidemment impossible de l'affirmer. En attendant, je dors très mal jusqu'au second tour de l'élection.

En juillet, je rencontre Stercutius, bel étudiant en droit et futur juriste. C'est le coup de foudre ! Mais aux premiers élans passionnés succède rapidement l'agacement ; je n'aime pas sa façon de voir le monde, je n'aime pas qu'il assume encore moins que moi sa sexualité, je n'aime pas sa façon de vider le cendrier de sa voiture sur la voie publique au feu rouge, je n'aime pas mille autres de ses petits gestes quotidiens. Je le quitte gentiment un mois plus tard. Il refuse, je cède, nous nous remettons ensemble. Une semaine après, au détour d'une conversation un peu plus politique que d'habitude, je comprends : il est facho. Pas tendance Le Borgne pure et dure, plutôt tendance Poux du Fuy traditionaliste, mais quand même.

J'entre dans une colère noire. C'est la première fois de ma vie (et dernière à ce jour) que j'insulte la personne avec qui je suis en couple. Ca donne la mesure de mon énervement. En réalité, ma colère est surtout dirigée contre moi-même, je m'en veux d'être tombé amoureux d'une simple apparence physique, d'une idole (car Stercutius est très beau !) ; je m'en veux de n'avoir pas compris plus tôt alors que les signes étaient clairs à bien y repenser ; je m'en veux de n'avoir pas su discerner l'âme, aveuglé que j'étais par l'enveloppe charnelle.

Quelques semaines plus tard, je lis sous la plume d'un célèbre avocat parisien que « les juristes sont les gens les plus réactionnaires qui soient ». Je laisse à cet avocat la responsabilité de cette généralisation facile ; mais j'éclate de rire en repensant à Stercutius, qui préférait adhérer à une doctrine qui le rejetait plutôt que de remettre en cause ses traditions judéo-chrétiennes...

pistil, sur le chemin de 2006 à 19xx,
lundi 19 mars 2007

2002 : Arrêts du coeur

Comment parler de ce moment-là ?

Dire que j'étais dans la rue, que je cherchais un cadeau, pourquoi pas. Que le téléphone a sonné, que mon ami a décroché, qu'il m'a passé le portable. Me souvenir qu'au téléphone la voix trop familière était pleine de larmes, c'est exact.

Dire que j'ai compris tout de suite, mais qu'il a fallu quand même que je demande, qu'on me répète. Que je pouvais prononcer les mots, mais pas les croire.

Je ne crois pas avoir pleuré, pas tout de suite. Et même si dans les jours et les semaines et les mois qui ont suivi les larmes ont coulé, celles-là, les premières, sont restées bloquées. Quelque chose en moi aussi s'était arrêté, signe de protestation infime en comparaison du scandale de mon corps fonctionnant comme avant, comme si mon ciel ne s'était pas déchiré, n'avait pas vomi la cendre et la boue.

A partir de ce moment, j'ai continué à vivre.

(Ce n'est pas du jeu, je sors du tableau, mais il est trop douloureux de finir ainsi. J'ai continué quatre ans, et puis le ciel s'est ouvert une nouvelle fois, et cette fois c'était de l'eau, mes larmes enfin dans lesquelles j'ai failli me noyer, et une main qui m'a lâchée pour que j'apprenne à chercher mon souffle. Et je vis.)

marine, sur le chemin de 2006 à 19xx,
dimanche 8 avril 2007

2002 : luttes tout azimuth

En 2002, j'en avais marre de tout. Qui plus est, j'en avais marre de refaire le monde dans ma tête ou avec d'autres autour d'un ultime verre sans que rien ne change pour autant.

En 2002, mes élèves avaient 4 ans. Ils me dirent : « C'est le gentil qui a gagné. » Le gentil, le gentil, comme vous y allez ! Ce n'est pas une question de gentil ou de méchant. Les grands ne votent pas pour un gentil ou un méchant, il vote pour celui qui dirigera le mieux la France à leur idée... Le mieux, le mieux ? Le moins mal serait plus juste. Dans mon for intérieur, je m'en voulais encore de lui avoir donné mon vote au « gentil »... Une fois de plus, je m'étais laissée convaincre par les mots des autres. Je ne voulais pas qu'il gagne avec 80 % des voix exprimées, et j'avais tout fait pour... Une prochaine fois, écouter les autres, mais ne pas oublier décider toute seule. Comme vient de me dire Primo, mon fils aîné, en 2007 : « De toutes façons, dans l'urinoir, on est tout seul. »

En 2002, Tertio, mon benjamin de 4 ans, m'avait dit : « Bon, on y va à la manif pour la brosse ? ». Je l'avais regardé... interdite. Et puis, en prononçant ces mots : « Contre Le Pen, tu veux dire ? » j'avais compris : si on est contre l'usage du peigne, on est pour celui de la brosse. Quoi qu'il advienne, il faut bien se coiffer chaque matin, non ?

En 2002, Deuxio, mon cadet de 7 ans m'avait demandé : « Dis, maman, tu crois que Le Pen est un bon grand-père ? »... « Je n'en sais rien, mon petit gars, mais ce n'est pas pour cela que je ne veux pas de lui au pouvoir. » Quelle bonne question cependant ! Le bien et le mal sont-ils objectifs ou à redéfinir à chaque fois en fonction des circonstances ?

En 2002, je réalisais que le monde des adultes est bien étrange aux enfants. Que ces enfants vivant une période de crise tentent de comprendre avec leurs propres préoccupations pourquoi les adultes qui les entourent sont mobilisés par d'autres choses qu'eux-même. Que ces enfants analysent le monde avec ce qui est le plus important à leurs yeux : l'amour de leurs parents, et la nécessité vitale de tout mettre en oeuvre pour ne pas risquer de le perdre.

En 2002, je décidais d'agir plutôt que de penser, je décidais de trouver dans l'action un exutoire à mes colères, je décidais d'aller voir d'un peu plus près le monde de la politique. La rencontre de l'enseignant de mon fils aîné associée à « mon » propre passé politique (Fille de parents PSU et d'une banlieue rouge : on n'est jamais que le fruit d'un père, d'une mère et de la société environnante...), je m'engageais vers un parti trotskyste. Après avoir lu des milliers de pages, je m'inscrivais à l'université d'été de la LCR à Gourette. Cette semaine de réflexion intense dans un VVF au milieu du brouillard m'enchanta : j'avais trouvé ma place... Mais un mois plus tard, en cellule, je réalisais que la démocratie ne se situait sûrement pas là. Je me refusais à differ des tracts avec lesquels je n'étais pas d'accord, qui reflétaient aucunement la teneur des propos que nous avions eu en réunion. Lorsque j'expliquais que le mercredi, j'étais indisponible, on me rétorqua que dans la vie, il fallait faire des choix. Prétendre changer le monde sans se préoccuper du présent de ses enfants, très peu pour moi, je pris la porte le sourire aux lèvres.

En 2002, déçue par la politique de parti, je m'engageais dans une lutte de proximité : permettre à tous les enfants de mon école de manger à la cantine, même ceux qui étaient rentrés en retard parce que les billets d'avion sont moins chers fin septembre, même ceux qui avaient des parents tête en l'air qui avaient oublié de remplir le document d'inscription avant les autres. Je me retrouvais vite en lutte contre l'institution scolaire qui considérait que cette question ne me regardait pas, en lutte contre la mairie qui n'avait pas de solution matérielle immédiate, auprès des parents d'élèves à qui j'expliquais qu'on avait besoin d'être ensemble pour se faire entendre. Ensemble sur le trottoir de l'école pour faire manger les enfants refoulés à la cantine en distribuant des tracts aux passants, les votants de l'arrondissement, ensemble dans la rue lors de cette manif sauvage qui nous conduisit à la mairie pour exposer notre point de vue : nous étions au plus une soixantaine sous cette jolie banderole que nous avions peinte la veille au soir sur mon balcon. Dans la mairie, je me souviens avoir compris que quelle que soit la politique économique du PS, il est des différences entre la gauche et la droite qui sont fondamentales. Dans cette mairie de gauche, les élus avaient compris que dans notre quartier, nous ne pouvions demander aux parents un certificat de travail pour justifier l'inscription de leur enfant à la cantine. Je me souviens d'une maman d'élève africaine me serrant dans ses bras : « Mais, Marine... Tu es africaine, toi ! » Elle m'avait fait tant plaisir, et m'avait dans le même temps déstabilisée : clair, pas sûr que je sois à ma bonne place ici et maintenant... Toujours en lutte pour être en accord avec moi-même, c'était épuisant.

En 2002, épuisée... Deux briques incompressibles dans le ventre, j'étais allée voir mon généraliste. Xanax et repos. Et puis surtout : « Cherchez votre lutte. », m'avait-il dit. En 2002, j'avais compris que ma colère contre le monde était sûrement déplacée. Ma vraie colère était intestine. Il fallait que je plonge en moi-même, que je cherche dans mon histoire où se situaient les premières colères. En 2002, j'amorçais mon premier pétage de plomb.

En 2002, je réalisais que la seule chance que j'avais eu, était d'avoir survécu à un démarrage dans la vie bien moins rose que celui qu'on m'avait jusque là décrit, que j'avais toujours voulu croire. Mais est-ce vraiment une chance que d'avoir vécu des choses douloureuses ? Je me permets aujourd'hui de ne pas le croire.

En 2002, je réalisais que ma priorité d'adulte serait de diriger mes actes vers le bien-être des enfants, des miens comme de ceux des autres... Les enfants : les futurs adultes de notre société.

Aglaï, sur le chemin de 2006 à 19xx,
dimanche 22 avril 2007

2002 : 22 - l'angoisse

Avant d'écrire et de lancer ce caillou-là, j'ai lu les vôtres sur la même année. Tel était le principe du ricochet, non ? Je m'attendais à plus de réactions au 21 avril. J'ai été submergée par des histoires personnelles, douloureuses, qui ont mis entre ce jour-ci et celui-là un peu plus de distance.

J'écris entre le 21, le triste anniversaire sinistre, et le 22, dont seul demain va dire finalement de quoi il sera fait. Mais la symétrie est là, et si je ne suis pas vraiment inquiète tant que je n'imagine pas, je ne suis pas enthousiaste non plus car je ne vois pas ce qui, quoi qu'il arrive, pourra sortir de bon de cette campagne électorale toute pourrite et déprimante.

Tout a changé, les dangers sont conscients, cinq ans de droite dure auraient remettre en lumière les enjeux et les choix politiques, le fertile débat sur le TCE a prouvé l'existence de et aurait fédérer une gauche qui ne se reconnaît pas dans la mouvance majoritaire au PS...

Rien n'a changé : la gauche de gauche s'est émiettée comme un Sprits oublié - et pourtant, c'est bon, les Sprits... même en miettes... mais c'est beaucoup plus difficile à manger -, le PS ne s'est toujours pas clairement repositionné, et l'ex-sinistre d'Etat ne souffre pas le moins du monde de son bilan désastreux, et l'ogre qui sussurait il y a cinq ans n'ayez pas peur... a d'ores et déjà gagné la bataille culturelle : ses idées nauséabondes ont contaminé toute la campagne, à la limite, peu importe qu'il en récolte ou non le fruit.

Moi, j'ai changé (comme disait l'autre). Vous le savez maintenant, j'ai - un peu - grandi. Mais à me remémorer cette date qui nous sert aujourd'hui d'épouvantail, je me rends compte que je n'ai pas grand-chose à reprocher à l'Aglaï de mes 22 ans, moi qui en ai 27 et qui ne sais toujours pas pour qui voter !

Vous l'aurez compris, je suis de gauche. On pourrait même dire gauche de gauche, c'est à dire non pas à gauche de la gauche, mais de gauche vraiment à gauche. Et j'en veux à ce gouvernement de gauche qui certes nous a fait la CMU, mais qui a aussi signé, à Barcelone, à Lisbonne, des textes que je n'estime pas de gauche. Bref, il est temps d'envoyer un message fort à ce PS qui doit nous représenter et qui ne le fait pas.

Je vais voter, avec une parfaite conscience tranquille, pour le seul candidat qui ose prononcer le mot d'altermondialisme. Parce que cela me semble une urgence, reprendre en main cette gouvernance mondiale qui échappe complètement au contrôle des peuples, et je veux que monsieur Jospin ne puisse pas ignorer cette préoccupation, en tout cas ne puisse pas s'imaginer que l'on accepte toutes les orientations de son action de premier ministre. Il est hors de question que je vote d'emblée pour le candidat d'un parti et d'un gouvernement qui ont oublié quelque peu le sens du mot socialisme. Voilà, c'est décidé, c'est dit, c'est fait.

Je votais encore au village de mon enfance, je rentrais le week-end chez maman, avant de reprendre le train pour la petite ville où je débutais dans l'enseignement.

J'avais préparé, avant ce premier tour, une belle petite séquence (comme on dit dans le jargon de l'IUFM dont je faisais perplexe la découverte) sur Victor Hugo, dont on célébrait le bicentenaire, axée sur l'engagement du poète (manière d'étudier à la fois la poésie, le romantisme, et l'argumentation : j'étais très fière de moi !!!). J'avais sélectionné, entre autres, des textes contre la peine de mort - que Le Pen se proposait de rétablir - pour les Etats-Unis d'Europe - que Le Pen vouait aux gémonies - etc.

Je soutenais le lendemain mon mémoire IUFM (désolée pour les non-initiés, mais cette première année dans l'enseignement, l'année de stage, est tout particulièrement jargonnante !), dernière formalité avant titularisation. Tout était prêt, il n'y avait plus rien à faire qu'à attendre, et en attendant, je lisais Malevil de Robert Merle. Roman que je recommande chaudement à ceux qui ne le connaissent pas, c'est une drôle d'histoire dont on sort un peu autre...

Donc, le 21 avril au soir, je lisais tranquillement, dans le train qui me ramenait, et j'ai refermé mon livre avec un soupir, vivement impressionnée par l'histoire que je venais de terminer. Bienheureuse d'être dans ce monde-ci, de ne pas vivre avec au ventre l'angoisse de la survie le lendemain, et l'à peu près solitude, et de trouver l'humanité autour de moi en la personne de mes compagnons de hasard de voyage.

Je respirais autrement, comme on sort d'un livre qui vous marque, et il s'est tout de même écoulé quelques minutes avant que je ne regarde l'heure pour constater que maintenant, on devait savoir... J'ai observé les autres voyageurs, je n'ai rien vu qui me semble un indice de quoi que ce soit. J'étais assez détachée somme toute.

Descendue du train, j'ai fait, comme d'habitude, le trajet à pied jusqu'à mon appartement, dix petites minutes de promenade - une fois le sac bien arrimé sur ses roulettes ! - bien agréable. J'y étais depuis un peu plus de six mois, dans cette ville, et je m'y sentais chez moi.

J'ai monté mes trois étages, j'ai ouvert, et j'ai allumé la radio (je n'avais pas de télé), branchée en permanence sur France Info. Et en attendant l'information - car France Info fait passer plein de choses entre ses flashs info - j'ai commencé, comme d'habitude, à défaire mon sac. Il était aux alentours de 22 heures, et je devais être la dernière Française de gauche encore sereine !!!

Et puis j'ai compris que quelque chose ne tournait pas rond. J'ai tout laissé en plan, et je me suis mise à écouter vraiment, sans croire. J'ai attendu que l'info repasse, qu'elle soit formulée clairement, qu'il n'y ait aucun doute...

Je me souviens de ce sentiment de catastrophe, qui ne m'a pas quittée quinze jours durant. Je me souviens des longues heures au téléphone avec mes plus proches amis, je me souviens d'avoir voulu faire mes valises et de n'avoir pu choisir ni l'Italie Berlusconi ni l'Espagne Aznar ni la Russie Poutine ni les Etats-Unis Bush... et m'être dit que le monde était vraiment, vraiment, mal en point... Je me souviens de n'avoir pas beaucoup dormi, tétanisée à l'idée de devoir voter pour l'autre alors que je l'avais tant détesté, dès 1995 ! (avant je ne me souviens pas)

Je me souviens de l'ambiance spéciale au lycée, les discussions à tout rompre avec les collègues, la consternation, et puis l'attitude étrange d'une au moins qui ne devait pas se sentir très à l'aise devant nos propos parfois bien remontés ! Je me souviens des élèves en grève, qui partaient manifester dans les rues leur refus, de leur extrême attention - je n'ai pas eu souvent une attention de cette qualité - lorsque nous étudiions tout de même ce bon vieux Victor Hugo, qui devenait tout d'un coup un peu trop actuel... je me souviens de mes hésitations, de ma prudence, tellement j'avais peur de ne pas être assez neutre, en me disant que forcément, les parents de certains d'entre eux avaient voté Le Pen, mais comment rester neutre quand les élèves vous pressent de questions sur la droite et la gauche, avec dans leurs yeux l'inquiétude et l'incompréhension que suscite le désarroi des adultes ?

Je me souviens du texte courageux de l'un d'entre eux, qui avait sciemment détourné la consigne (une lettre à un artiste) pour s'adresser solennellement à l'indésirable et lui demander de se retirer. Un texte magnifique. Hors sujet, bien sûr, mais les compétences que j'attendais, il les avait, c'était évident et même émouvant. Comment fallait-il réagir ? Valoriser ses qualités ? sanctionner le hors sujet ?

Je me souviens de la manif du 1er mai, grande, belle, grave et chaleureuse, dans la grande ville. J'y étais avec ma mère, j'y avais revu plusieurs personnes chères, et surtout, je m'étais sentie enfin réconfortée par l'ampleur de cette mobilisation. Nous étions tous là pour écarter l'un et ridiculiser l'autre.

Nous en avons pris pour cinq ans, que nous avons supporté parfois difficilement, souvent avec colère, mais nous n'avons rien su faire. Et je ne suis pas sûre que la situation ait vraiment évolué.

lepotdefleur, sur le chemin de 2006 à 19xx,
vendredi 4 mai 2007

2002 (l’année des mes 20 ans) : La grande école

Je commence l’année 2002 à Rennes, dans un grand appartement que je partage avec deux colocataires et où j’ai invité pour le 1er de l’an une bande d’amis. On rigole, on picole, on fait des jeux et on termine à la fête foraine. Je suis étudiante à Rennes en Deug d’histoire, deuxième année. C’est assez tranquille. Je suis rédactrice en chef de Radio Campus Rennes : il me faut gérer une équipe, motiver les troupes, prendre des décisions. Finalement, c’est un avant-goût de la présidence de Radio Campus Tours (en 2004-2005), en plus petit... et moins stressant... Je passe aussi mon permis à Rennes (il était temps) : je l’ai du premier coup, même si je passe à un feu orange lors de l’examen ! Après deux échecs, je repasse le concours d’entrée pour l’IUT de journalisme de Tours. J’ai eu raison de persévérer car je suis (enfin !) prise. Cette réussite me remplit de joie, je suis fière de moi et je vais pouvoir commencer une nouvelle expérience. Je me souviens bien du jour où j’ai reçu le courrier de l’IUT : j’étais toute seule dans notre appartement à Rennes et je sautais comme une folle dans la cuisine. J’avais envie de partager ça avec tout le monde ! Seul mon petit ami a été refroidi par la nouvelle : nous allions devoir vivre notre histoire d’amour à distance... L’été, le dernier été de vraie glandouille, je deviens cobaye : je participe dans un laboratoire au test d’un médicament. Peu de contraintes et un petit pécule à la fin bien venu après une année universitaire avec peu de moyens financiers et pas de job pendant les vacances. En octobre, je commence l’IUT de journalisme à Tours : je suis très excitée par cette nouvelle école, cette nouvelle aventure. J’y découvre de nouvelles choses, rencontre de nouveaux amis, tout ça dans 9 m2 : une petite chambre universitaire et les joies des sanitaires collectifs ! Certains de mes camarades de promo déchantent un peu : ils s’imaginaient cette école plus professionnelle, plus « sérieuse »... Moi, elle me convient... et me conviendra pendant trois ans.

lilylalibelle, sur le chemin de 2006 à 19xx,
samedi 12 mai 2007

2002 : 27 - Toboggan

Réorganiser sa vie en prenant en compte l'enfant. Ne plus penser "deux", mais "trois". Retrouver ses repères, trouver sa place. Assumer, en un mot, ce changement de vie que j'ai voulu, désiré, attendu même.

Je guette au fil des mois le sentiment d'épanouissement, de réalisation, d'accomplissement qu'est sensé apporter la maternité. Mais ne voyant rien venir, j'en conclue que ma vocation n'était sans doute pas là. Je suis physiquement faite pour avoir des enfants, dira mon médecin après la naissance de la deuxième. Peut-être, mais pour ce qui est de les élever, ce n'est franchement pas mon truc.

Bien sûr, je suis heureuse de ma fille. Mais je suis loin d'être la mère fusionnelle dont on gave les futures mamans. Je ne la rejette pas, loin de là, mais je ne la recherche pas non plus. M'en occuper relève du "normal", du "logique" et ne m'apporte rien de particulier. Je suis une très bonne mère nourricière - l'instinct maternel est sans doute et avant tout l'instinct de conservation. Mais je mettrais quelques mois (... années) avant de pouvoir considérer que j'aime ma (mes) fille(s).

J'aurais eu de longues discussions avec ma propre mère sur ce sujet, mais de ce côté-là, elle me ressemble assez. C'est une mère qui assume, presque surprise quand ses enfants lui témoignent une marque d'affection. Ne me remerciez pas, je n'ai fait que ce que j'avais à faire... Ceci explique peut-être cela...

Je crois que, quelque part, je suis sans doute déçue (mais peut-être me faisais-je trop de "films" sur ce qu'était la maternité ?) qu'avoir un enfant soit si... banal ? Je m'imaginais (mais l'imagerie sociale y joue pour beaucoup aussi) que devenir mère m'aurait "transformée". Peut-être que j'attendais trop (quoi ? jen'en sais rien au juste). Mais le fait est qu'au lendemain des naissances, je ne me suis sentie ni plus ceci, ni moins cela. Bref, ce n'est pas dans l'enfantement que j'aurais le sentiment d'avoir fait quelque chose de ma vie.

La seule chose qui change (mais est-ce lié ou non ?), c'est que j'ai désormais franchi un palier dans ma perception de mon existence. Souvent, j'ai des images-flashs qui surgissent lorsque j'évoque pour moi-même des idées abstraites. En 2002, celle qui domine, c'est le toboggan.

Jusqu'à présent, je gravissais l'échelle du toboggan, puis j'étais sur le palier. Et là, je viens de me lancer sur la descente. Ma mère me parle de "croisée des chemins" mais je lui réponds que c'est plus fort que ça : non seulement je suis partie sur un chemin, mais en plus je ne peux plus remonter sur le palier du toboggan . J'ai le sentiment, avec cette image, que ma vie, mon schéma de vie, a pris un tour inexorable. Irrémédiable (sauf au prix d'efforts considérables). En gros : c'est parti et on verra bien comment tu vas atterir en bas du toboggan. Et ce sentiment va prédominer les années précédant mes trente ans. Comme une "condamnation" à descendre ce plan incliné (que j'ai délibérement grimpé, ne nous trompons pas) sans pouvoir faire autrement que d'aller jusqu'au bout, jusqu'en bas. Pas d'autre chemin possible. Presque un enfermement volontaire. Cette image assez terrible qui m'est venue un jour de promenade dans la forêt de Paimpont (je m'en souviens très bien) traduit fidèlement mon état d'esprit cette année-là... et explique peut-être les événements qui suivront dans les années d'après.

Comme un rejet de la fatalité.

Thomas, sur le chemin de 19xx à 2006,
dimanche 14 octobre 2007

2002, année 25 -- Terminaisons nerveuses

Lisbonne est écrasée de chaleur. Le musée Calouste-Gulbenkian est outrageusement climatisé et je meurs de froid. Je suis mal et la tension est palpable. Nous sommes en vacances mais tout est compliqué, je suis à fleur de peau, µ aussi. Les mots éclosent, orage du soir silencieux sur une feuille blanche. Bientôt nous allons nous séparer.

Octobre, c'est fait.

Quelques jours plus tard, le téléphone sonne. Ou peut-être qu'on m'a laissé un message. En vérité, je ne sais plus. Ce doit être l'un de mes oncles qui me l'a annoncé. Mon pépé est mort. Le père de maman. Rendez-vous au crématorium du Mont Valérien. Pas de cérémonie religieuse, bien sûr. La famille prend place sur les bancs de bois blond de la salle moderne, sobre et claire. Les vieux amis de l'usine aussi. Quelques autres plus anciens encore, mais je ne les connais pas. µ est près de moi. Et sous nos yeux, le cercueil fermé.

L'agent des pompes funèbres explique brièvement le déroulement de la cérémonie. Et puis il se retire. Referme la porte. Nous voilà tous assis, une cinquantaine peut-être, face au pupitre vide qui fait face au public, et face à la petite boîte de bois et à mon pépé dedans. On passe de la musique. Puis la musique est finie.

Alors, c'est le silence.

Et encore le silence.

Un silence d'une tonne de plomb froid qui emplit, assourdissant, la salle. Le bruit des larmes. Je serre très fort la main de µ. Le silence. Insupportable. Elle m'encourage. Enfin je me lève. J'ai décidé de le déchirer. Je m'avance. Je m'installe face à eux tous, silencieux. Pour dire des mots d'enfant, d'au-revoir au vieux à la barbe blanche, avec sa gueule de père Noël, qu'ils ont aimé, haï, souvent les deux, lui là, le staliniste soupe-au-lait de la dernière heure, le grand-père tendre et drôle, avec son jardin, ses poules et ses lapins, ses coups de gueule injuste, ses idées arrêtées. Des mots improvisés, pas un grand discours. Juste de quoi conjurer le silence.

Je retourne m'asseoir, vidé. Apaisé d'avoir transpercé le silence odieux glacé de cette assemblée muette.

À la sortie, mon grand-père paternel s'approche, me remercie de l'avoir fait. Entre les mots je crois comprendre. Il sait maintenant qu'il y aura au moins une personne pour parler à ses obsèques à lui.

shayalone, sur le chemin de 2006 à 19xx,
lundi 17 décembre 2007

2002 L'heure tourne

L'heure tourne et le temps passe. J'atteins bientôt la limite que nous avons fixé, 5 ans plus tôt. A l'époque, nous étions immortels sans doute.

Bientôt, je ne pourrais plus m'occuper de mon bébé, je devrais le confier à d'autres coeurs plus vigoureux. Et ça fait mal et un peu peur... Mes amis trouvent la parade et ajoutent une régle pour me rendre immortelle. Pantin sans pouvoir, gloriole immortelle, et jalousie tenace.

J'ai l'engagement dans le sang. Je trouve des nouveaux à admirer. Des têtes de Sciences Po et Normale Sup, brillants pour une petite étudiante en médecine.

Je propose mon aide, je suis douée pour la révolte, et j'offre mes mots

Trois mois plus tard, les rois partent et me propulsent reine.

Je ne sais, à l'époque, combien il est pourri, le royaume dont j'hérite...

Mais on a fait de belles choses ensemble!

Les jeunes Homos à l’école de la Honte : il faut rompre le silence

Un jeune sur dix. Un jeune sur dix grandit avec la honte. Honte de ce qu’il est, de ce qu’il croit être, de ce qu’il entend la société dire de lui. De ce qu’il est, de ce qu’il pourrait être. Une tafiole, une pédale, une tarlouze…Et quand il sera grand ? Une tante plus ou moins pédophile… Une sale gouine, une camionneuse.

Pourquoi ? Quel crime a donc commis ce jeune garçon, cette jeune fille ? Homosexuel. Le vilain mot est lâché. Un jeune sur dix grandit marginal du fait de son orientation sexuelle. Ce jeune là entend dire partout, dans sa famille, à l’école, dans la culture dominante, qu’il n’a pas le droit. Pas le droit de vivre de grandir, d’être lui. Voué à la solitude, aux relations sexuelles éphémères, à la marginalité sanitaire, sociale, relationnelle.

Un jeune sur dix finit par penser qu’il n’est plus qu’un être sexuel, plutôt qu’un être humain. Pas de famille, pas d’enfants, pas de relations stables. Non, homosexuel. Ca veut tout dire. Ca veut trop dire. Beaucoup plus que nous ne pouvons supporter. Car nous avons grandit quand même. Nous avons perdu trop des nôtres dans le suicide, la drogue, la prostitution, le SIDA. Nous, les jeunes homosexuels. Avec nos parcours d’enfants modèles et nos moments plus ou moins longs d’errance. Nous qui relevons la tête, un peu partout en France. Des associations de jeunes homos qui refusent d’être stigmatisés, insultés ou niés. Des jeunes qui demandent justice. Des Enfants de la République qui attendent la liberté, l’égalité et la fraternité qu’on leur a toujours présentées comme un droit. Il est temps que la République fasse son devoir.

Les jeunes homosexuels, filles comme garçons, se suicident plus que les autres adolescents, déjà assez poussés vers ce genre d’extrême. Plusieurs études nord-américaines l’ont démontré, tout comme le Pr Dorais au Canada. Le Dr Pommereau (Centre Abadie de Bordeaux) confirme. Oui, en France aussi. Six fois plus de suicides chez les jeunes gays par rapport aux jeunes garçons hétérosexuels, trois à quatre fois plus chez les jeunes lesbiennes, par rapport aux jeunes filles hétérosexuelles…

Pourquoi ? Des esprits chagrins diront que notre nature étant pervertie, il est normal que soit perverti aussi notre élan vital. Nous ne sommes pas malades. La société l’est. Malade de haine, de peur et d’intolérance. Mais, oui, nous souffrons. Pas pour une raison intrinsèque à notre homosexualité. Nous souffrons du silence, de l’absence de repères. Nous souffrons du mépris. Nous souffrons des insultes, comme tous ceux qui ne rentrent pas dans les cadres.

Nous souffrons de l’image que nous renvoie le monde. Nous souffrons de voir notre école, l’école de la République, non seulement nous nier, nous bafouer mais aussi refuser de prendre partie contre nos agresseurs. S’il s’agissait de racisme, nous serions reconnus, nous serions défendus. S’il s’agissait de sexisme, on pourrait essayer, protégés par ce qui est devenu politiquement correct. Mais face à l’homophobie, point de réactions. Pour cela il faudrait qu’il y ait des homosexuels. Il n’y a que des jeunes. Même pas, il y a des élèves, “ des esprits à former ” à qui on va expliquer, parfois, comment on fait pour se reproduire. Point d’amour, point de plaisir…ce n’est pas le travail de l’école…

Le travail de l’école serait donc de reproduire un modèle machiste et stéréotypé ? Non plus ? C’est pourtant ce qui se passe. L’absence de discours sur l’homosexualité (à peine quelques lignes dans une mallette pédagogique d’éducation à la sexualité) pérennise les idées reçues, et les fantasmes sur l’homosexualité. Elle laisse les jeunes homos dans le silence et la honte. Cette honte que nous ne voulons plus porter. Garçons efféminés et filles “ garçons manqués ”, honte à vous. Peu importe votre sexualité, vous n’avez pas le bon type. Dans ce monde, c’est chacun sa case. Garçons, soyez des hommes. Des durs. Des qui ne pleurent pas. Des qui, à défaut de parler aux filles savent au moins les violer, la tendance actuelle étant de le faire à plusieurs, camaraderie virile oblige. Filles, apprenez à sourire quand on vous abuse, et encaissez de n’être que des trous ou des saintes. Voilà le visage de l’adolescence tel que la société le laisse être. Il n’y a pas que les jeunes homos qui en souffrent et qui se révoltent. Le sceau de la différence les marque juste un peu plus fort.

Cette honte, c’est maintenant celle des pouvoirs publics qui se taisent, qui laissent actes et insultes homophobes animer les cours de récréation quand ce ne sont pas les salles de classe, alors qu’ils savent. Ils savent la prévalence nettement supérieure des tentatives de suicide chez les jeunes gays et lesbiennes. Honte sur eux car il existe des moyens d’agir. L’institution scolaire ne bouge pas. Les initiatives locales sont freinées. Les esprits plus ouverts et conscients de la nécessité de promouvoir un autre discours sur l’homosexualité et sur la sexualité en général sont arrêtés, tantôt par les proviseurs, tantôt par les rectorats. “ Vous n’y pensez pas ! Que vont dire les parents ! ”. Mais l’institution ne bouge pas. De peur de confier des bambins innocents à des prosélytes sans doute un peu pédophiles ?…Où est le prosélytisme dans le fait d’expliquer à des enfants et des adolescents qu’il y a des gens qui aiment des personnes du même sexe, que ça n’est ni sale ni dégradant ? Où est le prosélytisme de leur faire réaliser que les insultes homophobes et sexistes blessent dangereusement ceux et celles qui autour d’eux ressentent ces attirances ? Quant à la suspicion de pédophilie… L’objectif d’intervenir au niveau de l’école est d’éviter que l’homophobie fasse de nouvelles victimes. Notre sexualité est adulte, elle va bien, merci ; nous n’avons pas à faire grandir des adolescents plus vite, nous voulons juste qu’ils puissent grandir sans honte et sans insultes. Parce que cette homophobie, nous en souffrions encore il n’y a pas si longtemps. Parce que nous sommes encore jeunes et tendres. Mais l’école fait la sourde oreille, enfermée derrière ses peurs archaïques. Et son discours hétéronormatif continue à briser des vies, l’oubli de la prévention des comportements homophobes dans l’éducation à la citoyenneté renvoie les jeunes homos à un sentiment d’anormalité, de solitude. Ni mauvais ni sales ni pervers. Qui pense à nous le dire ? Qui pense à nous rassurer sur ce que nous valons vraiment ? Pas la peine de pleurer ensuite sur les taux de contamination par le VIH. Se protéger, c’est déjà penser valoir quelque chose.

L’école du Respect…pour tout le monde…. Sauf nous ? L’absence de sanctions, à l’école, comme partout ailleurs, des propos et des actes homophobes, contribue grandement au sentiment d’insécurité qui pousse certains jeunes au pire. Car les coups et les insultes pleuvent sur tous ceux qui sont différents, qu’ils soient homosexuels ou qu’ils s’interrogent sur leur orientation ou sur leur identité sexuelles. Honte sur l’absence de formation des éducateurs et des adultes référents pour identifier la détresse de ces jeunes qui voudraient juste pouvoir grandir et se construire, absence de formation pour y répondre… malgré la bonne volonté de certains.

Il suffit. Pour dénoncer cette honte accumulée, nous défilerons, silencieusement, pour rappeler à l’Etat ce silence mortifère dans le quel il voudrait nous laisser, alors même que le reste de la société et les mentalités évoluent vers une plus grande acceptation de l’homosexualité.

Nous sommes en colère. Partout en Province, et le 29 juin à Paris, nous défilerons lors des marche des fiertés, les anciennes “ Lesbian and Gay Pride ”.

Et parce que nous pouvons parler, nous irons devant le ministère de l’Education Nationale nous taire, ce vendredi 28 juin à 17h.

Pour tous ceux qui ne peuvent être là. Tous ceux qui ont encore peur, tous ceux qui ont encore honte… tous ceux qui ne sont plus là. Et pour tous les enfants de demain, qu’ils aient une chance de grandir au sein d’un monde, d’une école plus juste et plus intelligente. Nous porterons sur nous les insultes que l’école française tolère. Oui, “ je suis un sale pédé ”, oui, “ je suis une sale gouine ”.

Et pour une fois, qu’elle nous regarde en face.

Otir, sur le chemin de 19xx à 2006,
mercredi 26 décembre 2007

2002:44 Seule en exil

Estac est revenu s'installer dans la maison qui lui appartient, sans aucun doute conseillé par son avocat de peur que cela fasse la base d'une plainte d'abandon du domicile conjugal à sa charge. Je n'ai nulle intention de quoi que ce soit, et l'assignation que je reçois de France est comme un coup de massue. Je l'assure que je ne partirai pas à Paris, et que je ne me rendrai pas au Tribunal, et je l'assigne à mon tour, aux Etats-Unis cette fois-ci, pour préserver les droits des enfants à continuer à vivre ici.

La guerre est déclarée et elle est sanglante. Le jour où il reçoit l'assignation devant la Supreme Court[1] du Comté, il m'attaque violemment et j'appelle la police. C'est la première fois que j'ai vu dans ses yeux sa décision annoncée qu'il ferait mieux de me tuer et je sais qu'il fait tout ce qu'il décide. Comme à travers un rideau qui s'ouvre, je revois toutes ces années, quatorze ans de mensonges, de tromperies, de confusion, de violences, et je ne l'aime plus. Plus jamais. J'ai en face de moi un étranger qui fera tout pour se débarrasser de moi. Je n'ai jamais existé, et maintenant que je me mets en travers de son nouveau plan de vie, il faut m'éliminer. Je serai seule désormais.

Je fais front dans un état de panique indescriptible. L'essentiel pour moi est que les enfants aient la même maman vivante qui les met au bus le matin, qui les dépose à la nursery school et participe à toutes les petites fêtes, qui prépare les repas et les câlins. Mes conversations téléphoniques sont toutes espionnées à partir d'un autre poste et je mets un temps fou à m'en apercevoir. A quelques mois de sa convocation pour obtenir la nationalité américaine, il plante tout, rentre en France pour la seconde fois de l'année, et écrit à l'Administration qu'il annule nos pétitions pour l'obtention de nos papiers de résidence : nous devenons tous les trois illégaux sur le sol américain, et c'était le but de l'opération.

Je me tourne vers un autre avocat spécialisé dans les questions d'immigration. Il prend mon dossier en mains et me confie à une adorable jeune femme qui me fera autant de bien qu'une thérapeute. Elle monte mon dossier de main de maître. Estac qui a vent d'une conversation à ce sujet avec l'avocate du divorce prend la mouche parce qu'il comprend que je vais pouvoir bénéficier d'un statut de conjointe maltraitée et cela lui redonne du feu pour redoubler les plaintes devant la Supreme Court : désormais je suis accusée d'être une schizophrène droguée dangereuse, qui le bat et autres avanies que jamais je n'aurais crû possibles entre parents de mêmes enfants. Et pendant ce temps, les avocates sont persuadées qu'il est tellement plein aux as que cela vaut la chandelle de pousser le bouchon toujours tant et plus. Je suis atterrée. Et consignée sur le territoire US tant que ma situation ne sera pas régularisée ce qui peut prendre des années et des années. Je venais tout juste d'obtenir une carte de sécurité sociale, tout est à reprendre à zéro, j'existe à peine.

Notes

[1] équivalent du Tribunal de Grande Instance

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