Petits cailloux et ricochets

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le projet

En novembre et décembre 2006, Anna Fedorovna Kozlika a remonté les années de 2006 à sa naissance au rythme d'un billet pour chaque année. Elle a appelé cette série « Mes petits cailloux 2006-1960 »

A la fin, elle a eu envie de reprendre le chemin en sens inverse et quelques blogueurs ont eu envie de la suivre : ces billets avaient fait naître en eux échos, sourires, jeux de miroir ou clins d’œil... ces fameux ricochets que font les petits cailloux lancés au fil de l'eau.

Le blog collectif que vous êtes en train de lire a été créé ainsi, au détour de discussions au bas de quelques billets. Il s’appelle « Petits cailloux et ricochets » et accueille les textes de tous les participants.

Si vous aussi vous souhaitez faire des ricochets, les modalités pratiques sont expliquées sur cette page.

les textes
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année à 24 ans

Les textes sont présentés dans l'ordre chronologique de leur rédaction.

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pistil, sur le chemin de 2006 à 19xx,
samedi 10 février 2007

2005 : Bête à concours

Dans une semaine, je passe les oraux du concours.

Une année que j'y pense, que ma vie tourne autour de ces deux jours où je devrai soutenir les regards et les questions d'un jury qui décidera si oui ou non je suis capable d'exercer le métier que j'ai choisi. Une année où j'ai travaillé souvent bêtement, souvent scolairement, la tête dans le guidon, des dates et des théories par coeur, vingt par pages résumées en trois lignes, quinze pages en tout, et rebelote le lendemain. De la méthode, de l'entraînement, la tête pleine à craquer, les loisirs en pointillés, et de temps en temps la rupture et des jours sans me rendre en cours, à culpabiliser sans pouvoir ni travailler ni penser à autre chose.

Les vraies brèches trop rares et desquelles j'attends peut-être trop pour qu'elles puissent tenir leurs promesses, quelques terrasses entre copines, les soirées en amoureux, les ballades dans une ville que j'habite sans connaître et que je ne découvrirai qu'après l'avoir quittée.

Je n'apprends pas, je me remplis de connaissances, je cherche à valider un contrat. Rien de ce que j'ingurgite ne me transforme, galimatia indigeste de ce qu'il faut savoir pour prétendre au titre.

Une année où je n'ai rien laissé entrer dans ma vie, ni personne. Mes camarades de galère ne sont pas mes concurrents, mais les connaître demanderait du temps, et de l'énergie.

Bête à concours - le double sens y est.

Et puis, à une semaine des oraux, quelque chose se passe. Mon esprit tout d'un coup s'affute et se libère, et ces concepts que je manipule depuis des mois deviennent soudain lumineux, chacun remarquable dans sa fine compréhension du monde. Je me sens changée, et pour la première fois depuis trop longtemps, éveillée. Intelligente de tout ce que je sais, et consciente de tout ce que j'ai à relier encore.

A une semaine des oraux, un miracle très ordinaire s'est produit, et c'est moi, et non un clone de candidat idéal, qui vais défendre mon envie de faire ce métier.

piloue, sur le chemin de 2006 à 19xx,
samedi 17 février 2007

2004:24 - Besoin de garanties

Nous nous sommes pacsés il y a quelques jours, à ma demande.
J'ai besoin d'engagement, de preuves, de savoir qu'il m'aime, qu'il ne va pas partir, que tout ça n'est pas une farce.

Cette insécurité, ce sentiment que notre couple est éphémère, qu'il ne peut pas m'aimer parce que moi même me trouve insuportable me bouffe. Et me rend méchante avec lui.
G. me reproche souvent mon ton cassant et j'entreprends ma première thérapie, que j'abandonne après quelques séances : ce psychologue ne me convient pas du tout. Je deviens plus douce, un temps, mais j'ai toujours besoin de garanties.

Maintenant je veux me marier, rapidement. Même si je sais que ce n'est en rien une garantie, ni qu'il m'aime, ni que nous allons passer notre vie ensemble, ni que nous allons être heureux. Mais ça y ressemble.
G. préfererait attendre la fin de ses études, il touve des excuses à propos de timing, d'emploi du temps, de travail qui lui demande beaucoup d'énergie et pense que plus tard (quelques années) les choses seront plus simples.

Puis tout s'enchaîne et devient source de quiproquo. G. et moi disons des mots mais ils n'ont pas le même sens et nous ne nous en rendons pas compte. Il fini par accepter pour le mariage. Et pendant près d'un an je vais croire que c'est pour que je lui fiche la paix, qu'il n'en a pas envie, qu'il aimerait faire machine arrière mais que c'est trop tard.

C'est en novembre, lorsqu'à l'occasion d'un week-end en amoureux littéralement raté agrémenté d'engueulades et de pleurs, je crois qu'il est en train de rompre avec moi que je prends une douche froide.
J'ai touché le fond. Je suis arrivée à ce que mon inconscient essaie de me faire faire depuis le début : me rendre tellement insuportable que G. va partir et m'abandonner et que je n'ai que ce que je mérite.

Aglaï, sur le chemin de 2006 à 19xx,
mardi 27 février 2007

2004 : 24 - apprendre la solitude

Première année sans lui ! Libération... Année voyage, La Rochelle, Madrid et Portugal, projet d'écriture, plaisir de l'amitié... et mon premier bal !

Mais avant ce nouvel envol, il y a les soirs de février.

La chanson qui sanglote
Me renvoie mes violons
Mes notes bleues et sombres
De temps qu'on pensait révolus

La nuit tombe sur moi
La peur de m'endormir
Elles reviennent vite
Les heures longues et seules

J'égrène mes amis
Perles d'un chapelet
Pour ne pas en hurler
Ne pas céder aux cris

Je flambe mes amours
Dans un creuset d'oubli
Souvenirs étouffés
Dans un feu acre et sourd

Au feu la nostalgie
Et au feu la douleur
Au feu la jalousie
Et au feu tous ces pleurs

Au feu !!!

Le froid me brûle
Le mois des morts pèse sur moi
Février gelé
Coeur de glace
Ame amère à brûler

Ma boîte d'allumettes suffira-t-elle ?
Combien, combien de secondes de lumière ?
Si peu, si court, l'instant d'une étincelle
Chacune, une à une, réchauffe et éclaire

Puis s'éteint
Quand la tonalité résonne infinie
Quand la fenêtre s'obscurcit
Quand il a fermé la porte

Pour partir.

Il en faudra des pages
Des regards échangés
Il faudra des voyages
Et des mots partagés

Pour que la flamme tienne
Pour que la vie reprenne
Pour que le feu de froid
Devienne feu de joie.

Ame, sur le chemin de 2006 à 19xx,
mercredi 28 février 2007

2002 : 24 Mon métier

J'ai eu du mal à l'écrire en haut de mon Curriculum Vitae.
C'est pourtant une page importante de ma vie qui s'est écrite, un de ces derniers jours de juin.
Après 2 années d'études prenantes en temps, énergie, remises en cause, prises de becs, découvertes, bouleversements internes et externes, j'étais officiellement diplômée.
Contente, motivée, un peu pensive face à l'angoisse de ce qui allait suivre mais au moins, on se regardait tous en disant qu'on y était arrivés, enfin! L'impression d'une vague imposture, de ne plus savoir rien, ni ce qu'on avait acquis, ni ce qu'on savait d'avant. Un flou dû probablement au fait que c'est un des métiers qu'on apprend aussi au fil des expériences. Mon manque de confiance en moi était cependant apparu de façon criante, bien que masqué derrière une apparente maîtrise de catastrophe en tout genre. Je me sentirais donc portée avec bonheur par les encouragements et désirs de deux formateurs et des professionnels rencontrés ici ou là au fil des stages qui eux ne doutaient pas.
Au milieu de cette année, j'ai vraiment pris un nouveau départ.
J'avais ces deux dernières années appris à me re-connaître. J'avais l'impression de renaître en partant désormais de ce nouveau savoir sur moi-même.
Cette même année, je me suis installée dans un petit appartement charmant, seule après deux ans en colocation. Besoin de me retrouver après toutes ces émotions.
Enfin, j'ai re-connu les galères de la recherche d'emploi, des démarches administratives et autres. Rigueur budgétaire au programme, mon nouveau chez moi était à ce prix. Début d'une période de précarité à ne pas savoir quand j'allais bosser, rentrer, voir untel, aller à la CAF. Sur mon agenda de l'époque, à côté des horaires diverses et variées de travail en remplacement (week end, nuit, soirées, journées...), on pouvait lire "dormir".

Année mouvante, instable. J'avais tout à prouver, tout à construire et finalement tout à prendre.

sicaliptic, sur le chemin de 2006 à 19xx,
dimanche 15 avril 2007

1990 : 24 ans syndrome Icare

J'ai pris la décision la plus stupide qui soit si l'on la prend du coté pratique, mais aussi la plus essentielle puisque ma vie ne serait pas ce qu'elle est sinon.

Je décide de monter rejoindre mon amour à Paris. Je renonce par là même à terminer mon cursus universitaire dans de bonnes conditions, c'est à dire à valider une maitrise. Je ne le sais pas encore mais ce diplôme est la suite logique du travail entrepris les années précédentes, la connaissance par les professeurs de la démarche artistique de l'étudiant au cours de sa formation est un atout. Je l'apprendrais à mes dépends.
A Paris personne ne me connait je n'ai pas emmené un dossier conséquent de mes travaux antérieurs, un bon nombre a fini à la poubelle faute de place dans mon déménagement. Je dois donc partir de zéro et faire mes preuves, alors même que je me trouve déracinée et pas si sure de mes capacités à affronter la capitale.
J'essaierais 2 années successives de passer ma maitrise mais les 2 heures de cours hebdomadaires ne seront pas suffisantes pour faire mon trou dans cette université.
Cela m'a permis de comprendre que les études universitaires n'étaient pas tournées vers l'extérieur mais se mordaient la queue, Il faut faire partie du cercle, employer le langage des initiés pour parler de ce dont eux même parlent.
J'ai tenté d'introduire le point de vue féminin dans une étude sur la sensualité en peinture, on m'a répondu : sujet glissant et j'ai bien senti que le féminisme n'était le cheval de bataille de la prof qui était sensée me diriger et me soutenir, j'ai préféré renoncer à masquer ce que je voulais être un apport personnel et j'ai abandonné l'idée d'avoir ce diplôme.
D'ailleurs à quoi me servirait il maintenant si ce n'est à allonger inutilement mon cv que j'ai d'ailleurs définitivement allégé de ces années de formation.

Finalement ce qui me chagrine dans cette décision, c'est de ne pas avoir été consciente des embûches que je me créais, et de n'avoir pas senti que ce premier renoncement à ma construction personnelle, était le premier pas vers la dépendance affective qui empoisonnerait ma vie future. Il est plus constructif de finir ce que l'on a commencé avant d'entreprendre autre chose. Surtout quand l'autre chose n'est qu'une projection sur autrui.

Thomas, sur le chemin de 19xx à 2006,
dimanche 7 octobre 2007

2001, année 24 -- Un avion. Non, deux.

J'ai oublié le matin. Un mardi ordinaire à l'orée d'une troisième année de thèse. J'ai dû bosser sur la présentation qu'on ferait à Rome dans quelques jours. Je suis connecté sur IRC. J'y jette un œil distrait.

Phil écrit : Un avion vient de percuter le World Trade Center !

On n'y croit pas, pas vraiment. C'est une blague ? Les sites de news en parlent déjà. C'est trop gros, trop énorme. Chercher quelques infos, ça prend quelques minutes. Assez de temps en tous cas pour que les informations semblent contradictoires : Non, pas un, deux !

C'est le début de l'après-midi. Mais à partir de là je crois que ma journée de travail est suspendue. J'appelle µ qui a un cousin sur place. Laisse un message sur son répondeur. Ce n'est encore qu'un spectaculaire accident. Waouh, t'as vu ça ?

Je travaille aussi avec une entreprise de Manhattan. Me demande si tout le monde va bien. Je me connecte là-bas. Les machines ont l'air de répondre normalement. Le boss est connecté aussi. Je le prends en conversation privée.

- Hi Robert, just wanted to know if everything is OK on your side?...
- Hmmm, yes, sure, I'm on a business trip in Amsterdam, what's up?

Il ne sait pas encore ce qui vient d'arriver à quelques centaines de mètres de sa maison et de son bureau...

- Two planes just crashed into the Twin Towers...
- Oh my god, is this for real???
- I'm afraid it is...

Ce jour-là j'étais Cassandre.

Tout le département a passé l'après-midi devant l'image neigeuse de TF1, projetée sur un mur entier dans la salle de réunion. Saisis et incrédules comme un milliard d'autres humains qui ne comprenaient pas encore ce qui venait de se passer. Médusés lorsqu'une tour puis l'autre a vacillé. Stupéfaits de voir en quelques secondes un invariant de l'univers – les deux silhouettes élancées sur la skyline – se déchirer sous nos yeux.

Cette-semaine là j'ai peu dormi. Onze heure après que les tours se sont effondrées, les centraux de télécommunications du Sud de Manhattan sont arrivés à court de gasoil. Les groupes électrogènes se sont éteints. La liaison Internet du bureau de New-York s'est tue. Seules quelques lignes téléphoniques fonctionnaient encore, et j'ai passé mes nuits à acheminer à travers le chaos au moins le courrier urgent, avec ce qu'il restait de moyens du bord. C'était le feu et la cendre, la poussière, la désolation. Mais le mail passait.

Ingénieur, c'est mon métier. Je l'aime et, parfois, j'en suis intensément fier.

Otir, sur le chemin de 19xx à 2006,
mercredi 21 novembre 2007

1982:24 La chasse au snark

Jean-Marie est venu m'aider à poser les tentures de mon nouvel appartement. C'est ironique de penser que c'est le petit ami de l'ancienne co-locataire de mon ex co-locataire, de là à penser que quelque chose de pénible vous arrive dans la vie toujours pour le meilleur, il n'y aurait eu qu'un seul pas, que je n'ai pas franchi à l'époque, car je ne pensais pas encore comme ça, et le positif n'avait décidément pas fait son entrée dans ma vie.

Jean-Marie me demande de l'aider à publier le texte de sa prochaine pièce de théâtre, ce que je fais avec plaisir, comme je le ferai pour les suivantes. Mais c'est seulement de celle-là, La Chasse au Snark, que j'ai conservé les traces. Tout comme Denis, sans aucun doute, puisque c'est pendant l'une des répétitions qu'il va chuter lourdement se fracturant l'une des cervicales, ce qui va le laisser tétraplégique, mais ne l'empêchera ni d'épouser la comédienne de la pièce, et d'en avoir un enfant quelques années plus tard, ni de continuer sa vie, sans plus bouger certes, mais avec brio.

Là aussi, des leçons de courage et de positif à côté desquelles je suis passée, comme une ombre, simple spectatrice, effrayée, timorée, angoissée.

Je peinturlure le long couloir de l'appartement, dans un étrange "dégradé" de couleurs qui n'ont de sens que pour moi, du violet au jaune poussin, les murs sont blancs, mais les tours de fenêtres et les plinthes sont tous marqués d'une certaine couleur, chacune me plaît, rouge dans le salon, rose thyrien dans la salle de bain, j'essaye d'éclairer sans véritable talent artistique ce qui bouillonne à l'intérieur de moi, et je pare de plumes chatoyantes un univers très glauque. Je cours après un impossible snark et je suis désespérément seule.

lilylalibelle, sur le chemin de 2006 à 19xx,
dimanche 20 janvier 2008

1999 - 24 : Le début du commencement des choses

Beaucoup de changement à l'aube de l'an 2000 : premier "vrai" emploi salarié, après les petits jobs d'étudiante et première "vraie" maison, après les appartements rennais.

4 janvier, 8h du matin : je débarque dans ma "nouvelle vie" d'employée de mairie, comme animatrice multimédia dans une petit ville sympathique. Mon bureau est niché dans un château séculaire et les rues médiévales séduisent dès le premier jour mon oeil d'historienne et d'amoureuse des vieilles pierres. Et comme dans cette ville à la campagne, on trouve de tout en étant à seulement un quart d'heure de la "grande ville", nous y élisons domicile quelques mois après, dans une petite maison à ossature bois très sympathique. La vie n'est pas facile tous les jours (il faut apprendre à jongler avec le travail, les tâches domestiques et les loisirs), mais j'ai la joie - simple - de m'asseoir dehors pour écouter les oiseaux et observer le manège des vaches dans le champ d'en face.

J'aime le soir quand le soleil commence à décroître à l'horizon. Il fait très chaud sur la terrasse, située plein sud, mais heureusement le parasol de toile me protège des dernières ardeurs. Il flotte comme une atmosphère sereine qui incite à ne rien faire qu'à jouir des rayons du soleil, de la brise insoupçonnable qui effleure les rosiers de temps à autre et du temps qui passe. Je suis bien. Malgré le bruit des voitures qui passent et auquel on s'habitue, malgré les soucis divers qu'on chasse pour un instant.

Le ciel d'un bleu profond prend une curieuse teinte turquoise au ras des maisons. Du promontoire où nous sommes, nous dominons toute l'entrée de la ville...

Mon impatience naturelle est bridée par la multitude de choses à faire : le concours à préparer, le parterre de fleurs, la maison, le ménage, la cuisine et le reste... Heureusement, toutes ces tâches ne sont pas (encore) des corvées. La priorité est le concours et je commence à prendre mon rythme de croisière dans ma préparation par correspondance. En bonne citadine que je suis, j'ai laissé tomber le jardin et préfère m'occuper des rosiers : j'aime bien, le soir, passer un peu de temps à couper les tiges mortes, désherber un peu, débarasser les fleurs fanées pour permettre à de nouveaux boutons de se développer.

La décoration intérieure de la maison attendra l'hiver : j'ai encore à m'habituer à avoir un "dehors". Le plus heureux, dans le lot, c'est le Chat !

On traîne sur la terrasse jusqu'à la tombée du jour. Le grillon qui chantait habituellement devant le parterre de rosiers est parti. Dommage : j'aimais entendre son crissement nostalgique annonçant la nuit...