Le 31 août, ma mère m’accompagne, m’emmène devrais-je dire. Rencontre avec le proviseur du lycée où je suis nommée - il me terrorise - et petite halte dans ma future cité, où je vais loger les premiers temps à l’auberge de jeunesse (où je me ferai quelques copains, ce qui n’est pas si mal !) puis nous filons sur la grande ville où des cousins nous accueillent. Pour Maman, c’est l’occasion de les revoir, pour moi de les rencontrer. La « rentrée » (première d’une longue série) a lieu le samedi à l’ioumph (pour IUFM, Institut Universitaire de Formation des Maîtres). Lundi c’est la seconde « rentrée » : la pré-rentrée au lycée. J’en suis malade d’inquiétude, et il ne s’agit encore que d’affronter les collègues, dont la fameuse Mlle Z, qui doit me servir de tutrice toute cette année.
Cette première soirée à l’AJ (auberge de jeunesse) je n’arrive pas à manger, je ne connais encore personne, je suis seule et je ronge mes ongles compulsivement. Je téléphone à Lui, mais la cabine fonctionne mal, nous ne nous comprenons pas, je suis stressée, il est énervé, c’est horrible. Quand je raccroche, un garçon qui m’observe depuis un moment me propose d’aller prendre l’air et de discuter un peu.
Autant dire le prince charmant. Bien sûr, je suis prise, et fidèle, mais ce preux chevalier qui vient me secourir dans la détresse, qui porte un nom de prince, Anglais de passage dans cette cité médiévale dont je suis tombée amoureuse au premier coup d’œil (de la cité, pas du jeune homme… quoique), amoureux lui-même de musique et de langue française, comment ne pas être sous le charme ? Je lui dis toutes mes angoisses, et nous bavardons toute la soirée. Ces quelques heures filent à une vitesse…
Le lendemain, j’hésite à prendre le temps de lui dire au revoir, et de le remercier, parce que j’ai très peur de rater mon bus et d’arriver en retard le premier jour. J’attendrai le bus dix bonnes minutes, je serai loin d’arriver la dernière, et le soir il aura disparu, ne me laissant qu’un prénom et un souvenir enchanté. Il fallait bien cela pour me distraire de mon angoisse ! Longtemps je rêverai de cette soirée, chaste mais tellement, terriblement romantique !
Ma tutrice est une dame un peu âgée, à quelques années de la retraite, et c’est une vraie tatie gâteau, adorable. Elle vit seule avec un chat qui se porte très bien et qu’elle appelle Jules, en référence à César. J’aurai l’occasion de vérifier que tout le lycée connaît Jules ! Elle adore mon prénom, et m’adopte aussitôt, j’ai davantage l’impression d’être sa petite nièce qu’une jeune collègue pour elle ! Elle me materne et j’en ai bien besoin. J’ai beaucoup d’affection pour elle. Régulièrement, je vais travailler chez elle, et nous goûtons toutes les deux, buvons du thé dans des petites tasses charmantes, avant de plonger dans les manuels et les copies.
Mais revenons à la rentrée. Le mercredi, nos formateurs nous donnent quelques béquilles pour assurer la première heure de cours. Le grand jour pour moi est fixé à vendredi, 14 heures.
Le jeudi soir, à l’auberge, je réédite la scène du dimanche. En pire : il s’agit maintenant d’affronter les élèves, une classe de 34 secondes. Je ne suis pas du tout sûre de savoir m’imposer. Je commande malgré tout une belle salade, et en attendant qu’on me la serve je m’installe, seule à une table, dans la cour. Un jeune homme me demande s’il peut s’asseoir, et s’installe de l’autre côté de la table (ce sont de grandes tables en bois, très conviviales). Encore un Anglais, mais celui-ci ne parle que très très peu le français. Ma salade arrive, je commence à manger du bout des lèvres, l’estomac noué par le stress. Arrive le repas de mon voisin : c’est la même salade. Je ne peux m’empêcher de sourire, surtout lorsqu’il me confie que c’est en voyant préparer la mienne qu’il en a eu envie !
La conversation est engagée. Je vais de nouveau étaler mes angoisses, et j’ai en face de moi un étudiant en anglais qui se destine à l’enseignement et qui les comprend très bien. Je suis obligée de parler anglais, mon anglais date d’une petite éternité, je tâtonne mais je m’en sors et je vais tenir toute la soirée ainsi ! C’est très drôle et surtout, la concentration que cela me demande me fait un peu oublier le reste. Après le repas, je lui fais visiter la cité comme si j’y étais née. Il vient de Nottingham, alors je l’appelle Robin des Bois. Nous marchons sur le chemin de ronde, quand soudain, de l’ombre d’un créneau s’échappe une affreuse chose noire qui nous frôle de son aile : mon compagnon, saisi de frayeur, sursaute et pousse un cri, c’est tout juste si je ne le retrouve pas dans mes bras, comme dans les dessins animés ! J’éclate de rire : mon Robin des Bois effrayé par une chauve-souris !
Cette soirée m’a fait beaucoup de bien, mais il est temps de se coucher. Demain, grand jour.
Je rejoins ma salle un peu en avance, pour m’approprier les lieux. J’ai la tentation de partir en courant, de renoncer, et que tout cela n’ait jamais lieu. Je songe que cela ne résoudrait rien, au contraire. Il sera encore plus difficile de commencer si je fuis maintenant. Alors je reste, et les élèves arrivent. Je les fais rentrer. Je les trouve tous très grands, et cela me rappelle ma propre rentrée de seconde, sept ans plus tôt : je me souviens de cette impression que tous mes camarades, et notamment les filles, étaient très grands. Ils s’assoient. Je commence à parler.
Au bout d’un moment, une élève me demande : et pour les fournitures ? et là, désarroi : je n’ai absolument pas pensé à ce détail !!! Je bredouille : Hein ? euh, un classeur, chais pas moi…
Deuxième heure, il faut bien se mettre au travail. La « prise de contact » a assez duré. J’ai prévu de travailler sur une nouvelle que nous ont donnée les formateurs, en guise d’introduction : Quand Angèle fut seule… Je leur distribue donc le texte, et leur demande de le lire.
Pendant les quelques minutes de la lecture, je savoure. Je savoure le silence, et je promène sur ces têtes penchées, appliquées pour l’instant (cela ne durera pas !), un regard qui peu à peu se rassure. (Les questions, lors de la première journée d’IUFM, ont porté entre autre sur la manière dont on devait se présenter aux élèves : dire qu’on débute ? risqué. Prétendre qu’on a de l’expérience ? Personne ne sera dupe sourit la formatrice…) J’ai pour l’heure une sorte de sentiment de pouvoir. J’ai voulu qu’ils lisent, et ils le font : c’est assez extraordinaire ! Pour la première fois, je me sens à ma place, je sens que ce métier va me plaire vraiment. J’y suis, et j’y suis bien.
Six ans après, j’ai encore et toujours des problèmes d’autorité dans certaines de mes classes, je croule encore sous le poids des copies, mais j’ai toujours envie, j’aime ce que j’enseigne et j’aime la relation qui s’instaure parfois entre les élèves et moi, même si elle est loin d’être toujours facile ! il m’arrive de douter, sous le poids de la fatigue, de me décourager, face à certains comportements, de ne pas me sentir à la hauteur, incapable de gérer la classe si eux n’y mettent pas du leur. Cette année, j’ai envisagé sérieusement d’abandonner. Mais je n’aime pas cette idée, je veux d’abord être sûre, et il me reste plusieurs solutions avant de renoncer à l’enseignement, ou même avant de démissionner simplement. Parce que malgré tout et ce qu’ils me font voir, j’aime encore ce métier, depuis ce premier jour, et j’aime mes élèves, en général, pour peu que je puisse travailler sereinement avec eux…
Au lycée, au début, tout le monde me prend pour une élève. Souvenez-vous, je n’ai pas vingt-deux ans. J’ai voulu me déguiser en prof, je n’y arrive que très difficilement : je ne suis ni stricte ni sévère ni élégante ni très féminine dans mon apparence. Je suis une fille normale, banale, qui sort tout juste de la fac, je mets d’ordinaire des pantalons et des t-shirts, des chaussures sans talons (autrement je ne saurais pas marcher sans perdre l’équilibre ! déjà que ma démarche n'est pas très assurée…), j’ai un visage très juvénile encore que je suis incapable de maquiller.
Les redoublants me font bien sentir que c'est moi la petite nouvelle. La CPE, à qui nous sommes allées, avec mes deux collègues stagiaires, demander comment fonctionnent les sanctions, nous a dissuadées d'en prendre : ouh là, pas si vite, il faut faire un rapport écrit... Résultat : nous n'osons pas punir les élèves qui débordent, et ceux-ci nous ayant testées... nous serons toutes les trois plus ou moins chahutées toute l'année !
C'est malgré tout une belle expérience, passionnante. J'ai eu l'impression de grandir davantage en quatre mois qu'en vingt ans. Mais je reste persuadée que j'étais effectivement trop petite : la suite l'a prouvé...