Petits cailloux et ricochets

Aller au contenu | Aller au menu | Aller à la recherche

le projet

En novembre et décembre 2006, Anna Fedorovna Kozlika a remonté les années de 2006 à sa naissance au rythme d'un billet pour chaque année. Elle a appelé cette série « Mes petits cailloux 2006-1960 »

A la fin, elle a eu envie de reprendre le chemin en sens inverse et quelques blogueurs ont eu envie de la suivre : ces billets avaient fait naître en eux échos, sourires, jeux de miroir ou clins d’œil... ces fameux ricochets que font les petits cailloux lancés au fil de l'eau.

Le blog collectif que vous êtes en train de lire a été créé ainsi, au détour de discussions au bas de quelques billets. Il s’appelle « Petits cailloux et ricochets » et accueille les textes de tous les participants.

Si vous aussi vous souhaitez faire des ricochets, les modalités pratiques sont expliquées sur cette page.

les textes
S'abonner

année 2001

Les textes sont présentés dans l'ordre chronologique de leur rédaction.

Fil des billets - Fil des commentaires

mnesiloque, sur le chemin de 2006 à 19xx,
mardi 20 mars 2007

2001 : Divan (1)

Une année hors du temps. Tout ce qui me reste de cette époque, c'est le souvenir du divan de mon psychiatre et des moulures qui décorent le plafond de son cabinet. Bien sûr, je travaille plus que jamais, je sors avec mes amis, je drague quelques beaux garçons... Mais ces séances bi-hebdomadaires d'introspection sont si prenantes qu'elles envahissent tout le champ de la conscience et occultent les autres souvenirs.

Je découvre avec amusement qu'une grosse partie du travail de psychothérapie se fait non pas pendant la consultation, mais juste avant et juste après, sur le trajet ; à l'aller, lorsqu'on se prépare mentalement à l'exercice, parfois avec enthousiasme parce qu'on sait qu'on va démêler une grosse pelote, parfois avec angoisse parce qu'on sait que ça va faire mal ; au retour, pendant ces minutes un peu flottantes qui suivent la consultation, lorsqu'on parvient soudain à dénouer un nœud que la séance avait seulement réussi à desserrer. Alors je prends l'habitude de flâner le long du boulevard entre la station de métro et l'hôpital, je m'attarde dans les bistrots, quitte à arriver en retard au boulot... Ces instants sont nécessaires pour gérer la transition entre le monde réel de la rue et le monde onirique du divan.

Et puis il y a les attentats du 11 septembre. Comme les sites d'informations sont saturés, mes collègues et moi nous rendons dans la galerie commerçante voisine pour voir les tours en flammes sur les écrans en vitrine d'un magasin d'électroménager. Impossible de retourner travailler après avoir vu ces images. Il n'est que quinze heures, mais chacun rentre chez soi se coller devant son téléviseur.

Trois mille morts. Comme souvent, je ne réalise pas immédiatement, je prends la chose avec distance, je m'inquiète davantage des conséquences géopolitiques que des victimes. C'est seulement lorsque les médias commencent à diffuser les ultimes messages des passagers des avions sur les répondeurs que je suis touché par la dimension humaine des attentats. Plus tard, lors d'une explosion en Israël, ce sera un téléphone sonnant dans le vide posé sur le trottoir à côté d'un corps recouvert d'un drap qui me fera réagir ; plus tard encore, lors d'un accident ferroviaire à Londres, ce sera la vision des voitures des victimes à jamais abandonnées sur le parking d'une gare de banlieue qui me bouleversera.

Je suppose que cela provient de mon approche pragmatique de la mort. Persuadé qu'il n'y aura pas plus d'après qu'il n'y a eu d'avant, qu'une personne décédée ne peut éprouver ni souffrance, ni regret, ni remord, je ressens généralement bien plus d'empathie pour ceux qui restent et doivent affronter la disparition d'un proche que pour les victimes elles-mêmes.

valclair, sur le chemin de 2006 à 19xx,
jeudi 22 mars 2007

2001: Les tours et le blogomonde

Lorsque je pense à 2001, d’abord je pense : les tours, onze septembre, world trade center… Et je me revois en cette après-midi qui aurait dû être comme une autre...

J’étais rentré tôt du bureau. Je ne sais plus comment j’ai su d’abord. La radio sans doute. Et puis la télévision ensuite. Moi qui ne regarde presque jamais la télévision, là, je m’y suis rivé. Il y avait l’événement en lui-même bien sûr mais aussi ce nouveau mode d’être des évènements désormais, le déroulement en direct. L’événement c’est aussi, voire surtout, la façon dont il s’inscrit dans les images et dans les consciences. Je me souviens du moment où Bilbo puis Taupin sont rentrés du lycée. Ils arrivaient avec les rumeurs informelles de la rue, ils se sont collés devant l’écran puis Constance est arrivée à son tour, nous étions là, tous les quatre, scotchés. Et nous ressentions un mélange de tristesse, d’anxiété mais aussi secrètement sans oser nous l’avouer une espèce de fascination devant l’énormité de la chose, devant la puissance du spectacle. Un film catastrophe bien plus dense que n’importe quel scénario hollywoodien, des réminiscences d’aventures à la Blake et Mortimer…

L’événement, ce qui apitoie, ce sont les morts, ces gens ordinaires pris au piège dans les petites alvéoles où ils travaillent comme des abeilles dans une ruche. Mais à l’aune du nombre des victimes il y a d’autres évènements bien plus terribles, crises et guerres, famines et génocides, générant bien plus de morts, mais ce ne sont pas les mêmes morts. Comme si certains, dans notre conscience occidentale, pesaient moins ! L’événement c’est une symbolique, c’est l’Amérique, l’arrogante maîtresse du monde, touchée en plein cœur.

La question que je me suis posée très vite est celle là: est-ce un accident de l’histoire, un épiphénomène certes spectaculaire mais sans conséquence durable, un soubresaut qui sera vite absorbé ? Ou bien est-ce plutôt le début d’autre chose, la marque d’une entrée dans des temps dangereux ?

Il faut laisser passer du temps pour s’en rendre compte. L’histoire ne se lit vraiment qu’à posteriori. Mais force est de constater que les années qui ont suivi n’ont fait qu’approfondir les dangers qui pèsent sur le monde. On aurait pu rêver qu’un tel avertissement spectaculaire soit l’occasion d’une prise de conscience, que les puissants de cette terre comprennent que la lutte contre l’aggravation des déséquilibres du monde était la seule vraie réponse et qu’il en résulte un modèle de développement un peu plus harmonieux, respectueux des hommes et des ressources menacées du globe.

Les tendances s’inverseront peut-être. Le pire n’est jamais sûr. Des prises de conscience globales peuvent intervenir. Peut-être… Il y a de quoi avoir une certaine anxiété pour l’avenir du monde. Sous quelles épées de Damoclès grandissent nos enfants ? Quel monde va-t-on leur laisser ?

Oui, de là où nous sommes, à 2001 + 6, on a bien le sentiment que c’est ce jour là qu’on est entré dans le nouveau siècle et ce n’est pas franchement de bon augure. Le vrai bug de l’an 2000 il est là !

Mais 2001 a aussi été l’année où j’ai commencé à m’intéresser de vraiment près au blogomonde. (Enfin on ne disait pas comme ça à l’époque, les blogs ça n’existait pas, on disait cyberdiaristes !). Et là je quitte cette grande histoire dans laquelle je sais que je ne peux rien (ou plutôt à l’égard de laquelle je n’ai plus le courage, l’énergie de penser que je puisse encore quelquechose, aussi modeste cela fut-il). De l’Histoire je passe aux petites histoires, les miennes et celles des autres, je me mets à les observer comme un entomologiste avec une certaine fascination. Je les observe s’écrivant, se dévoilant, se dérobant…

En novembre je lis « Cher Ecran » de Philippe Lejeune, un livre qui est une première plongée de terrain dans le monde de l’écriture diariste en ligne. Il présente le contexte de l’émergence de ce nouveau média, il donne des extraits de quelques sites et surtout s’accompagne du propre journal de lecture de Philippe Lejeune donnant au fur et à mesure le cheminement de ses découvertes. L’approche n’est pas préconçue, elle ne juge ni n’apprécie à l’aune d’un quelconque discours théorique, elle est faite de coups de cœur mais aussi d’agacements, d’étonnements et de questionnements. La démarche me passionne assez et me donne des idées. J’ai envie d’étudier moi aussi ce monde là : Qui sont les diaristes, comment évoluent-ils, comment écrivent-ils, quels sont les questions qu’ils se posent ? Ça me paraît un beau sujet : l’émergence du neuf (internet) sur des pratiques éprouvées (le journal personnel) et c’est une pratique j’en suis convaincu qui va se développer (sans que j’imagine d’ailleurs à quel point !). J’en fais un terrain d’étude sans enjeu car je ne suis plus dans le temps de ma vie où on a envie de se lancer dans une thèse, je fais ça en amateur et en curieux, mais non sans sérieux. Je dresse des listes, je me fais même une mini base de données de sites, j’en lis certain, j’en parcours ou en hume beaucoup d’autres, j’en vois qui naissent et d’autres qui disparaissent. La matière est encore assez limitée et, à partir des cercles existants comme la « Communauté des Ecrits Virtuels », on peut avoir déjà un assez bel échantillon représentatif d’un ensemble qui ne dépasse pas quelques petites centaines dans l’ensemble du monde francophone. Mais derrière cette approche d’observateur je sais que lentement et souterrainement chemine autre chose : l’envie d’y aller moi même.

pistil, sur le chemin de 2006 à 19xx,
mardi 3 avril 2007

2001 : Des ménagements

En 2001, mon Lui et moi décidons de vivre "officiellement" ensemble. On résilie les baux de nos studios respectifs, qui depuis deux ans nous abritent à tout de rôle - quatre mois à deux dans un 6 m2, puis trois mois dans un 20 m2 où l'on grimpe en courant rejoindre l'autre sur la mezzanine juste pour lui souffler un secret, puis retour dans sa niche où l'on se nourrit de clémentines et de rêves ... entassés volontaires, amoureux quotidiens, nous nous émerveillons de toujours nous voir sans jamais nous lasser, sans jamais en avoir assez : je sèche les cours pour rester auprès de lui, on déserte le RU pour les quais en amoureux ; pendant les soirées entre amis, nous sommes les seuls à nous asseoir spontanément l'un à côté de l'autre.

Alors, naturellement, nous cherchons un nid qui serait à nous deux. On le trouve dans le quartier arabe de notre ville. L'appartement est sombre et de guingois, mais la rue est colorée, vivante, prometteuse.

Mes parents se séparent.

Je souffre, je m'isole. Je ne sais pas être heureuse dans la souffrance de mes parents. Je ne sais plus être deux quand ils n'arrivent pas à être un. Je romps, je reviens, il hésite, on ne sait plus, on se frôle, on pleure, on rit quand même.

Il y a cette chose noire qu'on ne sait pas affronter.

Cette tache sur nous deux, depuis trop longtemps.

Mais on s'aime, désespérément. Cest cela : même sans espoir, on continue à ne pas savoir renoncer à ce qu'on vit de beau, de tendre, de doux.

De nouveau, deux appartements pour deux, mais pas un pour chacun.

ada, sur le chemin de 2006 à 19xx,
jeudi 12 avril 2007

2001 - La triche et le coffre des pirates

Je tourne autour de 2001 depuis de trop longs jours maintenant. Comme si ce n’était pas un caillou mais mon être entier que j’allais jeter. Je n’y arrive pas. Je me retrouve confrontée à mon indécision voire à ma lâcheté. Et je n’ai toujours pas résolu ça. Je me triture encore un peu le cerveau, pour voir si je ne pourrai pas trouver une scène anodine et rigolote à raconter. Je vais me faire un thé. Je reviens. Rien. Je me dis c’est vraiment trop romancer le passé que d’écrire … le 11 septembre de cette année-là tu as décidé de changer de métier. Ce ne serait pas vrai. Je l’avais décidé bien plus tôt. « Cela » ne t’a que confirmé ta décision. Certes. Alors comment enterrer cette année ? Je vais me chercher un café cette fois. Et un chocolat. Diantre, les ricochets et le régime ça ne fait pas bon ménage !

Bon allez puisque il le faut, plongeons. Dans un coffre de pirate.
Le lendemain du 11 septembre, j’ai accueilli chez moi le goûter d’anniversaire de mon petit Théo. Il avait eu 8 ans la veille, plus personne n’oublie la date de son anniversaire. Il avait invité 6 ou 7 copains à lui. Tous avaient vu les images des deux tours en train de s’effondrer. Tous ne parlaient que d’avions. Nous avions organisé une chasse au trésor dans l’appartement à la recherche du coffre des pirates. Les petits galopins l’ont trouvé assez rapidement. Et ce fut un concert de cris sauvages de petits sioux déguisés. Théo/Peter Pan a ouvert le coffre rempli de bonbons et de joujoux. Et puis il a crié : « Oh regardez un avion ! »

Je suis sûre et certaine que les 8 galopins et moi avons pensé à la même chose à ce moment-là. Et avons tourné la tête vers la fenêtre et le ciel.

Un petit avion en bois se terrait dans le coffre des pirates, parmi les autres joujoux.

Bon d’accord, j’ai triché. Que celui qui a réussi à raconter toutes ses années sans tricher ne serait-ce un peu me jette le premier ricochet !

marine, sur le chemin de 2006 à 19xx,
dimanche 15 avril 2007

2001 : Grandir à Bruxelles

Patrice m'avait appelée : aurais-je envie de partir un week-end avec lui visiter Bruxelles. Ma foi... oui ! Je ne connaissais pas cette ville, et j'aimais le tourisme citadin. Patrice avait été mon amant pendant six mois. Je l'avais rencontré l'été 2000. Dans ce restaurant de bord de plage qui faisait dancing passé 23h00, alors que je dansais sur la piste avec une tripotée de gamins trop heureux de quitter leurs tablées familiales, deux mains m'avaient attrapée par les épaules, je me retournais : « Vous ici ! » Patrice était le père d'une de mes élèves parisiennes, Patrice avait grandi dans cette station balnéaire à laquelle je pouvais relier tous les évènements importants de ma vie. Patrice, je l'avais revu l'été suivant, nous avions passé une nuit ensemble, j'avais cru que l'histoire s'arrêterait là, mais elle avait continué et était devenue un élément clef de mon présent d'alors. Notre rencontre avait eu lieu à un moment, où je croyais devoir renoncer à l'amour, sans pour autant me priver d'aventures. Patrice avait 50 ans, il avait été jeune adulte quand j'étais jeune enfant dans les années 70 : une autre histoire de vie, un autre contexte que le mien, une autre relation à l'amour et aux liaisons amoureuses, plein de choses à découvrir que mon tout nouveau statut de néo-célibataire me permettait. De son expérience, il m'apprit que dans toute relation, chacun ne peut recevoir qu'à la mesure de ce qu'il a misé... Il m'appris aussi qu'être amoureux était certainement la plus belle expérience terrestre. Je me laissais à tomber amoureuse. Cet état dura quelques mois. Lorsque je me posai la question d'annoncer cette liaison à mes fistons, la réponse fut claire : je n'en avais pas envie. Cette histoire n'avait été qu'une heureuse aventure, je ne lui voyais aucun avenir. L'amour se fit la malle.

Lorsqu'il m'avait appelée pour ce week-end à Bruxelles, cela faisait un mois que nous n'étions plus « ensemble ». Je croyais que les choses étaient aussi claires pour lui que pour moi : nous allions poursuivre en amis cette relation qui était nôtre. Quelle bonne idée que de faire ensemble ce que l'amour ne nous avait pas laissé le temps d'expérimenter. J'acceptais.

Au bout du quai Gare du Nord, je réalisais que je m'étais peut-être trompée sur la nature de nos nouvelles relations : il me salua en m'embrassant sur la bouche. Les choses n'étaient de toute évidence pas si claires que cela ! Il m'invitait à ce voyage, je nous voyais mal engagés pour les heures en proximité à venir si je soulevais sur le quai du départ l'écart de points de vue, je décidais de considérer ce week-end comme le sien, de lui donner une chance de rallumer en moi la flamme amoureuse, de le suivre dans ses envies.

J'ai un excellent souvenir de Bruxelles, de nos ballades bras dessus - bras dessous, de la musique des pubs jusque point d'heure. Je n'ai qu'un seul regret : que ce week-end ait été celui de la Pentecôte : le lundi se déclina sous le signe du silence. Je n'avais pas eu besoin de trois jours pour retrouver l'accord avec moi-même. Le troisième jour sembla sans fin. Je n'osais dire ce qui était évident : je n'étais définitivement plus amoureuse et recevoir ses témoignages d'amour était douloureux , je ne savais qu'en faire. Pas plus envie de le blesser que de le satisfaire. Je ne savais rien faire d'autre que me taire.

J'appris que les désirs de l'autre ne seraient jamais nécessairement les miens. Que l'état amoureux, tout magnifique qu'il soit, n'était pas définitivement pas éternel. Je réalisais que les histoires homme/femme étaient encore plus complexes lorsque les protagonistes étaient libres. J'avais expérimenté mes capacités à la séduction inconsciente... Je découvrais qu'il serait difficile de faire sans à l'avenir. Et qu'être gentille dans une relation pouvait supposer pour l'autre beaucoup plus que ce qu'on souhaitait y mettre.

J'ai beaucoup grandi à Bruxelles.

Aglaï, sur le chemin de 2006 à 19xx,
lundi 11 juin 2007

2001 : 21 - le grand saut

2001 ressemble un peu à 2003, en beaucoup moins prémédité… Pour résumer, c'est l'année où j'ai commencé à enseigner. J'ai réussi un concours que je ne voulais pas vraiment avoir, enfin, pas tout de suite. Réaction de mon instit du CM2, ami de ma mère : Mais elle est trop petite

Le 31 août, ma mère m’accompagne, m’emmène devrais-je dire. Rencontre avec le proviseur du lycée où je suis nommée - il me terrorise - et petite halte dans ma future cité, où je vais loger les premiers temps à l’auberge de jeunesse (où je me ferai quelques copains, ce qui n’est pas si mal !) puis nous filons sur la grande ville où des cousins nous accueillent. Pour Maman, c’est l’occasion de les revoir, pour moi de les rencontrer. La « rentrée » (première d’une longue série) a lieu le samedi à l’ioumph (pour IUFM, Institut Universitaire de Formation des Maîtres). Lundi c’est la seconde « rentrée » : la pré-rentrée au lycée. J’en suis malade d’inquiétude, et il ne s’agit encore que d’affronter les collègues, dont la fameuse Mlle Z, qui doit me servir de tutrice toute cette année.

Cette première soirée à l’AJ (auberge de jeunesse) je n’arrive pas à manger, je ne connais encore personne, je suis seule et je ronge mes ongles compulsivement. Je téléphone à Lui, mais la cabine fonctionne mal, nous ne nous comprenons pas, je suis stressée, il est énervé, c’est horrible. Quand je raccroche, un garçon qui m’observe depuis un moment me propose d’aller prendre l’air et de discuter un peu.

Autant dire le prince charmant. Bien sûr, je suis prise, et fidèle, mais ce preux chevalier qui vient me secourir dans la détresse, qui porte un nom de prince, Anglais de passage dans cette cité médiévale dont je suis tombée amoureuse au premier coup d’œil (de la cité, pas du jeune homme… quoique), amoureux lui-même de musique et de langue française, comment ne pas être sous le charme ? Je lui dis toutes mes angoisses, et nous bavardons toute la soirée. Ces quelques heures filent à une vitesse…

Le lendemain, j’hésite à prendre le temps de lui dire au revoir, et de le remercier, parce que j’ai très peur de rater mon bus et d’arriver en retard le premier jour. J’attendrai le bus dix bonnes minutes, je serai loin d’arriver la dernière, et le soir il aura disparu, ne me laissant qu’un prénom et un souvenir enchanté. Il fallait bien cela pour me distraire de mon angoisse ! Longtemps je rêverai de cette soirée, chaste mais tellement, terriblement romantique !

Ma tutrice est une dame un peu âgée, à quelques années de la retraite, et c’est une vraie tatie gâteau, adorable. Elle vit seule avec un chat qui se porte très bien et qu’elle appelle Jules, en référence à César. J’aurai l’occasion de vérifier que tout le lycée connaît Jules ! Elle adore mon prénom, et m’adopte aussitôt, j’ai davantage l’impression d’être sa petite nièce qu’une jeune collègue pour elle ! Elle me materne et j’en ai bien besoin. J’ai beaucoup d’affection pour elle. Régulièrement, je vais travailler chez elle, et nous goûtons toutes les deux, buvons du thé dans des petites tasses charmantes, avant de plonger dans les manuels et les copies.

Mais revenons à la rentrée. Le mercredi, nos formateurs nous donnent quelques béquilles pour assurer la première heure de cours. Le grand jour pour moi est fixé à vendredi, 14 heures.

Le jeudi soir, à l’auberge, je réédite la scène du dimanche. En pire : il s’agit maintenant d’affronter les élèves, une classe de 34 secondes. Je ne suis pas du tout sûre de savoir m’imposer. Je commande malgré tout une belle salade, et en attendant qu’on me la serve je m’installe, seule à une table, dans la cour. Un jeune homme me demande s’il peut s’asseoir, et s’installe de l’autre côté de la table (ce sont de grandes tables en bois, très conviviales). Encore un Anglais, mais celui-ci ne parle que très très peu le français. Ma salade arrive, je commence à manger du bout des lèvres, l’estomac noué par le stress. Arrive le repas de mon voisin : c’est la même salade. Je ne peux m’empêcher de sourire, surtout lorsqu’il me confie que c’est en voyant préparer la mienne qu’il en a eu envie !

La conversation est engagée. Je vais de nouveau étaler mes angoisses, et j’ai en face de moi un étudiant en anglais qui se destine à l’enseignement et qui les comprend très bien. Je suis obligée de parler anglais, mon anglais date d’une petite éternité, je tâtonne mais je m’en sors et je vais tenir toute la soirée ainsi ! C’est très drôle et surtout, la concentration que cela me demande me fait un peu oublier le reste. Après le repas, je lui fais visiter la cité comme si j’y étais née. Il vient de Nottingham, alors je l’appelle Robin des Bois. Nous marchons sur le chemin de ronde, quand soudain, de l’ombre d’un créneau s’échappe une affreuse chose noire qui nous frôle de son aile : mon compagnon, saisi de frayeur, sursaute et pousse un cri, c’est tout juste si je ne le retrouve pas dans mes bras, comme dans les dessins animés ! J’éclate de rire : mon Robin des Bois effrayé par une chauve-souris !

Cette soirée m’a fait beaucoup de bien, mais il est temps de se coucher. Demain, grand jour.

Je rejoins ma salle un peu en avance, pour m’approprier les lieux. J’ai la tentation de partir en courant, de renoncer, et que tout cela n’ait jamais lieu. Je songe que cela ne résoudrait rien, au contraire. Il sera encore plus difficile de commencer si je fuis maintenant. Alors je reste, et les élèves arrivent. Je les fais rentrer. Je les trouve tous très grands, et cela me rappelle ma propre rentrée de seconde, sept ans plus tôt : je me souviens de cette impression que tous mes camarades, et notamment les filles, étaient très grands. Ils s’assoient. Je commence à parler.

Au bout d’un moment, une élève me demande : et pour les fournitures ? et là, désarroi : je n’ai absolument pas pensé à ce détail !!! Je bredouille : Hein ? euh, un classeur, chais pas moi…

Deuxième heure, il faut bien se mettre au travail. La « prise de contact » a assez duré. J’ai prévu de travailler sur une nouvelle que nous ont donnée les formateurs, en guise d’introduction : Quand Angèle fut seule… Je leur distribue donc le texte, et leur demande de le lire.

Pendant les quelques minutes de la lecture, je savoure. Je savoure le silence, et je promène sur ces têtes penchées, appliquées pour l’instant (cela ne durera pas !), un regard qui peu à peu se rassure. (Les questions, lors de la première journée d’IUFM, ont porté entre autre sur la manière dont on devait se présenter aux élèves : dire qu’on débute ? risqué. Prétendre qu’on a de l’expérience ? Personne ne sera dupe sourit la formatrice…) J’ai pour l’heure une sorte de sentiment de pouvoir. J’ai voulu qu’ils lisent, et ils le font : c’est assez extraordinaire ! Pour la première fois, je me sens à ma place, je sens que ce métier va me plaire vraiment. J’y suis, et j’y suis bien.

Six ans après, j’ai encore et toujours des problèmes d’autorité dans certaines de mes classes, je croule encore sous le poids des copies, mais j’ai toujours envie, j’aime ce que j’enseigne et j’aime la relation qui s’instaure parfois entre les élèves et moi, même si elle est loin d’être toujours facile ! il m’arrive de douter, sous le poids de la fatigue, de me décourager, face à certains comportements, de ne pas me sentir à la hauteur, incapable de gérer la classe si eux n’y mettent pas du leur. Cette année, j’ai envisagé sérieusement d’abandonner. Mais je n’aime pas cette idée, je veux d’abord être sûre, et il me reste plusieurs solutions avant de renoncer à l’enseignement, ou même avant de démissionner simplement. Parce que malgré tout et ce qu’ils me font voir, j’aime encore ce métier, depuis ce premier jour, et j’aime mes élèves, en général, pour peu que je puisse travailler sereinement avec eux…

Au lycée, au début, tout le monde me prend pour une élève. Souvenez-vous, je n’ai pas vingt-deux ans. J’ai voulu me déguiser en prof, je n’y arrive que très difficilement : je ne suis ni stricte ni sévère ni élégante ni très féminine dans mon apparence. Je suis une fille normale, banale, qui sort tout juste de la fac, je mets d’ordinaire des pantalons et des t-shirts, des chaussures sans talons (autrement je ne saurais pas marcher sans perdre l’équilibre ! déjà que ma démarche n'est pas très assurée…), j’ai un visage très juvénile encore que je suis incapable de maquiller.

Les redoublants me font bien sentir que c'est moi la petite nouvelle. La CPE, à qui nous sommes allées, avec mes deux collègues stagiaires, demander comment fonctionnent les sanctions, nous a dissuadées d'en prendre : ouh là, pas si vite, il faut faire un rapport écrit... Résultat : nous n'osons pas punir les élèves qui débordent, et ceux-ci nous ayant testées... nous serons toutes les trois plus ou moins chahutées toute l'année !

C'est malgré tout une belle expérience, passionnante. J'ai eu l'impression de grandir davantage en quatre mois qu'en vingt ans. Mais je reste persuadée que j'étais effectivement trop petite : la suite l'a prouvé...

Thomas, sur le chemin de 19xx à 2006,
dimanche 7 octobre 2007

2001, année 24 -- Un avion. Non, deux.

J'ai oublié le matin. Un mardi ordinaire à l'orée d'une troisième année de thèse. J'ai dû bosser sur la présentation qu'on ferait à Rome dans quelques jours. Je suis connecté sur IRC. J'y jette un œil distrait.

Phil écrit : Un avion vient de percuter le World Trade Center !

On n'y croit pas, pas vraiment. C'est une blague ? Les sites de news en parlent déjà. C'est trop gros, trop énorme. Chercher quelques infos, ça prend quelques minutes. Assez de temps en tous cas pour que les informations semblent contradictoires : Non, pas un, deux !

C'est le début de l'après-midi. Mais à partir de là je crois que ma journée de travail est suspendue. J'appelle µ qui a un cousin sur place. Laisse un message sur son répondeur. Ce n'est encore qu'un spectaculaire accident. Waouh, t'as vu ça ?

Je travaille aussi avec une entreprise de Manhattan. Me demande si tout le monde va bien. Je me connecte là-bas. Les machines ont l'air de répondre normalement. Le boss est connecté aussi. Je le prends en conversation privée.

- Hi Robert, just wanted to know if everything is OK on your side?...
- Hmmm, yes, sure, I'm on a business trip in Amsterdam, what's up?

Il ne sait pas encore ce qui vient d'arriver à quelques centaines de mètres de sa maison et de son bureau...

- Two planes just crashed into the Twin Towers...
- Oh my god, is this for real???
- I'm afraid it is...

Ce jour-là j'étais Cassandre.

Tout le département a passé l'après-midi devant l'image neigeuse de TF1, projetée sur un mur entier dans la salle de réunion. Saisis et incrédules comme un milliard d'autres humains qui ne comprenaient pas encore ce qui venait de se passer. Médusés lorsqu'une tour puis l'autre a vacillé. Stupéfaits de voir en quelques secondes un invariant de l'univers – les deux silhouettes élancées sur la skyline – se déchirer sous nos yeux.

Cette-semaine là j'ai peu dormi. Onze heure après que les tours se sont effondrées, les centraux de télécommunications du Sud de Manhattan sont arrivés à court de gasoil. Les groupes électrogènes se sont éteints. La liaison Internet du bureau de New-York s'est tue. Seules quelques lignes téléphoniques fonctionnaient encore, et j'ai passé mes nuits à acheminer à travers le chaos au moins le courrier urgent, avec ce qu'il restait de moyens du bord. C'était le feu et la cendre, la poussière, la désolation. Mais le mail passait.

Ingénieur, c'est mon métier. Je l'aime et, parfois, j'en suis intensément fier.

shayalone, sur le chemin de 2006 à 19xx,
lundi 24 décembre 2007

2001 La rencontre

Des mois que je tchatte avec Emilie, la brune thésarde en géo, hétéro en manque d'aventure. Enfin, c'est ce qu'elle dit! Je goute avec elle aux plaisirs virtuels, une fois, une seule et magnifique première fois.

Et c'est toute tourneboulée que je me pointe à angel.

C'est une autre rencontre qui me bouleverse.

Cette fille, là, assise au fond, toute de noir vétue, bottines, jean, pull, longues boucles brunes, regard si doux et sourire à faire éclater la pierre.

Elle ne dit rien, elle sourit. Ca illumine la pièce. Je ne vois qu'elle, entourée de la lumière qu'elle absorbe, et l'amour qu'elle déverse sur toute la pièce.

Un bloc d'amour, là, gratuit, au milieu de la pièce. J'ai jamais vu un truc pareil. Elle regarde chacun avec amour, sans avoir besoin de connaitre quiconque. Un petit sac, avec des DVD grandioses dans leur nullissime goritude: l'exorciste II, incroyable.

J'essaie de l'entrainer pour notre soirée, elle refuse poliment.

Je préviens mon ex copine, dont je suis la laitresse et dont j'espère le retour, qu'il faut qu'elle se dépéche, car j'ai rencontré quelqu'un qui m'a fait battre le coeur.

Le 5 mai 2001. Et jusqu'à aujourd'hui.

Une pensée émue pour michel, qui s'est fait passêr pour Emilie et m'a amené à un état émotionnel qui m'a permis de voir cette fille merveilleuse.

Comme quoi, les hétéros pervers, ça peut avoir du bon, même pour les lesbiennes!

Otir, sur le chemin de 19xx à 2006,
mardi 25 décembre 2007

2001:43 Plus jamais comme avant

J'ai embarqué mes deux trésors dans la voiture et je suis partie un peu comme quand je partais à l'aventure, sans avoir l'impression que c'est un coup de poker, mais l'invitation de Nora était tellement tentante. Huit heures de route qui se passent drôlement bien, les enfants sont ravis, le temps est de la partie, plus on avance plus ça sent le printemps, on s'arrête toutes les deux heures, je passe un coup de fil à Nora et on se marre autant que quand on est sur ICQ pendant des heures, sauf que là, je conduis et je ne sais pas trop où je vais.

Bill m'a plantée dans les directions, je passe Richmond et j'ai raté la sortie qui va chez eux, cinquante miles de trop, ça en fait des kilomètres à ravaler dans l'autre sens, et maintenant il fait nuit noire, je déteste ça, les autoroutes américaines me terrorisent et leurs échangeurs sont des cauchemards. Nora est trépignante d'angoisse sur le pas de son condo, cigarette au bec, j'avais pensé à tout sauf à ça.

La première nuit, je n'arrive pas à dormir, pas parce que je ne suis pas dans mon lit, mais parce que tout empeste, le matin je me réveille et je tousse. Les enfants, non, alors je décide quand même de rester. On se paye des fous-rire salutaires et je me détends. Le soir, incroyable, Estac m'appelle comme si de rien n'était, il y avait longtemps qu'il n'avait pas été si charmant. Nora a une drôle de vie entre l'ordinateur, la télévision, ses cigarettes, un coup de rouge, son mari et sa cuisine. La maison est impeccable et le petit chien rigolo comme tout, les enfants cavalent de haut en bas, et sont bien partout. Je décide quand même de rentrer le vendredi, je n'aurais pas pu passer le chabbat avec l'odeur de la clope, c'était au dessus de mes forces.

A notre retour, tout va à peu près bien pendant le mois qui suit. Estac est même de nouveau un peu amoureux de moi, peut-être que je devrais partir plus souvent, mais ça ne me vient même pas à l'esprit, M. Ziti est très accaparant et M. Zebu aussi. Depuis le dernier séjour d'invités, j'ai préféré rester dans la chambre d'amis plutôt que de me faire réveiller tous les matins à l'aube quand Estac finit par venir se coucher. Je prépare les vacances d'été, un voyage de plus intercontinental avec les enfants et sans aucune aide. Arrivée à Paris, au téléphone avec Estac, il m'intime de rester où je suis et de ne pas revenir, je suis hors de moi, et je lui intime à mon tour d'appeler un chat un chat et d'avouer qu'il nous fout à la rue. Je rentre furieuse fin juillet, et plus rien ne s'arrangera plus jamais.

Pendant notre absence, il est allé consulter un avocat, s'est aperçu du danger qu'il y avait pour lui à demander le divorce avec la loi américaine qui me protègerait, et opte pour une nouvelle stratégie que je ne vois dans un premier temps absolument pas venir. Il accepte enfin qu'on voie un conseiller conjugal, depuis trois ans que je l'en suppliais, et à ma grande horreur je m'aperçois qu'il l'embobine dès la première séance, travestissant la vérité à un point horripilant et me voilà clouée sur place. La conseillère suggère fortement que l'on se sépare pour éviter les violences, et du jour au lendemain comme s'il avait préparé tout ça de longue date, le voilà parti à Manhattan où il s'installe dans un studio le 4 septembre.

Une semaine plus tard, j'appelle pour être sûr qu'il était à son travail sain et sauf en dehors de Manhattan. Il m'envoie paître. Mais deux heures plus tard il me rappelle parce qu'il ne pourra pas rentrer chez lui, tout étant bouclé jusqu'au-delà de la 18° Rue, et froidement je lui dis de se démerder avec ses collègues de bureau. Je suis tétanisée devant mon petit écran toute la nuit et j'ai du mal à imaginer ce qu'il doit vivre de son côté. Il a décidé qu'il ne voulait pas vivre avec moi quand ça allait bien, je ne veux plus qu'il vienne se réfugier dans mes jupons quand ça va horriblement mal. Tout un univers s'écroule et cette fois-ci je le vois en direct.

lilylalibelle, sur le chemin de 2006 à 19xx,
vendredi 18 janvier 2008

2001 : 26 - Nait sens

1er mai 2001 : j'accouche de ma première fille. Un jour férié, grêve des sages-femmes et j'ai failli finir à la maternité de Saint-Malo...
Naissance mouvementée mais somme toute "normale", bien que longue et éprouvante (comme beaucoup de premières naissances, j'imagine). A la fin des douze et quelques heures, je suis épuisée malgré l'anesthésie (ou à cause d'elle ?) et on me demande encore de travailler... Je fainéante à l'expulsion ; en vérité, je n'ai plus une once de force pour pousser ma petite gréviste à l'extérieur. J'ai beau rassembler toute mon courage (et surtout mon envie d'en finir) mais j'ai l'impression de ne rien faire avancer.
La sage-femme (qui, curieusement, porte le prénom que j'avais déjà choisi si c'était une fille) m'appuie sur le haut du ventre pour pousser le bébé vers la sortie. Il y aura un (long ?) moment avant d'entendre le premier cri (à peine deux minutes, me dira la sage-femme ensuite). Manque (court) d'oxygénation au passage du col. Il n'y aura pas de séquelles mais Morgane part aussitôt en couveuse par précautions et examens complémentaires.
Après les deux heures réglementaires suivant la délivrance, je suis transférée dans ma chambre le ventre vide (dans tous les sens du terme !)... et toujours sans bébé. Il est deux heures de l'après-midi, je ne reverrai Morgane que vers dix-sept heures trente. Pour l'instant, elle est à la nursery en couveuse et je peux me reposer.
Je ne saurais jamais si ceci explique cela, mais ces quelques heures "sans" m'ont donné l'impression, quand la puéricultrice m'a amené ma fille pour la tetée (la première !), que ce n'était pas "à moi". Que j'étais dans cet hôpital pour tout autre chose que faire un enfant, bref que ça ne me concernait pas. A celà s'ajoute la gaucherie naturelle de la jeune maman pas sûre d'elle et qui laisse les infirmières "qui savent" dicter leurs règles de fonctionnement. Je n'étais même pas très sûre que c'était bien mon bébé qu'on m'amenait.
Sentiment étrange.
J'avais décidé d'essayer l'allaitement, plus parce que c'était bon pour le bébé que par évidence. Ce fut un fiasco total. Non seulement je n'en avais plus envie, mais de plus ça ne m'apportait rien - en tout cas pas émotionnellement.
Au bout de deux jours, je redoutais le moment de la tetée (ce qui revient quand même au début toutes les deux heures au bas mot !) et j'ai passé ma troisième nuit à pleurer en donnant un sein après l'autre sans arriver à fermer l'oeil. Comme j'ai besoin d'une heure pour m'endormir et que la tetée durait une autre heure, je n'ai pas dormi.
Sept heures du matin, au passage de la puéricultrice, j'ai demandé s'il était trop tard pour passer au biberon. Elle a eu l'air un peu étonnée, a essayé gentiment de m'encourager en m'expliquant que la mise en route était parfois difficile mais qu'ensuite ça se ferait naturellement et enfin que si on la passait au biberon, on ne pourrait pas revenir en arrière et qu'il fallait bien réfléchir. J'ai du lui répondre quelque chose du genre : "si je continue de l'allaiter, je la passe par la fenêtre" et elle a eu un sourire indulgent qui voulait dire qu'elle avait bien compris que c'était tout réfléchi. Dix minutes plus tard, Morgane bien calée sur mes genoux avalait goulûmment son premier bib'. J'allais déjà beaucoup mieux. Je n'ai jamais regretté n'avoir pas allaité. A mon deuxième accouchement, je ne me suis même pas posé la question.
Curieuse vie d'après. Je zone à la maison pendant mon congé maternité. C'est l'été, il fait plutôt très chaud et je garde le couffin de Morgane près de moi dans le salon (plus frais que les chambres) l'après-midi. Je passe mon temps à écrire entre deux biberons, je remanie une nouvelle fois mon roman tout en (re)découvrant U2 (j'ai acheté le dernier album, qui m'a conduit à acheter l'album qui était sorti au début des années 90 et qui avait marqué mon oreille sans que je m'en rende compte). Je passe quelques semaines ainsi dans une bienheureuse léthargie qui va bien à mes tendances romantiques mais qui ne vont pas du tout à mes envies d'activité. Mi-août, je n'ai que hâte de reprendre le travail.
Pas d'inquiétude à laisser la petite en garde ou chez sa nounou. J'ai un curieux sentiment de non-attachement et en même temps la sensation que je suis la seule au monde à lui être indispensable. Comme une responsabilité énorme car je n'ai pas le droit de faillir, de manquer à ce devoir.
Les puristes diront qu'elle a un père, qu'elle n'est pas "perdue" si jamais je viens à être malade ou pire... Mais en fait, ce n'est pas tellement une responsabilité matérielle, c'est une sorte de sensation de leur dépendance vis à vis de moi. Je n'aurai de cesse de rendre mes filles autonomes, parce qu'une telle dépendance me fait peur (comme toutes les dépendances d'ailleurs). Je ne m'en rendrais compte que beaucoup plus tard mais je ne peux concevoir, en fait, qu'on soit dépendant de moi : mes enfants, mes parents, mes amis, mes amours...

page 2 de 2 -