Petits cailloux et ricochets

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le projet

En novembre et décembre 2006, Anna Fedorovna Kozlika a remonté les années de 2006 à sa naissance au rythme d'un billet pour chaque année. Elle a appelé cette série « Mes petits cailloux 2006-1960 »

A la fin, elle a eu envie de reprendre le chemin en sens inverse et quelques blogueurs ont eu envie de la suivre : ces billets avaient fait naître en eux échos, sourires, jeux de miroir ou clins d’œil... ces fameux ricochets que font les petits cailloux lancés au fil de l'eau.

Le blog collectif que vous êtes en train de lire a été créé ainsi, au détour de discussions au bas de quelques billets. Il s’appelle « Petits cailloux et ricochets » et accueille les textes de tous les participants.

Si vous aussi vous souhaitez faire des ricochets, les modalités pratiques sont expliquées sur cette page.

les textes
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année 1999

Les textes sont présentés dans l'ordre chronologique de leur rédaction.

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marine, sur le chemin de 2006 à 19xx,
mardi 17 avril 2007

1999 : tempête en père

Ce soir, ce soir, c'est Noël, les étoiles brillent dans le ciel, ce soir, ce soir, c'est Noël, c'est Noël ! Cette chanson des Wampas est assurément ce que je préfère de Noël...

Drôle de Noël, cette année-là. Nous avons tout bien fait avec précaution. Pas de vague. Pas de mots déplacés. Tout s'est bien passé, il n'y a pas eu de casse, pas d'engueulade, pas de larmes...

Drôle de Noël parisien. D'ordinaire nous descendons à Bordeaux chez mes beaux-parents. Dans ma famille, nous n'avons jamais réveillonné ensemble, donc mon compagnon et moi-même n'avons jamais eu ces interminables discussions pour déterminer quelle famille emporterait le réveillon. C'était la sienne à chaque fois et c'était très bien comme ça. Mais l'été précédant ce noël 99, un idéal s'était effondré. Sa famille unie s'était décomposée. Moi-même, issue d'une famille éclatée, je les avais toujours admirés pour la force de leur union... malgré quelques infidélités respectives et respectées, petits arrangements avec la vie... Mais l'été précédant ce fameux noël, nous avions appris que l'infidélité paternelle avait eu et aurait des conséquences : nos enfants pouvaient s'enorgueillirent d'un oncle plus jeune qu'eux qui soufflerait sa première bougie à l'automne, la maîtresse de mon beau-père approchant la quarantaine avait eu un désir d'enfant... Elle l'avait assouvi. Le mensonge plus que l'infidélité nous avait fortement touchés. Qu'attendait-il mon beau-père ? Que l'enfant dont il était le père retourne dans le ventre de sa maîtresse ! Il croyait encore au Père-Noël ?

Noël, cette année-là, nous ne le fêterions donc pas à Bordeaux, ma belle-mère monterait seule à Paris. J'en profitais pour inviter mon père qui devait réveillonner seul dans sa banlieue : il n'avait pas accompagné sa femme et leur fille dans leurs montagnes savoyardes.

Les enfants sont enfin couchés, les paquets cadeaux déchiquetés jonchent le parquet, la cuisine est pleine de vaisselle, la table du salon couverte des reliefs du repas, toutes les bouteilles sont vides... Comme d'habitude, nous avons tout bu... Mais allez ! Ce n'est pas Noël tous les jours ! Mon beau-frère s'effondre ivre-mort sur le canapé et se met à ronfler. Même mon père se tait : plus personne ne l'écoute... Je suggère que chacun rejoigne ses pénates. Je suis fatiguée. Mon père ne se souvient plus où il est garé, je propose de le raccompagner jusqu'à sa voiture.

Dehors la pluie tombe à flots. Rue Labat, croit-il se souvenir. Jusqu'à la rue Labat, soit, il titube. Je repense à tous ces dimanches après-midis où il nous raccompagnait au métro après un repas trop arrosé. Je pense aux diverses stratégies que j'avais successivement adoptées pour éviter qu'il ne terminent dans un tel état. Boire moi-même : tout ce que j'ingurgitais, c'était toujours ça de moins pour lui... Inefficace, il ouvrait une ultime bouteille et je finissais saoule sans même en avoir eu envie. Ne pas boire pour ne pas l'entraîner à la consommation, prétendant des excès la veille... Inefficace, pas de soucis pour lui à boire sans nous. Alors toujours la même histoire, toujours la même peur au ventre lorsque je suggérais que nous rentrions, qu'il proposait de nous reconduire. A chaque fois je n'osais dire non, je n'osais lui dire qu'il avait trop bu, beaucoup trop bu, je n'osais le laisser sur ces mots d'adieux à sa femme et sa fille par peur de sa colère, une fois la porte sur nous refermée... Mon compagnon, mes enfants et moi-même nous engouffrions dans sa voiture en silence, l'estomac noué jusqu'à l'arrivée. Lors de notre dernière visite, mon fils aîné avait trouvé étrange qu'il s'assoit par terre au milieu de l'entrée pour lacer ses souliers, je regardais sa mine interdite devant cet étrange grand-père... Mais qu'il est dur de parler de l'alcoolisme...

Nous trouvons sa voiture sans trop de mal.
«– Je te raccompagne ?
– Non, tu as beaucoup trop bu, il est hors de question que je monte dans ta voiture. C'est sorti tout seul, sans que j'y réfléchisse.
– Mais on est tout près chez toi. Et puis, il n'y a pas que moi qui ai trop bu ! Moi je ne me suis pas affalé sur ton canapé.
– Celui qui est affalé sur mon canapé, si j'ai envie un jour de lui parler de son alcoolisme, je le ferai... Mais là maintenant, je m'en fous un peu, c'est à toi que je parle. Je me suis promis de ne plus jamais monter dans ta voiture quand tu étais saoul. Plus jamais, je ne mettrais ma vie entre tes mains, pas plus que celles de mes enfants. On va discuter un peu à l'abri... Ça te laissera un peu le temps de dessaouler avant de conduire et de rentrer chez toi. »

J'ouvre la porte passager et m'assois. Il ouvre la sienne et se glisse au volant. L'ambiance est moite dans la voiture. Nous ne nous regardons pas, chacun garde les yeux rivés sur la pare-brise qui ruiselle à la lumière orange des lampadaires. Nous y sommes. Ici et maintenant. Rue Labat.
« – Cela faisait longtemps que je devais te parler mais je n'en ai jamais trouvé le courage. Primo (mon fils aîné) m'a questionnée sur ton attitude. Je ne pouvais discuter avec lui avant de parler avec toi, question de principe. Alors allons-y, le moment semble venu... – ... – Aujourd'hui, il n'y a plus rien d'intéressant à partager avec toi. Systématiquement, à chaque fois qu'on se voit, tu es ivre. Comme tout le monde : « Tu es con quand tu as bu. ». Absolument comme tout le monde, moi la première... Alors j'évite d'être toujours ivre, c'est toute la différence. A chaque fois qu'on te voit tu bois trop, alors à chaque fois qu'on te voit, tu es con. C'est comme ça et c'est dommage. Voilà que je m'engage un soir de Noël, à 2 h00 du mat, sous des trombes d'eau, dans cette discussion trop longtemps retenue... On ne choisit pas toujours le moment : cette phrase que depuis trop longtemps je retenais en moi-même est sortie ce soir de Noël 99, rue Labat. Il allait falloir assurer maintenant : exposer mon point de vue : ma souffrance et mon amour. Ton alcoolisme est terrible pour ceux qui t'entourent : pour moi et mes enfants, pour mon frère même s'il est loin, pour ma frangine, pour ta femme. Nous t'aimons, mais nous en aimons un qui se suicide à petit feu sous nos yeux, et qui n'est plus très intéressant au présent...
– Je sais, dans ma vie, j'ai tout raté.
– Non ! Je ne peux pas entendre cela de mon propre père. Non ! Je ne pense pas être ratée, pas plus que mon frère ou ma soeur. Donc, même si professionnellement tu n'as pas réussi ce que tu voulais, même si tout n'est pas rose, tu as élevé convenablement tes enfants. Tu ne nous as pas raté, nous : nous t'aimons et ne savons plus quoi faire de cet amour.
– Vous avez été élevés par ta mère et par Marie.
– Non ! pas moi en tous cas ! C'est toi qui m'a permis de faire plein de choses que j'ai aimé et que j'aime encore. Toi, tu ne m'as jamais jugée dans mes choix, tu les as respectés tels qu'ils étaient, tu m'as soutenue pour les suivre quand j'avais besoin d'aide. Ce n'est pas ma mère qui me soutenait... Parfois tu exprimais ton désaccord, tes inquiétudes, et ça me faisait réfléchir, mais tu ne m'empêchais pas d'être celle que je voulais. En moi, je réalise que ma mère n'a jamais été aussi respectueuse à mon égard... Oui, elle se taisait ouvertement, mais je lisais son incompréhension sur les traits de son visage à chaque fois que mon parcours m'éloignait d'elle et de sa manière de concevoir le monde. J'en ai bien plus souffert que je ne voulais bien le reconnaître, même cette fameuse nuit, sous la pluie... Ma mère m'a dit que tu avais commencé à boire au Cameroun, est-ce vrai ?
– Je ne voulais pas que tu naisses à ce moment-là...
– Et bien merci ! C'est un peu raide à entendre ce que tu dis là... Tu réalises que si je n'étais pas née à ce moment-là, ce n'eut pas été moi...
– Je ne voulais pas d'enfant à ce moment-là, parce que je savais que je devais partir en coopération.
– Mais elle t'a accompagné là-bas, non ? Et heureusement, soit dit en passant, qu'elle est rentrée pour accoucher en France, sinon je serais morte là-bas et elle aussi : pas de couveuse là-bas.
– C'est pour cela que je ne voulais pas qu'elle soit enceinte à ce moment-là. J'aurais aimé être à ses côtés pendant toute la grossesse, mais elle ne m'a pas écoutée.
– Tu sais, le désir d'enfant quand ça prend une femme... c'est assez incontrôlable ! J'en sais quelque chose !
– De toutes manières, les femmes sont toutes des connes !
– Ah oui ? Tu sais, quand on trouve que tout le monde est con, il est souvent l'heure de se remettre en cause soi-même... Peut-être que tu bois pour cela. Il n'y a que quand tu as bu que tu peux te sentir sincèrement plus puissant que les autres... Ça aide à faire coller le monde à ses désirs, l'alcool, même si ça rend inconscient simultanément. Je le sais parce que j'aime aussi l'ivresse ... Cependant, la terre entière ou même juste sa moitié féminine complètement conne... Excuse-moi, je n'y crois pas ! Et je suis même sûre que tu n'y crois pas toi-même à jeun. Alors tu bois pour avoir raison avec toi-même, perdu avec toi-même, plus personne ne peut te contredire, plus personne ne t'atteint. Ma mère, je concède que tu lui en veuilles de t'avoir quitté, mais Marie, elle est conne aussi ? Si tu le penses, tu ferais mieux de la quitter plutôt que de lui faire supporter ton alcoolisme et d'attendre qu'elle ne parte. Elle déguste à tes côtés, je pense. Elle déguste parce qu'elle t'aime. Elle t'aime avec ce qu'elle est : ses défauts et ses qualités. Si tu ne la supportes plus, tu pourrais au moins avoir le courage de lui dire à elle, plutôt qu'à moi. Parce que je ne vois pas bien ce que je peux faire de ces mots... Rien d'autre que de te demander de les assumer.»

Il pleut de plus en plus fort, des rafales de vent hurlent autour de nous... Je suis désemparée : sa vie n'est effectivement pas très gaie vue sous cet angle...
«– Tu es la première femme avec qui je parle.
– ... ! ... Et bien je ne suis pas et ne dois pas être une femme pour toi : je suis ta fille ! »

Je suis dépitée parce qu'il ment : je veux bien croire qu'il n'ait pas beaucoup échangé avec ma mère, mais sa conjointe actuelle, psychothérapeute de profession, je ne peux croire qu'elle n'ait pas tenté la discussion avec lui. Je ne peux supporter qu'il la dénigre ainsi, quelle qu'elle soit... Mais ce n'est pas mon histoire. Par contre, je suis plus qu'embarrassée que mon statut de fille soit dépassé par celui de femme à ses yeux...

Une silhouette traverse la route en courant abritée sous un manteau. Elle se dirige vers nous, tape furieusement au carreau. J'ouvre la fenêtre, reçois des trombes d'eau sur les genoux...
«– Qu'est-ce que tu fous ! Ça fait deux heures que vous avez quitté l'appartement !
– ... Excuse-moi, je n'ai pas fait attention au temps qui passait... Nous parlons... Ce n'est pas simple... Mon compagnon n'avait pas été très chaud pour qu'on invite mon père pour ce dîner. Comme moi, il n'en pouvait plus des déjeuners dominicaux... Comme moi, il avait peur en montant dans la voiture de mon père chaque dimanche passé chez lui. Il a juste eu peur... J'arrive bientôt. Je rentrerai à pied, rassure-toi. »
Il s'éloigne en colère ou inquiet, je ne sais...

Il est temps de clore cette discussion.Sans aucune certitude, j'espère que mes mots porteront leurs fruits, je ne peux vivre à sa place... Je ne peux que lui témoigner encore une fois mon désarroi et mon amour, à lui de vivre.

« – Tu fais absolument ce que tu veux de ta vie, mais n'oublie pas qu'il en est plein qui t'aiment et aimeraient pouvoir t'aimer encore. Je me limite à parler pour moi et mes enfants : nous sommes tristes, parce que celui qu'on aime vraiment, celui qui est mon père, qui pourrait être un chouette grand-père, aujourd'hui, nous ne faisons plus rien d'autre avec lui que de constater son autodestruction. Voilà ce que j'ai à te dire ce soir : je t'aime, on t'aime, et tu gâches cet amour que tu pourrais recevoir. Voilà pourquoi j'aimerais que tu fasses une cure. Ainsi, nous retrouverions un réel plaisir à être à tes côtés, et toi-même retrouverais du goût à vivre. On n'a qu'une seule vie. »

Je l'embrasse.

« Sois prudent sur la route. Et appelle-moi demain matin pour me rassurer. »

Je quitte l'habitacle de la voiture. La pluie transperce mes vêtements lorsque je regarde les feux arrière disparaître lentement dans le rideau d'eau. Le vent fait se courber la cime des arbres. Il a toujours été extrêmement prudent lorsqu'il conduit en état d'ivresse... J'espère que cette fois-ci comme les précédentes, il arrivera à bon port. Je rentre chez moi avec une tristesse infinie, un sentiment d'impuissance monumental, une fatigue éprouvante. J'aimerais en parler avec mon compagnon... Mais « chacun sa famille » me dit-il. Il n'a pas tord...

Le lendemain, nous apprenons que ce n'est pas un simple coup de vent qui s'est abattu sur le 18ème arrondissement. Une tempête a traversé la France. Et la traversera à nouveau quelques jours plus tard.
Le lendemain, je vais au cinéma : Le vent nous emportera... Je m'endors dans la salle obscure. Il me fallait une histoire d'autres pour me reposer de la mienne.

Aujourd'hui, je n'attends vraiment plus grand chose de cette fête... Mais j'aime toujours quand les étoiles brillent dans le ciel et dans les yeux des enfants le soir de Noël.

matthias, sur le chemin de 19xx à 2006,
lundi 30 avril 2007

1999-Cérémonie

Ce qui m'as marqué cette année là c'est la cerémonie qu'on à fait pour ce dire au revoire, comme l'année prochaine j'allais à l'école maternel je devais dire au revoire.

On était tous allongé sur de coussins et il on ammené un gros sac, il on sortie une dinette et l'on donné à Samuel, chaque enfant reçevais ainsi un jouet, comme j'arrive vers les dernier dans l'alphabet avec mon nom de famille je regardais les autres.

La plupart était super content et ils riaient mais moi j'avais une grosse boule dans la gorge.

Il on dit mon nom, on regardé dans le sac est on sortie un lion.

Un lion en plastic, un beau lion, plutôt grand e qui faisait un peut peur.

J'ais dit merci à Eliane qui me le tendais et je l'ais pris. Sur le lion il y avait une étiquette avec écrit mon nom, je l'ais enlev et j'ais regardé ce lion.

Pourquoi un lion, je ne sais pas. Je suis le seul a avoire eu un animal. Tout les autres avais des balles, un cerceau, un faux fer à repassé pour faire comme si. Moi, j'avaismon lion, j'étais super fière et je le suis toujours.

J'avais eu le roi des animeaux. Ce lion, il est dans ma chambre et il tronne sur mon étagère.

kaa, sur le chemin de 2006 à 19xx,
lundi 14 mai 2007

1999:26 - La boucle

Certains sont bloqués par une année de trop. Trop plein. Trop de douleur.
Moi, c'est l'année de moins. Trop vide. Et je plonge, et je n'écris plus.
J'ai un peu honte. De me laisser arrêter, comme ça, pour rien.

Ce n'est d'ailleurs qu'une sensation, une légende personnelle.
Il s'est passé plein de choses cette année-là.
C'est moi, qui n'étais plus là.

Je revois comme dans un cauchemar cet appartement si beau que j'ai eu envie de quitter tout de suite, comme tous les autres, avec toi.
Je me revois terrorisée, de retour dans une salle de classe, comme en adolescence.
Je me revois écroulée par terre, dans le couloir de la fac, ma mère au téléphone m'annonçant la mort de la chienne que nous avons tant aimée.

Et puis je me vois, fière comme une gamine qui vient de faire le poirier, écrire ma première boucle for, celle de mon premier programme informatique.

Thomas, sur le chemin de 19xx à 2006,
dimanche 23 septembre 2007

1999, année 22 -- Rester, partir et arriver

Comme chaque année en juillet, l'École s'est vidée peu à peu de ses étudiants. Ça fait trois ans que je suis ici, troisième été où mes camarades repartent aux quatre coins de France ou d'ailleurs. En première année, ils partaient en stage ouvrier. En deuxième année, en stage ingénieur. Maintenant ils partent pour de bon.

Moi, j'ai choisi de rempiler. J'en ai pris pour trois années de plus. Maintenant, j'ai un bureau et le titre de doctorant. Je ne suis pas encore en vacances, et je traverse le hall désert. Les copains sont partis et ne reviendront pas à la rentrée, cette fois. Je suis, seul, celui qui reste.

Je quitte ma chambre de la Maison des élèves. M'écrase un doigt au cours du déménagement. Maudis le médecin des urgences de la Pitié qui, sous prétexte de faire dans la délicatesse sophistiquée, invente une méthode aussi douce qu'inefficace pour vider un hématome sous-unguéal. Maudis sur sept générations l'interne prétentieux qui, le lendemain matin, me renvoie sommairement : « C'est normal que ça fasse mal, attendez que ça passe ! »

Une journée entière à serrer les dents et à sentir l'ongle qui s'arrache petit à petit à chaque battement de cœur. Je décroche à peine un mot pendant le repas avec la belle-famille. Je suis à bout. Retour aux urgences, Larib' cette fois. Je voue une reconnaissance éternelle à l'aide-soignant qui, lui, n'a pas son pareil pour manier la lampe à alcool et le trombone à papier de l'Administration et me soulage enfin d'une trombonisation magistrale.

Pour quelques mois je squatte chez µ, à deux dans sa piaule de même pas huit mètres carrés. Le temps que les travaux de notre futur appartement soient finis.

Novembre arrive. Une semaine faste.

  • Je viens de signer ma prise de poste comme allocataire de recherche.
  • À la quatrième tentative, l'inspecteur du permis de conduire me remet un papier rose avec un avis favorable. (Il dit cela comme à regret, la voix pleine de lassitude triste. Je m'en fous, je suis heureux, je l'ai !)
  • µ et moi emménageons dans notre chez-nous.
  • C'est mon anniversaire.

Aglaï, sur le chemin de 2006 à 19xx,
dimanche 23 décembre 2007

1999 : 19 - Tout rentre dans l'ordre

D'abord, le divorce de mes parents est enfin prononcé. C'est la fin d'une longue épreuve.

Ensuite, ma petite khâgne suit son cours. J'ai choisi mes matières, que j'étudie avec sérieux, et je bois les paroles des professeurs dans les autres (ahem, non, pas partout!), je m'imprègne de tous mes pores de tout ce savoir et je dévore les polycops. Tous les mercredis, une version, grec,latin, grec, latin, la régularité d'une horloge. J'apprends à traduire, à finir dans les temps, je n'ai plus peur de l'exercice. Cette gymnastique me sera très utile lors des prochains concours.

Un vendredi sur trois (à peu près), je dors jusqu'au matin, parce que déjà j'avais du mal à terminer mes semaines... et j'arrive au lycée pour la deuxième heure d'espagnol. Lorsque j'entre, en m'excusant bien entendu : est-ce qu'au moins tu as bien dormi? me demande la prof, Madame C., un brin taquine. C'est un petit oiseau vif et sautillant, bien que tout près de la retraite, et c'est elle qui nous faitdécouvrir, outre mille écrivains et poètes hispanohablantes, Salamanque, Salamanca, au cœur du mois de février. Il faut imaginer une douzaine de jeunes filles, chaperonnées par une petite dame malicieuse, le tout emmitoufflé d'écharpes et de manteaux pour résister au vent glacial, se réfugiant dans les cafés pour boire du chocolat et croquer des fruits secs, que notre chère et précieuse guide sort toujours de son sac, miraculeuses provisions !

Mais Le Concours approche, l'objectif étant : advienne que pourra !!! Je n'ai aucune ambition, la barre est bien trop haute et je suis encore assez sage pour ne pas me ruiner la santé à chercher l'impossible (comme quoi on ne progresse pas suivant une droite ligne, cette sagesse m'ayant fait défaut quelques cinq ans plus tard). En attendant je profite, profite de ma formation, excellente et passionnante sur bien des points (ahem, pas tous...).

L'écrit passé, on prépare l'oral, et pour ce faire, nos après-midis sont libérées. Je m'inscris, par acquis de conscience, pour passer une colle dans chaque matière, et me voici libre avec mon amie Folio.

C'est le temps des cadavres exquis (jusque, et surtout, dans les cours de philo!) et des après-midi pomme-poire-cannelle... J'ai acheté ce thé peut-être pour son nom, qui sonne comme comptine, et nous le buvons toutes les deux en bavardant, en partageant lectures, chants et petits potins, dans le printemps de ma jolie petite chambre d'étudiante. Du bonheur...

Enfin libre! Heureuse d'avoir vécu ces deux ans de prépa mais plus encore d'en être sortie, débarassée! - et pourvue d'un solide bagage et d'amitiés qui vont durer. Folio surtout. Durer parce que construites sur des affinités profondes : l'amour de la littérature et des fous rires !!!

Septembre, c'est la rencontre avec Coraline, la fille que j'étais destinée à rencontrer depuis ma plus tendre enfance - ainsi en avaient décidé sa tante et ma grand-mère qui elles se connaissaient bien, et ont abondamment parlé à l'une de l'autre. On se méfie en général des enfants de ton âge avec lesquels on veut à toute force vous faire jouer... Mais Coraline et moi, nous étant rencontrées par hasard, présentées l'une à l'autre par une tierce personne, nous avons sympathisé avant même de savoir qui nous étions. Tout de suite. Et ce n'est que lors du premier appel de nos noms, en TD, qu'ébahies nous nous tournons l'une vers l'autre : c'était donc toi ?!! Elle est drôle et simple, l'année s'annonce bien...

Enfin, pour terminer, suite à quelques péripéties, Il est retombé dans mes bras, à moins que ce ne soit moi dans les siens, et pour fêter l'événement, tous nos amis ont été invités à la crémaillère de mes 25 mètres carrés, où Il va vite s'installer pour les deux ans qui viennent...

Tout est rentré dans l'ordre, et la vraie vie, la vie normale, peut commencer. Du moins c'est ce que je crois...

Otir, sur le chemin de 19xx à 2006,
dimanche 23 décembre 2007

1999:41 Sauvée des eaux par le filet

Je me suis inscrite à quelques listes de discussion sur Internet. Il y a très peu de choses en français, le tour est vite fait. Ceux qui sont branchés dans le monde de l'autisme sont québécois, mais sur la toile on n'entend pas nos accents. Les quelques français de France deviennent rapidement mes amis et lors de mon passage en France durant l'été, on se rencontre, brièvement mais c'est toujours ça. Je suis contente d'assister à mon premier congrès sur l'autisme à la Défense, je me sens tellement compétente, c'est comme si j'apportais enfin quelque chose de valable, comme si ce que j'écrivais au fil des jours avait enfin du poids, servait à quelque chose et à quelqu'un.

Un jour, je trouve une de ces petites notes que me laissait souvent Estac puisqu'on se croise plus qu'on ne vit ensemble dans la grande maison. En cela, rien n'a vraiment changé. Sur la note, il me dit qu'il est temps que je rentre définitivement en France avec les enfants. Cela fait un peu plus de six mois qu'on vit tous ensemble. Il me demande quand est-ce que je sèvre le bébé. Il vient de moins en moins souvent aux rendez-vous d'évaluation, et jamais aux thérapies. Il ne met même pas un pied dans la chambre d'enfants mais projette tout de même la commercialisation d'un programme logiciel pour l'apprentissage des enfants autistes, qui ne verra jamais le jour, en tout cas pas grâce à lui. Il me reproche d'être la cause de l'arrêt définitif de sa carrière, moi, l'autisme, les enfants.

Je me réfugie dans le cliquetis de mon clavier et je regarde les arbres par la fenêtre.

lilylalibelle, sur le chemin de 2006 à 19xx,
dimanche 20 janvier 2008

1999 - 24 : Le début du commencement des choses

Beaucoup de changement à l'aube de l'an 2000 : premier "vrai" emploi salarié, après les petits jobs d'étudiante et première "vraie" maison, après les appartements rennais.

4 janvier, 8h du matin : je débarque dans ma "nouvelle vie" d'employée de mairie, comme animatrice multimédia dans une petit ville sympathique. Mon bureau est niché dans un château séculaire et les rues médiévales séduisent dès le premier jour mon oeil d'historienne et d'amoureuse des vieilles pierres. Et comme dans cette ville à la campagne, on trouve de tout en étant à seulement un quart d'heure de la "grande ville", nous y élisons domicile quelques mois après, dans une petite maison à ossature bois très sympathique. La vie n'est pas facile tous les jours (il faut apprendre à jongler avec le travail, les tâches domestiques et les loisirs), mais j'ai la joie - simple - de m'asseoir dehors pour écouter les oiseaux et observer le manège des vaches dans le champ d'en face.

J'aime le soir quand le soleil commence à décroître à l'horizon. Il fait très chaud sur la terrasse, située plein sud, mais heureusement le parasol de toile me protège des dernières ardeurs. Il flotte comme une atmosphère sereine qui incite à ne rien faire qu'à jouir des rayons du soleil, de la brise insoupçonnable qui effleure les rosiers de temps à autre et du temps qui passe. Je suis bien. Malgré le bruit des voitures qui passent et auquel on s'habitue, malgré les soucis divers qu'on chasse pour un instant.

Le ciel d'un bleu profond prend une curieuse teinte turquoise au ras des maisons. Du promontoire où nous sommes, nous dominons toute l'entrée de la ville...

Mon impatience naturelle est bridée par la multitude de choses à faire : le concours à préparer, le parterre de fleurs, la maison, le ménage, la cuisine et le reste... Heureusement, toutes ces tâches ne sont pas (encore) des corvées. La priorité est le concours et je commence à prendre mon rythme de croisière dans ma préparation par correspondance. En bonne citadine que je suis, j'ai laissé tomber le jardin et préfère m'occuper des rosiers : j'aime bien, le soir, passer un peu de temps à couper les tiges mortes, désherber un peu, débarasser les fleurs fanées pour permettre à de nouveaux boutons de se développer.

La décoration intérieure de la maison attendra l'hiver : j'ai encore à m'habituer à avoir un "dehors". Le plus heureux, dans le lot, c'est le Chat !

On traîne sur la terrasse jusqu'à la tombée du jour. Le grillon qui chantait habituellement devant le parterre de rosiers est parti. Dommage : j'aimais entendre son crissement nostalgique annonçant la nuit...

shayalone, sur le chemin de 2006 à 19xx,
dimanche 3 février 2008

1999 trous noirs

Petit à petit, le feu s'étiole, le feu s'éteint, et je gèle de l'intérieur. Ne plus sortir, ne plus ranger, ne plus manger. Pleurer. Toujours, sans arrêt, comme une lame de fond qui balaie tout. Je ne sais même pas pourquoi je suis triste. Je ne suis même plus triste bientôt, je suis la tristesse. Je me rends compte que je coule, que je fais une bonne figure bien pâle, mais toujours efficace aux yeux des autres. Enfin, apparemment, puisqu'ils ne disent rien. Je suis la fille la plus entourée qui soit, et je crève dans la solitude, sourires ou crocs dehors, égale à moi même, et interieur devasté.

Je prévois de disparaître. A l'HP. Hôpital de la Colombière. Là où on met les fous comme moi, les enfants qui craquent. Pourtant j'y suis passée deux fois en stage, ça devrait me vacciner. Mais j'ai dépassé depuis longtemps le stade de la raison. Je pose des congés, il ne faut pas que les gens s'inquietent! Une semaine. Je cherche juste une semaine de répit. Je ne gère plus rien, pantin désarticulé tout juste tenu par une vie bien remplie.

Mais je craque, une semaine avant, un dimanche matin où Sabine et Virgine m'apportent un pot de jonquilles "il faut que tu t'occuppes d'elles, elles te tiendront compagnie". Je leur parle de mon projet d'internement.Viginie me gifle. Avec sa main ou avec des mots, je ne saurais le dire, c'est cinglant, et aussi désespéré que moi. Les gens qui nous aiment font de drôles de choses parfois. Elles partent, et je me retrouve à genoux sur le bord de mon lit, à me balancer, autiste, incapable de trouver ailleurs du reconfort. Mais j'ai perdu dans la bataille le peu de courage qui me restait pour faire ce dernier geste vers un salut possible. On est en avril, j'ai 20 ans, et je sombre.

Aout. J'ai eu 21 ans, et je pense à mourir tous les jours. Je ne peux plus. Je bosse comme une machine, je fais les ménages dans la clinique où bosse ma mère. J'ai les clés de toutes les pièces, y compris la pharmacie. C'est parfait pour mes plans, que j'échafaude toute la journée, tous les jours, chacun de ces jours où un vieux dont le corps se meurt salue ma jeunesse, ma beauté et la vie en moi. Mes entrailles se déchirent à chaque fois un peu plus, mais les hurlements restent coincés dans ma gorge, toujours.

Ma collègue de boulot, 20 ans, traumatisée que je sois lesbienne "mais ça n'est pas possible, ta mère est quelqu'un de bien, tout le monde l'aime ici". Un autre monde hein... moi aussi je l'aime ma mère, ne t'inquietes pas cécile.

J'hésite entre le potassium et la morphine. Peur d'avoir mal avec le potassium, peur d'être retrouvée la mousse aux lèvres avec la morphine, comme les cadavres d'overdose que j'ai vus. Je ne le sais pas encore, mais l'heure du choix approche.

Pharmacie de la clinique. Une boite remplie d'ampoules de morphine. Pas rangée dans l'armoire des stupéfiants, là, disponible, pour moi. Les voler, et mourir, ou aller le dire pour qu'elles soient remise sous clé, où je n'y aurais plus accès. Mourir, et être soulagée, c'est trés tentant. Mais ça ferait de ma mère la mère dune voleuse, pas quelqu'un de bien. Je pense aux ennuis qu'elle va avoir, et ça, ça arrive encore à peser dans la balance. L'heure du choix est là. Nana m'apparait, Nana, pas encore 14 ans, ai-je le droit? Ai-je le droit d'imposer à cette petite de grandir avec l'image d'une soeur suicidée? Je l'imagine grandir en portant ça, et ça me déchire les tripes. Tout n'est pas mort en moi.

Je préviens une des infirmières dans les étages qu'il y a de la morphine qui n'a pas été mise sous clé en bas.

Je renonce au suicide. Quand cette porte de sortie disparait, je n'ai plus le choix, plus d'autre issue à ma dépression. Je pleure beaucoup.

Mais je me réveille apaisée, enfin, après six mois d'enfer, le soleil s'est levé sur mon coeur. Nana, ma brindille incandescente, a fait renaitre le feu sacré.

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