Petits cailloux et ricochets

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le projet

En novembre et décembre 2006, Anna Fedorovna Kozlika a remonté les années de 2006 à sa naissance au rythme d'un billet pour chaque année. Elle a appelé cette série « Mes petits cailloux 2006-1960 »

A la fin, elle a eu envie de reprendre le chemin en sens inverse et quelques blogueurs ont eu envie de la suivre : ces billets avaient fait naître en eux échos, sourires, jeux de miroir ou clins d’œil... ces fameux ricochets que font les petits cailloux lancés au fil de l'eau.

Le blog collectif que vous êtes en train de lire a été créé ainsi, au détour de discussions au bas de quelques billets. Il s’appelle « Petits cailloux et ricochets » et accueille les textes de tous les participants.

Si vous aussi vous souhaitez faire des ricochets, les modalités pratiques sont expliquées sur cette page.

les textes
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année à 19 ans

Les textes sont présentés dans l'ordre chronologique de leur rédaction.

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Kozlika, sur le chemin de 2006 à 19xx,
vendredi 8 décembre 2006

1979:19 le vivifiant air de la Manche

Tu sais quoi ? Tu zappes. 1979 c'est aussi l'année de ton bac. Souviens-toi, personne n'y croyait, t'avais rien foutu des deux années précédentes (au moins). Ah wuaiiiiis !
« Allo, Maman ? Je l'ai !
– Hein ? Mais de quoi parles-tu, tu as quoi ?
– Ben le bac !!!
– C'est pas une blague ?
– Mais non, m'man, j'te jure, je l'ai ! Bon d'accord, 201 points sur 400 et encore : parce que la prof de latin m'a remonté ma note, mais je l'ai !
– Eh ben ça alors... Bravo ma chérie ! »

Et après tu enchaînes avec la reprise des études bien plus tard, tout ça tout ça... Ah merde, non, ça c'est déjà fait. Spa malin tiens.

Printemps 1979. Mon compagnon et moi arrivons chez un de ses copains, contrôleur laitier près de Saint-Lô, qui nous invite pour un grand week-end. On sera une bonne vingtaine au moins a-t-il prévenu, ça sera l'occasion de faire connaissance avec les camarades normands, c'est chouette.

La première personne sur laquelle nous tombons en arrivant, c'est Cassandre, ma frangine, accompagnée de son mari. Mouarf, évidemment, à fréquenter le même cercle de gauchistes, on finit par se croiser même sans s'y attendre. Ça ne me dérange pas du tout, je voue un culte sans bornes à mon beau-frère, celui aux bouquins de SF et aux westerns et toujours solide comme un roc, qui assure également le poste de mon ministre de la Politique, et ma sœur est de le top du top de mes Grands Experts en tout (sauf la SF et les westerns), le Premier Ministre de mon gouvernement. Quand j'étais petite, ma grand-tante m'énervait beaucoup en me serinant que Cassandre était ma deuxième maman mais il faut bien reconnaître que ça ressemble quand même un peu à ça. Et puis je préférais quand elle disait « deuxième maman » que « demi-sœur » parce que le terme quoique exact, m'a toujours semblé placer du rabais dans la fraternité.

Mais comme je suis une grande fille de dix-huit ans passés et qu'il y a pleeeeeein de monde, je ne veux pas lui coller aux basques et m'installe pour le dîner du soir à l'autre bout de l'immense table qui rassemble les vingt-trois ou vingt-quatre joyeux convives. Forcément les conversations vont bon train, par petits groupes autour de la table. Le THE sujet en vogue dans ces années-là et dans ces milieux-là c'est : analyse ou pas analyse ? Donc, forcément, quand on perçoit qu'à l'autre bout de la table il en est question, ça recentre vers au loin là-bas vers le coin de la frangine.

« Moi j'ai pas le choix, il faudra bien que j'en fasse une », dit ma sœur dans un silence.

Ce « j'ai pas le choix » et le ton grave sur lequel il a été prononcé tarissent aussi sec les autres conversations. On attend l'inévitable question suivante, dont se charge avec bon cœur notre psy de service (comprenez celui qui a lu Wilhelm Reich et qui du haut de sa première année de psycho adopte déjà la pose-curé avec grand talent). « Pas le choix ? »

« Ah bah oui, pour digérer un inceste il n'y a pas beaucoup d'autre solution.
– Quoi, ton père a ... ? »

Je ne peux réprimer un hoquet autant de peine et de compassion que d'abasourdissement. Le père de ma sœur est le type le plus... erm... terne que je connaisse. Imaginer une seule seconde qu'il pourrait imposer quoi que ce soit à qui que ce soit m'est tout bonnement impossible. Lorsque ma mère a eu un amant et qu'elle le lui a dit, il a trouvé ça très bien ; dix ans après quand elle a été enceinte de ce même amant, il aurait été d'accord pour m'élever ; c'est elle qui avait insisté pour divorcer. Tout plutôt qu'introduire le moindre conflit, la moindre complication dans sa vie.

« Non, non, celui d'Anne. Mais c'est pareil. »

Ah oui, je me disais aussi, ça m'aurait étonné de son père. Hein ? Quoi ? Qu'est-ce qu'elle a dit ? mon papa ?

On dira ce qu'on voudra, les grands groupes c'est chouette. Tenez, imaginez que nous ayions été seules ma sœur et moi quand elle m'aurait annoncé ça. Si ça se trouve j'aurais poussé des cris, pleuré, ou je ne sais quoi d'aussi inconvenant. Tandis que là, vu que tous les regards s'étaient tournés vers moi j'ai réussi à ne rien dire. Peut-être avais-je vaguement la mâchoire pendante, une légère déroute dans les pensées, mais je n'ai rien dit. J'ai regardé mon beau-frère, il allait rigoler un bon coup ou annoncer que Cassandre avait un coup dans le nez. C'était le seul qui ne me regardait pas. Il avait les yeux tournés vers son assiette, très concentré sur son contenu. J'ai jeté un coup d'œil vers mon compagnon un peu plus loin en face de moi. Geste impuissant des épaules, gentil sourire, tiens bon. Heureusement, Dr Psy avait pris son rôle d'exorciste très au sérieux.

« Mais tu avais quel âge ?
– Dix-sept ans. »

Tant pis si je voyais bien que dans cette assemblée de gens très cools il y en avait sûrement qui se disaient que les repas ici c'était encore mieux que Détective chez le coiffeur et nous guettaient alternativement Cassandre et moi comme s'ils étaient à Roland-Garros. J'ai lâché :

« Et tu me l'apprends comme ça, ici, au milieu de tous ces gens qu'on ne connaît pas ?
– Mais enfin, tu le savais déjà !
– mais... euh... non, pas du tout !
– Mais si ! Tu croyais qu'on faisait quoi quand on disparaissait tout l'après-midi ? »

Comment ça, ce que je croyais ? Je ne sais pas moi, ce que je croyais à cinq ans : des problèmes de trains qui se croisent vachement compliqués plus que pour moi, aller acheter des livres de classe de Terminale, aller manger des strudels chez les goys de Goldenberg en cachette, ou à la Comédie-Française pour des pièces que j'étais trop petite ? Qu'est-ce que j'en sais moi de ce que font les grandes sœurs avec mon papa ?

Comme Dr Psy devait avoir besoin de matière pour son futur mémoire, il a continué ses questions. Donc comme ça j'ai appris aussi (oups pardon, je le savais sûrement déjà) que ma mère et ma sœur avaient fait une tentative de suicide à peu près en même temps, que mon père se baladait avec un flingue dans sa boîte à gants en caressant les mêmes idées – ou plutôt en prétendant le faire, à ce qu'expliqua Cassandre – et plein d'autres trucs vraiment intéressants pour le corpus de Dr Psy. Ça nous a bien tenu tout le week-end tiens, cette affaire. Mais mon compagnon et moi on a dû rentrer quand même plus tôt que prévu parce qu'il s'est souvenu qu'il avait un truc super important à faire à Paris.

C'est inquiétant quand même, j'ai vraiment une mémoire de poisson rouge.

1979, c'est l'année où j'ai eu mon bac. Un vrai miracle, personne n'y croyait, ça faisait des années que je ne foutais plus rien au bahut. Ma mère n'en revenait pas quand je lui ai téléphoné. Le soir elle m'avait fait un soufflé au poisson, j'adore ça et elle les fait super bien.

krazy-kitty, sur le chemin de 2006 à 19xx,
lundi 5 février 2007

2004 : 19 - Les jours embrumés

Un brouillard m'enveloppe. Celui, bien réel, de Brest où je passe la majeure partie de l'année, de Strasbourg où je m'égare quelques jours, du Danemark où je m'ennuie pendant quatre mois oppressants, quatre mois de neige, de pluie, de froid et de désespoir. Celui, irréel et d'autant plus insupportable, dans lequel une fatigue cotonneuse me fait errer de jour en jour, poussée et tirée par les suggestions des uns, les avis des autres et les événements.

Au fond, je me déteste. Que je plaise à d'autres n'y change rien. Je souffre du syndrôme de l'imposteur jusque dans mes relations personnelles. Les bons résultats que je récolte à mes examens ne m'empêchent pas d'être très insatisfaite de mon travail. Je dors trop ou trop peu, mal en tout cas. Mon alimentation est déplorable. Je traite mon corps avec un mépris que je suis incapable de réserver à d'autres. Quand au reste, je me noie dans les contradictions et une auto-humiliation nimbée de rares sursauts de fierté ; je crois que j'attends vaguement de mourir.

N'y comprenant rien, le premier amour qui dure me tire vers le bas en espérant me pousser vers le haut ; il ne réalise pas que ma force est différente de la sienne et qu'il me mine avec mes propres faiblesses.

Quelques lumières, malgré tout, me permettent de me savoir encore vivante : la beauté de l'île de Mön, la lecture avide de Gabriel García Márquez ou Marguerite Duras, la Sicile où, seule avec mes parents, je me réconforte un peu à coups de lumière, de musées et de paysages époustouflants, quelques lettres ou retrouvailles émues, l'écriture, une pièce de théâtre enfin...

gabriel, sur le chemin de 2006 à 19xx,
lundi 12 février 2007

2004 (19) : Adieu

Pardon à celles et ceux qui ont peuplé mon année 2004 de leurs sourires et de leurs larmes. J'aurais tant préféré parler d'eux, de nos instants de vie communs. Je suis sûr qu'ils comprendront qu'aujourd'hui, c'est de lui dont je dois dire l'histoire ; lui qui ne la lira pas.

En mémoire de la nuit du 16 octobre.

C'est un pommeau, comme une lune qui luirait pleine dans la nuit ; c'est une garde peu commune, courbée comme un dos sous la pluie ; c'est un fourreau bien déroutant, qui sent le cuir et le passé ; c'est une lame sans tranchant, ignorée par les trépassés.

C'est un pavage minutieux, que le premier regard néglige, mais qui, pourtant, ravi les yeux quand on sait lire ses vestiges ; c'est un présent --- une stigmate où j'emprisonne l'indicible, mettant la mort échec et mat sur l'échiquier de l'impossible.

C'est une voilier, bien trop petit pour y étendre ta dépouille ; c'est un vaisseau du paradis --- neuf tonneaux, cinq voiles --- qui mouille dans la mémoire des vivants ; c'est un souvenir maritime, d'un vieil Alsacien résistant (aux médecins qui le raniment).

C'est une forêt, c'est un four : si ce tri-réacteurs, trente ans, trente semain's et trente jours après, n'est plus qu'un monument, dans les allées d'Ermenonville, je déroule ma pellicule, captant la trace indélébile, vos deux âmes au crépuscule.

C'est un périple translucide, que j'accomplirai solitaire ; c'est une fine chrysalide, qui laisse filtrer la lumière ; une mélodie allemande qui emplirait le cimetière ; un goût de croissant aux amandes, que je cherche comme un mystère.

alain, sur le chemin de 19xx à 2006,
jeudi 22 février 2007

1963:Pas grand-chose

1963:

Une année morose je sais au bout de quelques semaines que je ne me ferais pas au Séminaire: Une vie trop rythmée ,des matières à étudier impossibles et inintéressanteset surtout des rapports humains très froids ,très peu de possibilité de vrai échange et que faire de mes hormones:la sublimation çà comble pas son homme et cette absence absolue de présence féminine n'est pas vivable :

Et pourtant j'y resterai 2 ans

Et je me rappelle nous avions été choqués par la mort de Kennedy,nous en discutions à plusieurs quand un prof s'est joint à nous pour nous dire qu'il ne croyait pas que Kennedy avait plus de 45 ans qu'il mentait sur son âge???

1943:

A la montagne mes parents cohabitent avec les grands-parents.Très rapidement c'est la guerre menée par ma mère ....Mes parents envisagent de prendre une ferme dans le midi mais la vigne ils ne connaissent pas trop ,et puis une petite ferme se libère pas trop loin et mes grands-parents vont la prendre en fermage.

Ame, sur le chemin de 2006 à 19xx,
vendredi 13 avril 2007

1997: 19 Quelques jours au Soleil

''...Silences...Soupirs... Que dire de cette année? Pas une année franchement triste, pas non plus franchement gaie. Au milieu un souvenir émerge: ''

Selon un principe que j'applique déjà à cette époque et qui me poursuit toujours, à la question : si je veux faire quelque chose et que je me retrouve seule, est-ce que je le fais quand même ou non? Je répond que "Oui, je le fais quand même.".
C'est comme ça que je me retrouve à me programmer des vacances sur la Côte d'Azur. Pas Saint Trop ou autres. Non. Je suis partie hors saison, début octobre (ce qui explique aussi pourquoi je me retrouve seule, je travaille tout l' été et reprend la fac mi octobre). Plutôt sur les chemins de Matisse, Picasso. Avec un arrêt à Cannes.
Je recherche des plans en auberge de jeunesse. Et c'est ainsi que j'attéris dans celle de Cannes qui sera mon pied à terre, durant les quelques jours au soleil. Jamais je n'oublierai les rencontres que j'ai pu y faire, une diversité de parcours nous avait tous amené là, en ce début d'octobre.
La région étant très chère niveau loyer, il y a deux étudiantes qui vivent à l'année dans une même chambre et qui sont donc dans un rythme plus routinier, scolaire. L'une d'elle veut devenir costumière, nous discutons beaucoup, j'apprends un peu sur ce métier.
Il y a un jeune homme et un plus vieux. On pourrait dire le père et le fils tant ils sont complices. Et pourtant non. Eux, ils sont hébergés là par des services sociaux. Le "père" est un homme souriant, qui règne sur la maisonnée (l'auberge est une villa), accueillant les "hôtes" un coup avec un pannettone, un verre de vin. Je me souviens de son sourire. Et de son regard, un peu assommé, quand il imaginait la suite.
Des canadiennes croisées lors de leur périple en Europe, qui elles mêmes s'étaient croisées en faisant les vendanges. Des discussions, des ballades, des verres bus, des projets racontés.
Et moi, dans ma petite vie si normale, moi qui vivais chez mes parents, qui allais reprendre la fac bientôt. Moi, qui n'assumais pas forcément d'être seule sur ce séjour. A la base, j'avais voulu rendre visite à une parente éloignée que ma famille venait de retrouver. Mais elle m'avait téléphoniquement fermé la porte au nez. Mon désir de la connaître était unilatéral. Une claque.
Je me suis organisée des visites de musées, de villes, des baignades dans la mer au milieu des retraités. Avec le recul, je me rends compte combien ces moments-là m'ont marqués.
Je n'avais pas parlé du "fils" arrivé là au terme d'un parcours compliqué. Nous avions le même âge et étions français, ce qui, dans ce contexte, nous amenait à une relation particulière. Très vite le courant est passé. Il est devenu mon amoureux sur ces quelques jours. Une parenthèse de tendresse. Je l'écoutais avec fascination me raconter ses aventures. Se projetter dans l'avenir. Je me sentais sage et sérieuse à ses côtés, alors que j'avais toujours une impression d'être décalée et originale par ailleurs.
J'ai quitté la villa avec regret mais emplie d'une certaine force. Invisible au premier regard mais peu importe. J'étais riche de tout ça.

sicaliptic, sur le chemin de 2006 à 19xx,
jeudi 10 mai 2007

1985 : 19 ans mon bac

J'ai passé une belle année, j'ai de nouveaux amis, je sors je vais parfois en boite et j'arrive même à découcher. l'internat m'a donné la liberté dont je ne disposais pas chez moi.
Je passe un concours pour devenir professeur d'art dans les écoles d'art, la crème semble t il, j'ai trouvé ça en consultant les brochures du CDI, une copine s'est lancée avec moi, je serais prise pas elle. Mais finalement j'ai d'autres projets, je ne compte pas avoir mon bac et j'aimerais m'installer avec une copine en ville.
D'ailleurs je ne me déplacerais pas pour les résultats, c'est elle qui ira et elle devra moduler son enthousiasme suivant le degré de l'échec, en espérant ne pas aller à la repêche (on est parfois inconscient à cet âge, on pense qu'on a tout notre temps pour avancer.) Bien sûr elle ne peut s'empêcher d'être heureuse pour moi, j'ai obtenu mon BAC avec mention assez bien du premier coup. Moi ça ne m'arrange pas, ça perturbe mes projets.
Va falloir que j'aille vivre à Toulouse et je ne sais même pas ce qu'est vraiment une classe prépa.

Thomas, sur le chemin de 19xx à 2006,
lundi 3 septembre 2007

1996, année 19 -- Revue de Spéciale

C'est un après-midi de printemps. Il fait plutôt beau, et la prof de maths m'interpelle au coin d'un couloir.

— Bon, Quinot, on sait bien tous les deux que si vous avez eu de mauvaises notes cette année, c'est juste parce que vous n'avez rien foutu, hein ?
(penaud) Euh, oui...
— Bon, donc si vous vous mettez au boulot, je veux bien vous prendre en 5/2 l'année prochaine.
— Euh, bien, je le note... Merci...

Cependant ni la perspective de me mettre à bosser, ni celle de faire une troisième année de prépa ne m'enchantent. J'assure mes arrières : en plus de l'inscription aux concours je contacte des écoles qui recrutent sur dossier. Sa lettre de recommandation me fait chaud au cœur. Je ne savais pas qu'on pouvait dire tant de bien de moi.

Elle nous donne chaque semaine un sujet d'annales des concours à traiter en devoir à la maison. Au début de l'année je bloquais deux ou trois heures sur la première question, finissais par traiter de petits fragments de sujet sans arriver jamais à entrer dedans un peu sérieusement. Ce n'était pas faute d'essayer, pourtant. Et puis l'illumination est venue. Tous les ans au moins de juin, la Revue de mathématiques spéciales publie l'ensemble des sujets de la session. Ensuite, en cours d'année, elle propose un corrigé pour chacun.

Alors je prends l'habitude, presque tous les mercredis, d'aller rendre visite aux collections de la médiathèque de la Villette. La carte de photocopie n'est pas chère, la consultation est gratuite. Et maintenant lorsque j'ai retourné un énoncé dans tous les sens pendant vingt minutes sans trouver par quel bout le prendre... je jette un œil à la solution proposée. Je me dis à moi-même Ho, ho, comme c'est astucieux, faisons cela... Et à force je prends le coup de main. Quand arrive le jour de l'épreuve, cela ne semble plus si insurmontable. Même si cette fois il n'y a plus de corrigé détaillé à portée de main quand vient le moment où ça bloque. Même si je n'ai pas forcé sur les révisions pendant les mois précédents — pour me déculpabiliser je me rappelle sans cesse que c'est la régularité du travail de fond qui fait le succès, et qu'un bachotage épuisant ne servirait à rien.

Les derniers oraux se passent. Centrale, mi-juillet. On a fêté jusqu'à point d'heure du matin l'anniversaire du copain de µ. J'ai arrêté la vodka un peu avant quatre heures, relevé à six pour prendre le RER et passer l'épreuve d'anglais. Surtout, ne pas vomir sur l'examinatrice... Sciences de l'ingénieur l'après-midi, ça va déjà un peu mieux. Encore un jour ou deux et c'est fini. Advienne que pourra, les jeux sont faits, la fiche de vœux déposée en personne au secrétariat du concours. Il ne reste plus qu'à partir en vacances à la campagne. Dormir, et ne plus penser à rien, jusqu'à la fin du mois d'août.

Et puis la lettre arrive. Au premier appel, je suis admis à l'école de mon premier vœu. Je la voulais depuis des années, je l'ai eue.

Otir, sur le chemin de 19xx à 2006,
mercredi 19 septembre 2007

1977:19 Mille morceaux

Cette année-là je n'habite plus chez mes parents. J'ai trouvé un petit deux-pièces sans salle de bains à proximité de mon lieu de travail et à mi chemin de la fac, au delà des fortifs du périphe. Je ne fais pas grand cas de ces trois petites informations de rien du tout, parce que je crois que tout cela est normal, et je ne mesure absolument pas toutes les répercussions qu'elles auront par la suite sur ma façon de me vivre, de me ressentir. Je me trouve "normale" alors que je suis complètement décalée, de plus en plus exclue et déboussolée, à m'épuiser sans même m'en apercevoir dans des combats perdus d'avance.

Tout d'abord, partir de chez mes parents. C'était pour moi un rêve, un rêve de "grande", je ne rêvais que d'être adulte, d'être autonome, ne pas dépendre de quiconque, vivre ma vie, quitter le cocon bourgeois et vivre selon mes convictions. Cela voulait dire vivre parmi les pauvres et les exclus, dans un quartier de misère, avec ceux que j'aimais de tout mon coeur et qui ne me le rendaient absolument jamais. Des paumés, encore plus malheureux que moi, qui ne me comprenaient absolument pas, et abusaient tant qu'ils le pouvaient de moi, sans intention, j'en suis persuadée, et aussi avec ma bénédiction.

A la fac, c'était encore un autre univers, plus policé, plus bourgeois, mais non moins violent. Les trois mois d'occupation des locaux au printemps précédent m'avaient totalement dégoûtée de la politique, les militants ayant fait preuve d'un tel ostracisme, d'un tel dogmatisme, d'une telle arrogance et m'avaient tellement abreuvée d'un discours totalitaire que je jurais qu'on ne m'y reprendrait plus (on ne m'y a plus jamais reprise). J'étais bien placée pour commencer à trouver les points communs rassemblant les extrêmes des deux bords, le département de russe et celui de droit que je fréquentais me permettant avec l'UER d'anglais de faire les passerelles.

Au boulot, l'après-midi, j'étais disciplinée et appliquée, une petite main efficace qui savait ce qu'elle faisait, qui appréciait d'être valorisée, et surtout de toucher un salaire qui lui permettait de payer son propre loyer, sa propre thérapie et d'entretenir ses propres vices.

J'étais coupée en mille morceaux, même pas en trois. Mon coeur éclatait chaque jour et Jérôme allait épouser Blueberry.

samantdi, sur le chemin de 19xx à 2006,
jeudi 22 novembre 2007

1980; 19 ans, le cambriolage

Nous habitons rue Jean Suau, un appartement vaste et délabré, que nous avons meublé de trois merdouilles, sauf Mi qui a hérité des vieux meubles de sa grand-tante bourgeoise, en particulier une si jolie commode de bois noir incrustée de nacre. Elle finira mutilée sous le couteau du cambrioleur.

Car voilà qu'on nous cambriole, en effet, alors que nous sommes rentrées dans notre campagne pour des vacances d'hiver. Au retour, nous retrouvons les lieux vandalisés : des gens se sont installés chez nous, ont mangé nos provisions, dont nous retrouvons les boîtes vides, ont maculé nos serviettes de toilette de la sauce des raviolis, jeté les vêtements hors de nos tiroirs, renversé les livres, cassé les 33 tours qu'ils n'ont pas emportés.

Pour Mi collectionneuse amoureuse de ses précieuses galettes de vinyl, la perte est cruelle. J'ai perdu pour ma part un de mes seuls bijoux de famille, une vieille tocante au bout d'une chaîne. Je la regrette encore.

Mais surtout nous perdons notre insouciance à aller et venir dans le vieil immeuble désert où la plupart des appartements sont vides. Désormais le couloir sombre éclairé d'une maigre ampoule nue, les escaliers moches, les paliers déserts nous semblent hostiles.

Sitôt la dernière semaine de cours terminée, nous déménageons et à la demande de Ma, la seule scientifique du groupe (elle est "en Physique"), nous nous installons dans le quartier Saint-Agne, plus proche de sa fac, dans une belle résidence moderne avec terrasse, interphone et tout le confort moderne.

Mi et moi nous y ennuyons à périr, loin de l'agitation du centre ville où nous avons laissé copains et copines. Nous ne tardons pas à les y rejoindre, laissant Ma à ses études et à ses nouvelles connaissances masculines.

shayalone, sur le chemin de 2006 à 19xx,
dimanche 17 février 2008

1997 Tu seras docteur ma fille

Episode I: J'ai rencontré Alexandra la veille. Partie au matin, elle revient à midi me chercher, m'expliquant qu'elle a quitté sa copine et son copain et qu'elle aimerait me présenter à ses amies. 15h30, je vais le coeur battant voir mes résultats. 43 sur 1600. pour 120 places.

Il y a deux jours, je pleurais sur une marche à la fac, sur ma solitude, ma nullité. Aujourd'hui, il fait drolement beau dans ma vie. J'appelle ma mère, la biologique. J'appelle mes mères, les identitaires. Adèle est choquée que j'ai déjà couché avec Alexandra, quelques heures après l'avoir accueillie et m'être fait sauvegement draguée... Mais elle aussi est fière de moi.

Episode II: Je suis toujours avec Alexandra. C'est l'été. Elle vit enfermée chez ses parents et m'appelle en cachette quand elle va acheter du pain. Je sais qu'ils la maltraitent et je fulmine qu'elle accepte ça. Toute à notre histoire, elle n'a pas beaucoup bossé. Elle a eu son concours de sage-femme, mais à Nimes, pas à Montpellier. Moi j'ai continué jusqu'au concours, réglée comme une horloge. de 8 à 22h, je bosse, puis je sors et on fait l'amour jusque vers une heure. A 7h, le réveil sonne, je saute dans la douche, elle me beurre les tartines que je mangerai dans l'amphi. Le mercredi pm, je fais l'accueil au CGL, le vendredi et le samedi soir, je vais en boite. L'heure des résultats est là. 41°. Je suis constante, c'est le moins qu'on puisse dire.

Je vais pouvoir rendre ma place en Dentaire, acquise l'an dernier, 151° en cinq semaines de boulot...

Je viens de réussir mon concours de PCEM1. J'ai le choix d'aller à Montpellier ou à Nimes, moi. Rester avec mes amis ou suivre mon amour qui n'assume pas?

"Si tu te poses seulement la question, c'est que tu as la réponse" me dit simplement ma soeur, pour une fois de bon conseil.

Ce sera montpellier, alors. Médecine, me voilà!