Petits cailloux et ricochets

Aller au contenu | Aller au menu | Aller à la recherche

le projet

En novembre et décembre 2006, Anna Fedorovna Kozlika a remonté les années de 2006 à sa naissance au rythme d'un billet pour chaque année. Elle a appelé cette série « Mes petits cailloux 2006-1960 »

A la fin, elle a eu envie de reprendre le chemin en sens inverse et quelques blogueurs ont eu envie de la suivre : ces billets avaient fait naître en eux échos, sourires, jeux de miroir ou clins d’œil... ces fameux ricochets que font les petits cailloux lancés au fil de l'eau.

Le blog collectif que vous êtes en train de lire a été créé ainsi, au détour de discussions au bas de quelques billets. Il s’appelle « Petits cailloux et ricochets » et accueille les textes de tous les participants.

Si vous aussi vous souhaitez faire des ricochets, les modalités pratiques sont expliquées sur cette page.

les textes
S'abonner

année 1997

Les textes sont présentés dans l'ordre chronologique de leur rédaction.

Fil des billets - Fil des commentaires

Thomas, sur le chemin de 19xx à 2006,
dimanche 9 septembre 2007

1997, année 20 -- Trois cent deux

302, c'est la piaule de mes copains Laurent et Roland. C'est le point de ralliement de toute la bande.

Le dimanche soir on squatte la cuisine d'étage, en face. On organise de monstrueux graîllous, on miame, on rigole, pour finir le week-end en beauté avant d'attaquer une nouvelle semaine. Et puis je rentre à la maison. Ah, oui, je n'habite pas encore à la Maison des élèves. Je fais l'aller-retour depuis ma banlieue tous les matins, tous les soirs, cinq jours par semaine pour venir en cours. Et le dimanche pour voir les copains.

C'est là et avec eux que je fête mes vingt ans. J'ai aussi invité quelques amis de prépa, de ceux qui étaient là déjà deux ans auparavant pour m'aider à souffler les bougies de mes dix-huit. Thierry est là, Muriel aussi...

Parfois les soirées se prolongent. Un peu après minuit, je sais que mon métro se transforme en citrouille. Alors, c'est taxi, ou bus de nuit. Ou plus souvent, on déroule un sac de couchage sur le parquet de la 302, et je reste pour la nuit.

À l'été je rate mon permis de conduire. Après la conduite accompagnée, c'est rare. Je n'ai jamais été préparé à conduire en autonomie, je n'ai pas les réflexes essentiels. Mais c'est seulement à l'examen que je l'apprends. Quand je dois déboîter, l'inspecteur ne me dit pas, comme Papa, quand c'est bon et que je peux y aller. Il me laisse oublier de contrôler mon rétro et mon angle mort, rectifie la trajectoire au dernier moment et me fait bien comprendre que je suis ajourné.

Heureusement que les copains ont, pour la plupart, déjà leur permis. Ça fait un conducteur de moins, mais on peut quand même prendre la route pour notre virée camping au Danemark. Malgré les divergences d'opinion sur la nécessité, ou non, des oignons dans les pâtes carbonara, malgré les hurlements de Flore lorsqu'une fois le Tetra-Pak de yaourt liquide vidé de son contenu, je le déplie et le mets à plat pour léchouiller avidement les dernières traces qui subsistent à l'intérieur, nous passons un excellent séjour. La route du retour traverse les Pays-Bas, et la douane française ne nous embête presque pas à cause d'hypothétiques stupéfiants que nous aurons pu rapporter de là-bas. Nous sommes de bons enfants, ils finissent par en convenir, et nous laissent filer.

La rentrée arrive. Pour cette deuxième année, je ne veux plus m'épuiser à faire deux heures de métro tous les jours. Je ne veux plus devoir partir, devoir rentrer, quand tous les autres sont là ; revenir, le lendemain matin, et apprendre à la pause café tout ce qui s'est passé entre-temps et que je n'ai pas pu partager. Je demande donc à emménager à la Maison des élèves. Je serai en chambre double avec Éric.

Nous aurons la 304.

Otir, sur le chemin de 19xx à 2006,
jeudi 20 décembre 2007

1997:39 Sereines inquiétudes

Le service des impôts me réclame une somme astronomique au titre de l'appartement que nous avions acheté et pour lequel il semblerait qu'une déclaration importante n'ait pas été faite en son temps. Je contacte Estac là où il est, et il m'envoie balader proprement en m'expliquant qu'il sait très bien qu'il n'a pas fait à l'époque cette déclaration et que je n'ai qu'à me débrouiller, étant sur place. Je panique littéralement, ayant pour l'instant un cerveau incapable de me concentrer sur la réalité du problème et je fais appel aux services sociaux de la Mairie pour m'aider, eux, au moins, sont là, même si ils n'ont pas trop l'habitude de traiter des problèmes de grosses sommes d'argent, après tout je suis propriétaire de mon logement à Paris !

Pendant ce temps, les inquiétudes face à la tranquille bizarrerie de mon garçonnet prennent de l'ampleur et là aussi, j'essaye d'en parler, avec quiconque veut bien m'entendre. Pas facile d'être inquiète quand tout concourt à chercher à vous rassurer : il paraît que je suis si sereine, si paisible, si épanouie, si bonne mère, si tout ceci et si tout cela. Comment m'inquiéter encore plus, cela devient difficile, à l'intérieur de moi, un bébé extrêmement apaisant et rassurant se développe, rarement je me suis sentie aussi bien physiquement et rarement aussi paniquée mentalement.

Mon grand frère va se marier, sa future attend elle aussi un bébé, mais qu'est-ce qu'elle est stressée ! Estac décide de leur offrir comme cadeau de mariage une Ellingtonia, cadeau superbe qu'il se met à préparer avec sa passion habituelle, recrutant ses musiciens et décidant depuis les States de toute l'organisation des répétitions avec une maestria qui montre sa motivation.

Cela compense pour l'absence de participation aux préparatifs de son propre mariage quelques années plus tôt. Ce qui ne l'empêchera pas de ne pas se pointer à la Mairie, après tout quel intérêt, ce n'est que son beau-frère et sa femme enceinte jusqu'au cou (moi) qui auront à gérer les tensions des situations diverses et variées qui ont lieu ce matin là. On n'en parlera pas. Pas plus que du sentiment de solitude et d'abandon à nouveau juste après le concert, où je n'ai pas pu échanger un mot avec mon époux qui passe tout son temps avec les musiciens, et moins encore avec son fils qui pourtant était ravi de le voir jouer.

Cette fois-ci, mon homme assiste à l'accouchement de son second né, un accouchement lettre-à-la-poste, et cette fois-ci, c'est moi qui choisis le premier prénom mais n'aurai pas mon mot à dire sur le faire-part en forme de pochette de CD assez ésotérique, au point que certains n'auront pas compris que j'avais accouché d'un bébé, et féliciteront Estac pour la sortie de son quatrième album un peu en avance sur la réalité.

J'ai proposé d'aller m'installer pour terminer l'été et démarrer sa petite vie à la campagne, où je suis nettement mieux qu'avec la chaleur et les étages parisiens. Mes parents nous ont prêté leur maison, mais je m'y retrouve seule à nouveau, et découvre que pendant ce temps Estac a fait évaluer notre appartement parisien qu'il aurait l'intention de vendre. J'apprends ainsi qu'il projette de nous faire venir vivre aux Etats-Unis, et que ses plans sont déjà bien établis.

La surprise est de taille et me met en porte-à-faux. Je suis heureuse et inquiète à la fois, mes bébés sont si beaux et je me dis que je m'en fais pour rien, d'ailleurs je n'ai aucun mot à mettre sur mes alarmes, je n'ai qu'un sourire peut-être béat, et des compliments admiratifs. Quand Estac m'annonce en octobre qu'il a trouvé LA maison de ses rêves, et que je sois d'accord ou pas, il va l'acquérir, je me décide tout de même à aller faire un saut, nourrisson sur les bras, de l'autre côté de l'Atlantique, pour voir de quoi il parle.

Dans la beauté incroyable de l'automne flamboyant, quand j'aperçois les biches au fond du terrain, j'éclate en sanglots, terrassée par la prescience de quelque chose, et Estac s'empresse de rassurer le courtier qui voit déjà l'affaire dans le lac, en lui disant que bien sûr, ce sont des larmes de joie.

C'est la deuxième fois que je sais parfaitement bien que je prends la décision que je ne veux pas prendre, et que je le fais à cause de ce que me dit l'homme que j'aime. C'est la deuxième fois qu'une amie chère soulève le lièvre avec tendresse et précaution, mais que je choisis de ne pas écouter la question qu'on me pose et croire en l'image de sérénité qui vient masquer l'inquiétude.

shayalone, sur le chemin de 2006 à 19xx,
dimanche 17 février 2008

1997 Tu seras docteur ma fille

Episode I: J'ai rencontré Alexandra la veille. Partie au matin, elle revient à midi me chercher, m'expliquant qu'elle a quitté sa copine et son copain et qu'elle aimerait me présenter à ses amies. 15h30, je vais le coeur battant voir mes résultats. 43 sur 1600. pour 120 places.

Il y a deux jours, je pleurais sur une marche à la fac, sur ma solitude, ma nullité. Aujourd'hui, il fait drolement beau dans ma vie. J'appelle ma mère, la biologique. J'appelle mes mères, les identitaires. Adèle est choquée que j'ai déjà couché avec Alexandra, quelques heures après l'avoir accueillie et m'être fait sauvegement draguée... Mais elle aussi est fière de moi.

Episode II: Je suis toujours avec Alexandra. C'est l'été. Elle vit enfermée chez ses parents et m'appelle en cachette quand elle va acheter du pain. Je sais qu'ils la maltraitent et je fulmine qu'elle accepte ça. Toute à notre histoire, elle n'a pas beaucoup bossé. Elle a eu son concours de sage-femme, mais à Nimes, pas à Montpellier. Moi j'ai continué jusqu'au concours, réglée comme une horloge. de 8 à 22h, je bosse, puis je sors et on fait l'amour jusque vers une heure. A 7h, le réveil sonne, je saute dans la douche, elle me beurre les tartines que je mangerai dans l'amphi. Le mercredi pm, je fais l'accueil au CGL, le vendredi et le samedi soir, je vais en boite. L'heure des résultats est là. 41°. Je suis constante, c'est le moins qu'on puisse dire.

Je vais pouvoir rendre ma place en Dentaire, acquise l'an dernier, 151° en cinq semaines de boulot...

Je viens de réussir mon concours de PCEM1. J'ai le choix d'aller à Montpellier ou à Nimes, moi. Rester avec mes amis ou suivre mon amour qui n'assume pas?

"Si tu te poses seulement la question, c'est que tu as la réponse" me dit simplement ma soeur, pour une fois de bon conseil.

Ce sera montpellier, alors. Médecine, me voilà!

Aglaï, sur le chemin de 2006 à 19xx,
jeudi 17 avril 2008

1997 : 17 – On n'est pas sérieux...

Et pourtant je le suis drôlement...

D'abord, j'ai mon bac, et puis presque toute la classe l'a, et notamment tous ces musicos à qui le conseil de classe avait délivré du bout des lèvres un doit faire ses preuves... solidaire je suis, et fière des copains !

En 1997, la nostalgie me prend déjà parce que j'ai beau me dire que, je redoute infiniment de quitter ma famille de substitution, mon lycée où je me suis fait une place. Je suis désormais déléguée – au bout de sept ans de vaines candidatures ! - d'une classe où l'on se serre les coudes, débarrassés des snobinards de l'autre Terminale littéraire. Nous on est les matheux d'une part, les musiciens de l'autre. Et moi qui me sens des deux bords, je fais la liaison. Nos professeurs nous trouvent vivants, voire un peu trop vivants. A la fin de l'année, seuls deux d'entre eux nous défendront.

On a un extraordinaire prof de musique (enfin, moi j'ai arrêté l'option pour cause de je peux pas tout faire, mais je ne lâche jamais complètement) et une prof de philo fabuleuse. Avec elle, chaque matin deux heures, on réfléchit, et on avance. On revoit ses préjugés. On débat passionnément. On rencontre Albert Jacquard, rien qu'à nous, pour deux heures, un après-midi de février. Il y a aussi les lettres, anciennes et modernes. Je découvre Aragon, Lancelot, Calderon, Maupassant, et Aristophane et Xénophon, et Tacite et Virgile. Monsieur K. est notre passeur, telle la Sybille conduisant Enée aux Enfers... et mon rameau d'or, c'est la littérature. Je dois à Monsieur K. un peu de mes concours. En espagnol aussi, je nage dans le bonheur d'apprendre. Mon cher professeur – que nous adorons toutes, pourtant il est vieux et moustachu, mais sa voix est tellement... - bref, il est venu me chercher, m'a dispensée d'une heure hebdomadaire pour que je puisse suivre le cours de LV1 (avec mes vingt-huit options, je suis le cauchemar des concepteurs d'emploi du temps ; Monsieur K. a fait la même chose pour le grec, et je suis ainsi allégée de deux heures de cours pour pouvoir faire ce qui me plaît vraiment. Si c'est pas la belle vie...) et c'est peu de dire qu'on se régale. La littérature et la poésie, là encore, sont à l'honneur. Avec la chorale, nous préparons le Requiem de Mozart, œuvre grandiose évidemment, que nous chantons à la cathédrale, à guichets fermés, et que nous sommes tenus de chanter derechef, le même soir, pour satisfaire les nombreux spectateurs restés dehors. Aventure inoubliable.

Et puis comme je suis devenue une grande, à l'internat aussi, le statut change. Ma compagne de chambre, T., est aussi camarade de classe, de maths et de grec, elle est nettement plus délurée que moi et grâce à elle, j'apprends plein de choses. Dans une autre aile, les garçons organisent des soirées plus ou moins autorisées et étonnamment, j'y suis conviée, moi la fille sage. Il faut dire que T. n'a pas besoin de trop insister, car mon amoureux m'y attend, et lui aussi profite de cette promotion inattendue.

Mon amoureux, lui dont j'ai déjà parlé, c'est une belle et grande affaire. Nous comptons chaque mois avec fierté. Nous sommes sans doute le couple le plus stable de l'internat, nous deux en qui personne n'aurait cru, moi la gamine pot de colle, lui le bouffon à l'humour vaseux. Respectabilité donc, même auprès des adultes semble-t-il. Nous existons en tant que couple, c'est énorme.

Et cela compense la déconfiture d'un autre couple, le seul autre qui compte, celui de mes parents. Mon père, un jour de février, emporte ses affaires. La salle à manger sans la table en ormeau, c'est bizarre.

Je brandis mon amoureux comme un étendard. En réalité je suis dans un état tel (nerfs et ventre en feu) que souvent je ne supporte pas qu'il me touche, mais un week-end sur trois il m'accompagne dans un des deux lambeaux de famille qui me restent ou bien je vais chez lui, et tant pis pour le lambeau dont c'était le tour. Je hais mes parents de m'infliger cette rupture, et je ne souhaite qu'une chose, être émancipée et ne plus dépendre en rien d'eux, d'aucun d'eux, puisqu'ils sont incapables de me protéger du malheur.

De toute façon, plus que jamais, ma vie est au lycée. Le quitter va tout bouleverser. Et cette période reste dans mon esprit comme un âge d'or jusqu'au jour où, huit ans plus tard, je raterai le rendez-vous des lycéens.

page 2 de 2 -