Petits cailloux et ricochets

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le projet

En novembre et décembre 2006, Anna Fedorovna Kozlika a remonté les années de 2006 à sa naissance au rythme d'un billet pour chaque année. Elle a appelé cette série « Mes petits cailloux 2006-1960 »

A la fin, elle a eu envie de reprendre le chemin en sens inverse et quelques blogueurs ont eu envie de la suivre : ces billets avaient fait naître en eux échos, sourires, jeux de miroir ou clins d’œil... ces fameux ricochets que font les petits cailloux lancés au fil de l'eau.

Le blog collectif que vous êtes en train de lire a été créé ainsi, au détour de discussions au bas de quelques billets. Il s’appelle « Petits cailloux et ricochets » et accueille les textes de tous les participants.

Si vous aussi vous souhaitez faire des ricochets, les modalités pratiques sont expliquées sur cette page.

les textes
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année 2000

Les textes sont présentés dans l'ordre chronologique de leur rédaction.

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ada, sur le chemin de 2006 à 19xx,
vendredi 13 avril 2007

2000 Sevrages

En 2000, je plane. Ma fille n’a pas encore un an. Les débuts ont été difficiles, je me souviens, une nuit, de retour de la maternité je n’arrivais pas à allaiter mon bébé. Elle cognait sa bouche minuscule grande ouverte sur mon sein sans parvenir à en saisir le téton trop petit. Elle pleurait de tout son petit corps, s’obstinait. En vain. Trois heures du matin. Mon compagnon impuissant à mes côtés, appelle ma mère, venue nous aider pour la mise en route des premiers jours. Elle est nounou ma maman maintenant. Elle en connait un rayon en matière de nourrisson. Mais là, c’est sa fille et sa petite fille. Elle ne sait pas. Je vois bien qu’elle souffre aussi ma mère de voir sa petite fille s'époumoner comme ça. J’ai envie de hurler, je me retiens. Purée il n’y a que moi ici à savoir qu’elle va y arriver, que nous allons y arriver toutes les deux ?
- Elle a faim. Si nous lui donnions un biberon de lait reconstitué, émet timidement ma mère.

J’entends, tu ne peux pas nourrir ta fille. Je déraille. J’enrage à l’intérieur. Puis dans un sursaut de calme, je les vire tous les deux de la chambre. Elle y arrivait à la maternité. Il n’y aucune raison que cela ne marche plus. J’essaie de me calmer. De la calmer. Tout doucement une berceuse ; sépharade, une qui n’ait rien à voir avec mon enfance, vite,



''Durme querido hijico

Durme sin ancia i dolor…'' *

Nous nous relâchons toutes les deux. Et recommençons. Je change de sein. Et elle saisit mon téton avec une telle force que je me dis que plus jamais je ne douterai de notre instinct de vie à toutes les deux, de cette force tapie là. Je suis incroyablement heureuse.

''Enfance mon amour

Il n’est que de céder **''

Le reste de l’année est un concours de premières fois. Nous passons le plus clair de notre temps collées l’une à l’autre. En vadrouille dans le kangourou, ma fille regarde avec des yeux grands ouverts le monde qui l’environne. Sur le canapé, lové dans mes bras, elle tête mon lait. J’ai l’impression d’être la première mère sur terre. Il y a quand même une bizarrerie, ma fille ne semble têter que mon sein gauche. Je ne comprends pas bien, mais je ne me pose pas plus de questions que ça. Je me mets à mi-temps, pas envie de courir après les regrets. Tout passe tellement vite ! Les gens, les amis bien intentionnés, les copines de ma mère, et mon père, m’annoncent un sevrage difficile. Nous n’en avons cure. Je sais qu’elle prend ce dont elle a besoin pour grandir, j’ai confiance. Le reste du temps on se balade. A trois mois elle fait un voyage en bus de 32 heures ma puce, elle traverse les plateaux anatoliens pour aller voir ma grand-mère, avant qu'il ne soit trop tard. Elle arrive fraîche comme une fleur. A six mois, elle commence à manger un peu de tout, tête moins. Et puis un matin d’avril de l’année 2000 ma fille de presque un an me fait comprendre que c’est bon, elle est grande et n’a plus besoin de têter. C’est la joie, on fait une belle fête.



Quelques mois après, sur la plage, en voyant ma mère cacher sa poitrine, je comprends.

Ma mère quand elle avait 8 ans a été brûlée très gravement, enflammée au pétrole comme une torche. Les médecins pensaient qu’elle ne survivrait pas. Seul mon grand-père y a cru, la soignant, changeant ses bandages plusieurs fois par jour pendant des mois. Elle en garde une très profonde cicatrice sur tout le côté droit. Du sein jusqu’à la hanche. Ce jour-là, sur la plage, alors que ma fille s’était sevrée toute seule de mon sein gauche, j’ai compris que je n’avais moi-même tété qu’un seul sein de ma mère, le téton droit de l’autre, brûlé, étant quasiment inexistant.

  • François Atlan, Romances sépharades
    • Saint John Perse, Eloges

marine, sur le chemin de 2006 à 19xx,
lundi 16 avril 2007

2000 : idéal ou mirage ?

Je suis quelque peu impressionnée lorsque j'entre dans ce magnifique appartement du 17ème arrondissement. Je ne ne peux pas dire que le quartier m'ait enthousiasmée : silencieux et vide. Pas un troquet, pas un magasin. Juste ces imposants immeubles hausmanniens. Magnifiques certainement, mais sans vie. L'entrée est superbe, de grandes glaces renvoient notre image : mon compagnon et moi ne sommes pas familiers à ce décor, pas plus que souriants, semble-t-il. L'ascenseur n'est pas un bloc métallique gris sale estampillé OTIS, ce n'est pas une verrue au milieu de la faïence et du marbre : les marqueteries de ses portes, les petits strapontins recouverts de velours rouge s'harmonisent parfaitement avec le reste du lieu . Mal à l'aise, nous nous faisons touts petits en l'empruntant. Silencieusement nous montons au quatrième étage.

Laurent nous ouvre la porte de son nouvel appartement : 4 m sous plafond, des miroirs du sol au plafond agrandissent encore l'espace de l'entrée qui ne fait pas moins de vingt mètres carré. Il nous promène dans les deux cents mètres carré qui constituent son logis, symbole de sa réussite professionnelle mirifique. Lui, le fils d'un flic et d'une femme de ménage est propriétaire de ça... Ça, qui ne me séduit pas. Bien sûr, c'était magnifique... Mais, je n'y sens que de la réussite affichée, pas vraiment d'âme. Je n'y retrouve pas le pote que j'aimais auparavant pour ses extravagances, pour ses cheveux rouges ou bleus, pour sa R5 pourrie sur la route des vacances, pour son regard critique et sensible sur la société.

Laurent a réuni pour cette soirée une dizaine de ses anciens potes, ceux de la prépa, ceux des javas étudiantes. Il ne nous invite pas avec ses nouvelles relations sociales : nous n'aurions rien à nous dire. Je suis triste : j'ai l'impression d'avoir perdu un de mes meilleurs amis. Je suis là ce soir parce que j'ai insisté, mais en quittant notre appartement vers Barbès mon compagnon m'avait demandé de ne pas discuter avec Laurent, de ne pas exprimer mes divergences. Si j'aime à discuter, à refaire le monde avec mes amis, le dialogue n'est pas chose commune au sein de notre couple. J'avais obtempéré.

Laurent et sa femme sont l'un comme l'autre fins cuisiniers, la chair est excellente. Laurent et sa femme sont richissimes, les vins sont délicieux. Je suis assise à droite de Laurent... Et la discussion s'engage sur la réussite de sa boîte dont les effectifs sont passés de 3 à 2000, sur les 50 heures de travail hebdomadaires imposées à ses salariés pour que l'entreprise ne coule pas, ne se fasse pas manger par de plus gros, m'explique-t-il, dont il profite exclusivement depuis qu'elle est entrée en bourse, ne puis-je m'empêcher de lui faire remarquer, avant de me mordre la langue : j'avais promis de me taire, de profiter sagement du confort et du luxe. Mon compagnon me fait les gros yeux, je suis en tord, j'ai dit ce que je pensais. Je me tais, Laurent descend à la cave chercher du vin.

Silencieuse, je sens ma gorge qui se serre, et les larmes qui montent. Qui suis-je si je ne peux plus dire ce que je pense ? Je regrette de ne pas avoir réalisé cela plus tôt, je regrette d'être là, je me sens mal. Je ne me sens que le faire valoir de mon compagnon : sa jolie femme et la mère de ses enfants. Je suis dépitée, je me tais... mais ça se voit. Lorsque Laurent remonte de la cave avec quelques sublimes elixirs, l'ambiance s'est tendue autour de la table. En passant derrière moi, il pose ses mains sur mes épaules pour me détendre, je m'effondre en larmes. L'ambiance est effroyable : les conversations s'arrêtent, tout le monde me regarde, je suis incapable de dire ce qui m'arrive, incapable de dire aux potes de mon compagnon qu'il m'a interdit d'être moi avant de partir de chez nous. Je sanglote.

Je voudrais que mon compagnon me prenne dans ses bras pour me soutenir quelles que soient les raisons de mon désarroi. Mais rien ne vient. Je décide de rentrer pour ne pas gâcher leur soirée, je voudrais qu'il me raccompagne, je voudrais être seule avec lui, lui dire qu'il m'a profondément blessée en m'interdisant de parler avec Laurent que je considère comme mon ami, même s'il était préalablement le sien. Je voudrais qu'il me considère comme je suis au présent : simplement malheureuse, je voudrais pouvoir lui dire pourquoi seul à seul, afin de pouvoir recevoir ses excuses. Mais rien ne vient. C'est une amie qui sauve la soirée : elle me raccompagnera. De toutes manières, il est l'heure qu'elle libère sa baby-sitter. Mon compagnon se tait, je me tais. Je me ferme un peu plus : ce n'est pas elle qui aurait dû venir à mon secours.

Epuisée, je m'endors pour oublier au plus vite ce que j'ai imposé à mes potes, ne me réveille pas lorsque mon conjoint rentre quelques heures plus tard, pas plus qu'il ne se réveille quand les enfants se lèvent le lendemain matin. Après tout, je ne me suis pas couchée au bout de la nuit, c'est à moi d'assurer le biberon du plus jeune, les bols de céréales des aînés. J'aime cette famille nombreuse que nous avons créée, cet amour donne la force de lutter contre la fatigue pour la faire vivre. Je suis amoureuse du père de mes enfants, je l'excuse toujours lorsqu'il est désagréable avec moi : j'ai tellement de chance dans ma vie, si proche de mon idéal.

La vie reprend son cours sans que j'exprime ce qui m'a tant blessée, j'oublie.

...

Quelques mois plus tard, seule sur ce canapé de la maison des vacances de mon enfance, mes enfants au Club de plage, mon compagnon à Paris, je me souviendrai de cette soirée, je me souviendrai de mes larmes, et de mon silence. La souffrance tue sera exacerbée, extrayant de ma mémoire trop de blessures qui s'enchainaient les unes les autres. Je me souviendrai de tous ces nombreux autres instants, où je n'avais pu être moi, pour être une sienne convenable. Je me souviendrai qu'il m'ait empêchée de partir dans cette même maison en janvier pour constater les éventuels dégâts de la tempête parce qu'il ne voulait pas s'occuper seul des enfants un week-end, je me souviendrai qu'il ait préféré partir en s'amuser à Londres sans moi, je me souviendrai qu'il m'ait un jour dit qu'il souhaitait avoir un studio rien que pour lui, je me souviendrai qu'il reprochait à ma mère de venir tous les mardis jusqu'à 19h00, seule solution que j'avais pu trouver pour avoir deux heures pour bosser après l'école avec mes collègues, je me souviendrai qu'il ne rentrait que vers 21h00 en temps scolaire, mais qu'il était à la maison vers 19h00 lorsque j'emmenais les enfants en vacances, je me souviendrai que j'appréhendais les week-end qui allaient pendant deux jours confronter nos malaises silencieux, je me souviendrai qu'il ait refusé que l'on se pacse, je me souviendrai qu'il m'ait déjà dit qu'il ne m'aimait plus et que j'avais alors tourner mon visage vers le mur pour serrer les dents en silence : moi, je l'aimais. Tout ce que j'avais supporté sans rien dire par amour me remontait à la gorge. Je ressassais tout cela, repliée sur moi-même sur mon canapé. Non, ce que je vivais n'était aucunement idéal : cet homme ne m'aimait pas moi, il se satisfaisait de ce que je faisais pour lui. Je n'existais plus à ses côtés, juste une coquille vide. L'idéal vers lequel ma vie tendait était dans ces conditions un leurre. Aussi brusquement qu'un mirage disparaît lorsqu'on s'en approche, il venait de s'évanouir. Aucune raison de subir les épines du chemin... Une seule solution s'offrait à moi : quitter cette route.

Pour lui donner le temps de se réfléchir de son côté avant de nous rejoindre en vacances, je l'appelais à Paris : « Je me suis pas sûre que nous finirons notre vie ensemble... »

Un ami à qui je racontais de cette décision aussi subite que douloureuse me dit qu'il descendrait du train avec un bouquet de fleurs pour me reconquérir. Je me permettais de ne pas trop y compter, il n'y en eut pas de fleurs. Après une nuit de discussion, il me dit que j'avais raison de vouloir partir, qu'il me comprenait, mais qu'il ne souhaitait pas imposer cela à nos enfants. Personnellement, enfant de parents divorcés, cet argument ne me semblait pas insurmontable. J'y avais survécu, et avait profité de ses avantages.

Le lendemain, nous annoncions la nouvelle à nos enfants... Doucement la vie de famille décomposée s'installa... Elle dure toujours.

Après lui en avoir beaucoup voulu pour ce qu'il m'avait fait supporter, je m'en suis beaucoup voulu d'avoir supporter sans rien dire. Mon silence nous empêchant certainement l'un comme l'autre de réaliser comme il me blessait. Et puis, j'en suis arrivée à la conclusion que nous n'étions pas fait pour une longue vie commune, nous avions fait ce qu'il y avait à faire ensemble : trois magnifiques enfants. A nous de continuer à être un couple parental à distance, sans plus blesser nos personnes, sans user nos quotidiens dans le désamour.

Aujourd'hui, lorsque je nous regarde tous les deux, je ne regrette pas cette décision : nous sommes très différents. Lorsque je vois sa copine qui se met en colère dès qu'elle n'est pas d'accord, je réalise que c'est certainement ce qui nous a manqué : oser la colère, expression des sentiments négatifs au moment où ils sont ressentis, plutôt que de nous enferrer dans le silence, enfermant nos ressentiments. Aujourd'hui, plus que jamais, il assume son rôle de père. Je ne suis pas certaine qu'il eut pu le faire à mes côtés. Aujourd'hui, je suis heureuse qu'il soit le père de mes enfants. Aujourd'hui, nous nous respectons même en désaccord : nos divergences nous modèrent, nous font réfléchir et avancer plutôt que de nous brimer. Aujourd'hui, je me souviens de tous les bons moments que nous avons partagés, qui tous méritaient d'être vécus.

Aujourd'hui, nous avons quelques années de plus... Un peu plus de maturité qu'à l'aube de nos trente ans.

Thomas, sur le chemin de 19xx à 2006,
lundi 1 octobre 2007

2000, année 23 -- Carnet de doute

J'ai commencé l'année à genoux.

La fête battait son plein, la maison était pleine d'amis. On riait, on mangeait, et on faisait du bruit – c'était bien. Je m'amusais, mais j'avais un petit pincement au cœur. Il serait bientôt minuit. On serait en l'an deux mille. Et j'avais un certain nombre de systèmes informatiques sous ma responsabilité.

L'ordinateur faisait partie de la fête. Je l'avais posé là, par terre, au bord de la pièce pour ne pas gêner. Son horloge était soigneusement synchronisée, à quelques centièmes de seconde près elle était bien calée sur deux ou trois horloges atomiques. Je surveillais attentivement le décompte. Quand il y a des bouteilles de champagne dégoupillées, on ne rigole pas avec l'exactitude.

Trois... Deux... Un... Zéro ! Minuit ! Pop, pop, les bouchons sautent. Ça y est, on est en l'an deux mille. À genoux sur le plancher, je pianote fiévreusement. Me connecte à une machine, puis à une autre, puis encore une autre. Tout semble normal et calme. Il ne se passe rien. Elles ont passé l'an 2000 sans « bug ».

C'était évident, bien sûr. Mais jusqu'au dernier moment je me suis demandé. Et si... ?

* * *

En août, µ et moi partons pour deux semaine en Écosse. Elle n'a pas peur de me passer la moitié du temps le volant de notre minuscule voiture de location, bien que je n'aie mon permis que depuis moins d'un an. Nous sommes aussi peu assurés l'un que l'autre sur ces minuscules routes où les gens roulent à l'envers.

Ce soir-là sur les remparts d'Edinburgh j'ai la gorge serrée. Cela fait déjà une semaine que nous sommes partis. Cela fait déjà un an que je suis en thèse. Je ne sais pas où je vais, j'ai beaucoup à faire et je m'enlise dans une bibliopgraphie dont je ne sais toujours pas quoi faire. Ma vieille angoisse est à son paroxysme, celle d'être arrivé là non par réel mérite mais en ayant seulement fait semblant de savoir et de savoir-faire, juste ce qu'il faut pour tromper ceux qui devaient m'évaluer. Ce soir sur les remparts, je pense au retour, aux travaux qui m'attendent en rentrant. J'ai peur de ne pas y arriver, de n'être pas à la hauteur. Ce soir j'ai besoin qu'elle me prenne dans ses bras pour ne pas pleurer.

Aglaï, sur le chemin de 2006 à 19xx,
jeudi 29 novembre 2007

2000 : 20 - vous avez dit ''maîtrise'' ?

Ma licence terminée, se pose pour de bon la question du choix. Maîtrise oui, mais quel sujet, quel domaine ? Je n'aurai pas le courage et l'audace d'écouter mon cœur, de suivre mes passions, investie d'on ne sait quelle mission qui me pousse dans une impasse. En vérité, je le sais déjà, peut-être ai-je peur de me confronter réellement à un choix dont je serais responsable, à l'échec éventuel (Mieux vaut choisir la certitude de l'échec !!!) et redouté d'une entreprise hors norme, qui m'aurait demandé volonté et détermination. Qui sait ?

Ce choix crucial, que j'ai soigneusement esquivé, moi qui choisissais tout, avant, marque peut-être le début (ou l'apogée) d'un renoncement. Je vais me laisser porter encore longtemps par les circonstances.

Depuis quelques mois, ma grand-mère perd la mémoire, elle s'en affole, elle qui était une encyclopédie vivante, un bottin incarné ; les mots lui jouent des tours et se dérobent. Elle les cherche, et résout fermement d'exercer sa mémoire, réapprend des poèmes. Par exemple, Homme libre, toujours tu chériras la mer...

Et puis cela s'accélère. Elle consulte. Les médecins ne savent pas. Examens, etc.

Un jour tout devient radiateur dans sa bouche et sa quête des mots. Elle trébuche, se relève, retombe de plus en plus souvent. Ma grand-mère perd les mots selon des lois étranges, qui seraient drôles si ce n'était une souffrance. Ainsi le lycée deviendra le buffet, moyennant sans doute un détour par le bahut, mot d'une familiarité telle que je n'en ai jamais entendue de sa part !

De chimio en chimio nous voyons les désastres. Au final c'est la parole qu'elle perd. Et son impuissance fait mal quand son regard lucide et déchirant se vrille sur vous. Il n'est pas aisé de parler à quelqu'un qui ne sait plus répondre.

Les cheveux blancs tombent et repoussent, petites mèches brunes. Grand-mère qui maîtrisait tout et déléguait si peu, Grand-mère est devenue totalement dépendante. On l'habille, on la change, on finit par lui donner la becquée. Mais Grand-mère s'accroche, veut tenir sa cuillère, maladroitement, renverse son potage - elle qui nous a tous fait manger. Des gestes de bébé sous des yeux de souffrance.

Grand-père s'occupe d'elle. Il faudrait l'admirer, quel dévouement. Mais je n'y arrive pas. Je n'y arrive pas parce que lui, je ne l'aime pas, et parce que sous ses yeux je ne peux pas serrer ma grand-mère dans mes bras - le seul geste que je puisse, et qui me rapprocherait d'elle une dernière fois - sous ses yeux, je ne peux pas. Je ne veux pas de son attendrissement convenu, je ne peux pas exprimer ni amour ni tendresse si je sais qu'il est là. Je refuse de lui donner ce spectacle parce qu'il va le salir rien que par son regard. Je ne peux pas me laisser aller. Je suis injuste mais je le hais. Et je ne dis ni adieu ni au revoir à ma grand-mère.

J'apprends sa mort lorsque démarre mon année universitaire, septembre, un vendredi matin. J'aime penser que ses cendres, que j'ai vu disperser, n'ont pas laissé de trace - et que cela lui convenait. Ce qu'il nous reste d'elle, c'est immense. Et je songe à l'instant à ses albums photos, soigneusement datés, légendés et rangés. Je ne suis plus aussi sûre de ce que signifie le mot maîtrise.

Otir, sur le chemin de 19xx à 2006,
lundi 24 décembre 2007

2000:42 La fin d'un monde rêvé

Ah ! la bulle Internet ! il n'y a pas que moi qui m'y perde ! mais je ne me promène que dans les octets, tandis que d'autres, dont un à la maison, décident de se lancer dans d'autres sortes d'aventures, hautement plus complexes et hypothétiquement lucratives !

Estac caresse un temps de nouvelles idées, auxquelles je ne comprends toujours rien, pas faute de quémander des explications, qui ne viennent pas, et sans doute éteignent par leur absence ma motivation à vraiment m'intéresser à ces nouvelles lubies. Ou du moins qui m'apparaissent décidément comme telles. Avec un vague soupçon d'inquiétude. Son engouement semble très sérieux et surtout je nous sens de plus en plus séparés et incapables de communiquer correctement. Cela me désespère et m'angoisse.

Finalement, Estac laisse tomber l'idée de devenir daytrader, mais il part quand même à New York pour y suivre des cours de programmation informatique dans des langages auxquels je ne comprends rien. Pendant ce temps, il semblerait qu'il ait quand même fait des placements qui lui mettent un sourire aux lèvres, à tel point qu'un jour, désireuse de partager cette joie-là, je lui suggère de vendre et de donner à la tsédaka[1].

Que n'ai-je pas dit là ! Je me fais agonir d'insultes, traiter d'idiote finie, et remettre vertement à ma place, à savoir, de petite ignorante qui n'est bonne qu'à s'occuper (mal selon lui) de la maison et des gamins. D'ailleurs, il ne voit pas pourquoi il paierait pour la nursery school alors que je suis au foyer et que c'est donc une dépense inutile selon lui. Alors, pensez donc ! réclamer l'achat d'une imprimante ! il décrète qu'il a l'intention de prendre sa retraite dès qu'il aura atteint les quatre millions, c'est sûr que j'ai l'air un peu bêtasse avec mes petites visions qui ne dépassent pas les centaines, et mes absurdes lois de l'abondance spirituelle bien dignes de la baba-cool souillon, vocable dont je suis désormais affublée en sus des autres qualifications tendrement sussurées dans notre couple.

La bulle éclate à la fin de l'été, je crois. Il refusera toujours de vendre, plus les cours s'effondreront et avec eux la dépression dans laquelle il sombrera de plus en plus suivra une courbe violente inversement proportionnelle.

En fin de compte, je n'aurai jamais su que mon ménage avait été riche un seul instant. Le miroir aux alouettes m'est lancé à la figure, ainsi que d'autres meubles et vaisselle qui sont régulièrement fracassés dans la maison.

Notes

[1] tsedaka : littéralement, "ce qui est juste", action de donner une somme d'argent, pour redistribution à ceux qui sont dans le besoin. Cette obligation incombe à tous, quel que soit le revenu.

shayalone, sur le chemin de 2006 à 19xx,
mardi 1 janvier 2008

2000 année violence

Je sors de ma culpabilité, j'accepte de revivre à nouveau, de faire souffrir. Un plan cul qui s'éternise et se répéte nuit après nuit. Jusqu'au jour où elle vient juste pour dormir dans mes bras. C'est là que je me dis que quelque chose a changé. Mais j'suis souple, c'est cool, je prend les sentiments comme ils viennent. C'est là que quelque chose change vraiment. La fougeuse amazone devient ombrageuse et imprévisible. Elle est même violente parfois, puis se prostre dans un coin, et je ne comprend rien. C'est que j'ai la mémoire courte moi, et trés sélective.

J'ai oublié la sentence que j'ai posé d'emblée sur notre histoire de cul. "Méfie-toi, elles tombent toutes amoureuses et après je me barre"

Avec l'amour est donc venue la peur, et la haine.

Me voilà obligée de m'ouvrir en retour sur mes sentiments. Mais c'est si léger pour moi, l'amour...

Trois mois. Elle est loin, et je suis bête. Aveugle, ou Aveuglée. Inconsciente. Et je m'allonge prés de l'autre, et je pose mes lèvres sur les siennes. C'est nue sous la douche avec elle que je réalise que je suis allée trop loin. Alors je continue, tant qu'à faire. On ne fait pas déhabiller une fille pour la renvoyer chez elle avant d'y avoir gouté, non?

Surtout quand elle est magnifique, brillante et brulante. Brulante du feu de l'enfer, et on fait un beau feu, à nous deux.

J'ai honte, je m'excuse, je récidive. Je promet. 24 ans. Je récidive. J'apprend à mentir, à tromper, à dissimuler. Les baisers volés, les lettres enflammées, les coups et les larmes

Jusqu'à jouir vraiment sous ses doigts.

Là, je ne veux plus mentir.

Je choisis l'enfer et ses bonnes intentions.

Et je me consume.

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