Petits cailloux et ricochets

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le projet

En novembre et décembre 2006, Anna Fedorovna Kozlika a remonté les années de 2006 à sa naissance au rythme d'un billet pour chaque année. Elle a appelé cette série « Mes petits cailloux 2006-1960 »

A la fin, elle a eu envie de reprendre le chemin en sens inverse et quelques blogueurs ont eu envie de la suivre : ces billets avaient fait naître en eux échos, sourires, jeux de miroir ou clins d’œil... ces fameux ricochets que font les petits cailloux lancés au fil de l'eau.

Le blog collectif que vous êtes en train de lire a été créé ainsi, au détour de discussions au bas de quelques billets. Il s’appelle « Petits cailloux et ricochets » et accueille les textes de tous les participants.

Si vous aussi vous souhaitez faire des ricochets, les modalités pratiques sont expliquées sur cette page.

les textes
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année à 4 ans

Les textes sont présentés dans l'ordre chronologique de leur rédaction.

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Kozlika, sur le chemin de 2006 à 19xx,
samedi 23 décembre 2006

1964-1963:4-3 séparations

Gribouille.

Un de ces deux Noëls-là, ou pour mon anniversaire, j'ai reçu l'une de mes rares poupées. Celle-ci était en tout point parfaite : le corps mou recouvert de tissu blanc, les membres en plastique un peu caoutchouteux, des cheveux courts et bouclés un peu rêches. Je ne me souviens plus à quoi je jouais avec elle mais je sais que je l'emportais partout avec moi. Quelques années plus tard, dans le village de l'Yonne où Maman louait une maison, j'allais jouer avec une autre petite Parisienne en vacances de mon âge. Elle m'emprunta ma poupée et ne voulut pas me la rendre. Je finis par en parler à ma mère qui vint avec moi la réclamer. « Ma fille a toujours eu cette poupée », répliqua sans vergogne l'autre mère à la demande de restitution. Je garde en mémoire une stupéfaction intense, l'assurance de cette femme me fit douter même des mille indices de taches, coups de crayon et autres tonsures dont j'avais décoré ma poupée au fil des ans. Les adultes ne sont pas censés mentir ni être malhonnêtes. Maman finit par laisser tomber mais me certifia croix de bois croix de fer que je ne perdais pas la tête. Cette poupée était la mienne et ces gens trop cons. Ma poupée s'appelait Gribouille, je trouvais que c'était un joli nom.

Déménagement.

Par là aussi, ma mère se voit attribué un logement à Ivry et nous quittons Massy-Palaiseau, mon école maternelle et surtout ma copine (dont j'ai oublié le nom). Je suis triste car on avait prévu de se marier plus tard pour élever nos enfants ensemble. Elle aussi vit seule avec sa mère, son père est mort. Je trouve que c'est pas mal aussi un papa mort, il ne part jamais. Le nouvel appartement est plus grand que l'ancien. Il est tout en haut de l'immeuble E5. Il y a plein d'immeubles, on appelle ça une cité. Le président-de-gaulle de la cité c'est la gardienne, elle sait tout. Elle s'appelle Mme Lachèvre. Maman l'appelle par son prénom : Camarade. Moi j'ose pas.

Otir, sur le chemin de 19xx à 2006,
mardi 6 février 2007

1962:04 Classe verte

On a déménagé. Les parents ont trouvé l'appartement de rêve, racheté à l'Abbé Marcel, on se demande bien ce qu'il faisait dans un si grand appartement parisien, il avait dû en hériter, c'est sûr, et le remplir jusqu'à la gueule de livres. On m'a dit que l'appartement était tout noir, mais comment est-ce possible, il est si lumineux !

Il est original par rapport aux autres appartements bourgeois avoisinants que j'aurai largement l'occasion de visiter grâce à toutes mes copines de classe plus tard : lui, il est circulaire, on revient toujours à son point de départ même si on ne revient pas sur ses pas. Il y a bien un couloir, mais celui-ci semble petit comparé aux immenses corridors de ces appartements nécessitant nombreux personnels domestiques, relégués au bout d'un impossible office impraticable. Et là, pas question d'y faire du vélo, comme j'ai eu l'occasion de le voir faire chez mes petites copines, filles de médecin et autres.

Là, non, la cuisine est immédiatement accessible, et une table en demie lune suffisamment large pour qu'on y prenne tous nos petits déjeuners, elle deviendra de plus en plus petite au fur et à mesure que non seulement nous grandirons, mais que ma mère l'investira comme son sanctuaire, son temple aux pains de propositions, son antre d'alchimiste géniale. Mais à cette époque, ce n'est pas encore cela et elle suffirait à nous tous pour de nombreuses années tandis que le reste de l'appartement, avec ses trois grandes chambres, ses deux cabinets de toilette et sa jolie salle de bain avec fenêtre au verre dépoli va devenir la maison pour de très nombreuses années. Les parents y vivent toujours, l'appartement a bien rétréci, mais il n'a pas trop changé, la voisine du dessous n'est pas devenue sourde malgré nos trépidations sur sa tête, et quarante quatre ans plus tard elle vient de fêter ses cent ans.

L'autre lieu de vie c'est bien entendu l'école, l'école maternelle où je vais avec grand plaisir, je suis chez les moyens, mais ce n'est pas comme ça qu'on dit, nos classes ont des couleurs, et la mienne, c'est la classe verte, l'an prochain je serai en classe jaune avec les grands. En attendant, j'ai mes premiers émois, et pour bien commencer ma vie amoureuse, je fais les choses en grand, et mon coeur bat pour les jumeaux. Je me souviens surtout de Daniel, peut-être bien que son frère Yves lui ressemblait parfaitement, puisque je crois bien me souvenir que c'était des vrais jumeaux, et c'est aussi pour Yves, plus tard, que je me ferai punir (je ne sais pas ce qu'il avait fait que j'avais couvert, mais ce ne sera pas la dernière fois que je me lancerai dans cette carrière d'avocate des sans voix timides et assumerai les conséquences parfois bien injustes de ce combat perdu d'avance).

Je me souviens si bien de cette classe, de sa porte donnant sur la cour de récréation, je serais curieuse de la revoir aujourd'hui avec mes yeux de vieille, et de m'apercevoir qu'elle devait être assez minuscule, mais quand on mesure trois pommes, un mur sert de citadelle et protège de bien des angoisses du grand monde. Aucun des bruits de celui-ci ne m'est véritablement parvenu.

zub, sur le chemin de 19xx à 2006,
dimanche 18 février 2007

1952, 1953, 1954 petits et grands événements.

15 février 1952
Il ne pleuvait pas
Triste jour
Ma grand-mère, mère de la mienne, part à tout jamais.

Septembre 1953
Je rentre à l’école. Mais comme je suis de janvier et que je n’aurai 6 ans qu’au début de l’année prochaine, l’école de la république ne peut pas m’accueillir.
A force de discutions ma mère, qui est particulièrement obstinée quand elle à décidé quelque chose, obtient que j’y sois pris le jour de mes 6 ans à la condition que je sache lire.
Alors, sans hésitation, je me retrouve dans une école religieuse, l’institution Saint Thérèse.

Février 1954
Je me retrouve donc dans un lieu mythique de la ville : l’école Martini.
J’y découvrirai un enseignant sadique qui aime bien donner des coups de règle sur les bouts des doigts réunis. Ses victimes sont choisies dans les classes des petits et exécutées dans la classe du sieur enseignant, devant ses élèves hilares.
Heureusement que depuis, les châtiments corporels sont interdits.
Nous avons abandonné notre campagne pour retourner à Brégaillon. Je me rends à l’école à pied.
Pour ce faire, je dois traverser un énorme rond point avec une forêt vierge au milieu, puis de longues rues entourées de palissades qui cachent les maisons tombées sous les bombes américaines.
L’entrée de l’école se trouve juste sur le côté de l’église. Un grand portail ouvre sur la cour de récréation. C’est la partie basse de l’école qui regroupe le primaire. La partie haute, qui possède sa propre entrée, héberge les secondaires et les classes du bac.

Une dizaine d’années plus tard, je me retrouverai dans ces lieux abandonnés des enfants, mais abritant l’école des Beaux Arts ainsi que les classes de CAP et les ateliers des sections techniques du lycée tout proche.

michou, sur le chemin de 19xx à 2006,
mardi 20 février 2007

1961

Les souvenirs sont vagues, peu construits, je sais simplement des petites choses. Mon environnement est souvent féminin, mais je crois que je m’en rendrai compte plus tard et de plus en plus en prenant de l’âge. Maman s’occupe de moi, ma sœur m’emmène à l’école, pour les sorties, je suis sous la vigilance de ma grande mère. Les sorties sont limitées à la ville voisine, Frouard, où habite une sœur de ma grand mère, la Tante Jeanne, et l’oncle Emile, on dit le « nonon », et dans ce cas précis le « nononmile ». Là aussi les conversations sont tenues par les femmes, nouvelles des voisins, de la famille, progression du p’tit dernier…. Je suis surpris de l’absence des hommes dans mon souvenir, je sais qu’ils vont à l’usine, tous, mais on ne sait rien d’eux. Ma grand-mère, (chez nous on dit Mémère, Mamie ça sera après 1970) Mémère Georgette est née avec le siècle, en 1900, son mari le Pépère Georges également. Elle a subi une éducation sévère, où la religion était la clé de voûte de toutes les explications. Avec ses parents, elle s’exprimait en patois, ou le vouvoiement est de rigueur pour parler aux plus anciens. Mémère Georgette va beaucoup compter dans ma vie, pas par un choix affectif de ma part, mais parce qu’elle est là. Elle est présente, elle aide sa fille unique, souvent. Les lessives se font encore à la main, il y a un lavoir dans la maison. Il faut faire bouillir le linge, le jardin doit être entretenu, il supplée à l’alimentation, il y a les lapins et les poules pour le dimanche, et donc beaucoup à faire.

En fait le mouvement, l’animation, les mots, l’aide, les conseils, tout cela vient des femmes. Il y a des hommes, mais ils vont toujours quelque part, ou ils y sont, ou en reviennent. Là, à l’endroit présent , j’ai l’impression qu’ils sont de passage.

C’est curieux, je me rends compte que les femmes et les hommes dans mes souvenirs ont des tâches différentes, ils ne font rien ensemble ou si peu. Façon de voir les choses ou réalité ?

samantdi, sur le chemin de 19xx à 2006,
jeudi 22 février 2007

Ricochet 1965: 04 - Grand pas.

Tout d'un coup, ma vie de petite fille de quatre ans s'accélère : je suis guérie, on me libère de ma gangue, je marche ! Dans la foulée, je vais à l'école et ma mère trouve du travail.

Mes souvenirs deviennent plus nombreux et précis.

Si je ne me souviens pas de mes premiers pas de fille désormais normale, bien qu'un peu boîteuse et pas très rassurée de mettre un pied devant l'autre, je me souviens de mon arrivée à l'école maternelle. Le premier jour, je reste accrochée au tablier de la maîtresse, sans piper mot. Mais très vite, je vais jouer avec les autres dans la cour gigantesque. Les garçons courent, se battent. Ils sont effrayants et fascinants.
Je garde un souvenir ébahi des toilettes (nous n'en avons pas à la maison) et du coin avec les poupées et les jeux.
L'école, qui vient d'être construite, est le plus beau bâtiment que je connaisse avec ses grandes fenêtres lumineuses et son carrelage noir et blanc.
Les maîtresses sont jolies et sentent bon.

Ma mère entre à l'usine. Elle travaille une semaine de 5heures à 13 heures et l'autre, de 13h à 21heures, y compris le samedi.
Nous dormons dans la même chambre. Un matin, je me réveille, elle n'est plus là. Je l'appelle, mais personne ne répond. Je me dresse dans mon lit, je hurle.
Où est passée maman ?
J'ai peur.

Du coup, c'est ma grand-mère qui me garde entre le moment où l'école se termine et où mon papy revient du chantier. Nous attendons ensuite que maman rentre. Je joue avec mes découpages. Papy prépare le repas
L'année prochaine, il aura 65 ans et pourra prendre sa retraite. Il me consacrera alors le plus clair de son temps et ma vie deviendra douce et passionnante.

pierre, sur le chemin de 19xx à 2006,
samedi 10 mars 2007

1965:04 Complice de l'ogre

Quand cela a t-il commencé ? Probablement en même temps que ma conscience apparaissait. Certainement de façon progressive, car je ne saurais retrouver un évènement particulier, ni le dater. Ce sont plutôt des impressions, des flashes, des éclairs stroboscopiques. Et beaucoup de zones d'ombre.

De ma petite enfance je n'ai que peu de souvenirs. Un peu comme si certains éléments en avaient été gommés. Le résultat me donne un tableau aux éléments épars, que je ne relie ni entre eux, ni au temps.

Je vais rarement sonder dans ces années là. Elles sont nimbées de brouillard (ou de coton protecteur ?). Qu'est-ce qui est souvenir ? Qu'est-ce qui est interprétation tardive par une pensée adulte ? Indiscernable.

Il n'y a pas de continuité. Juste des images. Leur sens ne m'est donné que par une pensée de type psychanalytique : un détail, un fragment, des associations d'idées. Laisser remonter ce qui le veut bien. Ce que la censure de l'inconscient oublie de filtrer.

(je respire un grand coup)

Pas facile de replonger dans "ça".

Terrorisé. C'est le mot qui me vient en premier. Cris, hurlements, pleurs, colère. Dans le désordre, mais en même temps.

(merde, j'éclate en sanglots en écrivant ces quelques mots, sans même savoir pourquoi. A chaque fois que j'ai tenté de regarder dans cette boite à souvenirs c'est la même chose... Mais qu'est-ce qu'il y a là dedans ???)

Mon pe...

(bloup...)

Mon petit frère. Il hurle, il pleure. De desespoir. De terreur.
Mon père. Il hurle. De colère. C'est un monstre qui crie. C'est un ogre. Il tape sur mon petit frère. Il va le massacrer. Il va le tuer.

Je vois mon petit frère desespéré. Son regard éperdu qui ne comprend rien. Personne ne lui viendra en aide et il le sait. Atroce. Mon père, insensible, qui crie. Il tape encore. Encore. Encore. Il ne s'arrêtera donc jamais ?

Moi non plus je ne comprends rien, sauf que c'est injuste et démesuré. Mais je ne dis rien. Que dire ? mon père est le chef de toute cette maisonnée. Mon père c'est dieu tout puissant. Mon petit frère se fait massacrer et je n'ai rien à dire. C'est comme ça.

J'ai appris à obéir à coup de carottes froides. Je ne m'opposerai pas à l'ogre. De fait je deviens complice.

Où est ma mère ? Pas loin, mais elle ne s'interpose pas. Dans une autre pièce peut-être. Elle a fui. Complice elle aussi. Effrayée elle aussi.

Cette scène, c'est ma mémoire d'adulte qui l'a reconstituée avec des fragments. Elle est un assemblage de ce qui a eu lieu plusieurs fois, parfois accompagné d'une mise au placard, dans le noir, de mon petit frère. Et moi j'étais de l'autre côté, à la lumière, libre.

Je ne sais pas combien de fois ça s'est passé, mais bien trop souvent.

J'ai su à quel point ça m'avait marqué en profondeur lorsque j'ai senti gicler cette émotion inattendue devant ma psy. Mes mots se sont soudainement étranglés dans ma gorge. Je n'ai pu poursuivre que péniblement, en hoquetant et reniflant. Auparavant ma mémoire avait fait son tri efficacement et rendu la chose présentable. Oh, je savais bien qu'il y avait eu ces cris et ces fessées, mais ça m'avait semblé normal. Après tout, c'était simplement une éducation un peu musclée. Et puis chez nos voisins c'était pire : il y avait le martinet ! Et le placard noir très souvent. On avait de la chance, chez nous...

Objectivement ce n'était peut-être pas très grave (?), mais moi, avec la subjectivité de ce que j'étais, je l'ai absorbé tout entier. Comme une éponge. Cela m'a imprégné d'une certaine vision du monde et a conditionné mon regard sur le masculin autant que mes rapports à l'affectif. Même si j'ai presque tout occulté. Ou peut-être à cause de ça.

En même temps il y avait une enfance paisible, dans de bonnes conditions affectives et matérielles. Je jouais avec mon petit frère presque jumeau, notre mère était très attentive et aimante. Même mon père, lorsqu'il allait bien, le dimanche, était gentil avec nous. C'était bon... À saisir comme un plaisir fugace. La menace d'une soudaine colère planait toujours. Un pas de travers et tout pouvait basculer.

En fait tout allait bien tant que rien n'irritait mon père. Mais un rien l'irritait... Malheureusement mon petit frère faisait beaucoup de bêtises. Celles d'un enfant de trois ou quatre ans. Il était juste un peu plus maladroit que moi, c'est tout. Et surtout très distrait...

Moi j'étais un enfant sage. Sans problème. Ce n'est pas moi qui recevais les coups. Pas encore... Mais peut-être est-ce plus impressionnant de voir la douleur, que de la ressentir ?

Comment ressentais-je vraiment les choses à ce moment là ? Un rare souvenir linéaire me reste, une nouvelle fois porté par cette géniale caméra super 8. On me voit avec mon petit frère, poussant notre jeune soeur dans son "baby trott" (support de marche, sur roulettes, pour les premiers pas des enfants). Allers et retours rieurs dans la diagonale du séjour lumineux. Nous avons l'air heureux sur ces images. C'est mon père qui nous filme, amusé par ces premiers jeux à trois.

Où est la vérité ? Dans les bribes éparses de mes souvenirs occultés ou dans ce témoignage indubitable d'une joie de vivre ? Incontestablement dans les deux. Et dans tout ce qui manque, probablement à jamais inaccessible.

Quand je lis les ricochets des autres, la précision et l'abondance des détails, je me demande ce que j'ai fait de mes souvenirs du quotidien de ces années-là. Ont-ils été mangés avec tout ce que j'ai voulu oublier ?

caco, sur le chemin de 19xx à 2006,
mercredi 14 mars 2007

1978 (4) : quand la nuit tombe

C'est dans cette maison construite par mon grand-père, que nous figurons sur nos premières photos d'enfants, mon frère et moi. C'est aussi là que s'est bâtie l'entité "mon-frère-et-moi", dans cette chambre commune, ce mobilier transmis par nos parents : un grand lit où nous dormons ensemble. Je ne sais pas m'endormir le soir sans tenir sa petite main. Lui n'a pas toujours envie de me la confier, il m'arrive de le supplier ; il cède toujours. Je l'aime beaucoup.

Il arrive que mes nuits s'agitent. Nous dormons lorsque rentre mon père, et je suis souvent réveillée par les cris de mes parents. Leurs disputes me terrifient, me tétanisent dans mon lit. Mon imagination d'enfant interprète tous ces fracas d'objets ; ici Maman a dû se cogner, c'est sûr ; quel est le vase qui est tombé ? ; mais l'aspirateur doit être cassé maintenant !?
Leurs rancoeurs ne rencontraient que des objets, fort heureusement.
Ils ne s'inquiétèrent jamais de savoir si nous les entendions, et ne surent donc pas quel témoin nocturne je constituais. Les scènes étaient bien trop effrayantes pour que je me risque à les évoquer...

izo, sur le chemin de 19xx à 2006,
mercredi 14 mars 2007

1980

Pendant ce temps la, à un peu plus de 1500 km de moi, un petit garçon nait. Il fauda encore 19 ans avant que nos destins se croisent...

perle, sur le chemin de 19xx à 2006,
samedi 17 mars 2007

1963- Amnésie

De mes quatre ans, comme de chaque année qui les précède, je ne me rappelle rien de précis. Un rien qui me handicape, me happe même, car comment raconter, quand vous ne savez pas. Ma mémoire est confuse, perdue dans des grands fonds.
J'ai des méduses à la place de souvenirs, et pourtant, de mon enfance, je ne garde qu'une impression de bonheur, de petite fille heureuse. Comme un grand tourbillon qui m'a emportée d'année en année, jusqu'à ce qu'enfin la vie me rattrape et me fasse voir ce qu'elle était vraiment.
A cet âge, j'avais l'essentiel et le superflu.
Des parents aimants et attentifs.
Un grand jardin.
Des animaux.
Du rire et des pleurs, des moments intenses et magnifiques. Des saveurs et des peurs.
Comme je suis souvent malade, je ne vais pas à l'école.
Mon amnésie cessera quand j'entrerai en cours préparatoire.

anita, sur le chemin de 19xx à 2006,
mardi 20 mars 2007

1967: souvenir de contrebande

En 1967, j'ai quatre ans. Le Professeur Barnard réalise en Afrique du sud, la première greffe de coeur.
Je me promène parfois le long de cette rivière lente et sombre, avec mon manteau rouge dans lequel je ressemble à une boule à chaussures blanches. Si l'on cherche la raison de la gravité de nos enfances du dimanche, interrogez ces tissus lourds et raides, ces emmanchures étroites, cet engoncement qui vaut sagesse, pour les générations d'avant le lycra. Je tiens mon ballon à deux mains. Il n'y a pas de voitures sur ce quai, je n'ai pas besoin de donner la main.
Ce petit garçon là est bien habillé aussi. Sa mère désargentée a des doigts de fée, et une exigence sans faille. Il a une dizaine d'année, il est rond, brun, et pour l'instant, totalement absorbé par sa jeune tante. Un peu trop, même, au goût de celle-ci, qui se serait bien passé du chaperon imposé par sa soeur aînée. Oui, c'est entendu, elle raffole habituellement de ce garçon expansif et secret comme un vrai homme du sud, mais là, il lui vole le temps de son fiancé. Le petit garçon n'y voit pas malice, la tante est belle, rit tout le temps, virevolte, il la regarde, émerveillé.
Allez savoir pourquoi, comment, j'ai laissé échappé le ballon. Il y avait du vent, le ballon a roulé vers l'eau et j'ai crié. Serviable, il a couru, l' a rattrapé in extremis. Il a dit "attend!" à sa tante, et il est venu me le rapporter, avec toute la solennité d'un chevalier servant.

Il dit que c'est la première fois qu'il voyait des yeux avec un cercle jaune à l'intérieur. Il dit que j'avais déjà à quatre ans, les paupières plissées quand je riais,et qu'il s'est senti grand et fort. Il dit que cela a dû se passer comme cela, cette année où il a traversé la mer pour venir aux fiançailles de sa tante.
il peut dire ce qu'il veut. Tout ceci est une légende, bien commode pour tenter d'expliquer ce qui nous lie, cette greffe de coeurs qui battent parfois en rythme, et parfois pas, cette amplitude parfois, qui dilate chacune de nos artères, ces rejets brusques, véritables urgences qui font sonner toutes nos alarmes, ces transfusions alternées de lui à moi, de moi à lui, cette force partagée.
Il peut dire ce qu'il veut, l'histoire n'est là que pour masquer l'émotion, parfois la gêne d'un sentiment si curieusement vivant, si profondément ancré sous la peau même.

Mais comme dans toutes les histoires de greffe, l'histoire n'est pas que rose. Pour que se rejoignent la petite fille des bords de Saône, et le petit garçon d'Outre Méditerranée, il faudra des années, et une suite d'évènements pour lesquels nous n'aurions jamais signé.
Qui voudrait d'une histoire annoncée dont les chapitres obligés comporteraient exil, séparation, divorce , un mort si jeune que c'en était indécent, en sus d'une ou deux guerres?
Personne. Pourtant c'est ainsi, le petit garçon est cet homme, qui, ce soir comme un autre, depuis des années, effleure mon cou, pose une tasse de café à coté de moi, sans même tenter de lire par dessus mon épaule, au moment même où, à ce post je met ce point.

chulie, sur le chemin de 19xx à 2006,
vendredi 23 mars 2007

1984 : 4 ans, j'attends.

Cette année m'apporte la maison des bidibulles, un déguisement de lapin, une robe de fée, un mange disque, la varicelle, un radiocassette enregistreur, un vélo et une flûte à bec (donc je ne saurais jouer que dans 6 ans).

Et quand je ne m'amuse pas avec tout ça, je vais donc à l'école en face de la maison.

J'aime l'école.

Quand je rentre, je prend mon gros oreiller dans ma chambre et je vais voir maman. Elle est toujours couchée. On regarde Club Dorothée ou Côte Ouest. Je fais des dessins : maman qui a un ventre transparent et dedans il y a un bébé.

Toutes les deux au lit, on attend.

marionette, sur le chemin de 19xx à 2006,
mercredi 18 avril 2007

1991, 4 ans : et un bras, un!

( Pour AnneTanteSarah (cf billet précédent), j'ai eu une illumination idéesque venue du fin-fond de ma fatigue : mon père a perdu une de ses soeurs, qui s'est noyée à 16 ans alors que mon grand-père tentait de manoeuvrer le bateau pour rentrer dans le port d'Arcachon, un jour de grosse mer. Je ne l'ai pas connue, elle s'appellait Caroline. Comme me l'a fait remarquer ma mère il y a peu, dans la famille, personne n'a jamais parlé de la mort de Caroline, mais de l'accident de Caroline. La différence est énorme, en fait. La partie "tante" doit certainement venir de là. Je me souviens effectivement de l'omni-présence douloureuse de cette blondinette irréelle que ma grand-mère a revu en ma petite soeur Capucine, dès le jour de sa naissance... même si elle n'a jamais voulu l'avouer. )

La seule chose qui me revient de mes quatre ans est cette image : je suis dans la cour de récré des maternelles à l'école Ste Monique, un foulard jaunasse très moche autour du cou avec de la mousse dedans et qui me tient chaud dans la nuque, mais j'ai pas le droit de l'enlever. Je me suis cassé le bras droit. Le plâtre me tient très chaud aussi, mais je n'ai pas le choix, et puis comme Nicolas m'aime quand même, je m'en fiche. Cet après-midi là, il faisait chaud, et j'ai couru vers Nicolas pour lui faire un bisou.

(Je me suis cassée le bras en tombant du toboggan dans le parc. Une margelle en béton passait dessous, en faisant une limite entre le gazon et les graviers, et, en voulant monter le toboggan à l'envers, je suis tombée sur mon bras. Lui-même ayant atterri à cheval sur la margelle... CRAC.)

Cette année-là, j'ai appris à faire du vélo. Comme ma soeur Florence avait six ans, elle apprennait, et comme je voulais faire comme elle, j'apprennais aussi, mais avec deux ans d'avance.

On commence à faire des "échanges" avec les C (la famille de Louis, cité dans mon 3eme ricochet). Des "échanges", ça veut dire que chaque semaine, une famille va chercher tous les mômes à l'école le mardi, les fait manger et les ramène, et le jeudi, c'est l'autre famille qui s'y colle. En gros, toutes les semaines pendant un bon bout de temps, on s'est tapées à aller ches les C. Moi j'aimais bien Louis mais j'aimais pas ses frères. Ils m'appellaient Mario pour m'embêter parce que j'étais un garçon manqué et qu'ils savaient que j'avais HORREUR de ça. Et ils mettaient 3 tonnes de ketchup dans tout ce qu'ils mangeaient, nouilles comme purée et parfois même dans les yaourts. C'était dégueulasse.

En fin d'année, Louis et moi on divorce. Enfin je divorce. Il fait encore pipi au lit et c'est sale, en plus il sent pas très bon et il suce encore son pouce et... voilà. Je lui ai dit "écoute mon biquet, too much c'est too much, mmmh? Vu? Allez débarrasse le plancher, va traire tes vaches, file de là cochon, etc etc". Non en fait j'ai écrit ça parce que je ne me souviens plus très bien, et que ça fait un peu peur de pas se souvenir.

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