Petits cailloux et ricochets

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le projet

En novembre et décembre 2006, Anna Fedorovna Kozlika a remonté les années de 2006 à sa naissance au rythme d'un billet pour chaque année. Elle a appelé cette série « Mes petits cailloux 2006-1960 »

A la fin, elle a eu envie de reprendre le chemin en sens inverse et quelques blogueurs ont eu envie de la suivre : ces billets avaient fait naître en eux échos, sourires, jeux de miroir ou clins d’œil... ces fameux ricochets que font les petits cailloux lancés au fil de l'eau.

Le blog collectif que vous êtes en train de lire a été créé ainsi, au détour de discussions au bas de quelques billets. Il s’appelle « Petits cailloux et ricochets » et accueille les textes de tous les participants.

Si vous aussi vous souhaitez faire des ricochets, les modalités pratiques sont expliquées sur cette page.

les textes
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année 1998

Les textes sont présentés dans l'ordre chronologique de leur rédaction.

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ada, sur le chemin de 2006 à 19xx,
mardi 19 juin 2007

1998- Peurs et préjugés

J'ai hésité avant de le publier ce ricochet.. pudeur ? Et mon fournisseur d'accès internet en bloquant ma connexion quelques jours m'a donné du temps. Maintenant que le caillou est lancé, autant boire ses éclaboussures ! (Un sociologue se régalerait ; il parait que l'INED vient de lancer une enquête de grande envergure sur l'immigration turque en France...)

Mars 1998. Le RER se taille un passage entre les petits pavillons gris de la banlieue nord.

Mon front tangue contre la vitre. J’ai mal à la tête. Cela fait déjà une semaine que j’ai mal à cette fichue tête. Je me traîne dans une étrange migraine, à deux doigts de l’euphorie, à deux doigts aussi du précipice.

Je me lève avec la migraine, je travaille avec la migraine, je me couche avec la migraine, sombrant dans un sommeil trouble pendant lequel je n’ai de cesse de construire des murs de pierre. Je tartine du ciment sur mes inquiétudes.

Terminus. Aérogare T9, Charles de Gaulle. Un tunnel sombre me tend les bras. Nous sommes le 19 mars, il fait beau, je vais accueillir l’homme que j’ai épousé trois mois plus tôt à Istanbul, un lendemain de Noël enneigé. Mes amies ont parlé de coup de tête dû à un chagrin d’amour tenace. Moi je sens que ma décision s’inscrit dans une cohérence bien plus solide.

Pourtant depuis une semaine, j’ai peur. Comment expliquer cette migraine autrement ? Déclenchée depuis que je sais que celui que je n’ose encore appeler « mon mari » vient d’obtenir son visa, donné sa démission auprès de son employeur et qu’il a acheté son billet d’avion. J’ai peur. Je le reconnais. D’avoir fait une bêtise, d’avoir été trop vite, d’avoir été optimiste. Istanbul n’est pas Paris. Et si mon amour et la sérénité évidente qui m’envahit quand il est près de moi ne pouvaient s’épanouir que près des eaux du Bosphore ? Et si, à Paris avec la bague au doigt, mon bien-aimé se révélait « macho et jaloux » comme me l’ont prédit mes amies - turques aussi bien que françaises ?

J’ai des doutes. Des doutes que n’apaisent pas les articles sociologiques que je lis avidement sur les mariages de la 2nde génération de l’immigration turque en France et les conjoints « importés ». Je sais que mes « choix » s’inscrivent dans une série statistique imparable. Bah tiens, moi qui me croyais originale…

J’attends. Que la porte des arrivées s’ouvre. Je me ronge les ongles. Et il apparaît. Je le vois de loin. Il tire une toute petite valise derrière lui. Je sais qu’il a jeté tout le reste de ses affaires, ses vêtements, ses meubles, ses livres. Tout est derrière lui. Je sais aussi qu’il ne sait dire que trois phrases de français. De voir cette évidence, cette confiance absolue en nous, en moi me bouleverse. Il s’approche, Dieu qu’il est beau. Il y a quelque chose en lui qui irradie : générosité, simplicité, intelligence, douceur, joie de vivre… ma familiarité avec la langue qu'il parle sa culture, sa façon d'aborder les choses .... que sais-je ? Quelque chose qui me bouleverse en tous cas.

Je n’ai plus mal à la tête. Je n’ai quasiment plus jamais eu de migraine depuis. Presque 10 ans.

Thomas, sur le chemin de 19xx à 2006,
dimanche 16 septembre 2007

1998, année 21 -- Initiales

Ça se passe un soir d'été. C'était l'époque où on pouvait promener nos vingt ans dans la douceur de la nuit. Nous sommes quatre dans la foule, le nez en l'air, grisés de bruit et de lumière. Gamins émerveillés par le feu d'artifices du quatorze juillet. Il y a T. et sa copine. Il y a L. et moi.

Le feu d'artifices est fini, on se rapproche de la station de métro, sans se presser. C'est là que je m'aperçois qu'L. a glissé sa main dans la mienne. Je serre ses doigts sous les miens, elle sait que je sais. Le métro est bondé et nous sommes séparés de T. La foule plaque son corps contre moi. Je sens sa chaleur qui diffuse. Les mots ne sont pas utiles. Elle descend à sa station.

Dîner chez L. Son homme est là aussi. Je suis juste un ami. Il va se coucher tôt, pas nous, nous avons à parler. Dans la pièce voisine, il dort. Dans sa chambre, nous parlons. Aux petites heures du matin, on finit par s'assoupir. L. s'endort dans mes bras.

Quelques jours plus tard, à la Maison des élèves. En ce moment j'ai la chambre pour moi tout seul, mon copiaule est en stage loin. L. passe me voir dimanche après-midi et de nouveau se blottit dans mes bras. Et s'approche plus près encore. Et ses lèvres se posent sur les miennes. Et pour moi c'est la première fois.

Puis il y a cet autre après-midi désœuvré et chaud d'été. Mes lèvres dévorent son visage, nos langues se caressent, mes mains glissent sur son corps... Un bout de tissus après l'autre, je retire ses vêtements. Entre deux, j'attends anxieux sa réaction... Elle me laisse faire, patiemment. Elle nue contre ma peau. Ça y est. J'ai attendu cet instant. Elle m'offre le nom d'homme. Elle ne veut pas croire que, là encore, c'est la première fois.

L. m'a extrait du sommeil amoureux. J'ouvre un œil étonné, je désespérais que cela m'arrive. Je ne savais pas comment. Je ne sais toujours pas. Il fallait juste être là, ouvert à la fortune. On dîne, grande tablée d'amis, une nuit d'août. L. est partie en province.

µ est là que je n'avais pas vue depuis des mois. Elle revient à Paris. Elle est seule. Elle plaisante pour exorciser le passé.

— J'en ai marre des mecs, je devrais peut-être passer aux filles !
— Ah, j'ai peut-être ma chance, au moins j'ai les cheveux longs...

(Ça fait quatre ans que je les laisse pousser.) Rires.

Le dîner est fini. µ rentre à pieds, ce n'est qu'à un quart d'heure. Y. se propose de la raccompagner. Mais je sens ma chance unique ce soir. Il comprend, d'un regard. Lui ai-je laissé le choix ? Il me sourit, il s'éloigne. On s'en va. Comme si de rien était, µ et moi, côte à côte, on discute comme on en a l'habitude, intarissables, complices. On arrive chez elle. L'appartement est à nous, elle m'invite pour un dernier verre. De toute façon on sait très bien que j'ai raté le dernier métro depuis un bon moment.

Je savoure un vieux whisky. On papote de plus belle.

µ a un peu mal à la main, un bobo de rien. Mais je voudrais qu'elle ne souffre plus. J'y dépose un bisou magique.

C'est l'instant suspendu où je renonce à ne faire semblant de rien. Un point de non-retour.

Elle me met en garde. Elle n'est pas prête, pas maintenant. Pourtant je prétends que je sais quel risque je prends. Ou que j'ai conscience en tous cas que je prends là l'une des décisions les plus dangereuses de mon existence.

Elle se rapproche enfin de moi. J'apprends le goût de ses lèvres.

Otir, sur le chemin de 19xx à 2006,
samedi 22 décembre 2007

1998:40 Le saut de la quarantaine

Notre joli petit appartement des Batignolles a été vidé. Nos biens sont en cartons, puis en containers. Je pars vivre quelques petites semaines chez mes parents tandis que mon mari est déjà depuis le début de l'hiver dans sa maison. C'est lui qui réceptionnera les containers, et je trouverai à mon arrivée une maison entièrement arrangée, il n'y a pas d'autre mot, comme tous les arrangements impeccables d'artiste qu'il sait si bien faire.

Pendant des mois et des années d'ailleurs, j'aurai beaucoup de mal à déranger cet agencement non fonctionnel, mais c'est une autre histoire.

Je suis éblouie. J'ai du mal à voir, et comme cela fait désormais des dizaines d'années que j'ai patiemment appris à ne pas éprouver mes émotions, tout se passe terriblement bien. Je n'ai même pas pleuré à l'aéroport. Je fais connaissance avec mes voisins, leurs enfants, je suis émerveillée de l'accueil chaleureux à l'américaine, et comme je suis naturellement très sociable, je fais également sensation amusée, si typiquement française, cela ajoute à un charme que j'aurais de toutes manières, je me sens si exotique, si décalée et j'en jouis un peu.

Surtout que tout le monde s'imagine ce qui n'est pas le cas, que je suis beaucoup plus jeune, quel confort que personne ne connaisse ma date de naissance, mon histoire mouvementée, mes troubles et mes difficultés, tout cela peut être gommé d'un coup, et je ne dis à personne que je viens de passer le cap de la quarantaine dont je ne veux absolument pas entendre parler. Je recommence ma vie, et je rêve que j'ai effacé les ardoises qui sont pourtant bien empaquetées dans mes meubles.

Je farfouille quand même dans le rayon "autisme" de la bibliothèque municipale, au grand dam d'Estac qui se récrie que je dis n'importe quoi comme d'habitude.

C'est une première voisine qui me regarde d'un drôle d'air quand je lui dis que Monsieur Ziti ne parle toujours pas. C'est une deuxième voisine qui m'oriente fermement vers le diagnostic définitif et me récupère pantelante une fois que j'ai cessé de fermer les yeux.

Je ne veux pas paniquer mais j'écris à un maximum de mes amis et connaissances pour leur faire savoir que notre fils aîné est diagnostiqué autiste. Les réactions de certains d'entre eux sont édifiantes. Il y aura un avant et un après.



Oh ! vallée obscure de ténèbres et de brumes,
jusques à quand me tiendras-tu dans les chaînes !
Mieux vaut mourir et m'abriter dans l'ombre divine,
que l'isolement dans ces eaux insondables !
Déjà je les vois, les collines de l'Eternité,
leurs sommets verdoyants, couverts de fleurs éclatantes !
Je bats les ailes d'aigle,
je vole de mes yeux, je lève mon front tout en haut
et j'ose regarder le soleil !
O ciel ! que tes voies sont splendides !
C'est là que domine la liberté éternelle.
Les airs qui soufflent sur tes hauteurs,
qu'ils sont doux, et pleins de mystère.

Rachel Morpurgo (Italie XIXe) d'après une traduction de l'hébreu par Nahum Schloush

shayalone, sur le chemin de 2006 à 19xx,
dimanche 10 février 2008

1998 Décidée

C'est ainsi qu'on m'appelle. C'est ainsi qu'Il m'appelle, Sensible. Sensible et décidée, c'est le couple présidentiel infernal. Avant lui, mon surnom, c'était Domina. Mais là il n'avait pas de place. On se complète, on s'adore, enfin surtout lui. Moi je l'aime bien, mais ça reste un garçon, je ne peux guère lui rendre la passion qu'il me voue. Je ne peux guère rendre quoi que ce soit à qui que ce soit. Je m'arrache les tripes au quotidien, parce que c'est tout ce que je sais faire. Ce n'est pas par bonté d'âme ou par altruisme. C'est juste mon destin, et j'y cours, décidée. Mais je donne ce que j'ai , et je deteste qu'on me demande, qu'on exige, qu'on m'aliène. Parce qu'en vrai, décidée va mal. mais elle n'a pas le logiciel pour le dire. Alors les relations proches de sensible, c'est insupportable. Plus il s'approche, plus je me révolte. Jusqu'à mordre. Décidée a les crocs aussi pointus qu'elle a les mains douces. Sensible est déchiré. J'ai trop de colère pour me sentir coupable. L'intrusion affective. Insupportable.

Je n'ai pas beaucoup changé.

shayalone, sur le chemin de 2006 à 19xx,
dimanche 10 février 2008

1998 Décidée

C'est ainsi qu'on m'appelle. C'est ainsi qu'Il m'appelle, Sensible. Sensible et décidée, c'est le couple présidentiel infernal. Avant lui, mon surnom, c'était Domina. Mais là il n'avait pas de place. On se complète, on s'adore, enfin surtout lui. Moi je l'aime bien, mais ça reste un garçon, je ne peux guère lui rendre la passion qu'il me voue. Je ne peux guère rendre quoi que ce soit à qui que ce soit. Je m'arrache les tripes au quotidien, parce que c'est tout ce que je sais faire. Ce n'est pas par bonté d'âme ou par altruisme. C'est juste mon destin, et j'y cours, décidée. Mais je donne ce que j'ai , et je deteste qu'on me demande, qu'on exige, qu'on m'aliène. Parce qu'en vrai, décidée va mal. mais elle n'a pas le logiciel pour le dire. Alors les relations proches de sensible, c'est insupportable. Plus il s'approche, plus je me révolte. Jusqu'à mordre. Décidée a les crocs aussi pointus qu'elle a les mains douces. Sensible est déchiré. J'ai trop de colère pour me sentir coupable. L'intrusion affective. Insupportable.

Je n'ai pas beaucoup changé.

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