Petits cailloux et ricochets

Aller au contenu | Aller au menu | Aller à la recherche

le projet

En novembre et décembre 2006, Anna Fedorovna Kozlika a remonté les années de 2006 à sa naissance au rythme d'un billet pour chaque année. Elle a appelé cette série « Mes petits cailloux 2006-1960 »

A la fin, elle a eu envie de reprendre le chemin en sens inverse et quelques blogueurs ont eu envie de la suivre : ces billets avaient fait naître en eux échos, sourires, jeux de miroir ou clins d’œil... ces fameux ricochets que font les petits cailloux lancés au fil de l'eau.

Le blog collectif que vous êtes en train de lire a été créé ainsi, au détour de discussions au bas de quelques billets. Il s’appelle « Petits cailloux et ricochets » et accueille les textes de tous les participants.

Si vous aussi vous souhaitez faire des ricochets, les modalités pratiques sont expliquées sur cette page.

les textes
S'abonner

année à 40 ans

Les textes sont présentés dans l'ordre chronologique de leur rédaction.

Fil des billets - Fil des commentaires

traou, sur le chemin de 2006 à 19xx,
samedi 10 février 2007

2004 – Drôle de dizaine

J’ai 40 ans, et comme d’autres, je me sens plus « fille » que « femme ». Et pourtant. Cet anniversaire-là me fauche violemment. Je ne l’aurais jamais imaginé. Je m’en foutais de mes anniversaires, jusque là. Cette dizaine nouvelle me gifle symboliquement : 40 ans. Seule. Pas d’enfant.

Inutile. Sèche et stérile. J’ai vu défiler dans ma tête folle ces mois-là tous les monstres que j’avais refoulés les années d’avant. J’avais encaissé sans presque broncher la mort des uns et des autres, la dérive professionnelle et sentimentale, en désordre et en parant au plus urgent. Je me prends tout dans la gueule pour une lamentable petite porte ouverte sur la mélancolie d’avoir cet âge réputé difficile pour une femme. Merde, mes copines commencent à se ménopauser, c’est quand mon tour ?! C’est quand « trop tard » ?!

Je fais le vide autour de moi (lapsus d’écriture qui « m’amuse » toujours : j’ai tapé « vie » au lieu de « vide », spontanément…). J’avais toujours dit que ma vie professionnelle était un fiasco, ma vie sentimentale itou, toute de destruction et de larmes, mais que j’avais au moins réussi quelques belles histoires d’amitié… Cette année-là, j’inverse la vapeur : J’obtiens LE job dont je rêve depuis toujours, après des mois de quasi-harcèlement auprès des responsables de la boite en question. Je ne lâche pas l’affaire et ça paie. En même temps, je rencontre Fox, nous nous installons ensemble très vite, c’est harmonieux et gai, ça durera un an. Une jolie histoire qui me permettra de tenir… peut-être.

Parce que cette année-là, j’envoie au plus loin de moi mes plus belles amitiés. Mes deux amis-frères de plus de 20 ans que je soupçonne incapables de comprendre mon désarroi insondable. C’est leur faire injure, sûrement. C’est irréparable, peut-être. Au moment où je les ai balayés je n’ai pas mesuré les conséquences, je n’ai pas su faire autrement…Coup de lune. Câble sectionné dans mes sentiments les plus profonds. Je ne sais pas. 3 ans après, j’en paie encore le prix, eux aussi. J’essaie de mettre un baume maladroit sur deux amputations, deux arrachages. Pourquoi je l’ai fait, je ne sais toujours pas. Je sortais du fond d’un trou où personne n’avait pu m’accompagner, même pas eux, mes frères, mes semblables. De ce trou-là est ressorti une presque-inconnue pour moi-même, violente et amère, crachant du feu et de la lave autour d’elle.

Il y a toujours une raison… J’espère que je la trouverai un jour.

sicaliptic, sur le chemin de 2006 à 19xx,
mardi 13 février 2007

2006 : 40 ans Déjà!

Cette année sans doute à cause du chiffre rond j'ai eu des envies de recentrage, retrouver le temps passé et réunir les amis que je me suis fait au long de la vie. C'est vrai que déjà l'an dernier j'avais repris contact avec ceux que je pensais avoir négligés et je m'étais mise dans la tête que pour pallier au manque de contact quotidien, qui est le fort de l'amitié, il suffisait de donner des nouvelles régulièrement et j'avais donc mis en place une newsletter perso, où je parlais de tous ces petits riens que l'on confie à ceux qui nous sont proches et que l'on oublie quand on communique une fois l'an.

Les réactions ont été diverses, quelques amis ont vraiment apprécié et certains ont même réagit ponctuellement au gré des non-évènement de ma vie. D'autres ont continué à garder le silence en se disant sûrement que j'étais toujours aussi bavarde, d'autres encore se sont mis à parler de ces nouvelles entre eux sans jamais me faire de retour. Heureusement, parce que le jour où l'un d'entre eux m'a proposé lors d'une visite éclair, de pimenter un peu mon récit pour tenir en haleine mes lecteurs, j'ai bien ri mais j'ai aussitôt arrêté ma newsletter. De toutes manières les gens ne passent pas autant de temps que moi sur leur ordinateur et finalement je sais que ce n'est pas la vraie vie, d'ailleurs pour mon anniversaire au lieu de cette grosse fête que j'imaginais sous le soleil marseillais, j'ai dîné en tête à tête avec mon amoureux en regardant la mer, et c'était très bien comme ça.

samantdi, sur le chemin de 2006 à 19xx,
dimanche 4 mars 2007

2001 : 40, l'année de l'explosion

En 2001, je fête mes 40 ans avec 40 personnes qui me sont chères.
J'envisage la quarantaine avec sérénité même si je pense avoir encore du chemin à faire avant d'être en paix avec moi-même. Le printemps se passe en fêtes, tous mes amis passent le cap et nous voguons de soirées et soirées, un peu éméchés, un peu amusés et finalement heureux de nous retrouver adultes.

L'automne nous cueille le 11 septembre. Je ne garde qu'un vague souvenir du moment où, au volant de ma voiture, j'entends à la radio l'incroyable nouvelle de la chute des tours de Manhattan.
L'explosion qui s'inscrit de façon indélébile dans ma mémoire, c'est l'explosion de l'usine chimique AZF, dans ma ville, Toulouse, le 21 septembre, dix jours après le 11.
Je me souviens des minutes qui se sont égrenées ce jour-là, depuis le bruit d'un choc étrange jusqu'aux premières manifestations de la puissance publique. La voiture de la police municipale avec son mégaphone nous demandant de rester confinés. Le directeur traversant la cour, un mouchoir blanc sur le bas du visage. Les premiers parents venant chercher leurs enfants. Le nuage orange et les mots des collègues : "alerte Seveso".
La longue file ininterrompue des voitures quittant la ville, empêchant toute circulation, pare-choc contre pare-choc.

Et dans les jours et les semaines qui ont suivi, la découverte des images, le cratère de l'explosion, les bâtiments détruits sur des kilomètres, les cadavres et les blessés, les témoignages de ceux qui étaient sur les lieux.
Les grandes manifestations de soutien : "Usine à risque, plus jamais ça, ni ici ni ailleurs", le ruban des marcheurs encerclant les boulevards de ceinture, avec un arrêt devant la caserne des Pompiers et de longues minutes d'applaudissements.
La morgue de Total, le chagrin des ouvriers, la fermeture de l'usine.

C'est à ce moment-là que Maureen a décroché un entretien pour aller travailler à l'autre bout de la France.

Otir, sur le chemin de 19xx à 2006,
samedi 22 décembre 2007

1998:40 Le saut de la quarantaine

Notre joli petit appartement des Batignolles a été vidé. Nos biens sont en cartons, puis en containers. Je pars vivre quelques petites semaines chez mes parents tandis que mon mari est déjà depuis le début de l'hiver dans sa maison. C'est lui qui réceptionnera les containers, et je trouverai à mon arrivée une maison entièrement arrangée, il n'y a pas d'autre mot, comme tous les arrangements impeccables d'artiste qu'il sait si bien faire.

Pendant des mois et des années d'ailleurs, j'aurai beaucoup de mal à déranger cet agencement non fonctionnel, mais c'est une autre histoire.

Je suis éblouie. J'ai du mal à voir, et comme cela fait désormais des dizaines d'années que j'ai patiemment appris à ne pas éprouver mes émotions, tout se passe terriblement bien. Je n'ai même pas pleuré à l'aéroport. Je fais connaissance avec mes voisins, leurs enfants, je suis émerveillée de l'accueil chaleureux à l'américaine, et comme je suis naturellement très sociable, je fais également sensation amusée, si typiquement française, cela ajoute à un charme que j'aurais de toutes manières, je me sens si exotique, si décalée et j'en jouis un peu.

Surtout que tout le monde s'imagine ce qui n'est pas le cas, que je suis beaucoup plus jeune, quel confort que personne ne connaisse ma date de naissance, mon histoire mouvementée, mes troubles et mes difficultés, tout cela peut être gommé d'un coup, et je ne dis à personne que je viens de passer le cap de la quarantaine dont je ne veux absolument pas entendre parler. Je recommence ma vie, et je rêve que j'ai effacé les ardoises qui sont pourtant bien empaquetées dans mes meubles.

Je farfouille quand même dans le rayon "autisme" de la bibliothèque municipale, au grand dam d'Estac qui se récrie que je dis n'importe quoi comme d'habitude.

C'est une première voisine qui me regarde d'un drôle d'air quand je lui dis que Monsieur Ziti ne parle toujours pas. C'est une deuxième voisine qui m'oriente fermement vers le diagnostic définitif et me récupère pantelante une fois que j'ai cessé de fermer les yeux.

Je ne veux pas paniquer mais j'écris à un maximum de mes amis et connaissances pour leur faire savoir que notre fils aîné est diagnostiqué autiste. Les réactions de certains d'entre eux sont édifiantes. Il y aura un avant et un après.



Oh ! vallée obscure de ténèbres et de brumes,
jusques à quand me tiendras-tu dans les chaînes !
Mieux vaut mourir et m'abriter dans l'ombre divine,
que l'isolement dans ces eaux insondables !
Déjà je les vois, les collines de l'Eternité,
leurs sommets verdoyants, couverts de fleurs éclatantes !
Je bats les ailes d'aigle,
je vole de mes yeux, je lève mon front tout en haut
et j'ose regarder le soleil !
O ciel ! que tes voies sont splendides !
C'est là que domine la liberté éternelle.
Les airs qui soufflent sur tes hauteurs,
qu'ils sont doux, et pleins de mystère.

Rachel Morpurgo (Italie XIXe) d'après une traduction de l'hébreu par Nahum Schloush