Petits cailloux et ricochets

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le projet

En novembre et décembre 2006, Anna Fedorovna Kozlika a remonté les années de 2006 à sa naissance au rythme d'un billet pour chaque année. Elle a appelé cette série « Mes petits cailloux 2006-1960 »

A la fin, elle a eu envie de reprendre le chemin en sens inverse et quelques blogueurs ont eu envie de la suivre : ces billets avaient fait naître en eux échos, sourires, jeux de miroir ou clins d’œil... ces fameux ricochets que font les petits cailloux lancés au fil de l'eau.

Le blog collectif que vous êtes en train de lire a été créé ainsi, au détour de discussions au bas de quelques billets. Il s’appelle « Petits cailloux et ricochets » et accueille les textes de tous les participants.

Si vous aussi vous souhaitez faire des ricochets, les modalités pratiques sont expliquées sur cette page.

les textes
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année année de naissance

Les textes sont présentés dans l'ordre chronologique de leur rédaction.

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Kozlika, sur le chemin de 2006 à 19xx,
lundi 25 décembre 2006

1960:00 Jésus et moi

(Ce billet est dédié à Luciole, François et leur petite Louise, née ce matin, à 2h50.)

Fin décembre 1960. La maternité nous laisse enfin sortir ma mère et moi, pour que nous puissions passer Noël avec Cassandre dans le petit studio où elles viennent d'emménager. Pendant les cinq semaines de mon séjour en couveuse, « madame Dix-Sept » n'a pas eu le droit de sortir et périssait d'ennui à l'hôpital, sauvée un seul après-midi en raison d'une réunion de parents dans l'établissement de ma sœur à laquelle on l'autorisa à se rendre sous le haut patronnage d'une infirmière-duègne chargée de veiller à ce qu'elle ne prenne pas la fuite en abandonnant le « bébé Dix-Sept ». Durant ces cinq semaines et malgré la crainte de l'abandon de son enfant illégitime au sort incertain par une femme de si mauvaises mœurs, on ne l'autorisa pas à me rendre visite. C'est avec la complicité d'autres mères qu'elle parvint à entrer dans la salle des couveuses la première fois au bout de deux semaines et à quelques rares reprises ensuite. C'est donc avec un réel sentiment de fête qu'elle rentre à la maison, décidée à ne pas s'alarmer à mon sujet malgré mes moins de 2,5 kg et l'annonce que les deux prochaines années seraient à surveiller de près car il était possible que l'anoxie ait endommagé mon cerveau.

Je m'appelle Anne, car Maman avait adoré Marie Déa dans « Les Visiteurs du soir » et que ça plaisait bien à Papa, notre visiteur du soir à nous, que je m'appelle comme sa mère Hannah.

13 novembre 1960 après-midi. Maman et Cassandre sont au cinéma[1] lorsque Maman ressent les premières contractions. Elle envoie ma sœur chez Mamie Louise et fonce à l'hôpital. Vingt-huit semaines ça fait beaucoup trop court, même si une naissance avant terme était prévue en raison d'un fibrome squatteur. On lui administre aussitôt des médicaments destinés à stopper le travail. Las, rien n'y fait. L'équipe médicale décide de procéder dans l'urgence à une césarienne et la machine se met en branle jusqu'au badigeonnage du ventre de la parturiente, totalement groggy par les médicaments. C'est à ce moment qu'on se rend compte que je suis engagée sur la voie naturelle et qu'il faut abandonner le projet du scalpel.

Maman est donc enjointe à renoncer à son apathie et à poussez, madame ! mais enfin poussez ! ne vous endormez pas !. On lui annonce une souffrance fœtale, on la somme d'y mettre du sien « si vous voulez avoir une chance qu'il soit vivant ». L'adrénaline déclenchée par cet avertissement et les spatules réussiront à me faire mettre le nez dehors vers 20h30.

L'autre jour, tandis que xave et moi parlions de ma peur de la mort. Il disait que pour sa part l'avoir vue de si près lui faisait considérer la vie tout autrement depuis. Le fameux carpe diem : profite du jour présent parce que tu ne peux compter sur demain. Je lui rétorquai en riant en évoquant ma naissance que pour ma part je pense qu'on n'a qu'une seule deuxième (et donc seconde, les esthètes de la langue française apprécieront) chance et que j'avais déjà « dépensé » la mienne, trop tôt pour en tirer si riche enseignement. Comme il me demandait si c'était une blague ou si je le pensais réellement, je me suis rendue compte à ma propre grande stupéfaction que je ne plaisantais qu'à moitié.

Lorsque je suis née, je pesais royalement 2,120 kg, j'avais le cordon ombilical doublement entouré autour du cou, les voies respiratoires obstruées ; au bout de quatre minutes sans crier on me jugea morte. Une puéricultrice tenta toutefois une opération de la dernière chance tandis que vers la table d'accouchement on déclenchait le branle-bas de combat car ma mère faisait une hémorragie.

Le carnet de santé Voyez-vous, Jésus et moi avons un point commun. Tous les deux avons été donnés pour morts et avons réssuscité. Sauf que pour lui on n'a pas de preuve, tandis que pour moi, si.

Notes

[1] Je ne sais pas quel film elles étaient allées voir. En attendant que je le leur demande, on n'a qu'à dire que c'était Zazie dans le métro, sorti quelques jours auparavant, parce que ça me plairait bien !

Otir, sur le chemin de 19xx à 2006,
mercredi 24 janvier 2007

Ricochet 1958:00 Ouvre les yeux et va

Se souvenir de sa naissance est un exercice périlleux. Parfois pourtant certaines expériences permettent de revivre les sensations du moment, mais le récit s'en fera plus tard, peut-être. C'est une sensation étrange et très angoissante, parce qu'à moins d'être né par césarienne, le moment du passage est une prise dans un étau extrêmement dangereuse. Pas étonnant qu'on reste traumatisé à vie.

Certains en gardent les yeux clos un bon moment. Mais ce n'a pas été mon cas. Et c'est la première chose dont je me souviens que ma mère m'a répété : "tu es née les yeux grand ouverts". Je les ai gardés ouverts depuis, sur la vie et ce que j'en vois. Parfois, j'aimerais bien les avoir fermés. Oublier.

L'autre chose qui fait partie du folklore de ma naissance et pas des moindres : je suis née le jour de l'anniversaire de ma maman. Tu parles de passer son anniversaire à la clinique pour accoucher ! Un joli cadeau. Mais j'étais un cadeau. Et un cadeau de mon père en plus. Pas fière qu'un peu. Bien sûr, partager notre anniversaire n'a pas toujours été facile, je ne sais pas si j'ai toujours aimé ça, il y avait comme une sorte de concurrence, qui n'a guère cessé à ce jour, et ma mère gagnait toujours en plus, puisque je n'ai jamais pu épouser mon papa à moi, même si je l'aimais tellement fort.

En tous cas, ma mère ne m'en a pas voulu d'être née le jour de son anniversaire, à terme en plus, et surtout : "Je t'ai vue naître !", car on ne l'a pas endormie comme il se devait à cette époque sans péridurale, et je suis donc venue au monde dans les han et les ha, petite tête aux cheveux fournis bien noirs, beau bébé bien formé, deuxième d'une fratrie de trois, mais fille unique et combien précieuse.

En attendant, Annie Cordy chantait "Hello le soleil brille !", si, si. Au hit-parade du jour de ma naissance.

Kozlika, sur le chemin de 19xx à 2006,
mercredi 24 janvier 2007

00:1960 garçon

Mon père voulait un garçon. Ainsi ronchonna-t-il à ma naissance auprès de ma mère, qui lui rappela aimablement que ses études scientifiques jeune homme n'avaient pu le laisser dans l'ignorance 1/ de la loi des statistiques, 2/ et surtout de qui de l'homme ou la femme apportait la dose de x et de y qui décident de ce point de détail.

Il a dû rapidement se faire une raison car je n'ai jamais eu l'impression que je n'étais pas « du bon côté » du chromosome. En revanche, si je n'ai pas été élevée à devenir commando parachutiste, rien non plus n'a été fait ni de sa part ni de celle de ma mère pour me pousser dans les fifilleries. La mode et les mœurs n'étant pas encore à l'éducation égalitaire, j'ai été très vite classée dans la tribu des garçons manqués, comptant plus de pantalons déchirés aux genoux que de traces du rouge à lèvres de maman sur mes chemisiers. Ma mère refusait le statut minorant qu'on faisait aux femmes et mon père détestait les minauderies (enfin pas toutes semble-t-il, mais du moins pour sa fille...) J'ai donc fait du judo, été priée de faire le maximum dans mes études, interdite de dentelles et de vêtements roses (j'en connais une que ça aurait drôlement frustrée !), entendu railler les journaux féminins de tous temps, tancée sévèrement à la moindre tentation de jouer de la larme pour obtenir quelque faveur.

L'éducation différente du gros du lot, si elle comporte d'indéniables atouts, a toujours le revers de sa médaille : constatant autour de moi les trousses de maquillage complètes, froufrous aux jupons, barrettes à qui mieux-mieux et exclamations d'admiration sur leur joliesse par les parents de mes copines, ne pouvant devenir sourde aux perpétuelles remarques admiratives sur la beauté de ma mère et de ma sœur, qui de surcroît se ressemblaient énormément tandis que je suis le portrait craché de mon père, valoches comprises, j'en tirai la conclusion qui s'imposait. Faute d'être jolie ou de présenter quelque compétence féminine on me poussait à développer d'autres talents.

J'en ai parlé il y a quelque temps à ma mère, effarée de l'apprendre, la pauvre. Je ne doute pas que loin d'eux fut cette intention. Le hic c'est que les mauvais lierres de ce genre qui grandissent avec vous sont durs au désherbage.

tarquine, sur le chemin de 19xx à 2006,
samedi 27 janvier 2007

1966 : 0 — Au théâtre, le sang coule.

Cela s'est passé durant le 3ème acte. Ou peut-être le second. La femme s'est mise à saigner. Brutalement, abondamment. C'était au temps où les mouchoirs n'étaient pas de papier mais se pliaient fins et brodés au fond des sacs de dame. Pourtant des mains se sont tendues et sont venus lui offrir ces blanches étoffes. Pour tenter d'étancher le sang qui s'échappait d'elle. Plus que honte elle avait terriblement peur. Peur que ces litres de sang soient le linceul de l'enfant qu'elle espérait depuis des années. Elle a fui le théâtre sans rien connaître de la fin de l'histoire. Elle savait juste qu'elle avait 37 ans, des enfants déjà adolescents et qui, depuis des années, et en dépit des souhaits de leur parents, étaient restés au nombre de deux.
Elle fût forcée de le constater : le sang avait coulé abondant et généreux mais son ventre demeurait plus rond que jamais. Au fil des semaines, il se fit même exorbité, inquiétant. Alors la peur la reprit, elle sentait, elle savait que ce bébé-là ne se présentait pas comme les premiers.
Sept mois. Sept mois d'aménorrhée c'était l'âge qu'il fallait à ce fœtus pour supporter les radiations et autoriser la première radiographie. A sept mois d'aménorrhée, pas une semaine de plus, le froid métal est venu compresser son ventre difforme, venu fouir ses entrailles et peut-être pouvoir lui dire ce qu'il en était de ce bébé qui prospérait quand tous le croyaient disparu !
C'était l'été. Il faisait chaud et elle transpirait sur le fauteuil en moleskine où elle n'en finissait plus d'attendre. Et puis quelqu'un est venu, une femme pleine de componction qui lui a dit que non, on ne lui remettrait pas les clichés. On les remettrait directement à son médecin prescripteur. C'est celui-ci aussi qui lui donnerait les résultats. Non, on ne pouvait rien lui dire aujourd'hui. Mais la mère s'est levée. Elle s'est levée de toute sa hauteur. Elle était grande cette femme-là. Et puis elle avait la voix qui portait. Qui portait loin. Alors elle fait savoir qu'il ne fallait pas espérer qu'elle s'en aille avant qu'on lui explique ce qu'il y avait sur ces radios, sur ce qu'elle portait en elle.
On a pris la mesure de sa colère, de son inquiétude et de sa peine.
On l'a fait asseoir dans un petit bureau et un médecin est venu se placer en face d'elle. Il avait la mine grave et le ton protocolaire de celui qui regrette d'avoir à annoncer une mauvaise nouvelle. « Madame » lui a -il dit. « Madame, ce n'est pas un mais deux bébés que vous attendez. »
Ainsi, et alors qu'elle craignait de ne plus jamais en avoir, la femme réalisa qu'elle venait, en une seconde, de doubler le nombre de ses enfants !

Par la suite, elle a toujours affirmé qu'en dépit de son poids, elle a réellement sauté de joie.
Personnellement, bien caparaçonnée de liquide amniotique, je ne m'en souviens pas !

* * *

Ma mère, qui n'était pourtant pas avare de ses souvenirs, ne m'a raconté qu'une seule fois l'épisode du théâtre. Et en le faisant, elle avait les yeux encore rempli de cette peur de perdre un enfant. En une phrase j'ai compris que la peur ne l'avait jamais quittée. « Peut-être que vous étiez trois » a-t-elle murmuré.

zub, sur le chemin de 19xx à 2006,
dimanche 28 janvier 2007

1948 : Le grand départ

Bien sûr que je ne m’en souviens pas, et plus personne pour m’indiquer le chemin. Si je connais certaines choses sur la vie de mes deux parent avant qu’ils se rencontrent, je ne sais rien de ladite rencontre. Ni même quand ils se marièrent. (Ah, si j'avais mieux cherché!!! Ce grand événement eu lieu le 12 octobre 1946).

Mariage.jpg

Je sais que mon père fut engagé volontaire pour la durée de la guerre. Qu’il fit la campagne d’Italie, le débarquement de Provence et reçut pas mal de médaille.
Ma mère quant à elle, 4° d’une famille de 12 enfants, fut chargée du ravitaillement. Ce qui lui valu de nombreuses plaintes de la part des plus jeunes, récriminations toujours en vigueur.
Ce que je connais, c’est l’adresse de la maison : 10 rue Franchipani.
Située en plein centre ville, les rues avoisinantes portent encore les stigmates de la guerre. Que voulez-vous, pour être sûr d’atteindre l’arsenal et les troupes allemandes, les avions américains lâchaient leurs bombes bien avant, et il ne leur restait pas grand chose arrivés sur place.

1948.jpg

Mais heureusement, j’étais un beau bébé, et mardi c’est mon anniversaire.

florence, sur le chemin de 19xx à 2006,
dimanche 28 janvier 2007

1982:0 Désirée

L'hiver est très rude en 1982... Mon papa est cheminot et travaille en trois-huit. Tout l'immeuble se réjouit de la grossesse de ma maman et chacun est prêt à lui rendre service. Le 4 Avril. Ma maman est enceinte jusqu'aux dents. Un petit repas familial se déroule le soir dans l'appartement de mes parents. Un bébé très désiré, dont on ne connait pas le sexe "pour la suprise", devrait arriver pour la fin avril, pour l'anniversaire de ma maman justement. La soirée se passe avec du vin ... Ma grand-mère prévient "tu n'en as plus pour longtemps, ton ventre est bas". Les invités partent, mes parents vont se coucher, tard. Vers 3h, ma mère prévient mon père :
- Je suis en train de perdre les eaux.
- T'es sûre ?.

Un bébé très désiré... Mes parents se sont mariés en 1971, et ils ne voulaient pas d'enfants tout de suite. Mais quand ils se sont décidés, les machines n'étaient pas très bien huilées : problèmes de stérilité chez les deux ! Ma mère a alors suivi des traitements lourds pour y remédier, sans succès. Au bout de trois ans, elle abandonne. Mes parents parlent alors d'adoption. Et là, miracle (ou pas), elle est enceinte. Son gynéco tente de l'avertir :
- Restez calme, pas trop de sport, ménagez vous.
- S'il veut tenir, il tiendra, sinon tant pis, j'ai déjà fait trop d'efforts.

Et je tiens. En mars, le gynéco est alarmiste. Je suis anormalement petite, et il prescrit des piqûres cencées m'engraisser dans le ventre de ma mère. Et j'ai tenu, mais je viens avec 20 jours d'avance. Le lundi 5 avril, j'hurlais à plein poumons, à 9h50, et pesait déjà 3kg.

J'ai dormi ma première nuit en pouponnière. Et lorsque l'infirmière m'apporte à ma maman, le lendemain matin, j'ai le visage ensanglanté. Maman en pleure... J'ai les ongles fort longs, et je me suis griffé la joue gauche. Le médecin précise qu'on ne coupe pas les ongles des nourrissons avant un mois. La plaie aura énormément de mal à guérir, si bien que j'aurai une cicatrice qui grandira avec moi.

Je suis une fille. Il me faut donc un prénom. Si j'avais été un garçon, cela aurait été Laurent. Mais je suis une fille. Ma maman souhaite m'appeller Anne-Laure, mais papa trouve cela trop snob. Ils prennent donc un petit calendrier de coiffeur : 1er janvier : jour de l'an. 1er février, Ella.... 1er décembre, Florence "tiens c'est pas mal". 2 janvier, Basile... etc. Et ils resteront sur Florence. Pas d'autre prénom, ça ne sert à rien d'en avoir d'autres, hormis le fait de faire plaisirs aux parrains/marraines ou aux grands-parents. C'est le défilé dans la chambre de la maternité Sainte Croix de Metz... Sauf ma grand-mère, qui ne viendra que le dimanche suivant... Pas très pressée de voir sa première petite-fille...

Lorsque mes parents rentrent avec moi de la maternité, ma mère se pose et fond en larmes, le syndrome du baby-blues que l'on appelle ça. Elle ne sait pas par où commencer. Elle commence par ne pas écouter les médecins, et à me couper mes ongles trop longs, plus fin que des lames de rasoirs.

Ma marraine travaillant dans une pharmacie, ma maman me bichonne avec les produits "Poupina", et j'étais un beau bébé tout rond, tout chauve (pas un poil sur le caillou comme on dit), et qui sentait bon. Lors de la première visite chez son gynécologue, ma maman me ramène dans un couffin. J'ai tout de suite profité, je suis tout en rondeur. La secrétaire et le médecin se réjouissent "c'est très gentil de venir nous montrer votre bébé". Et à ma maman de répondre "non, je viens vous montrer le bébé ANORMALEMENT PETIT". Elle lui en voudra énormément de lui avoir fait si peur pour son bébé aussi près du terme.

caco, sur le chemin de 19xx à 2006,
lundi 29 janvier 2007

1974 - au commencement

J'ai passé neuf mois de cette année dans le ventre de ma mère. Nous aurions voulu plus - on ne nous a accordé qu'une journée. Le 2 octobre, le bloc était prêt, l'équipe au complet, les scalpels aiguisés. Il fallait y aller, disait-on.
Je n'aurai pas eu l'assaut des doutes, ni l'ivresse de la décision qui se concrétise.
Je suis née par surprise.
Dans les lumières trop vivres, le froid inconnu, sous ces regards scrutateurs et inhumains.

A son réveil, l'infirmière a roulé le petit berceau jusqu'à son lit. Un seul regard lui suffit : "Ce n'est pas elle. Ce n'est pas ma fille."
Car elle savait depuis le début, du fond de son âme et de son corps, qu'elle portait une fille. En ce matin d'octobre, ses chairs malmenées, exsangues, lui crièrent le malentendu.

Neuf mois et un jour avaient tissée la trame délicate et solide de la relation qui s'amorçait. Nous n'aurions pas assez de toute une vie pour y déposer nos couleurs...
Pour l'heure, une mère trop faible et un nourisson trop petit pleurent l'éloignement que la rigueur de l'époque leur impose. Trois semaines plus tard, elles sortiront ensemble de l'hôpital.La mère était épuisée ; sa minceur extrême la faisant paraître encore plus jeune, sans qu'elle lui permette de reporter une reprise de travail imminente. La fille, à demi vaincue, alignait déjà de longues nuits de sommeil. Peut-être retrouvait-elle dans ces trèves solitaires le réconfort et la chaleur qui s'en étaient allés sans prévenir ? A moins que ne s'exprime une propension qui ne la quittera plus, un besoin fondamental de se ressourcer par le repos ?

Les jeunes parents décidèrent de confier tendrement leur toute-petite à la grand-mère paternelle, pendant que la mère put alléger ses horaires de travail avec la bénédiction de son employeur bienveillant.

La vie sera toujours douce dans les bras de Maman...

pistil, sur le chemin de 19xx à 2006,
mercredi 31 janvier 2007

1981 : (Ve)nue au monde

Ils ne sont plus si jeunes déjà, mais ce sont de jeunes parents, du haut de leurs trente-cinq et vingt-huit ans respectifs.

Ils sont tous les deux médecins, et ils ont su refuser la césarienne qu'on disait obligatoire, et pourtant, ils sont balbutiants et désemparés devant cette venue au monde - plus que tout autre fois. Pas un enfant - leur enfant.

Comment ce corps si dodu, si entier, a-t-il pu sortir de la fragilité du corps de ma mère ? Jusqu'au bout, elle a porté des vêtements taille seize ans. Ils sont fous amoureux, fous de bonheur. Ma mère avait dit : En tous cas, elle aura de beaux yeux. Pour ne pas trahir leur conte d'amour, je nais avec des yeux immenses et bleus.

Quand j'ai annoncé ma venue - tintamarre dans le ventre maternel ! - mon père a tenu à ce que ma mère mange quelque chose avant de partir à l'hôpital. Elle en est encore dégoûtée des gésiers de volaille. Mon père coupe le cordon et me donne le bain, le geste sûr, les lèvres écartelées par un sourire grand comme la vie.

Nous sommes trois, pour la première fois.

fleur de lupin, sur le chemin de 19xx à 2006,
jeudi 1 février 2007

10/11/1971...Je ne me souviens plus

Il paraît qu’il neigeait ce jour là,
Il paraît que ma grand-mère voulait une petite fille,
Il paraît que ma mère était certaine d’attendre un garçon,
Il paraît que papa est monté dans un bus en T shirt quand il a su,
Il paraît que je lui ressemblais comme deux gouttes d’eau,
Il paraît que ma mère aurait aimé que je naisse le 9, jour de naissance de ma grand mère,
Ou le 11, pour que ça fasse onze onze mille neuf cent soixante et onze,
Ce fut le 10,
Il paraît que c’est mon père qui a eu l’idée de me donner en 3ème prénom Désirée,
Il paraît…
Je ne me souviens plus.

matthias, sur le chemin de 19xx à 2006,
samedi 3 février 2007

1994-Tout vas bien

J'ais décidé de participé à petit cailloux et ricochet de Kozlika et donc je vais retracé ma vie au ritme d'un billet par semaine ( un billet = un an de ma vie ) de ma naissance à maintenant.

Ma mère est revenue de l'échographie, tout vas bien. Apparament il est normale. Matthias, c'est un beau nom.

Mon frère ne fait que urler tout le temps epar ce que mamant est partit, il vas avoire un petit frère mais il sens fout, maman est partit.

L'hopital est calme, mon père est mon frère viennent souvent la voire.

Quand je suis née, on ne voillaient que mes pied. Mon frère vient nous voirent:

- Il a la tête ronde comme le trou des chiote.

- C'est ton frère !

Mes parent on déménagé exprès pour que quand j'arrive on soient dans une autre maison. Comme si j'étais la cérémonie d'inoguration.

Cool, je suis normale, à par une tache de naissance sur la cuisse gauche. Je suis en bonne santé. Maleureuseument j'ais l'impression que sa ne vas pas duré.

andrem, sur le chemin de 19xx à 2006,
samedi 3 février 2007

1946 - Zéro an. Debout, paresseux.

Toute cette affaire pour seulement révéler que je suis un sagittaire pour servir, j’aurais pu faire plus court. Je le lui avais bien crié, à Louise, de se dépêcher, qu’il vaut être un sagittaire de trop tôt qu’un capricorne de Noël. Elle n’en fit qu’à sa tête, c’est bien fait pour elle, elle n’aura qu’un seul cadeau en décembre.

Ses parents vont protester, et jurer qu’elle aura double ration. Mais non, car elle aurait eu de toutes façons double ration. Donc elle n’aura double ration qu’une fois au lieu de deux, et ainsi de suite. On ne m’enferme pas dans des calculs.


1946.2. 1945, debout, paresseux, c’est l’heure et 46 attend.

Natif de décembre, par grand froid, à Bordeaux, au 183 rue de Pessac, tout le monde le sait. Fin novembre, que le thermomètre se mettait à descendre plus que de raison, dans la maison inchauffable faute de charbon, Verbehaud décida de revenir à Bordeaux, sa racine d’avant le Maroc, pour avoir près d’elle sa mère et sa sœur. Elle sacrifiait à une vieille tradition ancestrale qui de mère en fille les faisait accoucher entre femmes du même sang depuis des générations. L’échoppe convenait bien, le soleil était plus chaud, et la sœur était médecine.

Pendant ce temps, Concordance se battait avec le temps, et courait d’un robinet gelé à une conduite éclatée, dans le noir des coupures de courant, en évitant de glisser sur le verglas de l’escalier. Pour se souvenir de ma naissance, il s’en souviendra, et la tradition des femmes de la famille m’a ainsi permis de vivre.

Je serais mort de froid au milieu des tuyaux éventrés. Survivant au froid, je serais mort de mes propres tuyaux, qui commencèrent à s’éventrer tout seuls sans rien demander à personne. La tante médecine était pile à l’heure de ses travaux pratiques de débutante pour identifier le mal assez vite, trouver le professeur qui la guidait derechef, et me faire découper en rondelles puis recoudre en un lieu bien chauffé de la bonne ville des meilleurs vins du monde. Je regrette seulement qu’à la différence d’Henri IV, je n’aie pas été baptisé au Sauternes. Non pour le baptême, ne mélangez pas tout, mais pour le cru.

Qu’est-ce que vous voulez que je raconte de plus sur 1946. On savait que je survivrai dès la fin du mois de janvier, le reste était manger roter dormir rejeter, comme n’importe qui, ce que je fis consciencieusement comme on ne m’avait pas appris, à Bordeaux puis, les beaux jours revenus, à Issy-les-Moulineaux.

C’est ainsi, et nous sommes tous logés à la même enseigne, nous avons nos quatre tiers : pour moi, ils seront le petit tiers de Périgord plus blanc que blanc, le petit tiers de baudet du Poitou, le tiers de Cordouan sur Maroc, et un grand tiers de Paris.

audrey, sur le chemin de 19xx à 2006,
dimanche 11 février 2007

1988-00

-Il s'appelle comment? - C'est une fille.

23 Mars 1988. Bout de p'tite demoiselle aux cheveux bruns. Jetée dans la vie. Dans les bras de maman, surtout.

De cette année là je ne me rapelle que ces bribes de récit que j'ai bien voulu m'approprier, que ces petites anecdotes lancées pendant le dessert lors d'un repas de famille, ou près d'un lac, durant une baladant dans l'après midi brumeuse d'un dimanche d'avril.

Des petits détails, le sourire de maman quand elle en parle, les yeux flous de Papa qui ne cesse de maudire le temps qui passe, les cheveux gris sur ses temps, la ride au coin de la bouche.

Mais je vais trop vite.

En 1988, Papa est tout jeune. Rendu gamin par mon arrivée. Il court, prévient tout le monde, se gausse de ses responsabilités, s'extasie de son nouveau statut de papa.

Comme une médaille en chocolat arborée fièrement : je suis papa!

(et dedans ces trois mots là il met tout l'or du monde, tout le Colarado, toutes les Eglises, toutes les montagnes immenses)

Papa a peur d'être maladroit. Papa est fou de moi.

Papa veut être le meilleur des Papas, lui qui n'en a pas.

Il travaille la nuit. Le jour il s'occupe de moi. A quatre pattes a côté de mon transat, il s'émerveille. Il me chante des chansons, agite des peluches, me raconte des histoires de fées et déclairs auc chocolat, me presse de grandir mais pas trop vite quand même.

Je sais siffler et je souris. Je suis une star. Une vraie, qui brille, avec les reflest de cet éclat dans les pupilles de mon Papa.

Papa est vigile. Chien méchant même. Si qulequ'un respire trop fort une zone située à moins de quinze mètres de mon berceau, Papa le villipendie sévèrement.

Ce quelqu'un est immédiatement classé dans la catégorie de "coupables". Toutes ses brutes qui menacent le bonheur de son bébé chéri.

Quand il ne travaille pas la nuit, il dort pas pour autant.

Au moindre bruit, inquiet, il se précipite d'un bond auprès de mon berceau. "Elle va bien".

Lorsqu'il n'entends pas de bruit, inquiet, il accourt d'un saut auprès de mon lit. "Elle va bien"

Oui. Mes parents sont heureux. Tous les trois dans notre petite maison, on déménage pour une plus grande.

1988. L'année où on était encore que trois. L'année ou j'étais bébé chérie, merveille et émerveillement.

Avant de devenir grande fille d'un coup, comme ça.

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