Petits cailloux et ricochets

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le projet

En novembre et décembre 2006, Anna Fedorovna Kozlika a remonté les années de 2006 à sa naissance au rythme d'un billet pour chaque année. Elle a appelé cette série « Mes petits cailloux 2006-1960 »

A la fin, elle a eu envie de reprendre le chemin en sens inverse et quelques blogueurs ont eu envie de la suivre : ces billets avaient fait naître en eux échos, sourires, jeux de miroir ou clins d’œil... ces fameux ricochets que font les petits cailloux lancés au fil de l'eau.

Le blog collectif que vous êtes en train de lire a été créé ainsi, au détour de discussions au bas de quelques billets. Il s’appelle « Petits cailloux et ricochets » et accueille les textes de tous les participants.

Si vous aussi vous souhaitez faire des ricochets, les modalités pratiques sont expliquées sur cette page.

les textes
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année 6 ans

Les textes sont présentés dans l'ordre chronologique de leur rédaction.

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anita, sur le chemin de 19xx à 2006,
samedi 15 décembre 2007

Dans la flache-1969

En 69, j'ai six ans, et un homme, pour la première fois, marche sur la lune

Reprendre un petit caillou. Le relancer dans l'eau, écouter son écho si particulier. savoir que celui de 1969, n'a pas pour rien immobilisé le jeu bondissant qui a précédé.

En l'occurrence, la forme même du caillou a moins d'importance que l'eau dans laquelle je suis censée le lancer.

En 69, j'apprends à lire, très vite, un mot qui devient page en quelques semaines, un livre, puis dix. Ce ruisseau là, devenu Orénoque, ne me pose guère de problème, guère plus qu'une vague culpabilité envers les bénévoles déménageurs qui se farcirent si souvent ma bibliothèque.

En 69, j'apprends à écrire. Mes premiers poèmes sont strictement contemporains de mes premiers déchiffrages. Mais ce souvenir est d'une eau troublante, une eau qui n'est paisible qu'en apparence. Je peux marquer de l'ongle sur l'itinéraire, les jaillissements intermittents de l'écriture, je peux lisérer ses stagnations, accuser ses arrêts brusques, ses heurts sur d'infranchissables parois. Pour autant, l'écriture possède son propre réseau souterrain, ses nappes captives, ses résurgences paradoxales.

Il y eu des années littéralement sans, des années où même écrire une lettre d'une commerciale banalité me fut impossible. Et cela a, de toute évidence pour moi, à voir avec la mort, avec la trace des morts, avec la trace des mots. Ne me demandez pas comment je le sais, je vous dirais que je n'en sais rien, ou plutôt que les traces préalables de cette évidence ne sont lisibles que par moi.

Je n'ai vraiment recommencé à écrire que dans cet espace intermédiaire du blog, à mi chemin entre l'éphémère et le pérenne, à partir d'un nom qui n'est pas le mien, sans pour autant être une identité d'emprunt, quelque chose qui n'est ni prose, ni poésie, et dont je réfute qu'il puisse être un journal intime. Ricochets, remous, houle sinueuse et communicable, ressac fragmenté en éclaboussures, eaux vives.

Là haut, sur la lune, les traces de pas sont immuables, sèches et mortes.

''Si je désire une eau d'Europe, c'est la flache

Noire et froide où vers le crépuscule embaumé

Un enfant accroupi plein de tristesses, lâche

Un bateau frêle comme un papillon de mai
''. Rimbaud,

gilda_f, sur le chemin de 19xx à 2006,
mercredi 23 décembre 2009

6 : 1969/1970 Une soeur en plus, un cousin en moins

lieux : Taverny (95)

logements : petits pavillons en série

Un élément sympathique de ma configuration familiale élargie est que je possède parlant français ou italien une jolie brochette de cousins. Le mariage plutôt tardif de mes parents, le fait que ma mère soit la cadette de ses sœurs et quelques autres circonstances leur octroie entre 2 et (presque) 20 ans de plus que moi avec une forte concentration entre 5 et 10. Mes parents n'ayant, du fait de leur mésentente et du manque de goût de ma mère pour les relations proches, que fort peu d'amis, je ne fréquente donc en dehors des camarades d'école et des gosses du quartier que mes cousins et dans le cadre trop restreint de petites vacances passées les uns chez les autres et autres fêtes de famille. Les écarts sociaux à l'époque ne se sont pas encore creusés et l'on est dans ces années où se piquer de confort est un truc de riches, donc on s'héberge les uns les autres à la bonne franquette, lit pliant sous l'escalier, dortoir au salon. Une décennie plus tard et tous enfants grandis, ça ne se fera plus.

Parmi mes cousins italiens il en est un, Pierino, que j'aime particulièrement bien. Il a je crois 6 ans de plus que moi, et au lieu de faire son mec et son grand daigne s'intéresser à cette petite fille alors boulotte (1) et si bavarde dans une langue qu'il ne comprenait pas. Je le faisais sans doute rire. Il me prêtait ses petites voitures qui étaient fort jolies et me regardait bienveillant et sidéré inventer des histoires avec, sur le balcon turinois de ses parents. Pierino a des lunettes. Il est gentil. Cette gentillesse fondamentale que je n'aurais de cesse de rechercher ensuite chez chacun de ceux que j'aimerai de près. Son père est mon parrain, ce qui ajoute un lien supplémentaire et si ce parrain imposant (2) m'effraie un brin, le fils du parrain me convient. Je suis trop petite pour être amoureuse. Mais assez grande pour sauter de joie quand on m'annonce qu'on va chez eux plutôt que chez d'autres oncles et tantes chez lesquels je n'ai pas de partenaires de jeu ; ou de moins accueillants.

Je suis bien un peu triste : en cet été 1969, pas d'Italie. Ma mère est censée accoucher bientôt du bébé attendu, ça veut dire le sortir de son ventre, et d'ailleurs vu comme il est gros (je ne reconnais plus ma maman), il est plus que temps. Les finances sont épuisées par l'achat de la maison. La sagesse nous fait rester. Vient septembre.

On me confie un beau jour (ou soir ?) à un couple d'amis qui habitent sur une place voisine du même lotissement de pavillons. Lui est un collègue de mon père. Il travaille à la même usine de Poissy et ils pratiqueront avec deux autres pendant de longues années un co-voiturage intelligent et régulier. Des cars existent, mais aux horaires trop décalés.



Ces personnes ont une grande fille, Martine, dont je rêve d'être l'amie. Seulement la différence d'âge fera qu'elle me considèrera toujours avec distance. Et puis elle est grande, belle et blonde. Début de mon complexe d'infériorité ? En attendant, ces jours-là, devant l'importance de l'événement attendu - le bébé à naître - tout le monde du père à sa fille en passant par le chat est gentil avec moi. Et puis je suis déjà une petite marrante quand on cesse de me tarabuster (fais pas ci, fais pas ça), à peine sans doute un peu casse-pied pour manger, comme peuvent l'être les enfants habitués à la production culinaire exclusive de leur maman. Un des soirs mon père passe tout ému, tout joyeux, ça y est, c'est une petite fille. Tu as une petite sœur. Et tout s'est bien passé. Je suis horriblement déçue : il ne m'emmène pas avec lui mais me laisse chez les amis. Je dois rester chez eux tant que ma maman est à la clinique en tout cas les premiers jours. Et en plus à la clinique les enfants petits n'ont pas le droit d'entrer (4).

Le souvenir suivant, alors que je loge toujours chez mes hôtes prévenants, est de mon père bouleversé et qui finit par me dire, mais en quels termes, à l'époque aux enfants petits on disait si peu, que Pierino je ne le verrai jamais plus. J'apprendrais ou je comprendrais plus tard que mon cousin est mort dans un accident de la circulation, qu'il revenait de jouer au foot sur un terrain vague (ou un chantier) et qu'un camion (du chantier) qui effectuait une manœuvre en marche arrière l'aura écrasé. Quarante ans plus tard, je ne peux pas entendre le signal sonore de recul d'un engin de chantier sans penser à lui. Ce dispositif s'il avait alors existé lui aurait peut-être sauvé la vie.

Il me semble que mon père m'a dit. Puis qu'il m'avait demandé de ne pas en parler à ma mère pour ne pas lui faire un choc juste après le bébé. Il me semble aussi qu'il a oublié de me dire quand je pouvais enfin en parler et que ça sera moi qui à des paroles prononcées par ma mère ait compris qu'elle savait. Mais peut-être sont-ce des souvenirs recomposés ?

Peut-être que je serais surprise aussi si j'apprenais la date réelle de l'accident et qu'il avait eu lieu à plusieurs mois près. Ça s'est enregistré dans ma mémoire comme étant exactement en même temps.

Je ne sais plus si mon père s'est ou non absenté pour aller aux obsèques de mon cousin bien-aimé.

Je sais en revanche que même si mon grand-père paternel était mort l'année (ou 2 ans ?) d'avant, Pierino sera mon premier mort. Celui qui fait comprendre que ça dit "plus jamais", plus jamais se revoir, plus jamais jouer ensemble, plus jamais se parler, plus jamais plus rien.

Et que quelque chose s'est imprimé très fort de l'impossible jointure entre un immense bonheur (le nouveau bébé tout frais) et ce malheur épouvantable.

Ça me paraît une horreur sans nom que des enfants puissent mourir avant leurs parents. Illogique. Et on est très logique quand on a 6 ans. Je plains mon parrain. Je me souviens d'avoir eu peur qu'il ne puisse plus jamais rigoler de sa vie, lui qui faisait si bien le pitre.

Je me souviens que pour me consoler, je pensais que peut-être quand je serais grande j'irais moi aussi sur la lune comme j'ai vu faire en juillet à la télé. Penser à l'espace m'a toujours rassurée.

Ma mère pleure souvent. À cause de la fatigue du bébé. Du cousin sans doute aussi. De mon père qui essaie d'être gentil mais n'y parvient pas toujours. Comme il s'énerve facilement ! J'essaie d'être gentille et d'aider pour le bébé, même si celui-ci est très décevant. J'apprends qu'un bébé d'humain naît au départ assez peu perfectionné, qu'il ne tient même pas debout, ne sait pas parler, seulement pleurer et qu'il va se passer un temps très long avant de pouvoir à peine commencer à jouer ensemble. Il faudra les premiers sourire et les premiers mots pour que je me remette de cette déception initiale. Je m'attendais à ce que débarque une pareille que moi en juste un peu plus petit, comme j'étais 2 ans plus tôt par exemple.

L'entrée au CP est pour moi un soulagement. D'abord je retrouve Madame Capar, cette institutrice que j'aimais bien et cette fois elle consent enfin à nous apprendre à lire. Ensuite, j'avais déjà pas mal réfléchi, il me suffit donc de quelques clefs d'assemblage qui me manquaient et hop très vite c'est parti, enfin et pour toujours JE LIS.

Un mort, un bébé (dont je me sens responsable, au moins aux heures où mes parents se disputent - j'ai même trouvé un truc super pour les calmer, je dis, Mais taisez-vous vous allez la réveiller ! -), et savoir lire : à part que je n'ai pas le droit d'aller toute seule au delà de la placette où est située la maison, que je ne sais pas écrire ni bien faire obéir mes doigts pour ça, et que j'éprouve encore du mal à me repérer dans le temps (acquis du CE2, bizarrement) et les saisons, et que je dois mettre des semelles orthopédiques parce que j'ai les pieds plats (5), je me sens adulte parfaitement (3).

Enfin la vraie vie !

(1) Entre la guerre et ses faims qui les avait traumatisés, et ma fragile santé, mes parents n'avaient qu'un seul critère que l'enfant aille bien : qu'il soit gavé et potelé. La nouvelle naissance détourna leur attention au moment opportun et je pus devenir d'une finesse normale.

(2) Zio Michelle était un peu fort. Il aimait la bonne chère, les vins pétillants de soleil et faire rire son monde.

(3) La question de gagner ou pas son argent n'est que secondaire : je suis une fille et ce sont les papas qui vont à l'usine pour en rapporter pour payer la maison et les commissions, pas les mamans, voyons.

(4) J'aurais droit à un coup d'œil en contrebande quelques jours plus tard - à l'époque on gardait 8 à 10 jours la maman et le bébé -, mais tellement apeurée par l'éventualité d'être prise sur le fait que je ne verrai pas vraiment la petite, pressée que j'étais de regagner la zone où j'étais officiellement tolérée

(5) Tiens, quand sont-elles apparues celles-là ?