Petits cailloux et ricochets

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le projet

En novembre et décembre 2006, Anna Fedorovna Kozlika a remonté les années de 2006 à sa naissance au rythme d'un billet pour chaque année. Elle a appelé cette série « Mes petits cailloux 2006-1960 »

A la fin, elle a eu envie de reprendre le chemin en sens inverse et quelques blogueurs ont eu envie de la suivre : ces billets avaient fait naître en eux échos, sourires, jeux de miroir ou clins d’œil... ces fameux ricochets que font les petits cailloux lancés au fil de l'eau.

Le blog collectif que vous êtes en train de lire a été créé ainsi, au détour de discussions au bas de quelques billets. Il s’appelle « Petits cailloux et ricochets » et accueille les textes de tous les participants.

Si vous aussi vous souhaitez faire des ricochets, les modalités pratiques sont expliquées sur cette page.

les textes
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année à 6 ans

Les textes sont présentés dans l'ordre chronologique de leur rédaction.

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Kozlika, sur le chemin de 2006 à 19xx,
samedi 23 décembre 2006

1966-1965:6-5 apprendre

Elles disent.

Quand tu avais vers les 4-5 ans, on allait presque tous les week-ends dans la maison de l'Yonne. Pour t'occuper pendant le trajet on t'avait appris à reconnaître le mot "Paris" et on t'avait confié la mission de nous avertir dès que tu voyais un panneau indicateur. Parfois tu signalais une autre ville mais on pensait que c'était de mémoire, comme on pensait que la lecture que tu faisais de tes livres était de la récitation. A l'entrée en CP, ton instit s'est rendue compte que tu savais lire couramment et compter alors la directrice a décidé de te faire sauter une classe. Ton père t'avait sûrement appris à lire en cachette.

Je me souviens.

De "Noriko, la petite Japonaise" et "Aslak, le petit Lapon", surtout de Noriko, mon préféré, avec sa belle couverture rouge et sa calligraphie en simili-japonais. C'étaient des livres-photos de Dominique Darbois de chez Nathan. Je ne me souviens plus comment ils ont disparu de ma bibliothèque. Probablement ont-ils été égarés lors d'un déménagement car je suis certaine que je ne m'en serais pas séparée volontairement. J'aimais beaucoup les livres-photos, j'ai lu et relu cent fois Crin-Blanc aussi, je n'avais par contre pas trop aimé le film.

Je ne me souviens pas avoir appris à lire, ni avec mon père ni toute seule.

Je me souviens de la première récréation juste après qu'on m'ait transférée en CE1. Des élèves de ma classe m'ont demandé quel âge j'avais. Cinq ans trois quarts, j'ai dit. Bouhou ! (ils étaient pliés de rire) ça existe pas ça ! J'ai essayé de leur expliquer mais ils m'ont dit que j'étais un bébé, que je ne savais même pas mon âge. Après on a parlé du père Noël, je ne sais plus pourquoi, et quand j'ai dit qu'il n'existait pas j'ai vu que je risquais gros, alors j'ai battu en retraite : il ne passe pas chez moi, ce sont mes parents qui me font des cadeaux. Ils étaient désolés pour moi, je l'étais pour eux : leurs parents les prenaient pour des imbéciles. Je me suis fait plein de copains quand même, mais on n'a plus parlé ni des quarts ni du père Noël.

Je me souviens des quarts et des pommes dauphine.

Tous les samedis midi ou presque, le seul repas qu'on prenait parfois avec Papa, Maman faisait des pommes dauphine parce que j'adorais ça. Papa aussi disait qu'il adorait et qu'il fallait partager équitablement. Evidemment le compte n'était jamais rond. Alors Papa coupait la pomme dauphine en quatre (bizarrement le reste était toujours à un, je me demande s'il en bouffait une en lousdé quand le reste était à deux). Puis il distribuait un morceau (un quart) à chacun d'entre nous. Après il faisait mine d'une intense réflexion pour savoir à qui distribuer l'autre quart. Je devais fournir des arguments pour le gagner, et pas toujours le même. J'étais acharnée. Ah tiens, disait-il quand enfin le morceau tant convoité arrivait dans mon assiette (mais pas toujours, pffffffff), ça te fait une moitié du coup. Une demie, quoi ; un quart et un autre quart ça fait donc un demi, bigre, voilà qui est intéressant.

Les problèmes de robinet sont nés le samedi midi aussi, quand Papa prenait mes mains dans les siennes pour les laver. Pouah, qu'elle est sale cette eau, heureusement que l'eau part plus vite qu'elle n'arrive sinon on marinerait dans la crasse. Tiens, combien de temps ça mettrait pour remplir le lavabo ? Compte les secondes ! Ah, et si on ouvrait un peu la bonde, ou s'il y avait un trou dans le lavabo, ou les deux ? Etc.

Souvent le dimanche matin je réveillais maman pour qu'elle me donne des problèmes à résoudre. Robinets ou trains de préférence. Je pense qu'elle a-do-rait me voir débarquer avec mon cahier de brouillon à six ou sept heures du mat' ! Mais on savait toutes les deux que Papa serait drôlement content quand on lui montrerait le cahier le lendemain, alors elle se redressait dans ses oreillers avec tout plein de dentelles au bord, elle me faisait une petite place dans son lit tout chaud et on travaillait.

zub, sur le chemin de 19xx à 2006,
dimanche 18 février 2007

1952, 1953, 1954 petits et grands événements.

15 février 1952
Il ne pleuvait pas
Triste jour
Ma grand-mère, mère de la mienne, part à tout jamais.

Septembre 1953
Je rentre à l’école. Mais comme je suis de janvier et que je n’aurai 6 ans qu’au début de l’année prochaine, l’école de la république ne peut pas m’accueillir.
A force de discutions ma mère, qui est particulièrement obstinée quand elle à décidé quelque chose, obtient que j’y sois pris le jour de mes 6 ans à la condition que je sache lire.
Alors, sans hésitation, je me retrouve dans une école religieuse, l’institution Saint Thérèse.

Février 1954
Je me retrouve donc dans un lieu mythique de la ville : l’école Martini.
J’y découvrirai un enseignant sadique qui aime bien donner des coups de règle sur les bouts des doigts réunis. Ses victimes sont choisies dans les classes des petits et exécutées dans la classe du sieur enseignant, devant ses élèves hilares.
Heureusement que depuis, les châtiments corporels sont interdits.
Nous avons abandonné notre campagne pour retourner à Brégaillon. Je me rends à l’école à pied.
Pour ce faire, je dois traverser un énorme rond point avec une forêt vierge au milieu, puis de longues rues entourées de palissades qui cachent les maisons tombées sous les bombes américaines.
L’entrée de l’école se trouve juste sur le côté de l’église. Un grand portail ouvre sur la cour de récréation. C’est la partie basse de l’école qui regroupe le primaire. La partie haute, qui possède sa propre entrée, héberge les secondaires et les classes du bac.

Une dizaine d’années plus tard, je me retrouverai dans ces lieux abandonnés des enfants, mais abritant l’école des Beaux Arts ainsi que les classes de CAP et les ateliers des sections techniques du lycée tout proche.

Otir, sur le chemin de 19xx à 2006,
dimanche 18 février 2007

1964:06 La grande école

J'y suis, ça y est ! Que je suis contente, j'adore l'école, jouer à la maîtresse et tout et tout. Mon petit frère me torture d'ailleurs, parce qu'il me promet qu'on va y jouer... demain, et je me dépêche de m'endormir pour pouvoir être plus vite à demain, et le matin quand je me précipite pour préparer le tableau et la craie, il me déclare d'un air blasé qu'il a changé d'avis et qu'il ne veut plus jouer, et s'en va rejoindre le grand. Quel monstre !

A la vraie école, j'ai l'horrible Mademoiselle Matthieu. Elle est mauvaise. Méchante. Elle nous déteste. Elle a une règle, de ces règles en fer carré, et elle nous tape sur les doigts avec. J'ai sauté une classe, je suis en dixième directement, parce que je sais lire, on ne va pas en onzième quand on sait déjà lire. On ne compare pas encore nos âges, je n'ai pas l'impression d'être plus jeune que les autres, et puis on est plusieurs à avoir sauté une classe, ma copine Catherine Marronier aussi. Mais je n'ai plus de petit ami, c'est l'école des filles, les garçons sont dans l'autre rue, celle de mon école maternelle, qui est adossée à notre cour, et derrière le mur on les entend. On doit même pouvoir les apercevoir par certains interstices, on se parle, on s'échange des secrets, ça nous permet à nous les filles, de nous disputer tranquillement, toi je ne t'aime plus, j'te cause plus si tu causes encore à Béatrice.

Mademoiselle Matthieu est tellement horrible, que l'autre maîtresse de dixième lui envoie ses élèves quand elles ont besoin d'être punies. C'est fou ce qu'on est souvent punies à cette époque. Elle m'envoie dans le placard. C'est le placard où elle range les fournitures, j'y prendrai vite goût, aux fournitures, leur odeur de neuf, surtout le papier gisol, avec lequel on couvre les livres, le rouge, le vert et le bleu, un délice, et les petits pots de colle à l'amande, avec la pelle, j'en ai mangé de la colle, quel régal ! Je mastique aussi le buvard, c'est trop bon.

J'avais les doigts toujours tâchés d'encre, ça m'arrive encore aujourd'hui, et je crois bien que c'est pourquoi je n'ai jamais oublié l'horrible Mademoiselle Matthieu. Mes plus grandes haines, comme maîtresses ou professeurs ont eu un nom en forme de prénom masculin, qu'on se le dise, elles sont à fuir celles-là !

andrem, sur le chemin de 19xx à 2006,
lundi 26 février 2007

1952, six ans - La néphrite. Premier chapitre.

Le palier d’en bas.‎

Il faut être discipliné. Donner l’année et l’âge. Après tout qui peut deviner en lisant 1952 que j’ai ‎six ans cette année-là ? Qui peut t’obliger à sautiller de lien en site et de billet en balise pour ‎trouver ce dont tu n'es pas certain que ce soit utile. Circonstance aggravante, toi lecteur très patient ‎qui aurais fini par découvrir que ma naissance est en 1945 devras encore faire un effort pour ‎comprendre que sagittaire n’est point servir, et que toute l’année doit s’écouler pour que le ‎résultat de la soustraction des années devienne l’âge.‎

Sans parler de l’incertitude des 10 derniers jours de décembre, un quartier d'antilope. Sages étaient ceux qui ‎calèrent les mois sur les constellations solaires et le premier jour de l’année sur le premier jour du ‎printemps. Justement, les iraniens, depuis toujours, il n’est Perse ni révolution islamique qui ‎tiennent. Il faudra qu’un jour je vous pose la question : comment peut-on ne pas être persan ?‎

Sans parler des faux prophètes qui veulent humilier ce pays et ce peuple sous des prétextes de ‎bien et de mal. Autant s’humilier soi-même. Un jour viendra.‎

Sans parler de ceux qui descendent les marches et dont on ne saura qu’à la fin la date du jour où ‎ils retrouveront le ventre du départ, le palier d’en bas.‎

‎1952 : Troppo.

L’année 1952 commence à voir apparaître des bouts de souvenirs moins reconstruits que les ‎précédents, de vrais bouts gravés dans ma tête ; c’est l’année de la grande école où j’étais entré pendant l’épisode 1951, juste pour ‎parler. Je me souviens fort bien de cette école à hauts murs et portail en ferraille ‎vrombissante, qui se fermait derrière moi toujours en horaire limite, avec des harmoniques de ‎plus en plus graves à faire tressauter les boyaux.‎

J’y ai vécu cinq années d’école primaire, et mes souvenirs se sont assez empilés de classe en ‎classe pour ne plus s’échapper. Cette grande école est inscrite dans ma tablette échevelée, et seul Alzheimer saura venir l’y ‎effacer, alors qu’il n’aura aucune prise sur l’école maternelle, ce qui s’appelle rien, déjà évanouie ‎dans le brouillard définitif. Il m’est arrivé de chercher plus tard ma petite sœur à cette école les soirs d’emploi ‎du temps chargé de mes parents, mais mon regard ne dépassait pas la grille en bas de l’escalier, d'où je ne voyais ‎rien de ce passé où je fus.‎

Il me faut encore un détail qui me revient de 1951 pour terminer le tableau, la touche finale, la fin de l'envoi. Tu te souviens de la rentrée d’octobre 1951 qui me vit dans le ‎monde des grands, et qui à cette occasion m'entendit parler. Peu avant cette rentrée vint ‎mon second frère au monde. Trop petit pour devenir concurrent et trop agité pour ne pas être une attraction ‎permanente. Troppo agitato. Mon frère Troppo.‎

Ma soudaine parole n’est pas étrangère à cette naissance diront les fins limiers, et pourquoi pas ?‎

andrem, sur le chemin de 19xx à 2006,
lundi 26 février 2007

1952, six ans - La néphrite. Deuxième chapitre.

‎1952, nos moutons.‎

Les livres d’histoire t’expliquerons mieux que moi le contexte, ce sont eux qui me l’ont enseigné ‎quand le temps d’apprendre vint : la France se reconstruisait à grandes enjambées et si les souffrances ‎étaient multiples, la certitude était là que chaque lendemain serait meilleur que la veille. Il en était ainsi ‎chez nous. Et le lendemain chaque matin chantait un peu mieux.‎

Le frigo était déjà un projet, il faudra attendre quatre ans pour l’avoir, mais un projet réalisé se mérite. ‎Qu’est-ce qu’un désir qu’on soulage dans l’instant ? Des meubles potables de style typique années ‎cinquante venaient peu à peu encombrer nos cavalcades.‎

On était à mille lieues du confort de maintenant et ne compte pas sur moi pour vanter la litanie du bon ‎vieux temps. L’inconfort d’alors serait insupportable à nos fesses roses de maintenant, et seul le projet, ‎le progrès, l’espoir, le rendaient indifférent à mes parents. Les enfants où qu’ils soient font avec ‎puisque nés avec.‎

Quoique, à Groszny, je ne sois pas si sûr de moi.‎

Au printemps de cette année là j’ai rencontré la mort en vrai.‎

‎1952 : La mort en vrai.‎

Il ne sera pas question ici de longue philosophie sur le pourquoi du comment de la mort, tout a été dit, ‎je me suis moi-même attelé à cette tâche ailleurs ce qui ne t’intéressera pas, à juste titre car que dire en ‎un gîte à moins qu’on ne dise ? Il ne sera pas question de la mort d’un proche, d’un que l’enfant aime ‎ou n’aime pas, qu’on lui annonce d’un air grave, que l’enfant enregistre un peu perdu pendant dix ‎minutes puis la cavalcade reprend ; il ne sera pas question des morts en série, non plus des morts ‎d’hécatombes comme il en existait déjà, comme il en a toujours existé ce qui n’interdit pas de ‎continuer la lutte, camarade.‎

Je vais te parler d’une mort minuscule, la mienne.‎

Un truc idiot, une bactérie mal venue, une de ces minuscules bestioles pasteuriennes qui dérèglent la ‎machine à vivre et qui fait monter la fièvre pire qu’à El Pao. Je me souviens comme d’hier de cette ‎nuit-là.

Impossible de rester couché, impossible de tenir debout, l’air qui manque même penché à ‎moitié à la fenêtre surtout ne pas tomber en cherchant trop loin, tituber de long en large à l’étage des ‎enfants, le bébé est là-haut ne pas faire de bruit, ne pas déranger sinon avis de tempête côté Verbehaud, ‎me recoucher me relever, et pourtant ni nausées ni hoquets ni ventre mou, signes déplaisants de maladie ‎qui m’auraient rassurés, je me souviens de cette vie de mouche affolée dans le bocal, avoir soudain ‎peur du noir qui m’indifférait que pouvait-il se cacher dans tout ce noir enfumé, ne pas supporter la ‎lumière qui crève les yeux et voici qu’elle éclate, la lumière et que sur le palier se dresse en contre-jour ‎la silhouette de Verbehaud.‎

Oui monsieur la phrase est longue, les correcteurs orthographiques sont parfois lassants de perfectionnisme obstiné. J’aurais voulu ‎l’y voir le monsieur chatouilleux de la syntaxe, si le temps ne lui aurait pas paru long.‎

En vérité je mourrais dans l’indifférence générale empoisonné par mon propre sang, sans vouloir ‎déranger, et je me souviens de cette peur de déranger plus forte que tout le reste. Je sentais bien que la ‎situation n’était pas ordinaire, mais je me devais de vaincre seul la nuit noire, je devais triompher à ‎mains nues du bel ange qui rôdait autour, sous peine d’éternels reproches.‎

andrem, sur le chemin de 19xx à 2006,
mardi 27 février 2007

1952, six ans - La néphrite. Troisième chapitre.

‎1952 suite : .‎

Thermomètre et marche à pied, seringues, histoire de Q, Philippe Khorsand.‎

Caramba encore raté. Verbehaud était sur le palier toutes lumières braquées. Au bout de combien de ‎temps d’agonie, le mystère restera entier. Ni moi ni Verbehaud ne le connaissent, alors qui d’autre ‎pourrait. La nuit, trois heures, une heure, cinq minutes ? Tout est possible.‎

1952 - L'ange déconfit.

Mais tu le sais déjà : il n’y aura pas de tempête, à peine m’avait-elle touché le front que ce fut branle-‎bas de combat. L’eau fraîche, le thermomètre qui manqua d’exploser après quelques instants ‎d’exposition, le père secoué pour sortir de son sommeil du juste et courir chez le docteur, mécontent ‎mais soudain motivé au vu du thermomètre quarante et un virgule huit.‎

Il n’y avait ni téléphone ni voiture, tout devait se faire entièrement à pied et de vive voix, huit cents ‎mètres de course, sonnette insistante pour réveiller à son tour Esculape, lui aussi à l’air bougon de ‎réticence ; professionnel il voulait vérifier la gravité du cas à l’insistance du monsieur essoufflé, et ‎comme il connaissait déjà l’impassibilité de Concordance le voir dans cet état l’a aussitôt convaincu de ‎se dépêcher, huit cents mètres retour.‎

Le docteur est entré dans la pièce avec sa grosse mallette en cuir aussi large que haute remplie ‎d’instruments menaçants, il jeta un œil vers moi, tâta ici et là et là encore, s’empara d’une seringue de ‎trois mètres de long et m’injecta deux mètres cubes de liquide. On ne disait pas antibiotique, on disait ‎pénicilline. Merci à Victor Fleming qui inventa bien, à Docteur Esculape qui injecta fort, à Papa ‎Concordance qui marcha vite, à Maman Verbehaud qui s’éveilla tôt.‎

Pendant plusieurs semaines, madame l’Infirmière me gratifia trois fois par jour du cérémonial piqûre, ‎la casserole qui bout avec les seringues, je ne savais pas qu’il fallait les faire cuire, le petit flacon ‎capsulé de fer blanc dont on perçait l’opercule avec l’aiguille énorme qui peu après trouvait le chemin ‎d’un emplacement encore libre sur la gauche ou sur la droite, et hop. Je ne disais rien, mais quarante et ‎un jours virgule huit plus tard quand il n’y eut plus de place sur le moindre morceau de fesse, je ‎décrétai que j’étais guéri et que personne ne s’occuperait désormais de mon cul.‎

Chacun rentra chez soi et je finis l’année scolaire avec tous les égards dus à mon rang, bulletin de ‎résultats lamentables inclus ; ce n’était pas grave, je savais parler, lire, écrire et compter jusqu’à ‎quarante et un virgule huit. L’ange exterminateur était reparti furieux et tel Khorsand, maugréa qu’un ‎jour il m’aurait. Personne ne me fera jamais dire du mal de la science et de la technique.‎

Fin de l’année 1952‎

samantdi, sur le chemin de 19xx à 2006,
mercredi 7 mars 2007

1967: 06, la grande école

A la grande école, on perd de vue les garçons.

Avec les filles, je me retrouve dans l'école du même nom, avec un tablier bleu à prénom brodé au point de chaîne.
L'école, c'est ma passion.
La cour ombragée de platanes, j'y écorche une fois mon genou jusqu'à tourner de l'oeil tant la plaie est profonde.
Il me reste une légère boîterie des temps immobiles. Plus étrange est la longue cicatrice qui barre ma cuisse sur toute sa longueur et me tatoue de violet. Je la caresse du doigt, toujours étonnée de ne rien sentir à cet endroit. La peau si douce s'y transforme en une matière indéfinissable qui n'est presque plus moi.

Mes souvenirs sont des goûts et dégoûts. Je n'aime pas la viande, j'ai peur d'avaler par erreur une bouchée de "gras", substance effrayante et molle qui me donne envie de vomir et que je recrache quand les adultes ont le dos tourné. Odeur écoeurante d'une potion rouge sang qu'on me fait boire pour lutter contre "les vers". Des vers dégoûtants dont j'ai appris qu'ils sortaient par le trou du derrière. On les attrape en mangeant des bonbons.
Les colliers de bonbons que je croque de mes nouvelles dents aux bords dentelés.

La petite souris passera si ma dent tombe. Elle tremble mais ne tombe pas.
Maman me dit de mettre un fil autour de ma dent, de l'attacher à la poignée de la porte et de tirer d'un coup sec.
Je le fais en tremblant autant que ma dent. Ça saigne.
Maman a toujours des idées barbares.
Mais comme elle est belle. J'aime la regarder se maquiller, j'aime ses vêtements et l'odeur de sa poudre Lancôme dont le boîtier noir s'ouvre sur un joli miroir.

A la grande école, j'apprends à lire. C'est très facile, je crois que je savais déjà.
Plus fort : j'apprends à écrire avec un porte-plume trempé dans l'encrier encastré dans le pupitre.
Autour de l'encrier, il y a un plastique pour protéger le bois. Un oiseau y est dessiné.

Je forme bien les lettres. J'aime passionnément écrire.
Je travaille bien : à moi les bons points et les compliments.
Ma mère et mon papy sont fiers.
Soupirs d'aise.

Alors dès que je rentre chez moi, je fais l'école à mes poupées alignées en rang.
La maîtresse, c'est moi !

caco, sur le chemin de 19xx à 2006,
mardi 20 mars 2007

1980 (6) : ouste, on déménage

Ce qui est formidable quand on avance dans la vie, c'est notre avoeuglement. Parce qu'il y a des années où un excès de clarté pourrait nous faire la quitter séance tenante.

1980 est de celles-là.
Sous le vernis des apparences, les relations familiales atteignent des sommets de dénégations et de mépris, Maman est rongée par une tumeur à l'estomac et Papa est absent tout le temps sauf de rares moments où les disputes éclatent trop souvent. Nos grands-parents sont nos voisins mais entre eux et ma mère, la guerre est déclarée.

Nous sommes même peut-être heureux dans notre cécité. Maman déperrit mais nous sommes assidus à l'école. Papa démissionne de sa vie de famille mais brille en entreprise. Le couple fait construire la maison familiale dans le même village, à quelques petits kilomètres de chez mes grands-parents, qu'ils ont fini par haïr.
Dans ce nouveau nid, les oiseaux ne chanteront pas.

chulie, sur le chemin de 19xx à 2006,
vendredi 6 avril 2007

1986 : 06 - Lire, enfin.

Maintenant j'ai les cheveux courts et c'est moi qui lit.

Les gars (les garrrrsssse ?) La tour-te-relle. Ti-te Pom-me. Bi-bli-o-thè-que ro-se. Sous-préfecture Lait UHT stérilisé demi écrémé. (lire à table c'est pas poli). Oui-Oui décorceche, non décorche non, décroche la lune.

Tout ces mots ! Je ne le sais pas encore, mais je tombe en amour. Pour calmer cet appétit, maman m'inscris au Mickey Club du livre. Je reçois un livre neuf tous les mois.

Vacances à 4. Les parents louent un appartement à Saint Jean de Mont en Vendée. Il y a des livres dans la chambre que j'occupe, mais ils sont trop difficiles pour moi. Ca me frustre un peu. La bibliothèque verte c'est pas pour les CP. Tout nus sur la plage. On fait du vélo à l'Ile d'Yeu. Guillaume dort beaucoup. Moi je me souviens surtout de l'odeur de la peau de maman après le bain de mer.

Chaude et salée.

Thomas, sur le chemin de 19xx à 2006,
mardi 5 juin 2007

1983, année 6 -- Apprendre à lire

J'entre à l'école élémentaire. J'ai la même maîtresse que l'an dernier, en grande section de maternelle. C'est Mauricette, c'est aussi la voisine du dessus et la maman de mes copains. C'est elle qui nous accompagne dans ce tournant crucial, cette charnière, le début de la grande aventure. On va apprendre à lire. Les petites phrases en relief sur les biscuits, les affiches dans la rue, les livres petits et gros. Un monde nouveau. Non, mille.

Il y a dans la bibliothèque de la classe un bouquin dont je ne me lasse pas : l'histoire d'un petit garçon qui tombe malade et va à l'hôpital se faire opérer de l'appendicite. Je le lis et le relis semaine après semaine, toujours aussi avidement.

L'écriture, c'est plus difficile. Je me souviens de mon premier cahier. Une ligne de gros caractères (les majuscules, c'est plus facile à dessiner, alors je refuse obstinément de tenter la cursive) étalés sur toute une double page. À force de persuasion, cependant, Mauricette arrive à me faire faire mes premières lettres sur la ligne. Je n'ai pas dit mon dernier mot, et j'aurai bien d'autres occasions, plus tard, de renâcler aux travaux de plume. Mais elle a parié sur le long terme, pour quand, bien des années plus tard, j'y prendrai goût.

sicaliptic, sur le chemin de 2006 à 19xx,
dimanche 5 août 2007

1972 6 ans la pisseuse

c'est la grande école je rentre au cp et en plus je vais à l'école en ville. je dois rester au magasin en attendant la fermeture, fini les gouter avec ma grand mère et ma petite soeur. Je suis grande pourtant le premier jour d'école il m'arrive une aventure qui me fait comprendre que je ne suis pas si grande que ça. l'école me parait immense puisqu'elle est nouvelle, ma classe est au premier étage. à la récréation je vais jouer avec les autres, et en rentrant je m'aperçois que j'ai envie d'aller aux toilettes, je demande poliment la maitresse me laisse y aller mais en me rappelant que j'aurais du y penser avant. Je descends dans la cour je me dirige vers la longue rangée de portes qui m'avait impressionné pendant la pause, j'en ouvre une, il n'y a qu'un trou, j'essaie les autres c'est pareil. il n'y a pas de toilettes, je remonte en classe n'ose rien demander par timidité et me remets au travail. au bout d'un moment n'y tenant plus je me laisse aller sans bouger de mon banc. quand la maitresse s'en aperçois elle ne comprend pas ce qui c'est passé vu que je suis sortie un instant plus tôt. Je ne sais plus où me mettre. j'ai honte j'avoue ne pas avoir trouvé les toilettes et finalement elle se rend compte que je n'ai jamais vu de ma vie des toilettes à la turque. Je ne sais pas si mon expérience à servi à quelque chose et si les années d'après la directrices a fait visité les toilettes tout comme elle le fait pour le réfectoire, mais cette expérience ne me réconcilie pas avec la corvée des besoins bassement matériel. Je suis une fille on me traite de pisseuse alors que je passe une grande partie de mon temps à me retenir pour ne pas interrompre mes activités ludiques. tiens ça me rappelle une petite chanson. "fais pipi sur l'gazon pour embêter les coccinelles fais pipi sur l'gazon pour emmerder les papillons." ça vous dit quelque chose? moi ça me rappelle des trajet de vacances suer la nationale 113 pour aller à Nîmes ou en Espagne.

pierre, sur le chemin de 19xx à 2006,
samedi 25 août 2007

1967 (6 ans) - Entre progrès et racines

Toujours assez peu de souvenirs de mes années de petite enfance. J’entre au CP, mais je ne m’en souviens pas. Quelques images de la salle de classe me reviennent. Des visages me sont parvenus intacts grâce à une photo de classe. Vêtements aux couleurs qui paraissent aujourd’hui ternes : bleu marine, gris, brun. Des éclats de rouge, aussi. Brodequins aux pieds… l’idée de mode n’existait même pas pour les enfants, dans ces années-là.

En 1967 c’est un immense chantier dans toute la ville : dans un an auront lieu les Jeux Olympiques d’hiver ! Autoroutes, ponts, patinoire, gare… mon père nous emmène voir ça de près, avec mon petit frère. Cette impression de changement permanent, de progrès en marche, a touché quelque chose en moi. Je suis fasciné par l’évolution des paysages. Car au même moment, dans le quartier excentré où je réside, il y a encore une ferme. Avec ses poules, ses canards, et… ses vaches ! Des vaches dans les rues, à côté d’un grand lycée moderne, qui vont dans quelque prairie rescapée de l’urbanisation galopante. Pour s’y rendre il faut traverser une avenue, puis suivre une rue, parfois coupée par les barrières rouges et blanches, à chaînes, que descend en tournant une grande manivelle le garde-barrière au passage des trains.

Mon grand-père meurt cette année. Je lui ressemble beaucoup, d’après ma mère. Elle retrouve en moi ses mimiques, ses attitudes, sa curiosité, et une certaine ressemblance physique. Je n’ai eu que peu de temps pour connaître cet artiste inaccompli. Homme sensible et émotif il n’a jamais osé s’émanciper des injonctions maternelles et a mené une modeste carrière dans une industrie en plein essor : l’électricité. Photographe de la première heure, dans les années 20, il laisse trace de sa mémoire visuelle dans des milliers de stéréoscopies. Extraordinaires clichés sur verre à regarder dans un appareil qui en restitue le relief. Fascinant !

À la fin de sa vie il avait perdu la raison et avait failli se remarier avec la femme qui était chargé de veiller sur lui. Elle avait flairé la bonne affaire d’héritage. Ce n’est que devant le maire que mon grand-père avait finalement dit « non », en suivant les injonctions de mon père. Il aurait aussi bien pu dire « oui » si la gourgandine avait insisté… L’histoire avait eu droit à un entrefilet dans la presse locale.

Pendant les vacances, nous allons comme chaque année dans la maison de famille de mon père, en Provence. C’est toute une ambiance de sons, d’odeurs et de paysages qui vont imprégner ma mémoire. J’ai des racines provençales lointaines et cette terre restera toujours un peu « chez moi ». Cigales et pins d’Alep, terre rouge chargée de bauxite et rangs de vignes, truculence des vendeurs sur les marchés, olives et tissus provençaux, air sec et chaleur écrasante…