Petits cailloux et ricochets

Aller au contenu | Aller au menu | Aller à la recherche

le projet

En novembre et décembre 2006, Anna Fedorovna Kozlika a remonté les années de 2006 à sa naissance au rythme d'un billet pour chaque année. Elle a appelé cette série « Mes petits cailloux 2006-1960 »

A la fin, elle a eu envie de reprendre le chemin en sens inverse et quelques blogueurs ont eu envie de la suivre : ces billets avaient fait naître en eux échos, sourires, jeux de miroir ou clins d’œil... ces fameux ricochets que font les petits cailloux lancés au fil de l'eau.

Le blog collectif que vous êtes en train de lire a été créé ainsi, au détour de discussions au bas de quelques billets. Il s’appelle « Petits cailloux et ricochets » et accueille les textes de tous les participants.

Si vous aussi vous souhaitez faire des ricochets, les modalités pratiques sont expliquées sur cette page.

les textes
S'abonner

anita, sur le chemin de 19xx à 2006,
vendredi 8 février 2008

1972-Sous le manteau

En 1972, j'ai neuf ans, et Tulving pose cette année là, dans un article qui fit sensation, les bases de la théorie de la mémoire épisodique. A cette époque, je m'en bats l'oeil.

Il y a un mur. Haut et long. Dans ma mémoire, oui, celle-ci justement, il me semble éternellement chauffé à blanc, outrageusement vertical, menaçant. La rue est droite, interminable sans repli ni cachette, et ma silhouette se dessine sur ce mur comme une cible. Je vais me dissoudre avant d'arriver, je vais me volatiliser, c'est sûr, alors comme tout le monde en pareil cas, je marmonne, j'enfonce mes ongles dans ce qui peut faire assez mal, et surtout, surtout, je pose mes pieds selon des rites compliqués, ballet d'angoisse, conjurations haletantes.

Rarement, j'aurai l'idée de traverser la rue, pour longer les innocents pavillons d'en face, et cela seul dit combien cette petite fille n'allait pas bien.

Transplantée, dessaisonnée, vulnérable, aux prises avec les ironiques défenses de ma famille, je me cogne aux parois comme un papillon dans une bouteille, j'explose en colères qui me fragmentent un peu plus, et me disqualifient lors de ces curieuses bourses aux Affaires Familiales que sont les Déjeuners du Dimanche.

Alors?

Alors, il y a d'autre murs. Sur ceux là, des livres, quantité de livres, et personne ne m'en limite l'accès. Et dans ceux-ci, murs d'une ancienne maison de Frères Maristes reconvertie en école pour grandes personnes, une porte dont je connais la clé. Le wwek-end, la plupart du temps, l'école est déserte, et me livre d'immenses couloirs et une odeur incomparable de tabac à pipe et de patchouli. Et le bruit de mes pas dans ces salles vides qui gardent les traces d'une activité humaine frénétique, cendriers débordants, affiches multiples, injonctions obscures (Pour "pratiques interculturelles", voir Jeannine et Robaï avant décembre) et fonds de verres en sédiments étranges.

Au dessus un grenier, dont je pense que la plupart des adultes ignorait l'existence. Des livres encore, énormes et illisibles, des vies de Saints aux angles rongés, une poussière dansante à chaque pas, et des amas d'anciens habits sacerdotaux, dont j'ignorais totalement l'usage et dont les couleurs me transportaient.(Oui, oui, à neuf ans, on voyage très bien en habits sacerdotaux)

Là, je lisais, jouais, me jouais, tranquille et grandiloquente, à l'abri.

Ce fut mon seul grenier. Le jour où l'on m'y découvrit, drapée dans une chasuble violette et parlant tout haut à mon reflet, il perdit définitivement son rôle de havre.

Je ne me contorsionne plus pour mettre les pieds sur les interstices du trottoir, mais voyez-vous, je voyage encore sous des habits d'emprunt. C'est sous le manteau d'Anita que ma mémoire épisodique me restitue la petite fille qui s'asphyxiait sous le soleil et respirait sous le brocart poussiéreux. Si j'avais su, j'aurais pris quelques minutes pour lui dire qu'un jour, elle en émergerait.

anita

Johann, sur le chemin de 19xx à 2006,
jeudi 7 février 2008

1989:3

Premier janvier. Le réveillon. Papa n’est pas là. Aucun souvenir de ma part. Ma mère se sent un peu mal. Elle n’a jamais tenu l’alcool. Mais, problème : elle est enceinte de sept mois - son réveillon, c’est au jus de pomme qu’elle le fête. Champs sur Marne, un premier de l’an, c’est désert, surtout lorsqu’on accouche sans son mari avec deux mois d’avance. Sans doute les huîtres qui n’étaient pas fraîches.

Mon petit frère est né à Brou-sur-Chantereine, Seine-et-Marne, le 2 janvier 1989. Il était si rapide que ma mère ne le sentit presque pas passer : d’après elle, la sage-femme l’a attrapé au vol. C’est quand même fort, de commencer sa vie sur Terre en boulet de canon, non ?

Les premiers temps sont difficiles et en couveuse, et il restera de santé fragile pendant quelques temps, puis finalement, deviendra comme moi : en bonne santé, et vivace. Il nous faudra des années pour voir apparaître nos différences génétiques. On se ressemble. Les frères Grimm, c’est prédestiné.

Je ne sais pas si mes parents ont un jour pensé à un troisième. Une fille ?

Johann

cassymary, sur le chemin de 19xx à 2006,
mardi 5 février 2008

1981 (1ere partie)

Les mois passent. Janvier, février (mon petit ami part à l'armée), mars, avril. Je tente de garder la tête hors de l'eau, de ne pas me laisser envahir par cette marée noire qui embrume mon esprit et noircit mon futur. J'essaie de me convaincre que demain, ça ira mieux. Mais le lendemain arrive, et je ne vais pas mieux. J'ai toujours l'impression d'un mur infranchissable devant moi. J'ai toujours le sentiment que de l'autre côté de ce mur, il y a la vie, il y a l'espoir. J'ai toujours cette sensation qu'il n'y a aucune porte à franchir, il faut que ce mur s'écroule, d'une façon ou d'une autre, pour me libérer de cette prison. Je parle de mur, parce que je vivais réellement les choses de cette façon. Un mur, immense devant moi, qui m'empêchait d'agir, de penser, d'espérer à un lendemain. Je me forçais à continuer à aller en cours. C'était l'année de la licence. Mais les cours devenaient de plus en plus difficiles. Je me souviens cette étau qui enserrait mon coeur lorsque l'amphi était bondé. Puis même lorsqu'il était à moitié vide. Et puis juste au début du cours, et enfin avant même d'avoir franchi la porte d'entrée. Je me souviens de ces maux de têtes qui me terrassaient, ses migraines qui embuaient mon cerveau dès que j'arrivais dans cet appartement qui me donnait la nausée, dans cette chambre où je me sentais si mal, avec des colocataires dont je me sentais si étrangère. Parler me demandait un effort. Et finalement être avec les autres devenait une souffrance. Irrémédiablement, je glissais dans un puits sans fond,. Le seul endroit où je me sentais en sécurité était ma chambre d'enfant. Je rentrais de plus en plus souvent chez mes parents, j'y restais de plus en plus longtemps. Je communiquais de moins en moins, m'enfermant sous prétexte de travailler mes exams, alors que je ne voulais que réduire mon espace. Je cherchais une solution pour casser ce mur d'angoisse qui me faisait face. Je pensais que la solution était en moi, que je devais décortiquer le moindre de mes actes, la moindre de mes pensées, me reconditionner, changer ma façon de penser et enfin trouver la solution. J'ai espéré quelques mois, et puis quand mon espace a été réduit au minimum, j'ai compris que j'avais perdu la bataille. Je n'ai plus eu la force, je n'ai plus eu envie. J'en étais arrivée à la conclusion que la vie n'était pas pour moi. Que ce mur, je ne pourrais le franchir qu'en me libérant de tout ce qui m'entourait. Jeter l'éponge, mais gagner la dernière bataille: mourir quand je le voudrais, me libérer le moment choisi. La solution était trouvée: le suicide. J'en étais convaincu, il fallait que je trouve le moyen , le moment, et surtout le courage. Pendant des semaines je me suis convaincue que je devais le faire, me traitant de lâche lorsque j'avais peur. Je n'arrivais pas à m'y résoudre parce que le courage me manquait. Ce que je cherchais, ce n'était pas de ne plus vivre, c'était de ne plus souffrir. Toute la différence était là. La mort comme solution à la souffrance, et non pas comme le désir de ne mettre un terme à ma vie. Et puis il y a eu cette lettre, celle qui m'a permis de passer à l'acte, celle qui me donnait un alibi. Celle qui me permettait de trouver LA raison valable pour ceux qui resteraient. Une lettre de rupture de mon ami. Tout était en place: le moment, la raison, le courage. J'avais accumulé quelques boites de somnifères et d'anxiolitiques, que m'avaient prescris les médecins successifs que j'avais été voir. Je n'ai même pas choisi le moment. C'est venu comme lorsqu'on à une envie pressante. Il fallait le faire, à ce moment là. Je suis allée dans ma chambre avec une bouteille d'eau. J'ai posé la lettre bien en évidence sur le lit et j'ai commencé à avaler les cachets, l'un après l'autre. A mesure, je me disais: "Ce n'est pas la solution! et je pleurais. Je me répétais: mais elle est où la solution? Je voulais juste trouver les mots pour dire que je suis mal dans cette vie, que tout ce qui m'entoure m'étouffe, me fait peur, que je ne veux pas vivre avec cette angoisse en permanence. Je voudrais hurler que quelqu'un quelque part m'entende et m'aide, me réconforte, m'aide à surmonter cette peur. Je pleurais, sur moi, sur cette incapacité à communiquer. Je ne voulais plus mourir. Je voulais juste que ça s'arrête! Mais je ne voulais pas revenir en arrière. Ce geste fou, il fallait le laisser aller à son terme. Il n'y avait pas d'autre choix. C'est la première fois que j'en parle. J'ai eu honte tellement longtemps après. Et puis j'ai passé des années à nier la gravité de mon geste. Comme si mon acte à moi ne devait pas être reconnu. Mon entourage a mis ce geste sur le compte d'une déception amoureuse. J'en ai été blessée, pendant longtemps. J'ai voulu un jour expliquer que ma souffrance était ailleurs, bien avant. Mais je n'ai pas su trouver les mots. Alors je me suis tue, et mon geste me paraissait presque ridicule dans ce contexte là.



On ne veut pas mourir. On appelle au secours. La balance penche à sa guise du côté de la vie, ou de la mort.

cassymary

eleonor, sur le chemin de 19xx à 2006,
mardi 5 février 2008

1975 : 5 ans - je sais lire

Frère Aîné n'habite plus avec nous, sommé de s'assumer seul puisqu'il ne veut pas étudier et qu'il est déjà majeur. Il travaille comme livreur chez Danone et nous rapporte des quantités énormes de yaourts et petits suisses. Ça, j'en mange. J'ai arrêté la Blédine, c'est pour les bébés (et je suis grande puisque je fais déjà 10 minutes de violon par jour), pour diversifier un peu mon alimentation : coquillettes, œuf à la coque et petits suisses constituent une base saine et variée que relèvent parfois croûtes de gruyère et épluchures de pomme. Un soir, maman interrompt la lecture de la sacro-sainte histoire et me dit "Vas-y, continue ! " et je continue. Normal, je sais lire. Personne ne m'a appris, je sais lire, c'est tout. A la maternelle, c'est royal, quand notre institutrice (une grande jeune femme un peu forte et drôlement sympathique) initie les enfants à la découverte de la lecture, j'ai le droit d'aller me vautrer dans les coussins avec un bouquin. Un petit garçon voudrait bien m'y rejoindre, mais lui doit apprendre à lire d'abord… Je n'ai pas encore le droit de poser tous les doigts sur les cordes de mon violon, je m'impatiente…On continue de passer toutes les vacances scolaires en Bretagne, on part chaque fois en train de nuit avec le Lyon-Quimper, la famille occupe un compartiment entier, sans mon père qui nous rejoint parfois en voiture. Mon père travaille tout le temps, on ne le voit jamais, il rentre tard le soir, souvent énervé, et les enfants doivent avoir dîné et être au lit - ou dîner avec les parents, mais les laisser parler "de choses sérieuses" (autre règle avec celle de "l'intérêt général"). Dans le train, le pique-nique traditionnel qu'on préfère, c'est : crêpes en sachet + Vache-qui-rit. Parfois, je pleurniche de ne pas pouvoir faire comme mes Aînés : ils se couchent tard, vont à l'école de voile, font du camping sauvage, des ballades à vélo, des boums de fin d'année…à chaque demande, la même réponse "quand tu seras grande ! ". Il me tarde terriblement de grandir, même si je commence à saisir que mes Aînés auront toujours une avance irrattrapable sur moi. Je commence à (me) poser beaucoup de questions, sur l'univers, le sens de l'infini "mais alors, si la Terre est dans le système solaire qui est dans la galaxie qui est dans l'espace, l'espace, lui, il est dans quoi ?"

eleonor

eleonor, sur le chemin de 19xx à 2006,
mardi 5 février 2008

1974 : 4 ans - 5 minutes par jour

En janvier, je me rends pour la première fois dans une salle aux vieilles tomettes irrégulières à laquelle on accède en descendant quelques marches après avoir traversé une cour du Vieux-Lyon . Là, je retrouve d'autres enfants de mon âge (3 ans et demi), nous ouvrons nos petits étuis noirs et en sortons nos minuscules violons. On fait des jeux rigolos, il faut faire tenir le violon juste avec le menton et marcher en rond sans le faire tomber. Ou alors, on se partage un violon et un archet, l'un passe son archet sur le violon de l'autre et puis on inverse. La dame est très gentille, c'est le professeur de violon de Grande Sœur Adorée. Comme elle a fait des stages au Japon pour enseigner le violon aux minus comme nous, et qu'elle a remarqué combien j'observe ma sœur quand maman et moi, on l'accompagne à son cours, elle a proposé qu'on m'inscrive à la méthode Suzuki. Ça me plaît beaucoup, en plus je suis fière de faire comme Grande Sœur Adorée, c'est simple, je l'aime et l'admire tellement, je veux l'imiter en tout. Elle aurait fait de l'accordéon, ça m'aurait plu tout autant, je crois. Comme quoi, les vocations…Je dois quand même me soumettre à un impératif : travailler cinq minutes par jour, tous les jours. Je tolère assez bien cette discipline, l'activité restant toujours plutôt ludique. Je ne comprends pas bien pourquoi les Grands ne s'amusent pas autant que moi. Parfois tout le monde se dispute dans le grand appartement, ça crie ça hurle les portes claquent, personne ne veut m'expliquer alors je pleure. Frère Aîné parviendra même à briser la porte de sa chambre en la claquant très fort.

eleonor

page 1 | page 5/149 | page 149

page 1 | page 5/149 | page 149