Petits cailloux et ricochets

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le projet

En novembre et décembre 2006, Anna Fedorovna Kozlika a remonté les années de 2006 à sa naissance au rythme d'un billet pour chaque année. Elle a appelé cette série « Mes petits cailloux 2006-1960 »

A la fin, elle a eu envie de reprendre le chemin en sens inverse et quelques blogueurs ont eu envie de la suivre : ces billets avaient fait naître en eux échos, sourires, jeux de miroir ou clins d’œil... ces fameux ricochets que font les petits cailloux lancés au fil de l'eau.

Le blog collectif que vous êtes en train de lire a été créé ainsi, au détour de discussions au bas de quelques billets. Il s’appelle « Petits cailloux et ricochets » et accueille les textes de tous les participants.

Si vous aussi vous souhaitez faire des ricochets, les modalités pratiques sont expliquées sur cette page.

les textes
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eleonor, sur le chemin de 19xx à 2006,
dimanche 3 février 2008

1973 : 3 ans - "Pouce, je parle ! "

Nous quittons les barres en béton et emménageons dans un immense appartement aux vieilles boiseries dont le couloir était suffisamment long pour que je m'exerce sur mon tricycle le dimanche après-midi. Je me cache derrière les portes repliées de la salle à manger pour observer les ouvriers qui repeignent les murs. Maman rentre de la poste avec un paquet pour moi, ma marraine m'envoie une poupée en tricot, rayée orange et vert avec des cheveux noirs en laine. Elle s'appellera logiquement "Poupée-marraine". La couleur orange était très en vogue durant ces années 70, je revois encore le papier peint de ma chambre, aux motifs de lettres et chiffres entrelacés dans des tons orangés. Je parle volontiers, prête à partager tout ce qui m'intéresse et d'ailleurs, tout m'intéresse. Ma mère me tricote un pull avec l'inscription "Pouce, je parle ! ". Je découvre l'obligation du partage du temps de parole. C'est dur, nous sommes une famille nombreuse de sept personnes, et les Grands ont toujours des choses plus intéressantes à dire. "Ce n'est pas d'intérêt général" devient la règle à respecter. Quand on est en maternelle, la tâche est rude de rivaliser d'intérêt avec les versions latines et autres devoirs de philo des Aînés.

eleonor

eleonor, sur le chemin de 19xx à 2006,
dimanche 3 février 2008

1972 : 2 ans - Le niouniou

Je marche, j'entends, je sens, j'observe mon environnement…odeurs de la maison de Bretagne, celle des murs qui exhalent ce parfum particulier aux intérieurs restés fermés, celle des feuilles de châtaigner qui jonchent la terrasse, d'un lapin en peluche jaune et blanc qui sent un peu l'humidité. Le gravier de la terrasse qui blesse la plante des pieds nus. Je suce mon pouce et ne me déplace pas sans mon niouniou, un carré de ce coton qu'on utilisait pour les couches en tissus. Un très vague souvenir, je suis debout dans le couloir de l'appartement moderne que nous occupons. Je m'appuie au mur, dont l'odeur et la couleur pour moi se fondent en une seule sensation d'un matériau poudreux sec gris-vert. Je n'ai aucune idée de ce qui motive ce souvenir, mais l'odeur se rappelle encore parfois à moi avec une constante incongruité.

eleonor

eleonor, sur le chemin de 19xx à 2006,
dimanche 3 février 2008

1971 : 1 an - une intellectuelle

Je ne mange rien. Le docteur nous rassure : "ne vous inquiétez pas madame, votre fille c'est une intellectuelle". Alors tout va bien. Seul un ami de passage me fera avaler une purée de carottes. Grande Sœur Adorée me promène en poussette au Parc de la Tête d' Or, je lèche avec intérêt les semelles de mes chaussures.

eleonor

eleonor, sur le chemin de 19xx à 2006,
dimanche 3 février 2008

1970 : 0 an - "C'est une fille ! "

"C'est une fille ! " A cette époque, on avait encore le goût des surprises. Après une répartition parfaitement équitable chez les quatre aînés (respectivement Frère Aîné, Sœur Aînée, Grand Frère Adoré, et Grande Sœur Adorée), le sexe du cinquième enfant importait peu, et le fait que ma mère se soit imaginée porter un garçon brun et pressenti par son intense activité intra-utérine comme un footballeur en puissance, ne nous interdit pas de nous interroger sur le supposé instinct maternel tout-puissant. Pourtant, en pur produit de la parthénogénèse comme dit mon père, je serai blonde comme ma mère et peu portée sur les jeux du stade. C'est également une des rares fois où j'arriverai en avance à un rendez-vous, le médecin mandé ne pouvant plus que constater avoir été pris de vitesse (faut dire, c'était en Suisse…) A trois mois, je décrète que le biberon, c'est nul, et ne prendrai désormais mon lait qu'à la petite cuillère. Je suis baptisée à l'insu de mon plein gré, mais dotée d'une marraine protestante qui se remet à peine du deuil de sa fille A., morte à vingt ans fauchée par un camion. Marraine que j'adorerai et qui comblera l'absence de ma grand-mère maternelle décédée pendant ma gestation. Premier été en Bretagne, séjour qui se prolongera tout l'hiver en attendant que mon père trouve un autre boulot. Nous ne retournerons pas en Suisse et la famille s'installera à Lyon. Je garderai définitivement en mémoire l'odeur de la Bretagne, comme celle d'un lieu où je me ressource. J'en ai gardé le réflexe de humer le parfum de l'air quand je descends d'un train, et identifier ainsi le lieu où j'arrive.

eleonor

eleonor, sur le chemin de 19xx à 2006,
dimanche 3 février 2008

1969 : an-1 - Un petit dernier

Juillet 69, on a marché sur la Lune, et ma mère, seule sur la plage tandis que les Aînés s'éclatent à l'école de voile, rêve d'un petit dernier. Ce n'est pas par hasard qu'une carrière dans l'astrophysique me tentera toute mon enfance.

eleonor

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