Petits cailloux et ricochets

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le projet

En novembre et décembre 2006, Anna Fedorovna Kozlika a remonté les années de 2006 à sa naissance au rythme d'un billet pour chaque année. Elle a appelé cette série « Mes petits cailloux 2006-1960 »

A la fin, elle a eu envie de reprendre le chemin en sens inverse et quelques blogueurs ont eu envie de la suivre : ces billets avaient fait naître en eux échos, sourires, jeux de miroir ou clins d’œil... ces fameux ricochets que font les petits cailloux lancés au fil de l'eau.

Le blog collectif que vous êtes en train de lire a été créé ainsi, au détour de discussions au bas de quelques billets. Il s’appelle « Petits cailloux et ricochets » et accueille les textes de tous les participants.

Si vous aussi vous souhaitez faire des ricochets, les modalités pratiques sont expliquées sur cette page.

les textes
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année 1977

Les textes sont présentés dans l'ordre chronologique de leur rédaction.

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Kozlika, sur le chemin de 2006 à 19xx,
dimanche 10 décembre 2006

1977:17 à donf

Automne. Autodissolution des Brins d'Filles. Trop peu d'entre nous sont motivées pour continuer, trop de dissensions aussi. Certaines sont parties avec fracas, d'autres ont laissé passer plusieurs répétitions de suite sans venir. L'étincelle n'est plus là, c'est évident. Mais punaise dans cette aventure de presque deux ans, qu'est-ce qu'on s'est marrées, qu'est-ce que je me suis éclatée !

L'idée nous était venue en troisième lors des coordinations des groupes femmes lycéens : fonder une troupe de théâtre et aller jouer dans les lycées, les manifs, la rue, les salles de spectacle qui voudraient bien de nous. Ça nous semblait quand même bien plus rigolo que les réunions et bien plus créatif qu'un nième tract que personne ne lit jamais. L'idée ne devait pas être mauvaise puisque parallèlement à notre troupe, une autre s'était constituée. Mais elles avaient choisi de répéter et jouer une vraie pièce tandis que nous écrivions nous-mêmes nos sketches et nos chansons. C'était sûrement un peu potache mais nous remportions un joli succès dans les soirées enfumées.

Le théâtre militant était en ses années de gloire, nous nous baladions avec des bouquins d'Augusto Boal et son théâtre invisible, passions nos soirées au théâtre Dunois (le vrai, l'originel, pas celui qui a été « reporté » rue du Chevaleret après la démolition)[1] [2]. Nous n'avions donc aucun mal à trouver des salles où jouer et comme tous les spectacles étaient gratuits on ne risquait pas de se bagarrer pour l'emploi des recettes. Les établissements scolaires étaient également beaucoup moins fermés qu'aujourd'hui et nous avions réussi à jouer dans plusieurs lycées parisiens.

Sûr, les représentations on aimait bien, mais là où on se régalait vraiment c'était avant le spectacle : les impros préparatoires à l'écriture, les chansons détournées, les recherches de musiques adaptées, les week-ends de « travail » ici et là, les fous-rires entre nous, les fous-rires des anecdotes : nous étions allées, un soir avant de jouer, dîner à la cafét' du Casino rue Nationale, les quatorze nénettes parlant fort et riant tout autant. A la table d'à côté une paire de gars attablés, et l'un d'eux qui demande « Vous êtes toutes seules ? » « Rha non ! il est trop beau celui-là : on est quatorze et il nous demande si nous sommes toutes seules ! on le garde les filles, c'est un collector !! » et zou ! c'était dans le spectacle du soir même.

Si c'est pas du shaker ça...

Je n'ai pas tout à fait abandonné le théâtre après ça. L'année suivante, en terminale avec une bande de potes (mixte ;)) nous avons créé un « club autogéré » dans le club théâtre du lycée. Entendez par là : on choisit nous-mêmes la pièce, on répète sans profs et on joue quand on veut. La prof en charge du club était plutôt ouverte. Elle nous laissa faire à notre idée. Et puis on avait plein de temps pour répéter (le quoi ? le bac ? ah euh... nan mais ça va j'ai plein de points d'avance en français, t'inquiète maman.)

On a choisi Mistero buffo, de Dario Fo. J'y jouais plusieurs personnages, et celui qui me fit recevoir de grands compliments c'était... La Mort ;)

Notes

[1] Hi hi, comment on « proprifie » l'histoire avec un délicat famille de musiciens explorateurs de champs nouveaux. Tu parles, un repaire d'agités gauchos avec au moins autant de théâtre à sketches que de jazz à la création ! ;)

[2] ou à la Cartoucherie de Vincennes... Un peu trop pro pour nous la Cartoucherie, mais bien quand même

fleur de lupin, sur le chemin de 19xx à 2006,
jeudi 8 février 2007

1977 - Seconde naissance....

Je n ‘ai que peu de souvenirs de ce moment. Juste des images qui me reviennent. De plus en plus floues. J’étais venue la chercher jusqu’à la voiture. Un mois qu’elle n’était plus là. Je me rappelle qu’elle avait un foulard sur la tête. Je ne sais plus, si on m’avait prévenue pour les cheveux. J’étais intimidée. Ca je m’en souviens. Je ne savais pas trop quoi lui dire. Et puis aussi elle avait un gros pansement sur son œil. Cet œil qui restera à moitié fermé pendant plusieurs années.

Je ne sais pas pourquoi, mon père n’était pas là…déjà !

Ca se passait chez ma grand-mère. Elle a monté les marches du perron, j’étais derrière elle, elle est entrée, elle est allée s’asseoir dans le fauteuil de ma grand mère, celui où elle cousait. Là j’ai une image précise d’elle.

Même je souviens qu’elle a dit : « Ah ça y est elle a retrouvé la parole", en parlant de moi, car au fur et à mesure des minutes, je retrouvais ma mère.

J’avais 5 ans. Ma mère venait de se faire retirer une tumeur au cerveau. Elle fut hospitalisée un mois entier.

J’ai su plus tard que tous ont cru qu’elle allait mourir. Que tous craignaient que la tumeur puisse être cancéreuse. Mais moi, ce dont je me souviens c’est que l’on ne m’a pas dit grand chose. Je suis restée dans l’inconnu. A l’époque, en plus, les enfants étaient formellement interdits dans les hôpitaux, j’ai donc été coupée d’elle soudainement. Mon naturel sauvage et solitaire de cette époque s’en est trouvé exacerbé selon les dires de ma grand-mère. Forcément, la communication n’était et n’est toujours pas, religion familiale !!

Et ma mère, après, était un peu une autre. Encore aujourd’hui, les photos de cette femme endolorie avec soit son pansement sur l’œil, soit cet oeil mi fermé m’arrache des larmes car je prends maintenant l’ampleur de l’atteinte à son intégrité physique, à sa féminité, que ce fut.

Et pourtant, je me suis penchée sur des photos ce week-end à la faveur de cet exercice à remonter le temps ; et je l’ai vue avec mon père dans le sud de la France où nous étions parti tous les trois pour les vacances 2 années plus tard. Le pansement est toujours là, mais la mode était aux grosses lunettes de soleil !! Heureusement !

Et je la vois, là, avec mon père, en short et en sabot, terriblement sexy, si belle, si rayonnante, si jeune.

Longtemps, elle a fêté cette date en disant : "c'est ma seconde naissance"....

mema, sur le chemin de 19xx à 2006,
jeudi 8 février 2007

1977 - Et puis la vie...

Août...
Par une chaude après midi...
J'arrive...
A la faveur d'une sieste d'été, ils m'ont invité à venir les rejoindre; depuis je lui là, lovée bien au chaud, a attendre l'heure de la rencontre.
Je ne sais pas grand chose de la vie qui m'attend. Mais qu'importe; je sens déjà l'amour...omniprésent
Si je tends un peu l'oreille, je peux imaginer...oui!
J'entend le murmure d'un troupeau, des chiens, la brise sur la garrigue, l'immensité de l'espace, de la nature.
Et dire qu'il me reste encore neuf mois a attendre...

caco, sur le chemin de 19xx à 2006,
mardi 20 février 2007

1977 (3) : la maison, la piscine

Sur la route, il faut prendre à droite le chemin de terre qui semble ne mener nulle part. Il passe devant la maison de l'un de mes grands-oncles et des cousins nés de lui. Puis il dessert un portail vert avant de s'arrêter là, rongé par les orties. Derrière le portail s'allonge une allée de gravier gris pâle. Au fond, la maison de mes grands-parents. Elle cache un petit jardin planté de fruitiers. Devant la maison, le long de l'allée, une piscine en haut d'une volée de marches. Et juste avant, une maison toute neuve. Le père de mon père vient de la terminer. Il l'a bâtie de ses mains, durant ses congés de fin de semaine. Ses frères venaient sur le chantier quand ils le pouvaient. C'était comme ça, la famille. Toujours quelquechose à construire, quelqu'un à aider. On savait encore repartir de rien, avec ses deux mains, comme les ancêtres qui étaient arrivés d'Italie. Papy construisait pour mes parents, pour moi et mon petit frère.
Mamie a pris soin de moi chaque jour ouvré jusqu'à ma scolarisation, aussi je connais tout de la maison, du jardin et de la piscine, avant que nous n'emménagions.

J'ai surtout des souvenirs de la piscine. Le premier date de cet été-là. Les adultes prennent l'apéritif sous un arbre, devant la maison de mes grands-parents. On parle des différentes nages, quelqu'un évoque la façon dont les petits chiens, simplement en bougeant le bout des pattes, se maintiennent à flot. Je n'en crois pas mes oreilles : il suffit donc de battre des mains pour se maintenir à la surface !? Ce serait si simple, alors qu'on m'exorte tous les jours à la prudence juste parce que je ne sais pas nager... Après confirmation du geste par ma grand-mère, je pars bille en tête pour m'essayer à la nage du petit chien. Mon enthousiasme fait glisser mon pied sur l'escalier. Je plonge. Je me débats frénétiquement, comme un petit chien, en fermant les yeux très forts. Il fait très noir. J'ai peur. Je vois un loup s'approcher de moi. Sa gueule est disproportionnée. Il m'observe en silence et s'approche pas à pas...
Ma main saisit le bord de la piscine : une gorgée d'air, enfin ! Mais aussitôt, ma main glisse. Et je replonge. Le noir, la peur, le loup...
Sur la terrasse, quelqu'un demande : "Où est la petite ?"
Papa et Papy viennent vers moi en courant, plongent.
Les mains de mon grand-père me hissent hors de l'eau.

Des années plus tard, mon grand-père m'apprendra que je surnageais effectivement... la tête tournée vers le fond de la piscine. Il aurait seulement fallu que je la redresse...
Voilà comment, en 1977, j'ai nagé comme les petits chiens.

Thomas, sur le chemin de 19xx à 2006,
dimanche 22 avril 2007

1977, année 0 -- Le Boléro

Je ne me souviens pas.

Elle m'a raconté, plus tard. Pendant tout le temps, elle avait eu dans la tête le Boléro de Ravel. Ça avait commencé tout doux, tout doux. Une petite mélodie discrète tout au fond d'elle. Et puis c'était monté, d'heure en heure. Ça avait pris corps, pris de l'ampleur. Plus dense, plus fort, alors que la nuit et le matin passaient. Et puis ça avait fini en explosion triomphale. Au moment des cuivres, j'avais poussé mon premier cri. J'étais né.

izo, sur le chemin de 19xx à 2006,
dimanche 10 juin 2007

1977 : John et ses grand-mères

Très vite après ma naissance, mes parents ont du se remettre au travail : Maman comme infirmière, Papa comme ouvrier.
Les deux parents qui travaillent ensemble... Aujourd'hui, cela passe comme quelque chose de normal, mais à l'époque c'était assez mal vu, surtout dans les petits villages...
Pour éviter d'avoir recours à des gardiennes, mes parents ont pendant plusieurs années travaillé en pauses opposées. Si Maman travaillait le matin, Papa s'arrangeait pour travailler l'après-midi... Quand Maman partait travailler, elle me déposait chez quelqu'un ou je pouvais faire ma sieste. Papa me récupérait en revenant du travail.
Mes parents me "partageaient" entre mes grands-parents. Une semaine chez Bobonne - ma grand-mère maternelle, une semaine chez Moeke - ma grand-mère paternelle, et une semaine chez la tante Renée - une soeur à ma grand-mère, ou vivait aussi mon arrière-grand-mère maternelle.
Très vite, ma grande-tante s'est disputé avec mes parents à propos de cette garde alternée. Quand j'écrivais plus haut que la mentalité de l'époque acceptait peu les parents qui travaillaient à deux... Ce qui a bien sur provoqué une rupture familiale... On a évoqué ce conflit de famille encore récemment avec le décès de la tante Renée. Je ne lui ai jamais parlé. Depuis 1977 jusqu'à sa mort cette année, les contacts familiaux ont été rompus.
A l'époque, mes parents vivent dans un petit village à la campagne. Pas de voiture. Maman travaille à 10 km de la maison. Elle s'y rend en train. Papa travaille bien plus loin. D'abord à Rodange, au Grand-Duché de Luxembourg, puis à Colmar, toujours au Grand-Duché. Heureusement, un service de bus est organisé par l'usine pour ramasser les ouvriers. Hormis ces déplacements, le reste se fait à pied ou en vélo. De temps en temps, Bobonne peut prêter sa voiture, mais c'est rare. On me raconte souvent que Papa me déposait assis sur le guidon du vélo, me soutenant avec ses bras. Cela provoquait la colère de mes grand-mères !
Petit bonus photo pour terminer : J'aime bien ma baignoire en plastique rose...
1977-02
Février 1977. 4 mois.

1977-02
Novembre 1977. 13 mois.

Otir, sur le chemin de 19xx à 2006,
mercredi 19 septembre 2007

1977:19 Mille morceaux

Cette année-là je n'habite plus chez mes parents. J'ai trouvé un petit deux-pièces sans salle de bains à proximité de mon lieu de travail et à mi chemin de la fac, au delà des fortifs du périphe. Je ne fais pas grand cas de ces trois petites informations de rien du tout, parce que je crois que tout cela est normal, et je ne mesure absolument pas toutes les répercussions qu'elles auront par la suite sur ma façon de me vivre, de me ressentir. Je me trouve "normale" alors que je suis complètement décalée, de plus en plus exclue et déboussolée, à m'épuiser sans même m'en apercevoir dans des combats perdus d'avance.

Tout d'abord, partir de chez mes parents. C'était pour moi un rêve, un rêve de "grande", je ne rêvais que d'être adulte, d'être autonome, ne pas dépendre de quiconque, vivre ma vie, quitter le cocon bourgeois et vivre selon mes convictions. Cela voulait dire vivre parmi les pauvres et les exclus, dans un quartier de misère, avec ceux que j'aimais de tout mon coeur et qui ne me le rendaient absolument jamais. Des paumés, encore plus malheureux que moi, qui ne me comprenaient absolument pas, et abusaient tant qu'ils le pouvaient de moi, sans intention, j'en suis persuadée, et aussi avec ma bénédiction.

A la fac, c'était encore un autre univers, plus policé, plus bourgeois, mais non moins violent. Les trois mois d'occupation des locaux au printemps précédent m'avaient totalement dégoûtée de la politique, les militants ayant fait preuve d'un tel ostracisme, d'un tel dogmatisme, d'une telle arrogance et m'avaient tellement abreuvée d'un discours totalitaire que je jurais qu'on ne m'y reprendrait plus (on ne m'y a plus jamais reprise). J'étais bien placée pour commencer à trouver les points communs rassemblant les extrêmes des deux bords, le département de russe et celui de droit que je fréquentais me permettant avec l'UER d'anglais de faire les passerelles.

Au boulot, l'après-midi, j'étais disciplinée et appliquée, une petite main efficace qui savait ce qu'elle faisait, qui appréciait d'être valorisée, et surtout de toucher un salaire qui lui permettait de payer son propre loyer, sa propre thérapie et d'entretenir ses propres vices.

J'étais coupée en mille morceaux, même pas en trois. Mon coeur éclatait chaque jour et Jérôme allait épouser Blueberry.

alain, sur le chemin de 19xx à 2006,
jeudi 4 octobre 2007

1957-1977

1957:

Au firmament vient d'éclater la farandole

Dans le ciel bleu la grande ronde a commencé

Les satellites ont entrepris leur course folle

Autour du monde en choeur aussi ils vont danser

Un jour Spoutnik mit les voiles

Loin d'horizons trop fermés

Et grimpa chez les étoiles

Sur un rayon de fumée

Chanson composée ? par notre prof de musique lors du lancement du premier satellite je me rappelle le refrain et ce premier couplet je crois qu'il y en avait 2 autres ainsi que l'air que je suis incapable de réécrire mes connaissances en musique étant fort limitées....

En cet automne 1957 j'entrais en 4ème et nous avons chanté cette chanson lors de la fête de fin d'année pour la remise des prix (si si çà existait encore)

Et quelle émotion quand nous avons aperçus à la tombée de la nui ce premier satellite dans le ciel!

1977:

Aucun souvenir de cette année-là

cassymary, sur le chemin de 19xx à 2006,
samedi 10 novembre 2007

1977: 17 ans (1ere partie)

Un dimanche après-midi. Nous sommes 3 autour de la table. Ma soeur, moi et notre ami d'enfance. Les cartes sont posées devant nous, prêtes à être distribuées. Nous nous retrouvons souvent pour jouer à la belote. Mais ce jour là, il nous manque un comparse, le frère de mon ami qui n'a pu venir. Alors on se regarde tous les 3, et on cherche une solution. Et puis mon ami a une idée:

" penchons nous par la fenêtre, et la première personne qui passe dans la rue, si l'un de nous la connait, il l'invite à monter faire une partie de belote.

Hum! Le pari est loin d'être aisé.

Primo: le dimanche il n'y a pas âme qui vive dans le quartier, à part quelques personnes agées en promenade.

deusio: trouver quelqu'un qui sache jouer à la belote n'est pas chose facile, surtout dans nos âges.

Tercio: que ce soit une personne connue de nous, et qui ait envie de venir jouer est quasi impossible.

Nous nous penchons à la fenêtre et les minutes passent. Un bruit de moteur, et au loin une mobylette. Et mon ami qui crie:

"hey! Je le connais lui, c'est un pote!" Le voilà qui le siffle, qui l'interpelle et qui l'invite à monter.

Ce garçon que je n'ai jamais vu accepte la proposition: il sait jouer à la belote, il n'a rien de mieux à faire cet aprem et il est ravi de voir son copain.

Deuxième étage, porte de droite, un coup de sonnette, ma soeur va ouvrir.

Il entre dans la pièce, serre la main de mon ami, qui lui présente ma soeur, et puis moi. Ses yeux qui se plantent dans les miens, et ça fait TILT. Comment vous dire, une légère décharge électrique, quelque part dans le cerveau.

Des parties qui ont suivies, je ne me souviens d'aucune, juste de lui, partenaire de jeu, qui regardait moins souvent ses cartes que moi. Des regards, des sourires timides, nous étions sur un petit nuage.

Il y a eu d'autres dimanches, d'autres parties de belote. Il y a eu des sorties plus intimes, et un premier baiser.

Une rencontre improbable, par un dimanche d'automne. Un coup de foudre réciproque, suivi d'un petit bout de chemin ensemble, long de 7 ans.

cassymary, sur le chemin de 19xx à 2006,
mardi 4 décembre 2007

1977 (2eme partie)

J'avais 17 ans. Et tu m'as trahie. Je n'aurais pas dû en être aussi outragée. Tu l'avais déjà fait tant de fois avant, que j'aurais dû être blindée. Mais je n'ai pas vu le coup venir, je ne me suis pas protégée. J'avais 17 ans, j'avais 2 ou 3 copains, un ami, j'avais une vie à moi. Je me sentais aimée, j'avais moins peur, j'ai dû baisser ma garde. Quand je parlais de ma mère, je disais "maman", quand je parlais de toi, je disais "mon père" je pensais "ce con", par habitude. Pourtant je ne te haïssais pas, je ne t'en voulais même pas. J'étais devenue indifférente à tes coups de colères, à tes propos outranciers, à ta façon de ne pas nous voir, de ne pas nous entendre. Il y a eu ce vendredi soir. Je suis rentrée pour le week-end et quand j'ai ouvert la porte je t'ai trouvé au milieu de la cuisine. Tu n'a même pas été capable de me regarder dans les yeux. Tu a fait comme si, comme si j'étais coupable, alors que tu savais que c'était toi le vrai responsable. Pour sauver ta peau, tu m'as accusée moi. Tu t'es caché derrière moi. Innocente pourtant j'étais, et tu le savais bien puisque le vrai coupable c'était toi.

J'ai été humiliée, par ta faute.

J'ai pris les coups que tu refusais de recevoir par lâcheté. Pourquoi je me suis laissée faire? Parce que je me sentais sale. Je croyais avoir fauté aussi, alors que je n'étais que ta victime. Maman m'a demandée de me taire, de ne pas te dénoncer. je suis restée silencieuse. Ma soeur m'avait accompagnée, elle n'avait pas pu se résoudre à me laisser dans cette merde immonde dans laquelle tu m'avais mise. Je lui avais fait promettre de se taire. Elle avait promis. J'ai encaissé. Je ne savais que rétorquer: Ce n'est pas vrai, ce n'est pas vrai! Alors qui? Qui? C'est toi, c'est toi!!!!!!!!!!!!. On m'a insultée, on a crié sur moi, on m'a traînée dans la boue. Et puis je me suis effondrée et c'est ma soeur qui a craqué. Je me souviens de son cri. Elle hurlait presque. STOP! Le coupable c'est PAPA. Sur le chemin du retour, il faisait nuit noire. Ma soeur serrait ma main à l'en écraser. Nous pleurions en silence,. Juste avant de pousser la porte, nous avons essuyé nos yeux rougis par les larmes et elle m'a dit: Il ne doit jamais savoir ce qui s'est passé ce soir. Tu n'a jamais su.

Pourquoi tu n'as pas été le père protecteur, le père aimant que je voulais. Pourquoi eu drroit qu'au pire. Et par delà, même ton indifférence me faisait du mal. Pourquoi a -t'il fallu que j'ai honte de toi tout au long de mon enfance? Je me sentais fautive. J'ai longtemps cru que je te méritais, alors que c'était toi qui ne me méritais pas. Papa, tu es le drame de ma vie. Je te traîne comme un boulet que je n'ai pas choisi. Et je ne comprends toujours pas comment j'ai pu bousiller ma vie par le simple fait d'être ta fille. Je valais mieux que ça!

Hadrian, sur le chemin de 19xx à 2006,
dimanche 12 décembre 2010

1977 : le déménagement (6 ans)

C'est un hiver de neige, qui ne nous a pas empêchés de traverser plusieurs fois toute la ville pour aller voir notre maison qui poussait.

J'ai un souvenir très net de palettes de parpaings, décorées de couvertures de neiges : un parpaing, une petite couverture, un parpaing, une petite couverture.

L'impression aussi que tout ce mouvement s'est fait dans la nuit : nous allions constater l'avancement des travaux après l'école, et à partir d'octobre, il fait noir.

Un souvenir très net de flocons dans la nuit.

Réserver le camion de déménagement ? Encore de nuit, les enfants restés dans la voiture écoutent le silence et regardent le blanc que les lumières du parking rendent orangé.

Ce déménagement a été celui où j'ai cru perdre le plus de choses. Des déguisements, des vieux jouets, des livres abîmés peut-être.

Je comprendrai dans trente ans que c'est un artifice qui permet aux parents de faire un peu de place dans les armoires, et je l'emploierai à mon tour. "Tel jouet ? Écoute, je ne sais pas, tu l'as peut-être perdu".

Un petit mensonge plutôt qu'une grosse crise, en attendant qu'il y ait prescription et qu'on puisse leur expliquer, pour qu'à leur tour peut-être ils "rangent" les affaires de leurs propres enfants.

D'une certaine manière, être parent c'est quelquefois être fourbe avec une petite dose de lâcheté.