Je n’ai rien vu venir, brusquement je ne fus plus le seul. Quelque chose d’agité et de bruyant occupait mes parents.
« C’est ta petite sœur »
« Ah ! »
Et je retournais courir dans la campagne.
Parce que nous avions déménagé. Très loin de la ville, à l’époque nous n’avions pas de voiture, tous les déplacements se faisaient en vélo.
Nous étions au premier et seul étage d’une petite maison entourée de pieds de vigne, perdu dans la campagne.
Les propriétaires habitent une maison massive au milieu des arbres. On y accède par un porche immense donne sur une grande cour avec, au milieu, le puit qui somnole sous son arbre. Le rez-de-chaussée est entièrement consacré aux dépendances vinicoles, pressoirs, caves, écurie. Un long escalier rectiligne et abrupt donne accès à l’habitat.
Souvenirs d’effervescences et d’odeurs vendangeuses.
Le chemin menant à la maison n’a pas changé, je l’ai retrouvé il y a deux trois ans, La maison non plus. Mais elle n’est plus isolée. Un Quick et l’immense parking d’un hypermarché la jouxtent. Et l’autoroute non plus n’est pas très loin.
Irai-je ou n’irai-je pas à la rencontre des anciens proprios ? La famille habite toujours leur grande maison.
Je n’ai encore rien décidé, mais quand je passe dans le coin, des bouffées d’enfance remontent à la surface de ma mémoire.
année 1951
Les textes sont présentés dans l'ordre chronologique de leur rédaction.
zub, sur le chemin de 19xx à 2006,
vendredi 9 février 2007
1951 : Nouveauté
andrem, sur le chemin de 19xx à 2006,
vendredi 16 février 2007
1951, cinq ans - La parole.
J’ai raconté deux disparitions en une. Je n’ai aucun souvenir de la seconde sinon ce qu’on m’en a raconté ; je sais ainsi quelle eut lieu à Lacanau, en ville cette fois. Ville était un bien grand mot pour ces rues ensablées où poussaient les petites maisons de pêcheurs de vacanciers. Rien de plus à dire ; naissait alors dans mon cerveau l’excroissance dont je ne me débarrasserai plus, la bosse de mémoire nulle et de distraction effrénée.
On dit que les souvenirs d’enfance n’existent pas. Il ne reste rien de l’enfance, sauf des sensations. Les racontars qu’on nous en fait servent à accumuler des pièces de puzzle, et parfois, soudain, au moment le plus inopportun, le puzzle apparaît sous nous yeux construit. Recollé. Collé, puisqu’il n’avait jamais été décollé.
Infirme pour la vie. Langue au chat. L'usine. Tac au tac. Cousins. Heures de colle.
Je ne suis pas sûr qu’on dise vrai. Il y a longtemps que je ne suis plus enfant et pourtant tout comme alors je vis de sensations et d’humeurs. Mon cerveau tente maladroitement de les rendre cohérentes et raisonnables, pas tant aux yeux du monde qui s’intéresse assez peu à ma question, mais aux miens. Seul l’écrit permet cette construction. Je suis nul à l’oral, et si je suis bon à l’écrit, puisqu’on me le dit pas seulement mes amis, je le dois à cette infirmité.
1951 est l’année où j’ai parlé. Coïncidence ou non, l’année qui a fini avec le commencement de l’apprentissage, lire écrire compter, fut celle où l’image des sons s’est raccordée aux sons pensés mais tus. J’avais commencé la lecture sous l’œil sévère de Verbehaud pendant l’été de la seconde disparition, et le chemin de la grande école découvert à l’automne fut celui où le chat me rendit ma langue. Non. Me donna ma langue.
En ce temps là, disait celui qui n’existe pas, personne ne songeait à travailler au CP. On travaillait au Cours Préparatoire en toutes lettres, premier lieu d’usine caché derrière les hauts murs et les fenêtres louches d’une école en meulière franciliennes.
Il fallut quelques semaines à mes parents pour réaliser. Ils commençaient à s’inquiéter sérieusement de mon silence, d’autant qu’ils m’avaient remarqué oreille fine. Il paraît que je m’exprimais sans la moindre ambiguïté par gestes et onomatopées monosyllabiques, mais rien qu’à me voir la proche famille hochait la tête d’un air faussement rassurant mais n’en pensant pas moins.
Ils étaient si habitués à me comprendre, c’était le bon temps, qu’ils ne s’aperçurent pas qu’ils me comprenaient autrement ; Verbehaud et Concordance ne se sont réveillés que sous le coup d’une contre argumentation que je leur ai balancé un jour de mauvaise humeur. Il ne m’ont jamais avoué quel raisonnement les avait ainsi réduits en miettes, j’en déduis que j’avais raison en l’espèce.
Tiens dit l’un à l’autre, on dirait qu’il parle. J’invente un peu mais j’aime cette invention là de ce qu’ils ont dû dire. Peut-être avec un sous-entendu que c’était finalement mieux avant et qu’on n’en avait pas fini avec lui, moi.
Je parlais la française langue, sujet verbe complément, bon les accords n’étaient pas tout à fait conformes mais est-ce si différent aujourd’hui, vocabulaire varié et syntaxe variable, concordance des temps et verbe haut bien obligé sur le coup. Comme mes cousins de la proche famille pataugeaient encore dans la normalité d’un discours hésitant et embrouillé, mes parents prirent en les voyant un air faussement rassurant en hochant la tête.
Vous allez me répondre que ce ne sont que racontars et raconteries. N’oubliez jamais qu’ici personne ne peut sous-estimer racontars sans avoir affaire à moi. Ces raconteries, si je les rapproche de ma vie future qui est ma vie passée, dégagent légèrement l’horizon brumeux. J’apprends sans jamais rien dire, sans même poser de question, je suis le cancre du radiateur qui ne pose jamais de question, puis soudain je retiens, je sais, bon sang mais c’est bien sûr. Attendez, je ne suis pas en train de prétendre au génie, où à quoi que ce soit qui me rendrait supérieur à qui que ce soit. Le soudain je retiens que je viens d’écrire intervient au bout d’un bon mois pour l’évidence, au bout d’un an pour le simple, au bout de dix ans pour le complexe, au bout de cent ans pour la solitude.
Le cancre a du temps devant lui pour se chauffer. Il regarde par la fenêtre qui donne sur les arbres du parc du Lycée, des années et des années après la naissance de la parole, pendant que le professeur s’échine sur ce qu’a voulu dire l’auteur, travail bien inutile : l’auteur a dit ce qu’on lit et c’est tout ; à nous d’inventer la vie qui va avec. Le professeur repère le cancre envolé dans les Pyrénées ou le Périgord, il lui demande ce qu’il vient de dire là juste maintenant, a-t-on idée de copier le professeur au lieu de l’écouter ?
Le cancre bien sagement répète les quinze dernières phrases inutiles du professeur qui profite de ce temps de répit pour trouver un autre motif de colle. Genre attitude insolente. On ne saura donc jamais ce qu’avait voulu dire Boileau, ou Voltaire, ou Amélie Nothomb.
Non, pas Voltaire. Il n’était pas encore né.
alain, sur le chemin de 19xx à 2006,
lundi 23 avril 2007
1971-1951 où on grandit rapidement
1971:
1er enfant une petite fille premier sourire premier souci et émerveillement devant une pitchounette qui ébahit ses parents tous les jours
1951:
Changement important là-haut 3 cousins à peu près nos ages perdent leurs parents à quelques mois d'intervalle et nous nous retrouvons 7 garçons de 2 à 7ans ,il faut se serrer, et que dire quand un petit le soir pleure en réclamant sa maman?
Mais cette nouvelle fratrie va s'organiser rapidement : je suis le plus grand et je prends naturellement sur la tribu une certaine prééminence qui m'est souvent contestée...Mais quelles parties de rigolades dans les prés, la grange, avec les bêtes,et quelles découvertes nous faisons(serpents ramenés vivants ,nids dévastés ,pièges sommaires qui nous permettent de ramener un jour un lapin!!,parties de pêche à la main...).Nous gardons tous les 7 un souvenir ému de ctte époque surtout nos cousins devenus nos frères.
Par contre les parents sont parfois débordés et les corrections vont bon train surtout pour moi le plus grand supposé être l'instigateur de toutes les bêtises de la troupe.Ma mère a sa formule préférée :
-lo plus bel lo plus bestio ( le plus grand le plus bête)
tout pouvoir a sa contrepartie hélas