Petits cailloux et ricochets

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le projet

En novembre et décembre 2006, Anna Fedorovna Kozlika a remonté les années de 2006 à sa naissance au rythme d'un billet pour chaque année. Elle a appelé cette série « Mes petits cailloux 2006-1960 »

A la fin, elle a eu envie de reprendre le chemin en sens inverse et quelques blogueurs ont eu envie de la suivre : ces billets avaient fait naître en eux échos, sourires, jeux de miroir ou clins d’œil... ces fameux ricochets que font les petits cailloux lancés au fil de l'eau.

Le blog collectif que vous êtes en train de lire a été créé ainsi, au détour de discussions au bas de quelques billets. Il s’appelle « Petits cailloux et ricochets » et accueille les textes de tous les participants.

Si vous aussi vous souhaitez faire des ricochets, les modalités pratiques sont expliquées sur cette page.

les textes
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de 19xx à 2006

Les textes sont présentés dans l'ordre chronologique de leur rédaction.

Fil des billets - Fil des commentaires

Laurence, sur le chemin de 19xx à 2006,
vendredi 2 février 2007

1984 : 01 - J'ai pas pu le voir.

Je parle souvent de mon quart de sang luxembourgeois. Je vais alors profiter de l'année là pour vous en parler un peu. Il s'apellait Jean. Il venait du luxembourg, et avait fondé une famille avec Raymonde (ma grand mère, pas mon 3ème prénom hein). Ils avaient eu deux filles et un garçon. Parmi leurs enfants, ma mère. Jean avait fait la guerre, je crois. Jean, c'était mon grand père, mais il est parti bien trop tôt. Je ne l'ai pas connu, j'ai pas pu le voir. Enfin si, mais je m'en souvient pas. Y'a bien quelques vieilles photos qui trainent, mais je n'en ai absolument aucun souvenir.

Sinon, l'année là, j'ai du apprendre à marcher. Même que mes parents, pour mieux nous protéger mon frère et moi, avaient recouvert la quasi-totalité des angles de meubles qui piquent avec du polystyrène et du gros scotch. Sont malins hein.

fauvetta, sur le chemin de 19xx à 2006,
vendredi 2 février 2007

1955-1960

J'ai du mal à déméler mes souvenirs personnels, et ceux de la légende familiale. Mes parents sont tous les deux décédés maintenant, je ne peux donc plus vérifier auprès d'eux.

1955 : j'entre à l'école maternelle après la naissance de ma petite soeur Brigitte. Je naime pas l'odeur de l'école et des Bonnes Soeurs, mélange de cire et de renfermé. Etre écartée de la maison m'est insupportable, je sais que je fais des histoires, mais pas trop quand même, les Soeurs sont très autoritaires et sévères. En fait, cette fin d'année 55 me fait encore mal, je me sens coupable. Brigitte décède à l'automne d'une méningite, Greta ma mère ne peut accepter sa mort, et j'ai toujours eu le sentiment que si elle avait eu à faire un choix... Et parfois je crois l'avoir entendue le dire... Je ne sais pas, vraiment pas. Grand-Mère meurt le mois suivant. Un froid glacial m'envahit lorsque je pense à cet hiver 55-56. On dirait que les tombeaux de Brigitte et de Grand-Mère se sont installés chez nous. Maman ne va pas bien, et personne ne pense à lui venir en aide.

1956 : en août, naissance de mon frère. Un petit gars tout fragile. Je me souviens j'étais dans le couloir, je voyais les gens sortir de la chambre de maman, et leurs paroles dures et sans coeur, sur cette pauvre Greta qui n'allait pas s'en sortir, cette naissance rapprochée, et ces gosses délaissés... me peinent encore. Ma Tante Margot arrive et me dit en riant : Je suis venue chercher ton petit-frère, je vais l'emporter avec moi ! Soulagée je lui réponds Oh oui, fais-le, cela nous débarrassera ! Alors sont venus les cris du choeur des hypocrites : cette enfant est méchante, oh la méchante. Moi je ne comprenais pas ce qui m'arrivait, quoi, mais je pensais que personne n'en voulait de ce bébé ! Ne plus faire confiance aux grands, écouter et se taire.

1957-58-59 La vie continue, je vais à l'école de façon épisodique. Maman n'aime pas non plus nos écoles, la mienne, et celle de mes frères. Elle ne nous encourage jamais à y aller ! Oh mais reste donc là ce matin, tu iras cet après-midi, dit-elle souvent à l'un de nous. L'été je suis contente de suivre mes frères, nous nous éloignons pendant des heures de la maison, bâtissons des cabanes dans les arbres, construisons un radeau sur la rivière... C'est la liberté, j'ai hâte de grandir, de devenir autonome. Maman débordée nous laisse faire ce que nous voulons, n'intervient pas. Papa, Tante Margot râlent un peu, ils faut dire que nous en profitons pour faire des bêtises, mais qu'est-ce que nous nous amusons bien ! Juillet 1959, naissance de ma petite soeur Vivie. Toute frêle et fragile. Mais un bébé facile, sans exigence. Nous sommes maintenant 7 enfants : 4 garçons, 3 filles, et allons aborder les années 60...

zub, sur le chemin de 19xx à 2006,
vendredi 2 février 2007

1949, 1950: Insouciance

Toute la famille du côté de ma mère est sur place. Il y a le nid, la maison familiale, le lieu de réunion de toutes les sœurs : Brégaillon.
C’est une grande maison, avec du terrain, et bien au fond, une noria.
La propriété fut achetée par le grand père. Difficile de dire quel était son travail. A la vue des fréquents voyages de la famille et l’éparpillement des naissances des enfants entre la bourgogne et Madagascar, le bruit cours qu’il était administrateur colonial.
Vivent dans cette maison l’aïeule, la seconde des filles même si elle se dit l’aînée !) avec sa fille, son mari est mort à la guerre, et la 6° fille, célibataire endurcie. Un petit appartement accueille à tour de rôle celle et ceux qui en ont besoin. Nous y vivrons nous aussi.
A cette époque mon père est dans les CRS. Ceux-ci ont été mis en place pour donner du travail à tous ces jeunes hommes qui n’ont connu que la guerre, de même que les miliciens qui ont survécu seront intégrés dans les gardes mobiles.
C’est une période difficile, la guerre n’a pas aidé à la bonne résolution des difficultés des salariés, conscient que « Seule la classe ouvrière dans sa masse, aura été fidèle à la Patrie profanée »,comme l’avait déclaré François MAURIAC, les grèves se succédaient durement réprimées par les forces de l’ordre (sic). Un jour où mon père revenait à la maison, je demandais : » Maman, c’est qui ce monsieur ? »
Cette question eut un poids très important pour la suite, elle entraîna notre migration vers l’Algérie.

andrem, sur le chemin de 19xx à 2006,
vendredi 2 février 2007

1945 en 46 - Année zéro.

C’est malin. J’ai bafouillé trois billets pour la seule année 1945, dans lesquels je ne vous raconte rien de l’année 1945. La directrice générale va me taper sur les doigts, pour cause d’irrespect des règles de civilité d’ici. Je rase les murs, et reviens avec un message programmé pour demain soir, afin de passer inaperçu, ce qui est un comble en ce lieu où chacun veut enfin exister pour de vrai.

Moi le premier, bien entendu.

Nous sommes déjà en 1946, et je vais par conséquent vous raconter 1945. Le temps passe trop vite, mais on m’a demandé de rattraper les soixantards et plus vite que ça. Je dope mon déambulateur aux amphétamines biodégradables, et on va voir ce qu’on va voir.

1946.1.

A partir de novembre 1944, ben oui, encore un an de plus en moins, le seul souci de Verbehaud était de dénicher un prétexte pour partir vers le nord. Pas question de rater le coche une nouvelle fois, et à cette époque, même si l’horizon semblait s’éclaircir, il ne fallait jurer de rien. La contre-offensive des Ardennes n’avait pas encore eu lieu, mais Dieu sait quelles ressources cachées la bête immonde pouvait dévoiler. Et encore, à condition d’y croire, à celui-là.

Son état bien empiré a contribué au prétexte d’une suspension provisoire et médicale de carrière, en attendant meilleure fortune. Personne ne savait encore qu’il y aurait 15 ans de suspension, et qu’il faudrait tout recommencer à zéro en 1960, ce qui tombe bien en raison du calendrier que nous impose la directrice d’ici.

Nous approchions des ides de Mars. Munie des précieux certificats, elle dut trouver à Rabat un bateau en partance pour Bordeaux, denrée rare ; il n’y aurait qu’un seul bateau déjà complet qui partirait de Casa dans dix minutes qu’elle aurait réussi à le prendre. Il n’y en avait qu’un seul, il était complet, il partait de Casa dans dix minutes, elle l’a pris. Verbehaud s’était réveillée à la vie et les montagnes commençaient à bouger sous son seul regard.

Vous comprenez mieux l’importance du phare de Cordouan. Elle sut qu’elle était guérie en le voyant à tribord, pendant qu’à bâbord l’horizon fumait encore des ruines de Royan. Longtemps je n’ai pas compris cette fascination qu’enfant j’éprouvais en regardant l’estuaire et son grand TI planté au milieu, dans la lumière changeante du Médoc ou de Saintonge. Je la mettais au compte de la beauté des vignes, des rythmes des règes, des reflets de la petite mer, du mystère des îles errantes, des falaises et des carrelets, de l’église de Talmont.

Cinquante ans plus tard et des brouettes, j’ai découvert que le cœur battant de ma mère ce jour là où le bateau entrait en Gironde n’avait cessé de battre en moi depuis.

Que vous dire de plus. Un voyage en train de Bordeaux à Paris, ma gare d’Austerlitz, le Métro changement à Sèvres Babylone terminus Mairie d’Issy. Monter les escaliers avec sa valise en carton, s’emmitoufler elle frissonne le froid encore un peu hivernal malgré le soleil couchant, je la connais ce n’était pas le froid qui la frissonnait, un dernier escalier avant de sortir au jour devant le square.

Ces détails te font perdre du temps, me dit la Directrice d’ici. Elle ne sait pas, la Directrice, que ce fut justement à ce moment que le voyageur qui montait le même escalier trois mètres devant elle et qu’elle n’avait pas remarqué avant, était Concordance.

Tout concordait, et je n’avais plus qu’à m’emmêler les chromosomes, ce qui fut fait le soir même.

samantdi, sur le chemin de 19xx à 2006,
vendredi 2 février 2007

Ricochet 00 bis : 1961, naître et être nommée

Alors que le mois de mars commence dans les frimas, je nais, dans la douleur et la violence d’un accouchement qui se présente mal.

Au terme de longues heures harassantes, ma mère finit par me mettre au monde. Plus tard, elle me dira :

« Ils m’ont dit que peut-être tu ne vivrais pas, alors j’ai pensé oh non, pas maintenant que j’ai fait tout ça, pas maintenant… Maintenant que tu étais née, je voulais que tu vives. »

Le lendemain mon père en rentrant du travail trouva sa femme en larmes. Une cauteleuse amie venait de lui annoncer ma naissance.

« Paula a eu une fille hier soir, il se dit que c’est la fille de Pierre »

Mon père salua mon arrivée en se mettant en colère : « Mais qui dit ça ? Qu’on vienne me le dire en face ! »

Les homme sont menteurs. Bien sûr que je suis la fille de Pierre.

Trois jours après, Louis se rendit à la mairie et me reconnut. Il me donna son nom et bien plus encore. Il me donna son amour, m’éleva, me consola quand j’étais triste, me fit manger, me lava les cheveux, m’apprit à lire l’heure…Il n’était ni le mari ni le compagnon de ma mère, il ne prétendait pas non plus être mon vrai père. Notre différence d’âge le transforma en Mon Papy et c’est ainsi que vous pouvez vous souvenir de lui.

Voilà comment ça a commencé.

Je nais dans la maternité de mon village, tout près de l’endroit où j’écris ces lignes. Je rejoins ensuite la maison où vivent ma mère, mon papy, la mère de ce dernier, Delphine, qui est alors une vieille dame à qui il ne reste que quelques années à vivre. Dans la maison à côté vit son frère Joseph, Le Tonton, revenu des Colonies et qui va bientôt mourir lui aussi. Nous avons deux chats, Spountnik et Bamboula.

Nous sommes couturière, maçon, serveuse au Café des Platanes.

C’est ma famille.

gateau, sur le chemin de 19xx à 2006,
vendredi 2 février 2007

1962 : Marilyn meurt et moi, je nais.

Tout à leur bonheur, les futurs parents peuvent enfin se repaître des conversations quotidiennes liées aux enfants. Si les premiers temps, ils restent prudents, les mois qui passent leur apportent la sérénité nécessaire afin de vivre joyeusement cette grossesse et de se préoccuper, enfin, du prénom du bébé à naître.

C'est alors que la difficulté paraît. Le futur papa et la future maman ne peuvent se mettre d'accord sur un prénom. Chaque proposition voit poindre des haussements d'épaules, des yeux ronds de surprise et d'incompréhension, à tel point que l'un d'entre eux finit par prendre une décision irréversible acceptée par chacun.

La future mère choisira le prénom d'une éventuelle fille, le futur père celui d'un éventuel garçon sans que cela soit discuté.

Le futur père ne met guère longtemps à faire sa proposition, si son enfant est un garçon, il s'appellera Gilles.

Pour la future mère, la décision de nommer sa future fille sans prendre en considération un autre avis que le sien change la donne et elle n'a plus d'idée. Il lui faudra plusieurs semaines pour remédier à la situation et c'est en lisant le journal, un matin, dans son lit que lui viendra la lumière. Dans la chronique des faits divers, le prénom d'une petite fille enlevée lui saute aux yeux. Quel beau prénom, si le bébé est une fille, il lui ira à ravir.

C'est ainsi que même pas encore née, j'avais déjà disparu.

Le dernier jour du mois de mai, les contractions se font ressentir. Mes parents, baggages en mains, prennent le chemin d'une clinique du XIVe arrondissement de Paris. Je me fais désirer et n'apparais que 3 jours plus tard, laissant ma mère épuisée mais ravie. Je crois que cette attente interminable et douloureuse impressionna mon père au point qu'il ne se souvint jamais de la date exacte de ma naissance.

matthias, sur le chemin de 19xx à 2006,
samedi 3 février 2007

1994-Tout vas bien

J'ais décidé de participé à petit cailloux et ricochet de Kozlika et donc je vais retracé ma vie au ritme d'un billet par semaine ( un billet = un an de ma vie ) de ma naissance à maintenant.

Ma mère est revenue de l'échographie, tout vas bien. Apparament il est normale. Matthias, c'est un beau nom.

Mon frère ne fait que urler tout le temps epar ce que mamant est partit, il vas avoire un petit frère mais il sens fout, maman est partit.

L'hopital est calme, mon père est mon frère viennent souvent la voire.

Quand je suis née, on ne voillaient que mes pied. Mon frère vient nous voirent:

- Il a la tête ronde comme le trou des chiote.

- C'est ton frère !

Mes parent on déménagé exprès pour que quand j'arrive on soient dans une autre maison. Comme si j'étais la cérémonie d'inoguration.

Cool, je suis normale, à par une tache de naissance sur la cuisse gauche. Je suis en bonne santé. Maleureuseument j'ais l'impression que sa ne vas pas duré.

andrem, sur le chemin de 19xx à 2006,
samedi 3 février 2007

1946 - Zéro an. Debout, paresseux.

Toute cette affaire pour seulement révéler que je suis un sagittaire pour servir, j’aurais pu faire plus court. Je le lui avais bien crié, à Louise, de se dépêcher, qu’il vaut être un sagittaire de trop tôt qu’un capricorne de Noël. Elle n’en fit qu’à sa tête, c’est bien fait pour elle, elle n’aura qu’un seul cadeau en décembre.

Ses parents vont protester, et jurer qu’elle aura double ration. Mais non, car elle aurait eu de toutes façons double ration. Donc elle n’aura double ration qu’une fois au lieu de deux, et ainsi de suite. On ne m’enferme pas dans des calculs.


1946.2. 1945, debout, paresseux, c’est l’heure et 46 attend.

Natif de décembre, par grand froid, à Bordeaux, au 183 rue de Pessac, tout le monde le sait. Fin novembre, que le thermomètre se mettait à descendre plus que de raison, dans la maison inchauffable faute de charbon, Verbehaud décida de revenir à Bordeaux, sa racine d’avant le Maroc, pour avoir près d’elle sa mère et sa sœur. Elle sacrifiait à une vieille tradition ancestrale qui de mère en fille les faisait accoucher entre femmes du même sang depuis des générations. L’échoppe convenait bien, le soleil était plus chaud, et la sœur était médecine.

Pendant ce temps, Concordance se battait avec le temps, et courait d’un robinet gelé à une conduite éclatée, dans le noir des coupures de courant, en évitant de glisser sur le verglas de l’escalier. Pour se souvenir de ma naissance, il s’en souviendra, et la tradition des femmes de la famille m’a ainsi permis de vivre.

Je serais mort de froid au milieu des tuyaux éventrés. Survivant au froid, je serais mort de mes propres tuyaux, qui commencèrent à s’éventrer tout seuls sans rien demander à personne. La tante médecine était pile à l’heure de ses travaux pratiques de débutante pour identifier le mal assez vite, trouver le professeur qui la guidait derechef, et me faire découper en rondelles puis recoudre en un lieu bien chauffé de la bonne ville des meilleurs vins du monde. Je regrette seulement qu’à la différence d’Henri IV, je n’aie pas été baptisé au Sauternes. Non pour le baptême, ne mélangez pas tout, mais pour le cru.

Qu’est-ce que vous voulez que je raconte de plus sur 1946. On savait que je survivrai dès la fin du mois de janvier, le reste était manger roter dormir rejeter, comme n’importe qui, ce que je fis consciencieusement comme on ne m’avait pas appris, à Bordeaux puis, les beaux jours revenus, à Issy-les-Moulineaux.

C’est ainsi, et nous sommes tous logés à la même enseigne, nous avons nos quatre tiers : pour moi, ils seront le petit tiers de Périgord plus blanc que blanc, le petit tiers de baudet du Poitou, le tiers de Cordouan sur Maroc, et un grand tiers de Paris.

florence, sur le chemin de 19xx à 2006,
samedi 3 février 2007

1983:1 Archive #1

Aussi bizarre que cela puisse vous paraître, j'ai des souvenirs de mes "un an". Ou plutôt de mes un an et demi.

Je me souviens de quand j'étais sur le pot, que j'avais un petit piano à queue dont toutes les touches ne fonctionnaient pas, et je me souviens d'un repas.
J'étais dans une chaise haute, à table, et j'étais seule. Il y a avait de la visite ce jour là, la cousine de ma maman, son mari et leur fils, tout juste moins vieux que moi de quelques mois. Sur la table, il y avait du pain grillé, et de l'ail. Et mes parents frottaient l'ail sur le pain. Je m'en souvenais, et j'étais seule, je me suis penchée pour attraper le pain et/ou l'ail, et j'ai voulu imiter mes parents. Sauf que. A un an, l'ail cru sur du pain, ca pique, et j'ai un souvenir que ca me piquait vraiment beaucoup ! La bouche en feu. Pendant ce temps là, mon cousin a fait une sieste dans mon petit lit, qui était le long d'un mur. Sur ce mur, il avait un grand poster d'environ 2m de haut, qui représentait un arbre rempli de scénettes avec des oursons bleus qui, je crois, était la mascotte d'une marque de petit pot de bébé. Je sais que je passais du temps debout dans mon lit à contempler ce poster, à causer à ses petits oursons bleus... Et mon cousin, lui, n'a pas trouvé mieux que de me déchirer ce poster. Je me souviens en avoir pleuré. Mes parents aussi étaient un peu déçu, et ils l'ont rescotché.

J'avoue que j'étais peut-être plus proche des deux ans, que des un an. Mais j'étais vraiment très petite, et c'est je crois, mon tout premier souvenir.

anita, sur le chemin de 19xx à 2006,
dimanche 4 février 2007

1962 : frères, la ligne de partage des os.

pierre_et_algue.jpg
En 1962, Messieurs Crick, Watson et Wilkins reçurent le Prix Nobel pour leur travaux sur la structure de l'ADN.

Ce fut cette année là également que naquit le deuxième brin de cet ensemble que je nommais, de façon auto centrée : mes frères. Sous- ensemble quasi -indiscernable, d'un noyau appelé "les enfants", dont émergeait à intervalle régulier, un quota suffisant de genoux écorchés, de bouches à nourrir, d'oreilles à laver, pour qu'on nous jugeât en bonne santé physique.

Si les petits cailloux qui ricochent en direction de mes parents interrogent le fil de la transmission, celui-là questionne le partage. Et pose, de façon très nette, le double sens de ce mot, qui parle de ce qu'on faire circuler entre nous, de ce qui appartient tout entier à tous et à chacun, mais aussi de ce qui tranche, isole, et distribue en fragments inconciliables. Sans nul doute, la langue que nous partageons est riche de ces doubles sens, de ces appariements en miroir, distincts et indissociables.

Nous eûmes cela, le trésor sans fond des histoires inventées à trois, des chatons solennellement promenés en landau, du bruit de la pluie sur la toile de tente, la barre du milieu, bien sûr, et d'improbables pulls tricotés main par une grand mère aveugle, tout ce qui tenait chaud à chacun sans léser l'autre.

Pourtant, les places n'étaient pas interchangeables. Dans chaque famille, dans chaque clan, se créent des territoires de prédilections, qu'on se les choisisse ou qu'on vous les impose. Notre adolescence fit éclater le magma avec d'autant plus de violence qu'à la nécessaire négociation intime de notre âge s'ajouta l'effondrement du couple parental. Les lignes de partage dessinèrent la géographie douloureuse de nos conflits de loyauté. Dans le retournement haineux du divorce, Médée nous laissa la vie sauve, mais ce ne fut pas sans contrepartie. Sommés insidieusement de prendre partie, incapables d'être infidèle à l'une des moitié de notre génome, nous lâchâmes notre complicité pour réorganiser solitairement nos débris.

Adultes, nous savons encore qu'il ne faut jamais parler sèchement à un numide et nous rions encore à faire parrrrrrrler petit pistolet trrrrrrrrrente- six coups. Notre fond commun de vieilles plaisanteries, la certitude que chacun à notre manière, nous avons tous tenté de comprendre quelque chose au monde qui nous entoure, notre rapport à l'enfance, notre (trop souvent muette) sensibilité à ce qui affecte l'autre, continuent de jeter, par endroit, des ponts sur nos tranchées de repli.

Mon père fit deux autres enfants, avec lesquels tout sera différent, et bien sûr, je me suis crée d'autres frères.

Dans mes aînés, outre ce que la vie a fait d'eux, je contemple des reflets inédits de mes parents, dont certains m'avaient- et c'est le cas de le dire- complètement échappé. Mais malgré cette inaltérable familiarité, je garde l'étrange sensation qu'il me sera désormais, et pour toujours, plus facile de leur donner ou d'en recevoir un rein qu'un avis.

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