Ma mère a passé il y a quelques années des heures innombrables et ô combien précieuses à fabriquer des livres, avant que le scrapbook devienne une mode bien plus tard, choisissant soigneusement parmi les myriades de petits clichés à l'ancienne accumulés dans des boîtes à chaussures, parfois difficiles à dater pourtant, et de sa petite écriture manuscrite si élégante, a commenté abondamment ses choix, construisant des thèmes et sauvegardant la mémoire familiale au travers de ses yeux.
Héritage précieux, histoire fascinante que j'adore feuilleter pour y redécouvrir à chaque fois des nouveautés, qui difficilement s'inscrivent dans ma mémoire, quand il s'agit si rarement de mes souvenirs à moi, mais des siens. Est-ce ainsi que l'on apprend l'Histoire ? L'année 1961 est celle de sa famille au complet, la carrière intense de son mari, ses parents sont toujours en vie, tous les cousins sont nés, les repas du samedi et les retrouvailles aux grandes fêtes doivent faire d'immenses tablées. Je me rappelle mon grand-père unique, j'aimais être assise sur ses genoux, je me souviens de sa barbe longue et blanche et de son aspect bien plus majestueux dans ma vision de petite fille, que celle que je retrouve sur les photos après tout.
J'ai un petit frère maintenant, un gros bébé bien sage, je ne me souviens pas de jouer encore avec lui, ce n'est qu'un estomac sur pattes, je dois être bien plus intéressée par mon grand frère, ce dieu si lointain qui va déjà à la grande école, alors que je n'ai pas de souvenirs aucun de la maternelle, tant que nous n'aurons pas déménagé, un peu plus loin dans l'arrondissement, changeant de quartier, ce sera pour l'année prochaine, la classe verte de Mademoiselle Rudler.
Il doit y en avoir des discussions intéressantes pourtant autour de ces grandes tablées, après le référendum, les "évènements" d'Algérie ont dû les diviser et les faire s'engueuler poliment, j'imagine les silences tristes de mon grand-père voyant le pays qu'il aimait tant aux proies des violences et des déchirements à venir pour tant de ceux qui sont encore là-bas. Ils sont tous "rentrés", eux, depuis bien longtemps, mais je sais aujourd'hui qu'on ne part jamais complètement d'un pays, qu'on y est enraciné à jamais, par le coeur et ce qu'il a fait de nous.
Parlaient-ils aussi d'Israel où avait débuté le procès d'Eichmann qui allait s'achever par sa condamnation à mort à la fin de la même année 1961 ou bien le sujet était-il tabou, trop douloureux, et faisant partie des choses dont "on ne parle pas devant les enfants" ? Ce sujet là faisait-il plutôt partie des conversations des grands à la Coudraie, cette autre grande maison de mes souvenirs de petite fille, où j'ai dû passer beaucoup de dimanches de 1961, et dont je me rappelle surtout la grande salle à manger attenant à la cuisine, le chien dont j'ai oublié le nom sous la table auquel nous n'avions pas le droit de donner des restes, mais qui était trop heureux de notre désobéissance, et puis le rouet, exactement comme dans la Belle au Bois dormant, qui trônait dans le salon près de ma vieille tante Madeleine qui m'avait probablement interdit mollement de jouer avec.
Je n'ai bien sûr aucun souvenir des conversations des grandes personnes, pas plus que des questions que j'ai pu leur poser, seulement des grandes fulgurances, des visages à jamais disparus d'aimés qui me semblaient très vieux, même si à l'échelle d'aujourd'hui ils étaient peut-être à peine des seniors, avec qui je me sentais en sécurité et choyée.