Petits cailloux et ricochets

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le projet

En novembre et décembre 2006, Anna Fedorovna Kozlika a remonté les années de 2006 à sa naissance au rythme d'un billet pour chaque année. Elle a appelé cette série « Mes petits cailloux 2006-1960 »

A la fin, elle a eu envie de reprendre le chemin en sens inverse et quelques blogueurs ont eu envie de la suivre : ces billets avaient fait naître en eux échos, sourires, jeux de miroir ou clins d’œil... ces fameux ricochets que font les petits cailloux lancés au fil de l'eau.

Le blog collectif que vous êtes en train de lire a été créé ainsi, au détour de discussions au bas de quelques billets. Il s’appelle « Petits cailloux et ricochets » et accueille les textes de tous les participants.

Si vous aussi vous souhaitez faire des ricochets, les modalités pratiques sont expliquées sur cette page.

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de 19xx à 2006

Les textes sont présentés dans l'ordre chronologique de leur rédaction.

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Otir, sur le chemin de 19xx à 2006,
mardi 30 janvier 2007

1961:03 La grande famille d'or

Ma mère a passé il y a quelques années des heures innombrables et ô combien précieuses à fabriquer des livres, avant que le scrapbook devienne une mode bien plus tard, choisissant soigneusement parmi les myriades de petits clichés à l'ancienne accumulés dans des boîtes à chaussures, parfois difficiles à dater pourtant, et de sa petite écriture manuscrite si élégante, a commenté abondamment ses choix, construisant des thèmes et sauvegardant la mémoire familiale au travers de ses yeux.

Héritage précieux, histoire fascinante que j'adore feuilleter pour y redécouvrir à chaque fois des nouveautés, qui difficilement s'inscrivent dans ma mémoire, quand il s'agit si rarement de mes souvenirs à moi, mais des siens. Est-ce ainsi que l'on apprend l'Histoire ? L'année 1961 est celle de sa famille au complet, la carrière intense de son mari, ses parents sont toujours en vie, tous les cousins sont nés, les repas du samedi et les retrouvailles aux grandes fêtes doivent faire d'immenses tablées. Je me rappelle mon grand-père unique, j'aimais être assise sur ses genoux, je me souviens de sa barbe longue et blanche et de son aspect bien plus majestueux dans ma vision de petite fille, que celle que je retrouve sur les photos après tout.

J'ai un petit frère maintenant, un gros bébé bien sage, je ne me souviens pas de jouer encore avec lui, ce n'est qu'un estomac sur pattes, je dois être bien plus intéressée par mon grand frère, ce dieu si lointain qui va déjà à la grande école, alors que je n'ai pas de souvenirs aucun de la maternelle, tant que nous n'aurons pas déménagé, un peu plus loin dans l'arrondissement, changeant de quartier, ce sera pour l'année prochaine, la classe verte de Mademoiselle Rudler.

Il doit y en avoir des discussions intéressantes pourtant autour de ces grandes tablées, après le référendum, les "évènements" d'Algérie ont dû les diviser et les faire s'engueuler poliment, j'imagine les silences tristes de mon grand-père voyant le pays qu'il aimait tant aux proies des violences et des déchirements à venir pour tant de ceux qui sont encore là-bas. Ils sont tous "rentrés", eux, depuis bien longtemps, mais je sais aujourd'hui qu'on ne part jamais complètement d'un pays, qu'on y est enraciné à jamais, par le coeur et ce qu'il a fait de nous.

Parlaient-ils aussi d'Israel où avait débuté le procès d'Eichmann qui allait s'achever par sa condamnation à mort à la fin de la même année 1961 ou bien le sujet était-il tabou, trop douloureux, et faisant partie des choses dont "on ne parle pas devant les enfants" ? Ce sujet là faisait-il plutôt partie des conversations des grands à la Coudraie, cette autre grande maison de mes souvenirs de petite fille, où j'ai dû passer beaucoup de dimanches de 1961, et dont je me rappelle surtout la grande salle à manger attenant à la cuisine, le chien dont j'ai oublié le nom sous la table auquel nous n'avions pas le droit de donner des restes, mais qui était trop heureux de notre désobéissance, et puis le rouet, exactement comme dans la Belle au Bois dormant, qui trônait dans le salon près de ma vieille tante Madeleine qui m'avait probablement interdit mollement de jouer avec.

Je n'ai bien sûr aucun souvenir des conversations des grandes personnes, pas plus que des questions que j'ai pu leur poser, seulement des grandes fulgurances, des visages à jamais disparus d'aimés qui me semblaient très vieux, même si à l'échelle d'aujourd'hui ils étaient peut-être à peine des seniors, avec qui je me sentais en sécurité et choyée.

Kozlika, sur le chemin de 19xx à 2006,
mardi 30 janvier 2007

1:1961 gimmicks

Je n'ai évidemment aucun souvenir de mes un an, si ce n'est les histoires mille fois entendues du berceau au pied du lit faisant tobogan vers le lit que partageaient ma mère et ma sœur et de mon extrême sagesse. Gimmicks.

J'y cherche un sens. J'y cherche du sens. Forcément je plaque quelques prêt-à-psychologiser sauvagement, je m'interroge. Sur ces allers vers le lit familial et le retour de ma sœur dans le mien jusqu'à son mariage. J'ai eu beaucoup de mal à arriver à dormir seule ensuite. Mes angoisses nocturnes sont-elles nées là, dans cette solitude soudaine de ma chambre ?

Lorsque mes enfants étaient petits je me souviens m'être posée des tas de questions à ce sujet : devais-je les laisser venir dans notre lit lorsqu'ils faisaient un cauchemar ? Ou leur « apprendre » à gérer les angoisses sans le support d'un autre corps contre le leur ? Mais aussi : mes questionnements sur mon enfance, l'influence de cette permanence nocturne devait-elle jouer un rôle dans les décisions que je prenais pour eux ?

Et au bout du compte : mais vas-tu arrêter de couper les cheveux en quatre à la fin ?

Idem pour la sagesse. Ah cette enfant idéalement calme et souriante qu'on me décrivait ne cessait de m'inquiéter pour les miens. Etais-je à ce point heureuse ou avais-je déjà peur de déranger ? Et les miens, pourquoi l'un au sommeil si agité et l'autre au sommeil si paisible ? Qu'as-tu encore collé à tes mômes ?

Et au bout du compte : mais vas-tu arrêter de couper les cheveux en quatre à la fin ?

Comment élever nos enfants : devons-nous nous référer à ce que nous avons connu pour éviter de reproduire ce qui nous a fait souffrir ou rejouer les mêmes formidables moments que nous vécûmes nous mêmes ? Mais n'est-ce pas encore là un dangereux risque de projection ? Ce qui nous a ravi peut leur déplaire, ce qui a laissé des traces indélébiles chez nous peut leur sembler tout à fait anodin.

Hey Anna Fedorovna, vas-tu arrêter de coupe les cheveux en quatre à la fin ?

mema, sur le chemin de 19xx à 2006,
mardi 30 janvier 2007

Au commencement était la vigne

Septembre 1976, mois des vendanges…

Alors qu'elle suit le chemin caillouteux au milieu des vignes, elle se rappelle qu'en cours du printemps dernier, ce paysan leur a donné la main. Et parce que cela fait plaisir de rendre le geste, elle se dirige d'un pas joyeux, vers les vendangeurs en pleine récolte. Ce qu'elle ne sait pas, c'est qu'au bout du chemin, je l'attend...

Elle l'a remarqué dès le premier regard. Au début, avec son « marcel » blanc, elle l'a prit pour un espagnol ! Il lui a plut de suite, avec sa crinière bouclée...ses moustaches...la peau...tout avait un reflet cuivré ! L'attirance semble mutuelle...il lui propose de monter sur le tracteur...et d'une chose à l'autre, elle finit par se perdre dans l'azur de son paisible regard.

voilà comment, dans l'arrière pays languedocien, dans la moiteur d'une après midi de septembre, une jeune femme de la ville est tombée dans les bras d'un beau gars du coin.

C'est le début d'une histoire...de mon histoire.

orpheus, sur le chemin de 19xx à 2006,
mercredi 31 janvier 2007

1961 / L'Etre et le Néant

Mes XX n'ont toujours pas rencontré mes XY.

Le néant, je ne suis rien.
Mine de crayon, c'est un bel apprentissage pour l'avenir.
Apprendre à ne rien être, ou être insignifiant, quantité négligeable et interchangeable.
"Etre" est la définition, la singularité, l'unicité.
"Serai"-je un jour ?
Y en a-t-il beaucoup qui "sont" ?

Des personnes comme Peter Benenson dont les articles ont été les balbutiements d'Amnesty International ont irréfutablement "été".
Heureux sont ceux qui en ont été témoins.

pistil, sur le chemin de 19xx à 2006,
mercredi 31 janvier 2007

1981 : (Ve)nue au monde

Ils ne sont plus si jeunes déjà, mais ce sont de jeunes parents, du haut de leurs trente-cinq et vingt-huit ans respectifs.

Ils sont tous les deux médecins, et ils ont su refuser la césarienne qu'on disait obligatoire, et pourtant, ils sont balbutiants et désemparés devant cette venue au monde - plus que tout autre fois. Pas un enfant - leur enfant.

Comment ce corps si dodu, si entier, a-t-il pu sortir de la fragilité du corps de ma mère ? Jusqu'au bout, elle a porté des vêtements taille seize ans. Ils sont fous amoureux, fous de bonheur. Ma mère avait dit : En tous cas, elle aura de beaux yeux. Pour ne pas trahir leur conte d'amour, je nais avec des yeux immenses et bleus.

Quand j'ai annoncé ma venue - tintamarre dans le ventre maternel ! - mon père a tenu à ce que ma mère mange quelque chose avant de partir à l'hôpital. Elle en est encore dégoûtée des gésiers de volaille. Mon père coupe le cordon et me donne le bain, le geste sûr, les lèvres écartelées par un sourire grand comme la vie.

Nous sommes trois, pour la première fois.

andrem, sur le chemin de 19xx à 2006,
mercredi 31 janvier 2007

1945 - Année moins cinq

De l'an 40 à l'an zéro.

1945.1 - Comme en 40, Partir.

Bonjour, c’est moi que j’arrive dans cinq ans.

Mais un peu de patience. Il en a fallu, des morts, pour que je trouve ma place.

L’homme avait un sens infaillible de la concordance des temps. La femme avait une capacité célèbre pour déplacer les montagnes. Il se nomme donc Concordance, elle se nomme donc Verbehaud.

Elle lui avait donc écrit une lettre d’amour, remplie d’interpellations, d’ultimatums, et d’exclamations comminatoires, pour le sommer de se déclarer sans le dire vraiment, après cinq ans de relations fugaces il fallait bien ultimer. En ce temps là était le verbe et le verbe interdisait à la femme de parler la première. Mais il n’y avait pas de doute possible sur le sens de la lettre. Elle écrivait du Maroc où elle vivait et d’où elle ne voulait pas sortir, quand lui serait bien parti se chauffer un peu au soleil mais son métier était capital.

De Meknès à Issy-les-Moulineaux, il y a du chemin à se perdre.

D’ailleurs, elle n’était pas du genre à se conformer au verbe, le sien était bien assez haut tout seul, à Verbehaud.

La lettre est arrivée chez Concordance alors qu’il venait de partir à la guerre, tel un Marlborough résigné. Vous voyez, déjà la concordance des temps. La lettre l’a poursuivi d’affectation en affectation, pendant huit mois, le temps de faire le tour de la ligne, inexpugnable qu’ils disaient.

Il put enfin la recevoir et la lire, dans sa casemate, juste le temps de répondre qu’il faisait chaud ce 10 mai et qu’il ne se passait rien, la lettre est datée du 10 mai je n’y peux rien, c’est l’année qui compte, 1940. Et vous voudriez que je m’en foute, de l’an quarante ?

D’abord on n’écrit pas de gros mots. Calme et chaud pour la saison et ma foi ce sera oui à ta question subsidiaire, a répondu Concordance.

La réponse est partie avec le vaguemestre et lui est resté avec son vague à l’âme. Il n’est pas resté longtemps, une semaine plus tard le camion de prisonniers l’emmenait quelque part vers Langres en attente d’un stalag de villégiature autrichienne. Personne ne sait ce qu’est devenu le vaguemestre, mais pour arriver à Meknès, la lettre a mis un an. La femme lut la réponse sans savoir si l’homme vivait encore.

anita, sur le chemin de 19xx à 2006,
mercredi 31 janvier 2007

1961: De l'enfance comme une profession de foi, ni plus menteuse, ni moins sincère qu'une autre.

En 1961, naquit mon frère aîné, durant un mois d'avril qui vit aussi le putsch d'un quarteron de généraux en Algérie.

Le moyen mnémotechnique que me livra plus tard mon père pour me souvenir d'au moins trois de ces généraux, révèle sans ambiguité aucune ce qu'il en pensait. J'en sais curieusement bien plus sur ce que lui inspiraient Messieurs Challe (con) Jouhaux (con) et Zeller (con) que sur la naissance de celui qui les rendit parents pour la première fois.

Le conte de sa naissance ne m'a pas été raconté, ou bien je l'ai oublié.

(Je n'ose même pas demander si lui- même l'a entendu. Comment es-tu né? Comment as-tu été porté? De quoi, plus encore que de qui, es-tu l'enfant? Courrait-elle à longueur de blog, cette question, si elle n'était l'une des plus intimes, l'une des plus fuyantes, l'une des plus difficiles à poser? Serions-nous là, en train de faire des ricochets, pour écouter ce que la question déplace, chez toi, chez moi?)

Qu'il arrive ainsi très tôt dans leur histoire ne fut pas une surprise. Nous étions, dès l'origine, dans le contrat amoureux qui les liait. Nous allions de soi, venant d'eux. Même si aucun de nous trois n'eut les mêmes parents, l'aîné, ouvrant l'oeil sur le monde, devait poser les bases d'une grammaire commune qui, longtemps, organisa les rapports entre la petite république des enfants et l'adulte tutelle. Ils avaient une très haute idée de l'enfance. Dans ce monde si fortement hiérarchisé, encore colonial, il entrait, dans le refus de croire à l'enfance des peuples, la même exigence que celle qui les conduisit à réfuter la courante niaiserie, l'idolatrie prompte à clore les bouches d'un bonbon ou d'une tape, la moquerie qui masque les déroutes.

Très peu excentriques dans leur habitus, ils furent pourtant extraordinairement précurseurs dans leur désir d'extraire notre enfance de l'infantilisation.

Je ne saurais dire ce qu'il entrait de culture humaniste, d'idéologie, de revanche à prendre sur leur propre enfance, dans ce point d'honneur, mais le résultat fut là.

Nous connûmes un grand respect de leur part, et chose infiniment rare, ni mépris, ni condescendance, encore moins de compassion non réclamée à l'égard du différent, qu'il soit l'algérien, le gros, le trisomique, l'inquiet ou tout autre espèce de raton-laveur pas encore identifiée.

Que ces fondations, nécessaires et estimables n'aient pas été suffisantes pas, pas plus que l'indépendance des peuples ne donna de gage d'éternel bonheur, que le temps passant, certaines racines plongeant loin, puissent s'intoxiquer avec cette âpreté, la désillusion et ce qui s'ensuivit diversement pour chacun de nous, cela est bien le coeur même de notre histoire. Comme l'est ce qui reste de l'utopie nécessaire, de l'élan fragmenté par le désenchantement, mais toujours vivace.

Il n'y a nul hasard si, tous trois, nous fîmes plus tard nombre de bébés devenus jeunes gens, vifs et tendres. Et dans la patience de tel grand flandrin adolescent, grand adepte de l'humour gore, à l'égard des jeux chocolatés d'un tout- petit sur son pull préféré, je reconnais bien quelque chose d'un refrain connu. Un genre de gimmick .

andrem, sur le chemin de 19xx à 2006,
jeudi 1 février 2007

1945 - Moins une

Le retour de Concordance. Les attentes interminables. Le retour du phare de Cordouan. La mairie d'Issy les Moulineaux.

1945.2 - Revenir.

Elle tournait en bourrique. De n’avoir aucune réponse, puis sachant la débâcle de ne plus rien savoir, s’il avait reçu quoi que ce soit alors qu’elle attendait déjà depuis quatre ans qu’il veuille bien faire concorder son temps avec elle et qu’on sentait que là ce serait plus difficile avec tous ces gens qui jouent avec le feu. Si la réponse existait quelque part, serait-elle bien oui comme elle croyait si fort au début ? Pourquoi le non ne viendrait-il pas tout détruire, la longue hésitation de naguère n’était peut-être qu’un non qui prenait son élan et allait balayer les brèves rencontres du passé, les complicités, et le goût de trop peu. Le doute s’insinue toujours dans les attentes interminables.

Comme on découvre ne pas savoir même ce qu’on attend, le doute se répand comme le sang du taureau sacrifié. Puis une fois la réponse reçue, après une minute de bonheur, le doute, la peur, le tournis reviennent : serait-ce une réponse posthume ? Je la vois bien, la date de la lettre, 10 mai 1940, et nous sommes au printemps 1941. Où est-il passé, monsieur Concordance ?

Comme la mouche affolée, elle se cognait à toutes les vitres de la région, elle débitait son métier machinalement du matin au soir, et ses nuits tournoyaient dans le vide. Autour d’elle, on devenait inquiet. Elle avait sa réputation, Verbehaud, dans le petit monde des enseignants du Maroc, ce qui se voyait n’était pas normal. Encore heureux qu’ils n’aient vu que ce qui se voyait, la folie derrière le front droit était près de tout saccager. Il fallut la soigner, avec des sels de strychnine et de la belladone. Je ne sais pas l’effet de ces médicaments là, mais la mention en-tête de l’ordonnance ne laissait rien présager de bon.

Un beau matin, mais je dis un beau matin sans savoir, était-ce soir ou matin, midi minuit, elle sut : Concordance était revenu. Une visite opportune de la Croix-Rouge au stalag 17B, un reste de souci de faire semblant de la part des geôliers, une maladie destructrice en phase avancée sur le bout du rouleau de Concordance, et le voici avec son bon de sortie dûment signé par toute la germanique hiérarchie. Retour case départ, case capitale, Métro Mairie d’Issy, la maison dans la rue à gauche après le feu.

Nous voici à l’automne de 1941. Tous les verrous ne sont pas verrouillés, et la nouvelle du retour a franchi l’estuaire au phare de Cordouan, longé l’Espagne enfermée déjà dans son garrot, et s’est posée avec les mouettes sur un quai à Rabat, où le téléphone arabe l’apportera à la femme errante. Il ne reste à Verbehaud qu’à faire le chemin inverse, revenir, ce qui est un peu plus qu’une formalité en ces temps agités, contempler encore le phare de Cordouan signal des retours heureux et des départs à tout jamais ; de son côté, Concordance franchira la ligne entre zono et nono en baissant la tête pour ne pas trop être vu sans son ausweis.

Il faudra quelques mois pour y parvenir, aux retrouvailles. Trouvailles, devrais-je écrire, car jamais le bonheur de se tomber dans les bras ne les avaient encore saisi, qui se regardaient en biais sans rien oser. Verbe haut était au moins aussi coincée que Concordance des temps. Ce qui n’aide rien, en ces années d’urgence.

fleur de lupin, sur le chemin de 19xx à 2006,
jeudi 1 février 2007

10/11/1971...Je ne me souviens plus

Il paraît qu’il neigeait ce jour là,
Il paraît que ma grand-mère voulait une petite fille,
Il paraît que ma mère était certaine d’attendre un garçon,
Il paraît que papa est monté dans un bus en T shirt quand il a su,
Il paraît que je lui ressemblais comme deux gouttes d’eau,
Il paraît que ma mère aurait aimé que je naisse le 9, jour de naissance de ma grand mère,
Ou le 11, pour que ça fasse onze onze mille neuf cent soixante et onze,
Ce fut le 10,
Il paraît que c’est mon père qui a eu l’idée de me donner en 3ème prénom Désirée,
Il paraît…
Je ne me souviens plus.

andrem, sur le chemin de 19xx à 2006,
jeudi 1 février 2007

1945 - Année double zéro.

L'union sacrée. Les américains. La folie furieuse. La lumière. Pourquoi la deuxième guerre mondiale a-t-elle eu lieu, parce que.

1945.3 - Un été 42

Ce fut à la fin de l’été 42 que tout fut accompli. La mairie jadis tenue par le sieur de Montaigne entendit l’engagement à la face du monde qui n’entendait plus rien dans le bruit des bombes, et l’orgue de Saint-André la bien nommée vint résonner ce bonheur improbable, et on n’avait encore rien vu.

Ils allèrent cacher leurs découvertes dans une ferme du Poitou, le coq n’y aimait pas la pendule qui se chargeait de leur rappeler qu’ils n’avaient que trois semaines, deux semaines, une semaine, bip c’est fini, chacun chez soi maintenant. Un petit mois pas plus avait dit le grand méchant temps qui passe.

Concordance devait rentrer à la capitale, le travail n’y manquait pas et un bon poste dans l’administration permettait de rendre bien des services plus occultes, et Verbehaud devait faire l’année scolaire à Rabat, nouvelle affectation avec l’HP proche, avant une mutation à Paris. Guerre ou pas guerre, la routine. Je ne raconte pas la séparation, je n’ai pas assez de mouchoirs.

Il remonte à Paris, la ligne, les trains, les arrêts, jamais on n’arrivera, mais si, reprise du poste de combat, derrière le lourd bureau de chêne et les piles de dossiers, maquis plus impénétrable que buissons et taillis du Vercors.

Elle est partie à Marseille pour un long voyage, les côtes Espagnoles n’étaient plus sûres et les sous-marins même pas jaunes aimaient faire des cartons sur les bateaux civils, alors Rabat via Marseille, Oran, Oujda, Fez, Rabat.

Cette fois, Verbehaud à son tour fait dans la concordance des temps, et l’Histoire rattrape mon histoire. Elle arrive à Rabat, fraîche mais moulue, le 7 novembre 1942. Les voici qu’aussitôt ils débarquent, les américains, comme s'ils l’avaient attendue, le 8 novembre. Vérifiez vos anti-sèches avant de me taxer d'anti-américaniste primaire : débarquement américain à Rabat le 8 novembre 1942, fermeture immédiate des relations entre métropole et colonies, occupation de nono, et tout ce qui s’ensuit de silence. Elle n’avait pas encore défait sa valise. Il n’y aura plus rien de l’un à l’autre, ni d’elle à lui ni de lui à elle. Deux années de silence de mort.

Ce tournis qui revient, diable au corps et à l’âme, journées de cours machinaux, nuits hébétées. Parfois, pour tuer le diable en elle, se libérer pour toujours du poids qui écrase la poitrine, marcher, marcher, marcher, droit devant elle, au milieu des populations hostiles, des soldats ivres, américains et canadiens, noirs et blancs, red necks et indiens, marcher sur des dizaines de kilomètres de disparition ; on la retrouvera chaque fois saine et sauve et personne ne saura jamais par quel miracle et par quel saint, il faut au moins un archange.

Je passe le temps. Après deux ans et cinq cents lettres, jamais lues, jamais répondues, écrites chacun de son côté, envoyées, et toutes arrivées à la fois, en novembre 1944. Ils les avaient numérotées pour s’y retrouver, sage prudence. Ces lettres n’ont servi à rien sauf à me raconter mon histoire, au moins les lettres qu’ils ont oublié de brûler et que je tiens, là, devant vous, en tremblant un peu. Ils étaient ma mère et mon père.

Je ne sais pas si l’histoire finit bien, mais je sais qu’elle commence. Bientôt ce sera mon tour.

Innombrables sont ceux qui théorisent sur les causes de la deuxième guerre mondiale. Je ne sais rien de ces théories, mais je sais à quoi elle a servi rien qu’à voir le sang sur mes mains.

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