Petits cailloux et ricochets

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le projet

En novembre et décembre 2006, Anna Fedorovna Kozlika a remonté les années de 2006 à sa naissance au rythme d'un billet pour chaque année. Elle a appelé cette série « Mes petits cailloux 2006-1960 »

A la fin, elle a eu envie de reprendre le chemin en sens inverse et quelques blogueurs ont eu envie de la suivre : ces billets avaient fait naître en eux échos, sourires, jeux de miroir ou clins d’œil... ces fameux ricochets que font les petits cailloux lancés au fil de l'eau.

Le blog collectif que vous êtes en train de lire a été créé ainsi, au détour de discussions au bas de quelques billets. Il s’appelle « Petits cailloux et ricochets » et accueille les textes de tous les participants.

Si vous aussi vous souhaitez faire des ricochets, les modalités pratiques sont expliquées sur cette page.

les textes
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Aglaï, sur le chemin de 2006 à 19xx,
jeudi 17 avril 2008

1997 : 17 – On n'est pas sérieux...

Et pourtant je le suis drôlement...

D'abord, j'ai mon bac, et puis presque toute la classe l'a, et notamment tous ces musicos à qui le conseil de classe avait délivré du bout des lèvres un doit faire ses preuves... solidaire je suis, et fière des copains !

En 1997, la nostalgie me prend déjà parce que j'ai beau me dire que, je redoute infiniment de quitter ma famille de substitution, mon lycée où je me suis fait une place. Je suis désormais déléguée – au bout de sept ans de vaines candidatures ! - d'une classe où l'on se serre les coudes, débarrassés des snobinards de l'autre Terminale littéraire. Nous on est les matheux d'une part, les musiciens de l'autre. Et moi qui me sens des deux bords, je fais la liaison. Nos professeurs nous trouvent vivants, voire un peu trop vivants. A la fin de l'année, seuls deux d'entre eux nous défendront.

On a un extraordinaire prof de musique (enfin, moi j'ai arrêté l'option pour cause de je peux pas tout faire, mais je ne lâche jamais complètement) et une prof de philo fabuleuse. Avec elle, chaque matin deux heures, on réfléchit, et on avance. On revoit ses préjugés. On débat passionnément. On rencontre Albert Jacquard, rien qu'à nous, pour deux heures, un après-midi de février. Il y a aussi les lettres, anciennes et modernes. Je découvre Aragon, Lancelot, Calderon, Maupassant, et Aristophane et Xénophon, et Tacite et Virgile. Monsieur K. est notre passeur, telle la Sybille conduisant Enée aux Enfers... et mon rameau d'or, c'est la littérature. Je dois à Monsieur K. un peu de mes concours. En espagnol aussi, je nage dans le bonheur d'apprendre. Mon cher professeur – que nous adorons toutes, pourtant il est vieux et moustachu, mais sa voix est tellement... - bref, il est venu me chercher, m'a dispensée d'une heure hebdomadaire pour que je puisse suivre le cours de LV1 (avec mes vingt-huit options, je suis le cauchemar des concepteurs d'emploi du temps ; Monsieur K. a fait la même chose pour le grec, et je suis ainsi allégée de deux heures de cours pour pouvoir faire ce qui me plaît vraiment. Si c'est pas la belle vie...) et c'est peu de dire qu'on se régale. La littérature et la poésie, là encore, sont à l'honneur. Avec la chorale, nous préparons le Requiem de Mozart, œuvre grandiose évidemment, que nous chantons à la cathédrale, à guichets fermés, et que nous sommes tenus de chanter derechef, le même soir, pour satisfaire les nombreux spectateurs restés dehors. Aventure inoubliable.

Et puis comme je suis devenue une grande, à l'internat aussi, le statut change. Ma compagne de chambre, T., est aussi camarade de classe, de maths et de grec, elle est nettement plus délurée que moi et grâce à elle, j'apprends plein de choses. Dans une autre aile, les garçons organisent des soirées plus ou moins autorisées et étonnamment, j'y suis conviée, moi la fille sage. Il faut dire que T. n'a pas besoin de trop insister, car mon amoureux m'y attend, et lui aussi profite de cette promotion inattendue.

Mon amoureux, lui dont j'ai déjà parlé, c'est une belle et grande affaire. Nous comptons chaque mois avec fierté. Nous sommes sans doute le couple le plus stable de l'internat, nous deux en qui personne n'aurait cru, moi la gamine pot de colle, lui le bouffon à l'humour vaseux. Respectabilité donc, même auprès des adultes semble-t-il. Nous existons en tant que couple, c'est énorme.

Et cela compense la déconfiture d'un autre couple, le seul autre qui compte, celui de mes parents. Mon père, un jour de février, emporte ses affaires. La salle à manger sans la table en ormeau, c'est bizarre.

Je brandis mon amoureux comme un étendard. En réalité je suis dans un état tel (nerfs et ventre en feu) que souvent je ne supporte pas qu'il me touche, mais un week-end sur trois il m'accompagne dans un des deux lambeaux de famille qui me restent ou bien je vais chez lui, et tant pis pour le lambeau dont c'était le tour. Je hais mes parents de m'infliger cette rupture, et je ne souhaite qu'une chose, être émancipée et ne plus dépendre en rien d'eux, d'aucun d'eux, puisqu'ils sont incapables de me protéger du malheur.

De toute façon, plus que jamais, ma vie est au lycée. Le quitter va tout bouleverser. Et cette période reste dans mon esprit comme un âge d'or jusqu'au jour où, huit ans plus tard, je raterai le rendez-vous des lycéens.

Aglaï

cassymary, sur le chemin de 19xx à 2006,
mardi 15 avril 2008

1982

Je fais le deuil de mes études. J'aurai pu me réinscrire en fac, je ne le fais pas. Pas les moyens, le système est tel que lorsque vous ratez un examen, on vous supprime les bourses l'année d'après, et même en travaillant à côté, je ne peux pas payer une année scolaire complète. C'est une raison valable, mais pas la vraie raison. C'est juste celle qui m'empêche de culpabiliser, et qui m'aide à faire le deuil de mes rêves de devenir psychologue dans le milieu scolaire. Mais la vérité, je la connais. J'arrête mes études pour ne pas affronter cette peur panique qui m'étreint lorsque je rentre dans un amphi. Pour ne pas avoir à affronter le regard des profs pendant l'oral des exams. Et, comble de tout, par peur de réussir. D'autres ont la peur de l'échec, moi c'est la réussite qui me fait peur. Et si je valais mieux que ce que je pense de moi? Et si j'allais réussir là où je me crois incapable?

Ma TS, c'était un moyen de fuir. Je m'en relève, plus réaliste que jamais. Je m'installe dans un équilibre que je sens précaire, fragile. Les premiers mois, la première année se passe dans la peur de rechuter, dans l'angoisse de retomber du mauvais côté. Je m'accroche. J'élimine ce qui pourrait me laisser supposer que je suis sur le fil. Je refuse de penser à l'échec.

Je m'installe à nouveau à Toulouse, mon ami travaille, moi je vais de petit boulot en petit boulot. J'accepte tout ce qui passe. Bouger, occuper mon espace, mon temps, pour penser le moins possible. Dès que je ne travaille pas, je sens sur moi le poids de la culpabilité de n'être pas grand chose, qu'un boulet qui ne s'assume pas. Alors les boulots se succèdent, la plupart du temps au noir, et mal payés.

Quelquefois, je me dis que ma vie ne peut être là. Et j'ai des envies d'ailleurs. Je suis bien avec mon petit ami, et pourtant je me dis que mon avenir sera tout autre. Malgré tout je m'attache de plus en plus à Toulouse. J'aime cette ville et je ne me vois pas vivre loin d'elle.

Un jour, arpentant ses vieilles rues, sur le bord de la Garonne, je passe à côté d'un refuge. Je rentre, avec la ferme intention de repartir avec un chien. Il y en a des tas, derrière les barreaux, qui aboient et frétillent de la queue. Des tas, sauf toi. Toi, tu restes au fond de la cage, dans un coin, tout seul, loin des autres. Mes yeux croisent les tiens. C'est toi que je choisis. Je vais te baptiser Sampa et nous marcherons côte à côte pour les 10 prochaines années. Avec toi, je vais porter mes pas le long des quais, près du canal du midi. Et puis dans les ruelles des quartiers reculés. Nous allons sillonner Toulouse la belle en tout sens. Tu m'as adopté aussi vite que je t'ai choisi. Tu adaptes tes pas aux miens et j'adapte les miens à ma ville rose.

cassymary

cassymary, sur le chemin de 19xx à 2006,
mardi 15 avril 2008

1981: suite et fin

On ne veut pas mourir. On appelle au secours. La balance penche à sa guise du côté de la vie ou de la mort.

Pour moi, elle a penché du bon côté.

Hôpital, lavage d'estomac, soins intensifs.

A l'époque, on ne s'embarrasse pas de bons sentiments, ni de discours convenu, et encore moins de psychologie.

On accomplit les gestes qui sauve, sans ménagement, pour bien marquer l'absurdité du geste. Pour faire passer l'envie de recommencer.

Le tuyau ne rentre pas par la bouche? Pas grave, on va l'enfoncer, avec force et détermination, par le nez.

Et pendant que des litres d'eau inondent mon estomac, on me maintient bras et jambes pour éviter que je me débatte. J'entends dans une semi-conscience: « Ça fait mal? Tant mieux. Comme ça, t'auras pas l'idée de recommencer!

On me réveille à coup de baffes quand je m'endors. Je ne comprends pas leur acharnement à me faire mal, cette brutalité et ces reproches. On m'engueule comme on le ferait avec un enfant qui vient de casser son jouet.

J'ai essayé de mourir et je me fais « engueuler ». Quel paradoxe! Quelle façon de me redonner goût à la vie.

Encore une fois, je suis loin, bien loin de tous ces gens qui croient tout savoir.

On ne veut pas mourir. On appelle au secours. Et là, en l'occurrence, personne ne me répond!

A mon réveil, je suis déterminée à m'en sortir, sans eux.

Je refuse les médicaments. Je refuse l'internement.

Après un semaine d'hôpital, je rentre chez moi. Et la première chose que je fais, c'est arpenter toutes les rues de ma petite ville. Le regard de l'autre qui sait, parce que dans les villages, on sait tout, très vite, ce regard que je fuis la plupart du temps, j'ai décidé de le soutenir. C'est un défi que je dois gagner, je le sens, si je veux passer à autre chose.

1981 se termine sur un constat d'échec malgré tout. Je n'ai pas passé ma licence, je vis de petits boulots, je suis chez mes parents, je cherche les forces nécessaires pour affronter à nouveau l'extérieur. Question de temps.....

cassymary

ada, sur le chemin de 2006 à 19xx,
samedi 12 avril 2008

1995: La Langue de l'Autre

- Pourquoi est-ce que tu ne veux pas me parler en turc ?

me demande une nouvelle fois en français mon fiancé arméno-franco-turc.

- Pourquoi ? Je ne sais pas moi pourquoi ! Parce que le turc c’est la langue de ma mère, parce que je ne veux pas lui ressembler moi qui lutte pour prouver ma capacité d’indépendance. Parce que le turc que tu parles me parait dur ?

- Comment ça « dur » ?

- Oui, tu as raison, « dur » n’est pas le bon terme. En fait le mot en français qui me vient à l’esprit c’est « plouc » mais bon je ne peux quand même pas te dire ça ? Alors que je sais consciemment que tu as eu du mérite à apprendre le turc. Mais tu l’as appris à l’armée, alors forcément tu le parles avec le même accent rugueux que les ouvriers qui me sifflent quand je me balade seule dans les rues d’Istanbul. C’est insupportable ça pour moi ! Quelle idée aussi de faire l’armée en Turquie quand on n’y est pas du tout obligé, quand on est de nationalité française, qu’on a une mère arménienne et qu’en plus on est antimilitariste ! Tu es complètement fêlé mon amour et puis moi j’aime le français.

- Tu exagères, c’est faux je n’ai pas d’accent quand je parle turc.

Ah ! Mon fiancé arméno-franco-turc et les heures de conversations délirantes que nous eûmes tous les deux dans une totale incompréhension l’un de l’autre, enferrés que nous étions tous deux dans les représentations qui nous dépassaient (moi plus que lui d’ailleurs). Nous essayâmes un temps de soigner notre incapacité à communiquer dans la langue de nos pères en ayant recours à la langue supposée de nos aïeux, et c’est ainsi que nous allâmes nous perdre trois mois durant sur les routes du Turkestan : sans succès, j’étais hermétique au Kazakh, et encore plus à l’Ouïghour parlé en Chine. Eventuellement je voulais bien apprendre un peu de russe : ce qui ne nous avança pas beaucoup. En plus, durant ce voyage, entre deux disputes, je passais mon temps à l’énerver en reluquant les enfants, et refusant de faire l’amour avec lui, pressentant sûrement que des enfants, nous n’en aurions jamais ensemble.

13 ans plus tard, je continue à nous trouver pathétiques. 13 ans plus tard, malgré la difficulté que j’eus à me séparer de lui et de mon idéal d’un couple transcendant les inimitiés de nos peuples, et nos propres difficulté d’être, je ne peux m’empêcher de penser que je ne pouvais que l’aimer follement, lui et ses contradictions, lui et ses douleurs, lui et sa curiosité sans limite, sa soif absolue d’apprendre de nouvelles langues, lui, ses mensonges, sa sincérité, son intelligence si tranchante et si pleine de circonvolutions. Lui, mon alter-ego, avec lequel bien entendu je ne pouvais pas vivre.

ada

shayalone, sur le chemin de 2006 à 19xx,
jeudi 27 mars 2008

1995-18 ans. Toute première fois toutoute première fois…

Deux mois qu’on se prélasse au bord de la piscine, qu’on couvre plusieurs fois par jour d’huiles et de crèmes nos deux corps…

Je connais son dos par cœur, la naissance de ses seins, la courbe de sa nuque, celle de ses fesses… Je dépasse tous les jours un peu plus les limites de la bienséance, et elle me laisse faire, invariablement.

Le soir elle va coucher avec mon cousin, et reviens dormir avec moi, me câlinant. Comme si elle devait se faire pardonner… Mais de quoi donc, Em’, de quoi donc ?

21 aout. On a tous dormi chez Flo, et nous sommes seules dans ce bureau où on a déplié un canapé lit. Ce matin, elle a 18 ans, et je brûle. Je commence à la caresser, sans l’excuse du soleil, de la crème.

Elle dort. Ou fait comme si. Je vais exploser. Ma main dévie, légèrement, tout doucement, et le bout de mes doigts effleure le bord de son sein. Je remonte, redescend, passe sur sa fesse, glisse un de mes doigts sous l’élastique de sa petite culote. Je vais exploser. Lui sauter dessus, fondre en larmes, je ne sais pas, c’est trop, trop fort…

Sa chair dorée se laisse faire sous mes doigts… Dort-elle ? Mon visage se rapproche, au dessus de son épaule, regarder dormir la belle à mes côtés… sentir ma chair contre sa chair, la chaleur de ce corps qui m’enivre autant qu’il me terrifie.

Elle ouvre un œil en coin, me regarde, et le referme. Se laisse faire, mais ne fait rien. Je continue, je m’enhardis toujours plus loin sur sa fesse, repoussant le bout de tissu qui fait mine de la couvrir. Je m’enhardis jusqu’à ce que la peur me gagne, et je m’arrête net.

Sommeil, sans doute agité, et réveil officiel, comme si de rien n’était. Oubli. _ Deux ans plus tard, j’apprendrais qu’elle avait envie de coucher avec moi. Mais qu’elle a vu dans mes yeux ce matin là que quelque chose avait changé. Que j’étais amoureuse.

shayalone

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