Le frère omniscient et Innommable. La maladie. Poulbot pour
touristes. Les cachoteries. Ce qui s’ensuivit.
Les effets secondaires de la tuberculose.
La tuberculose, en ce temps là de restrictions et de
récentes privations, avait de beaux jours devant elle. On commençait bien à
lancer des campagnes de vaccinations tous azimuts
... un souvenir survient là du
dispensaire tout au bout de l’interminable boulevard, bondé, où je croyais
mourir entre les jambes des mères hystériques qui passaient avant leur tour,
défaillir dans les hurlements des bébés de mon âge qui ne l’était plus, quoi,
moi, à deux ans, un bébé, quelle rigolade, d’ailleurs je criais plus fort que
tous non mais, c’est drôle ce souvenir imprévu qui débarque ici ...
bon, mais la tuberculose était encore saine et sauve dans l’histoire, BCG était coûteux et
déjà contesté.
Résumons : Dame Jeanne chopa la tuberculose et mourut.
Voici l’oncle génial seul avec ses deux garçons. Un petit
détail qui vous échappé pour la bonne raison que je ne l’ai pas dit : le
couple et ses eux enfant vivaient dans un minuscule appartement de la butte
Montmartre. C’en est trop, je les entends tous les esprits forts, plus personne
ne vis aujourd’hui dans un minuscule appartement de la butte Montmartre, sauf
au cinéma d’Amélie Poulain que ce n’est même pas vrai. Je suis en train
d’inventer une histoire à lire au son de l’accordéon, je suis en train
d’hypnotiser des touristes japonais. Un tertre sinon rien.
Ce qui est vrai est vrai, disait le sage Evidence dans
l’antique Hellas. Je vous raconte ce qui est et ceux qui savent qu’on pouvait
en 1947 habiter là-haut, ceux qui savent qu’on peut encore y habiter
aujourd’hui, me croiront. Sans oublier les histoires de voleurs de bicyclette.
De plus, la butte Montmartre n’a rien à voir avec le détail
qui vous avait échappé.
Le voici en vrai maintenant. Concordance, frère
d’Innommable, ainsi que toute l’entière famille de Concordance, et la belle
famille représentée haut la main par Verbehaud, ignoraient tout de l’existence
de Dame Jeanne et des deux garçons. Il s’était marié, l’oncle génial, depuis
douze ans, et il n’avait pas eu le temps d’en parler à sa famille. Vous
comprenez, avec toutes ces réunions dans le travail. Et bien sûr, il était si
distrait. Ce n’est pas par manque de se voir soir et matin de chaque jour,
Innommable et Concordance étaient inséparables, Innommable était depuis
toujours main dans la main avec Concordance et ne semblait rien pouvoir faire
sans lui, voyage, spectacle, sport, et toutes ces saines activités qui forment
la jeunesse. Une unité de frères, pour dire.
La mort de Dame Jeanne fut donc l’occasion à tout le monde
d’apprendre simultanément son existence et sa disparition, et de contempler la
tête chagrine et ébahie des deux enfants surgis du silence ; les enfants,
de leur côté, ignoraient qu’ils avaient une famille proche dont les membres les
plus glorieux étaient un oncle Concordance, une tante Verbehaud, et deux
cousins, Andrem et Concurrence. Andrem c’est moi, le germain de service. Un
beau nid de couleuvres à avaler d’un coup, surtout par Concordance à ce point
trahi par le sien, son Innommable de frère. Le pousse-café sera plus énergique
encore.
Pour tout vous dire, Andrem n’a aucun début de
commencement de souvenir de cette révélation, encore moins Concurrence qui
vagissait ses boucles blondes de deux mois ; quant à mes parents, il
fallut bien ravaler la salive pour ne pas poser les milliards de questions qui
venaient à l’esprit de toute personne sensée, en se promettant d’en savoir plus
par la suite. Il fallait dépanner le monsieur d’abord.
Deux mois plus tard, le 6 mai 1947, le beau-frère génial
se suicidait.
Le sourcil du lecteur courroucé se lève : c’est ainsi
qu’on abandonne deux beaux garçons ?
Lecteur sourcilleux, je te rassure. Il ne les a pas
abandonnés. Il les a suicidés avec lui.