Petits cailloux et ricochets

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le projet

En novembre et décembre 2006, Anna Fedorovna Kozlika a remonté les années de 2006 à sa naissance au rythme d'un billet pour chaque année. Elle a appelé cette série « Mes petits cailloux 2006-1960 »

A la fin, elle a eu envie de reprendre le chemin en sens inverse et quelques blogueurs ont eu envie de la suivre : ces billets avaient fait naître en eux échos, sourires, jeux de miroir ou clins d’œil... ces fameux ricochets que font les petits cailloux lancés au fil de l'eau.

Le blog collectif que vous êtes en train de lire a été créé ainsi, au détour de discussions au bas de quelques billets. Il s’appelle « Petits cailloux et ricochets » et accueille les textes de tous les participants.

Si vous aussi vous souhaitez faire des ricochets, les modalités pratiques sont expliquées sur cette page.

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Les petits cailloux de :

(Les billets sont présentés dans l'ordre chronologique de leur écriture.)

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pierre, sur le chemin de 19xx à 2006,
jeudi 6 décembre 2007

1974 (13 ans) - Différent, mais récupérable

Mes souvenirs de jeunesse sont étroitement attachés aux années scolaires, qui me servent de repère temporel. Bien plus difficiles à dater sont les souvenirs qui s'inscrivent dans le continuum de la vie familiale au quotidien. Seules les vacances, lorsqu'elles sont liées à une localisation particulière, peuvent servir d'accroche.

Ma mémoire, anesthésiée l'année précédente, redevient opérationnelle. Nous sommes douze dans ma classe de cinquième d'adaptation pour élèves en difficulté, dont trois ou quatre filles. Chacun de nous, officieusement considéré comme récupérable, est porteur d'une problématique personnelle, généralement assez handicapante. Finalement, au milieu de ces tordus par la vie, je me sentirais presque normal. C'est à dire comme les autres, ceux qui ont poursuivi le cursus normal. Je retrouve un peu de confiance en moi, bien que me voyant différent. Je suis peut-être un raté, mais d'autres le sont davantage que moi ! Ça relativise les choses. De toutes façons, l'avantage indéniable de cet effectif réduit et de professeurs attentifs, c'est que mes notes remontent un peu.

A cet âge là il peut y avoir de grandes différences de maturité physiologique. Des garçons et des filles ont quasiment leur corps d'adulte, tandis que d'autres sont encore infantiles. C'est mon cas. Je suis impressionné par ces grands gaillards aux joues velues et ces filles "formées", selon l'expression de ma mère avec ses habituelles circonvolutions langagières. Un des garçons aime arborer en rigolant la rigidité inopinée de sa mâle virilité en la moulant à travers le tissu de son jean. Les dimensions péniennes qui en transparaissent me laissent coi. C'est à la même époque que je vois pour la première fois, stupéfait, sur un magazine dont le seul titre faisait déjà fantasmer les ados plus ou moins pubères, la photo d'une femme nue. Je ne sais pas ce qui me surprend le plus, entre le fait de se faire photographier sans pudeur ou la découverte d'une toison pubienne dont j'avais jusque là ignoré l'existence. C'est ainsi que la sexualité s'insinue confusément dans ma vie : par effraction. Un des garçons, avec qui j'ai établi une relative affinité, exhibe en confidence son pubis recouvert d'une pilosité naissante. Je guette ce qui se passe sur mon corps et je dois bien reconnaître qu'il ne se passe pas grand chose. Mais je ne me souviens pas que ça m'ait particulièrement inquiété.

En tant qu'élèves, "à problèmes", nous sommes régulièrement suivis par deux psychologues. L'une d'eux eût l'idée lumineuse de proposer à ma mère de m'emmener participer à un "psychodrame". Juste pour voir si ça pouvait m'intéresser. Il s'agit d'une sorte de jeu de rôles. Je regarde, sidéré, ladite psychologue mimant et encourageant à participer, avec force gesticulations et verbalisation, ce qu'on peut voir par le trou de serrure de la chambre à coucher parentale. Des préados présents semblent intéressés mais moi, qui n'étais qu'observateur, je demande à ma mère, dès la sortie, de ne pas revenir suivre ces obsédés sexuels. J'y inclus la psychologue...

En classe, selon l'intérêt que j'accorde aux matières enseignées, mon attention décroche souvent et s'évade par la fenêtre. Au delà de la ligne des immeubles mon regard se raccroche aux montagnes qui me sont familières. Lorsque les fenêtres sont orientées vers la colline de mon village, je me téléporte par la pensée dans les champs où nous avons l'habitude de jouer avec mes copains. Ma pensée est là-bas, ailleurs, dans la nature. Rêveur, je suis absent. Parenthèses soustraites au gris. Une de mes profs dira à ma mère : « Qu'il a l'air triste, à regarder dehors... ». Avec le recul je comprends que ma mère se soit inquiétée. Elle a tenté de me protéger. Avec le désir de bien faire, cette surprotection ressemblera à celle de la poule sur sa progéniture...

Hors de l'enceinte scolaire, je retrouve ma liberté et la campagne. Les week-end et les mercredis après-midi sont consacrés aux copains, avec mon inséparable frangin. Nous passons des heures à parcourir les chemins. Terreux jusqu'aux oreilles, nous faisons des cabanes dans les bois. Nous nous prenons pour des cow-boys en nous essayant au rodéo cycliste avec les vaches. Nous sommes des maquisards, inspirés par l'histoire de notre région durant la dernière guerre, et nous explorons les forts et leur souterrains. J'aime ces aventures de garçons, et ne suis pas le moins intrépide. En fait, je ne me sens vivre qu'en dehors de la scolarité.

En famille, avec mes trois frère-soeurs, les relations sont suffisamment bonnes pour que je garde davantage le souvenir de grandes rigolades que de disputes.

Cet été 1973 mes parents nous offrent notre premier grand voyage : le Portugal. Ils ont acheté un magnifique minibus Wolkswagen (celui adopté par les hippies, quelques années plus tôt) et nous partons avec la famille de mon oncle. Pendant les trois jours de trajet je suis presque toujours debout, accoudé aux sièges avant pour mieux observer ce qui défile sous mes yeux. Fasciné par les zones semi-désertiques, l'immensité et la diversité des paysages. Madrid et sa chaleur suffocante, ses embouteillages et ses concerts de klaxon. D'autres villes d'étape, avec leur architecture bien différents de ce que je conais. Avec mon premier appareil photo, reçu comme cadeau de communion, je m'évertue à faire des clichés esthétiques, détestant qu'il y ait quelqu'un de présent sur l'image.

Au sud du Portugal, nous résidons dans une maison de village, à quelques centaines de mètres de l'océan. Par malchance une de mes jeunes soeurs casse la clé du véhicule à notre arrivée, avec la plupart des bagages à l'intérieur. Cela met mon père en grande colère, déclenchant des réactions disproportionnées. Des années plus tard ma mère m'avouera qu'au cours de ce séjour, épuisée par l'autoritarisme de mon père, elle avait pensé à se suicider. Je n'en avais rien perçu.

L'attente durera deux semaines, le temps de faire venir un nouveau jeu de clés. Là-bas l'eau est glaciale, car non réchauffée par le Gulf-stream. Peu de baignade, mais de magnifiques plages, des criques, des falaises, des grottes marines à visiter en barque, sur une eau turquoise. Et pratiquement pas de touristes. A marée haute, sur la plage, nous assistons au retour des barques de pêcheurs. Ils vendent aux autochtones, à même le sable, une incroyable diversité de poissons. Avec parfois une raie, ou des murènes. Catholiques pratiquants, mes parents nous emmènent à la messe le dimanche. Aucun de nous ne comprend le portugais, évidemment, mais aucune contestation des choix parentaux ne me traversera l'esprit. Au retour le marché aux poissons et ses étals odorants où grillent des sardines, compensent cette participation forcée.

Dès que le véhicule immobilisé est de nouveau disponible nous effectuons des périples dans l'Algarve, aux moulins blanchis à la chaux, comme le sont les villages et les curieuses cheminées des maisons. Au retour visite de Coïmbra, puis de Lisbonne avec son immense pont sur le Tage. De tous mes yeux j'observe l'architecture, les ambiances, les différences. Je suis toujours le plus intéressé des enfants, tandis que les plus jeunes préfèrent s'amuser et courir.

À la rentrée, en septembre, mon parcours en cinquième d'adaptation ayant été satisfaisant, je réintègre le cursus normal en quatrième. Mais sans retrouver mes copains du village. Me voila de nouveau seul parmi toute une classe d'inconnus.

pierre

pierre, sur le chemin de 19xx à 2006,
mardi 11 décembre 2007

1975 (14 ans) - Du fond du puits, la lumière

J'ai jeté les mots du texte qui suit il y a quelques jours. Dèjà je m'en suis éloigné et sais que je ne les écrirais plus de la même façon aujourd'hui. Entretemps mon esprit s'est appuyé sur ce qui m'est apparu pour "avancer" et me faire penser autrement. Voila pour moi le grand intérêt de ces ricochets : ils me révèlent parfois bien plus que je ne l'avais envisagé.

Un petit détail aussi, sans grande importance : je me suis empêtré dans le fil de mes années de ricochets (cancre en mathématiques comme je le fus, j'aurais dû me méfier des séquelles qui en restent à l'âge adulte...). La faute à ces cycles scolaires qui sont à cheval sur les années civiles ! J'ai donc dû revoir quelque peu mon découpage pour y insérer l'année manquante. Je me suis rendu compte du décalage en allant farfouiller dans mes vieux bulletins scolaires, dont j'ai pu savourer les appréciations professorales. J'y ai aussi trouvé la trace d'oublis et de confusions d'années, mais ça ne change guère le sens de ce que j'ai envie de raconter.

Encore une année scolaire assez peu évocatrice de souvenirs agréables. Je me souviens avoir été vaguement intéressé par une fille. Grande, jolie, avec une aisance et une personnalité affirmées. Inaccessible. Je ne tenterais ni ne manifesterais rien, me contentant de l'observer discrètement. D'ailleurs elle est déjà "femme" et je ne suis qu'un petit garçon. En retard dans ma puberté, cette fois, consécutivement à une maladie importante, l'année précédente, qui aura bloqué ma croissance. En retrouvant mes bulletins de notes, j'ai souri : vraiment, ça n'était pas glorieux. Il y aurait de quoi faire un florilège des observations de profs ! Les pauvres, ils rivalisaient de formules, tantôt encourageantes, tantôt culpabilisantes, censées me faire prendre conscience qu'il fallait que je travaille davantage. Hélas, le seul travail aurait-il pu venir à bout d'un échec scolaire d'ordre psychologique et lié au mode de compréhension ? Une appréciation lapidaire résume bien la situation : « Pierre à décroché ». En fait je n'avais tout simplement pas raccroché avec le cycle normal, notamment parce que mes deux mois de maladie m'avaient fait manquer une grande part du programme. Je fus donc admis à... redoubler. Bah, je n'étais pas à une déchéance près...

Psychologiquement cette année de quatrième aura été catastrophique : mon père a renforcé la pression sur mon travail. Il me demande des comptes, vérifie mes notes, et m'engueule régulièrement devant de pareils résultats. Il fait exactement ce que le psychologue lui avait recommandé de ne pas faire... Mais mon père et les psychologues, ça fait deux. Voulant me faire réagir il entreprend une campagne de dénigrement assortie de prophéties réjouissantes : « tu finiras plombier ! », ou "manard" (manoeuvre = le plus bas de l'échelle professionnelle à ses yeux), « pousseur de brouette, c'est ça que tu veux faire ? ». Il insiste sur mes incapacités, m'insulte, s'énerve devant mon difficultés à comprendre lorsqu'il veut me faire apprendre mes leçons de force. Leçons de morale le soir, devant mes frère-soeurs, qui ne se privent pas de me le rappeller au moindre désaccord. Toute la famille élargie est au courant de mes difficultés, abondamment colportées par ma mère, pipelette téléphonique. Quand je l'entends en parler dans le détail, je lui en veux. Je suis le raté de la famille et tout le monde le sait. Moi-même j'en suis persuadé : je suis un nul. Je ne vaux rien dans la seule chose qui vaille : les études. Et en plus je suis archi-nul en maths, malgré les cours chez un professeur particulier que m'imposent mes parents. Que d'après-midi gâchés devant ces formules auxquelles je ne comprenais rien... Je perdais mon temps alors que j'aurais pu me ressourcer dans ma chère nature. Mais les maths sont considérées comme la matière noble tant par le système éducatif que par mon père, qui a fait une grande école. Assurément je ne corresponds pas à ses ambitions. Il me le fera payer très cher, et j'en prendrai pour des décénnies de dévalorisation de moi. Mon père m'a "cassé". Ce n'est que bien des années plus tard que j'ai compris qu'il avait cru bien faire en cherchant à éveiller ma fierté, comme lui aurait réagi en pareilles circonstances. Sauf que je n'étais pas construit comme lui.

L'image que mon père me transmet du masculin est un désastre : autoritaire, dénigrant, sans aucune sensibilité. Il dévalorise sans cesse ma mère, terrorise ses enfants en piquant des colères noires. Je me sens résolument différent de cette image tutélaire effrayante au savoir inaccessible. Je le déteste. Je souhaite sa mort. Du coup ma mère devient un repère bien plus conforme à ce que je me sens être. D'autant plus qu'elle évoque souvent ma ressemblance avec son propre père, homme sensible et délicat. Nul besoin d'être psychanalyste pour voir se profiler un complexe d'Oedipe gratiné !

À la même époque mon frangin, mon ami, mon presque jumeau, change beaucoup. Il s'affirme bien différemment de moi. Il a les mêmes parents, mais d'autres stratégies. Casse-cou, frondeur, comique, provocateur, il attire l'attention. Il prend beaucoup de place dans la famille, et on raconte ses exploits. Il me dépasse à tous points de vue, et même physiquement. Plus grand que moi, plus fort, et plus en avance dans sa puberté. Décidément... je suis vraiment un raté. Nous devenons très différents. Je me sens perçu comme son rival, comme si je le gênais. Le jour où il répète devant la famille, en rigolant, des confidences que je lui avais faites au sujet de mon intérêt naissant pour les filles, je me sens trahi. La confiance, brisée ensuite a de multiples reprises, ne s'est toujours pas rétablie... trente ans plus tard.

Cet été-là mes parents nous emmènent, avec mon frangin, dans un lointain pays d'Europe : la Roumanie. Voyage très dépaysant qui nous fait découvrir un monde rural aux techniques archaïques. L'architecture en bois, la pauvreté des villages avec leurs "rues" en terre, mais aussi l'immense delta du Danube avec ses pélicans, captent vivement mon intérêt. Si je fais abstraction des humeurs de mon père, j'aime les voyages ! Cette fois nous sommes partis à trois familles, en trainant des caravanes. Parmi eux celui qui était mon ami en primaire, mais qui m'a progressivement rejeté lorsque je suis devenu "différent". Souvenir qui marquera longtemps mon rapport aux autres.

Probablement très sensible aux ambiances relationnelles je vis dans une ambivalence constante entre sécurité matérielle familiale, voire confort, et insécurité affective. J'investis fortement le lien maternel, seul refuge "sûr". À un âge où, normalement, la coupure du cordon devrait être forte. Ce qui s'est cristallisé durant ces années très insécurisantes et identitairement perturbées ne s'atténuera qu'avec un très long travail psychothérapeutique, à l'âge adulte.

Blessé par la trahison de mon ami, puis celle de mon frère, je deviens copain éphémère avec un autre exclu. Il n'apprécie pas davantage que moi les jeux de garçons. Ni foot, ni bagarres, ni extase autour d'engins à moteurs. Nous parlons beaucoup, dans un registre d'intériorité. Nous vivons un mal-être qui nous pousse un jour à évoquer notre suicide, ce qui inquiètera beaucoup ma mère. Mon journal de l'époque garde la trace de cet épisode déprimé. Je n'ai pas conscience de passer des années noires : sans autre repères, tout cela me semble "normal". En fait, je crois que j'étais assez immature. Avant la page du suicide, mon journal montre une écriture enfantine, et des propos anodins. Les adultes commencent à me décrire comme sensible et émotif. Presque fragile. C'est pas ça qui fait un homme fort... comme mon père.

Je crois que c'est aussi à cette époque que le chien qui m'avait été donné, qui était mon compagnon affectif, sera donné à la SPA parce qu'il occasionnait trop de dégats dans les poulaillers du voisinage. Je n'aurai plus de chien. Je ne m'attache plus à rien ni personne.

En septembre me voila de nouveau dans une classe d'inconnus. Ça devient une habitude. À chaque fois c'est une épreuve puisque je dois reconstruire mes repères, retrouver une place... que je n'essaie même pas de prendre. Discret, timide, effacé, je fais partie des invisibles. Pourtant... c'est là que tout va changer ! Une semaine après la rentrée je repère une fille que je n'avais encore jamais vue. Wouf... quelque chose se passe à l'intérieur de moi. Quelque chose de nouveau, que je ne connais pas. Il me faudra longtemps pour comprendre...

pierre

pierre, sur le chemin de 19xx à 2006,
samedi 15 décembre 2007

1976 (15 ans) - Ambivalence

Au fil des mois je deviens très intéressé par Laura, cette fille qui attire de plus en plus souvent mon regard. Je ne sais plus comment je me suis arrangé pour me trouver le plus souvent possible à proximité, mais me voila inséré dans le même groupe qu'elle. Avec un effet inattendu : je commence à trouver un intérêt à aller au collège. Visiblement je me sens mieux et parviens même à me faire une petite place dans cette classe. Être redoublant me permet aussi de hisser ma moyenne... juste au dessus de la moyenne. Une certaine légereté revient. Maix mon père ne se prive pas de me rappeller que ma petite soeur, de trois ans ma cadette mais ayant "sauté" une classe, est juste derrière moi... Ce n'est pas tant cette proximité qui me dérange (en fait je m'en fous) que le rabaissement constant qui m'est seriné. Devant mon père je me sens en échec permanent.

Les cours particuliers de maths continuent, ainsi que la surveillance rapprochée de mes devoirs. Mais le fait de passer des heures à "travailler", c'est à dire à essayer de me concentrer sur des leçons ou des exercices n'implique pas que cela soit efficace. Lourdeur des silences, chez la dame qui essaie de m'aider, pendant que je cherche à comprendre en sentant bien mon incapacité à y parvenir... Par contre, l'avantage d'avoir des copains me permet de bénéficier de quelques aides discrètes pour les exercices qui remontent mes résultats.

Depuis quelques années mon père effectue des voyages professionnels à travers le monde. Il est alors longuement absent et j'apprécie le répit que cela me laisse. Une seule fois il m'aura écrit, depuis l'avion qui l'emmène vers le Japon. Une carte postale. L'unique que j'ai reçue de lui de toute mon existence (mais il a toujours contresigné celles de ma mère). Pourtant mon père n'est pas un mauvais bougre. Il est seulement incapable d'exprimer des émotions, ambitieux pour ses enfants, et très exigeant. D'ailleurs, suivant les prescriptions du psychologue, il m'encourage à bricoler, développant ainsi une curiosité et une habileté naturelles. À quinze ans nous faisons ensemble ma chambre dans ce qui était une "salle de jeux". Je détapisse à la vapeur et enlève le revètement en lino au chalumeau. Dans ces odeurs bizarres je me prépare une pièce neuve que je vais pouvoir m'approprier. J'apprends à tapisser, poser du carrelage. Mon père me montre comment construire l'escalier en bois qui mène au grenier. C'est moi qui pose le parquet, lui qui pose l'éléctricité avant de m'inviter à essayer. J'apprends, je construis, je réalise. Une certaine fierté m'habite et je sais que je la lui dois. Seuls mes talents de bricoleur semblent offrir une passerelle entre mon père et moi. C'est trop peu, mais c'est déjà énorme. Je reste méfiant vis à vis de ce père aux colères imprévisibles, tout en étant admiratif de son savoir. Ambivalence. Malheureusement, la confiance qui s'est mal construite dans l'enfance, puis qu'il brise trop impitoyablement dans l'adolescence, ne peut s'installer. (Trente ans plus tard je craindrai toujours mon père... Pourtant, je finirai par comprendre qu'il nous a aimés à sa façon. Il agissait en pensant bien faire, et en nous offrant tout le confort matériel possible. Son affection passait par le matériel. Elle se sentait, mais il y manquait de la proximité, de la chaleur, du contact, du relationnel.)

Mon père m'impressionne par ses capacités de réflexion et d'analyse. Redoutablement rapide et intelligent, à côté de lui je me sens incroyablement bête. (Je crois que j'étais simplement un lent. Quelqu'un qui apprend, comprend, et évolue lentement. Qui prend son temps.)

Eté 76, celui de la canicule. Je suis en Irlande, exceptionnellement chaude et sèche, immergé en famille d'accueil, et je ne peux parler qu'anglais. C'est efficace. Là-bas je découvre l'autonomie : je me déplace seul dans Dublin, suis libre de mes journées que je consacre à de menus achats dans de grands magasins. Je vais au cinéma voir Jaws, qui me privera pendant longtemps de l'insouciance des bains de mer.

Septembre. Alors que je suis dans ma ville à attendre un bus, je vois, comme dans un film au ralenti, passer Laura devant moi. J'en deviens instantanément... fou amoureux. Un coup de foudre à retardement, en quelque sorte. Elle ne me voit pas, et je reste hébété, tremblant. Cette émotion exacerbée ne me quitte pas à la rentrée, où je crois défaillir en reconnaissant sa longue chevelure. Sans le savoir cette fille va me sauver en redonnant sens à mon existence.

Repères 1976 :

  • Chirac, premier ministre, laisse la place à Raymond Barre. Christian Ranucci, dernier condamné à mort à être éxécuté. Concorde devient avion de lignes régulières. Nadia Comaneci triomphe aux jeux olympiques de Montréal. Mort de Mao tsé toung...
  • "Oxygène", de Jean-Michel Jarre - "Cupidon s'en fout", de Brassens - "Hotel California", The Eagles - Je t'aime, moi non plus, Gainsbourg...''

pierre

pierre, sur le chemin écrits dans la marge,
samedi 15 décembre 2007

Prendre le temps d'une rétrospective fertile

Finalement j'ai choisi de me libérer de mes hésitations à poursuivre ces Ricochets en retraversant assez longuement des années d'adolescence difficiles à aborder. La difficulté ne venant pas d'écrire ni de dévoiler, car je connais bien cette part de mon passé déjà largement explorée en tous sens, mais de la présentation des faits. Je ressentais une certaine gêne à déballer encore ce que je me sais décrire en plus noir que ce que je ressentais à l'époque. Depuis des années c'est cette version sombre qui me revient, alors que je ne l'ai pas vécue ainsi sur le moment. Est-ce une séléction faussée, ou un nécessaire équilibrage ? La légitime prise en compte de ce qui a été trop longtemps nié ? Quel est le sens de cette version triste et doloriste ? Probablement le sens qui m'importe : celui qui m'explique celui que je suis devenu.

Car loin de ressentir aujourd'hui amertume ou ressentiment (étape traversée mais révolue), je vois désormais mon enfance, puis mon adolescence, comme des chances qui m'ont permis d'être ce que je suis aujourd'hui. Incontestablement parce qu'il y a eu aussi des aspects plus lumineux, porteurs de rires, de joie, de découvertes, qui m'ont offert un équilibre fondamental. Même s'il y avait du noir, il y avait aussi de la lumière. C'est ça, ma chance. Mon père, bien qu'homme exigeant et autoritaire, voulait le bien de ses enfants. Se sentant investi de cette mission, il n'a jamais été homme à se plaindre de circonstances extérieures. Jamais je ne l'ai entendu râler contre la société ou quoi que ce soit : il a cette honnêteté de se sentir responsable de sa vie et de ce qu'il en fait. Ce leg m'est précieux. C'est aussi cette honnêteté qui lui a permis d'entendre mes griefs sans les nier, lorsque mon besoin de le dire s'est imposé. Et cela a considérablement simplifié mon travail de reconstruction. Là encore, je prends la mesure de cette chance...

Avec les petits cailloux que je dépose ici je prends donc conscience de la partialité du récit de mes années de jeunesse et cela me pousse à regarder vers les acquis fondamentaux qui m'ont été transmis. J'en bénéficie incontestablement et vient le temps que j'aie cette reconnaissance.

Mais ce que je trouve intéressant dans cette démarche d'écriture en ricochets, dont les effets induits ne cessent de me surprendre, c'est que le récit linéaire et chronologique me permet de concentrer mon parcours de vie. Et cela en prenant le temps de la rétrospective, donc d'une maturation lente. Ainsi se mettent en relation des périodes, et surtout des mots qui prennent un sens lorsqu'ils se voient rapprochés, ou répétés avec une notable insistance. Dans mes lointaines années apparaît l'esquisse de ce qui allait faire l'homme que je suis aujourd'hui. En quelque sorte s'annonçait il y a très longtemps la mutation que je vis actuellement. Cette fameuse quarantaine qui, plutôt que crise, est pour moi un épanouissement en milieu de vie. Selon le concept de résilience popularisé par Boris Cyrulnik, ce qui, dans mon enfance, à été souffrance me permet aujourd'hui, comme un « merveilleux malheur », de bénéficier d'une singularité qui me rend sensible à certains apects relationnels. Prise de conscience tardive, certes, mais qu'importe ?

La lenteur fait précisément partie de ce que je suis. Je ne la vois plus comme une tare dont je devrais avoir honte, mais comme un élément de ce qui constitue ma façon d'être et de penser. Je sais prendre le temps, je dispose de la patience qui permet de travailler les choses dans la longueur et la profondeur. Atout ou handicap, à moi de choisir comment je peux optimiser cette façon d'être. Ma lenteur à comprendre, à appréhender les choses, me pousse à passer par l'expérientiel. J'apprends lentement parce que j'ai besoin de vivre ce que j'apprends. Ma mémorisation passe par le ressenti, l'émotionnel, le concret. C'est aussi cette capacité d'imprégnation lente qui fait que je développe longuement mes écrits, comme si je voulais laisser diffuser les mots. Je les emploie en grand nombre parce que je cherche leur précision autant que leur ouverture vers d'autres pistes à explorer. Pour moi, comprendre passe par une remise en question sans fin de ce qui pourrait ressembler à des certitudes.

pierre

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