Petits cailloux et ricochets

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le projet

En novembre et décembre 2006, Anna Fedorovna Kozlika a remonté les années de 2006 à sa naissance au rythme d'un billet pour chaque année. Elle a appelé cette série « Mes petits cailloux 2006-1960 »

A la fin, elle a eu envie de reprendre le chemin en sens inverse et quelques blogueurs ont eu envie de la suivre : ces billets avaient fait naître en eux échos, sourires, jeux de miroir ou clins d’œil... ces fameux ricochets que font les petits cailloux lancés au fil de l'eau.

Le blog collectif que vous êtes en train de lire a été créé ainsi, au détour de discussions au bas de quelques billets. Il s’appelle « Petits cailloux et ricochets » et accueille les textes de tous les participants.

Si vous aussi vous souhaitez faire des ricochets, les modalités pratiques sont expliquées sur cette page.

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Les petits cailloux de :

(Les billets sont présentés dans l'ordre chronologique de leur écriture.)

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Otir, sur le chemin de 19xx à 2006,
dimanche 18 mars 2007

1968:10 Rideau de fer

Il est rare d'avoir la chance de réaliser son rêve d'avoir une grande soeur, quand on n'en a pas. J'ai eu cette chance, et cela va façonner celle que je vais devenir, d'un point de vue humain, social, et politique à un point inimaginable.

Désormais, plus besoin de recourir à un atlas historique pour resituer ou dater des événements de portée internationale ou des phénomènes reconnus à l'échelle d'une culture commune. Et avec cette ouverture de la conscience de l'enfant sur le monde qui l'entoure vient aussi le choix nécessaire entre les images qui s'imposent à elle lorsqu'on évoquera l'année soixante-huit, ou celle de ses dix ans. Non pas que ce choix n'ait pas déjà eu lieu pour les cailloux précédents, mais il était plus difficile de les cibler sur telle ou telle année précisément, en raison de l'absence de référence universelle de sa mémoire justement, parce que les grands mouvements ne l'atteignaient pas souvent, à moins qu'il l'ait concernée elle et uniquement elle, dans ce qu'elle éprouvait, ressentait, entendait, comprenait, et finalement, c'était déjà beaucoup mais encore si peu.

C'est pendant les grandes vacances que j'ai rencontré ma future grande soeur, et je ne sais pas encore ce qui lui arrive, alors qu'elle, elle est frappée de plein fouet, par ce coup de téléphone de ses parents qui lui enjoignent de rester sur son lieu de vacances, avec sa soeur aînée à elle, qui est jeune fille au pair dans la famille des Heraux, les amis de mes parents avec qui nous passons depuis de nombreuses années une partie de l'été. C'est le mois d'août. Les chars soviétiques viennent de pénétrer dans Prague. Alena est praguoise, ses parents sont là-bas, elle ne retournera plus jamais dans son pays natal, plus jamais.

Après avoir fini l'été à Edimbourg, où la famille Heraux réside, elle revient vivre en France, à Paris, chez nous et mes parents l'inscrivent au lycée où j'ai moi-même commencé ma scolarité de grande, en sixième, et elle vient rejoindre la quatrième. J'ai une grande soeur ! et nous allons au lycée ensemble, c'est inespéré. Je vois Alena avec son accent chantant et son élégance de jeune fille, son port qui me semble totalement altier et son charme discret. Elle est timide et ferme à la fois. Ensemble, nous passons des heures et des heures passionnées et passionnantes, et nous ne parlons absolument jamais de ce qui lui est arrivé, ni de ce qui se passe en Tchécoslovaquie, et pourtant nous savons très bien tout ce qui s'y déroule, les commentaires à la maison doivent être constants, et vont forger mes choix politiques pour les années qui viennent, résolument du côté des opprimés, des résistants, des révoltés, des révolutionnaires, contre la force armée, contre la pensée unique, contre les dominants, contre le totalitarisme.

Je suis atterrée à l'idée qu'on puisse s'éloigner un petit peu de chez soi pour aller s'amuser et que brusquement les portes se ferment derrière soi à double tour.

Otir

Otir, sur le chemin de 19xx à 2006,
lundi 2 avril 2007

1969:11 Fin de la lune de miel

Papa est venu réveiller ses enfants et nous nous retrouvons tous dans la salle de séjour, pieds nus sur le linoléum, un peu hébétés par l'heure si inhabituelle. Il fait nuit et chaud, les cigales se font discrètement complices de l'atmosphère magique de cette nuit unique.

Il y a une télévision noir et blanc dans le coin et nous nous asseyons en tailleur aux pieds des parents. Je ne me souviens pas de ce que nous nous disons, je suis fascinée par l'écran, il est peut-être trois heures ou quatre heures et un homme marche sur la Lune.

C'est avec Puce que je passe le plus de temps ce mois-là. Je ne pense pas qu'il se soit intéressé à cet événement de l'aventure humaine, il s'intéresse à la mienne, il me suit partout, m'accompagne à la plage en dehors des heures d'affluence, parce qu'on a fini par lui en interdire l'accès pour ne pas effaroucher les petits enfants. Je ne sais plus si c'était un gros labrador doré, je n'y connais rien en races canines, mais il était mon copain, celui qui m'a permis par la suite de me défendre de mon racisme (moi et les chiens, ça n'a jamais été le grand amour mais je peux dire : je ne suis pas raciste, d'ailleurs j'ai même eu un très bon copain qui s'appelait Puce). Il m'écoutait et semblait comprendre tout ce que j'éprouvais, et cet été là, j'en avais des émotions que je ne savais pas dire à ceux qui m'entouraient.

Otir

Otir, sur le chemin de 19xx à 2006,
mardi 12 juin 2007

1970:12 Corps en déroute

Moi, je n'étais pas encore pubère. Mais mon amie Isabelle l'était. Et ce séjour à la montagne a scellé bien des tragiques destins de nos corps et de nos coeurs en chantier. Le sang des règles allait tâcher les draps et déclencher les foudres de son père en pleine nuit, je me terrais au fond des miens trop effrayée pour oser me lever et aller l'aider dans la salle de bains. Lâcheté d'enfant manipulée. Je la regrette encore, cette lâcheté que j'ai cultivée ensuite sans le savoir pendant des années.

Lâcheté encore de ne pas m'opposer aux petits déjeuners pantagruéliques qu'il nous imposait au prétexte qu'il faisait moins vingt degrés, et qu'il était hors de question que nous partions sur les pistes sans avoir ingurgité les six croissants et pains au chocolat qu'il avait rassemblés pour nous sur la table : je revois avec une horreur mêlée de colère ces trente-six viennoiseries, et je me demande si je n'hallucinais pas, si je n'ai pas inventé ce souvenir pour couvrir ce qui allait devenir, est-ce si étrange, autant chez Isabelle que chez moi, des troubles du comportement alimentaire qui nous ont hantées chacune de notre côté, pendant des années en parallèle et en miroir, oscillant de l'anorexie à la boulimie, et alternant surtout les variations inquiétantes de poids, mais ceci est une autre histoire, bien au-delà de l'année en question et du souvenir que j'évoque ici.

Lâcheté toujours de ne pas m'insurger contre les insultes qui fusaient quand il fustigeait ceux des enfants qui avaient laissé des poils de pubis dans la baignoire commune : je ne pouvais prouver que je n'étais pas en cause, et nous n'étions plus que deux, moi et le plus jeune des garçons de la tribu présente à nous dédouaner en ne nous mêlant surtout pas du nettoyage de la salle de bains en question. Mais le mot pubis est devenu un mot sale, un mot évocateur de cris colériques et de menaces. A l'aube de ma puberté, j'étais jetée contre un mur maculé et effrayant, pleins d'ombres menaçantes où la stature de l'homme domine et fait peur.

Les lumières de 'hanouka pour la première fois de ma vie allaient m'apprendre qu'il y a de l'espoir et que de l'obscurité peut naître la lumière. J'étais enchantée. Mais hélas, avant la fin des huit jours programmés, un deuil soudain dans leur famille allait écourter notre séjour. Il se dressa à nouveau dans notre univers sortant de l'enfance, pour nous terroriser et nous harceler d'un chronomètre inexorable tandis qu'il supervisait la confection hâtive des bagages pour rentrer. Le temps m'était désormais compté et je ne le savais pas.

Otir

Otir, sur le chemin de 19xx à 2006,
jeudi 5 juillet 2007

1971:13 Mon amie Farida

Farida était l'une des meilleures de la classe. Je ne pense pas que c'était uniquement pour cela qu'on était amies bien sûr, mais j'adorais la stimulation intellectuelle, et elle me la procurait à profusion. Farida n'était pas jolie, comme l'était mon amie Katherine, et surtout Farida n'avait pas un centigramme de méchanceté en elle, et c'est elle qui m'a appris combien la beauté extérieure est moins importante que celle-là, celle de la bonté.

Elle portait une natte lourde et jusqu'au bas des reins, plus brune que moi et j'admirais cette chevelure que je n'ai jamais égalée en volume. Elle portait aussi la laideur de son visage avec un charme immense, et moi, Farida, je la trouvais plus belle que quiconque, fut-elle Brigitte Bardot.

Je ne me souviens pas de ce dont on parlait ensemble. Farida m'est revenue à la mémoire, même si elle n'en a jamais complètement disparu, il y a quelques jours parce que mon fils m'a fait une réflexion étonnante comme quoi quand j'avais treize ans, je devais être garçon manqué. Je lui ai rétorqué que non, absolument pas, je n'ai jamais été garçon manqué, mais c'est vrai, je ne me suis jamais intéressée aux choses typiquement de filles comme le font visiblement les adolescentes de notre quartier, auxquelles il devait faire référence à ce moment-là.

Nous n'avions pas le droit, à l'époque, de nous maquiller pour aller au lycée. Je n'imagine pas un seul instant Farida avec du maquillage, ou du vernis à ongles. Sa famille était austère aussi, on disait "modeste", maintenant, la modestie, c'est plutôt mal vu, tout de suite suspect d'intégrisme religieux. Mais si c'est avec Farida que j'ai exploré les religions pour la première fois avec passion, il n'y avait nul prosélytisme de sa part, simplement le désir de me faire partager sa culture.

A treize ans, il y a tout à coup tant de choses bouleversantes qui semblaient ne jamais avoir existé avant qui deviennent soudain des pôles d'attraction passionnants. Et c'est avec nos amies qu'on a envie d'explorer ces nouveaux horizons. J'allais au cinéma avec Katherine et je refabriquais le monde avec Farida. L'une était de mon milieu, l'autre à l'autre bout de la ville, boulevard Voltaire, m'invitait à découvrir des horizons qui dépassaient ma famille et tout ce que je connaissais. Je me situais cependant dans un entre-deux inconfortable, parce que je ne me trouvais pas assez bien, ni pour l'une ni pour l'autre. C'était l'âge terriblement ingrat et le ciel bleu de l'enfance allait définitivement laisser la place aux tourments de l'adolescence et son cortège dépressif.

Je ne sais pas ce qu'est devenue Farida, contrairement à Katherine. Le boulevard Voltaire, c'était décidément trop loin, la mixité sociale avait ses limites aussi.

Otir

Otir, sur le chemin de 19xx à 2006,
vendredi 6 juillet 2007

1972:14 A la Clairefontaine

Samedi 18 mars 1972

Ce soir je commence mon journal. Pas exactement un journal. Je n'ai pas la prétention d'écrire un journal comme bien d'autres l'ont fait avec succès. Je ne me forcerai même pas à écrire régulièrement. Ce ne sera pas un journal parce que je ne raconterai pas mes journées exactement, mon petit carnet étant là pour ça. Je rapporterai simplement ce que j'aurai envie de dire pour cette journée de ma vie, des réflexions ou des pensées qui me seront venues. Je n'écrirai pas non plus en ordre : je sais mieux penser qu'écrire et que m'exprimer en général. Je n'ai pas l'intention de montrer un jour ce journal, si je peux ainsi l'appeler. Sans doute si j'ai voulu faire ça, c'est pour m'aider à croire au "rôle" que je me suis donné, à vaincre mes nombreux défauts et à parvenir à mon idéal. J'ai choisi le vert par ce que c'est la couleur de l'espérance.

Voici le tout premier paragraphe d'un très long ouvrage construit au fil des années et conservé miraculeusement intact tout au long de toutes mes pérégrinations. Il s'agit d'une collection de vingt-trois cahiers Clairefontaine, effectivement pour la plupart vert Granny Smith mais aussi violet, sans que je me souvienne si le passage à cette couleur de deuil a correspondu à une décision documentée ou pas quelques années plus tard.

J'étais donc moins précoce que Samantdi, même si déjà, la même année qu'elle, j'avais commencé à tenir ces fameux petits carnets où je consignais les événements au quotidien, de façon très factuelle, et désormais totalement inaccessible à mes yeux devenus presbytes.

Mais ces cahiers de cent-vingt pages chaque, eux, sont lisibles, du moins leur écriture d'écolière de bonne tenue sur grands carreaux, à l'encre bleue qui n'a pas succombé aux années écoulées, comme quoi l'encre Waterman est de bonne qualité tout comme ce papier haut de gamme déjà à l'époque qui s'est avéré un excellent choix pour sa conservation. En revanche, ce qui mérite moins le passage à la postérité, c'est sans doute le contenu. Là où Samantdi reconnaît que dans ces archives précieuses son talent a vu le jour, je ne reconnais quant à moi qu'un effrayant creuset désespérant d'états d'âme très déprimant et indicateur d'une tristesse constante et d'un état dépressif insupportable à relire. La jeune fille qui se confiait à ces cahiers ne parle d'elle qu'en reproches, qu'en regrets, qu'en auto-dénigrements.

Dimanche 8 avril

J'avais l'intention de t'emporter à Grézels mais j'ai oublié. C'est d'ailleurs bien dommage car j'aurais eu bien des choses à dire. J'avais raison. Katherine et moi avons eu l'explication prévue. On ne pouvait pas s'entendre toutes les deux. C'est sans doute mieux ainsi, on ne s'est pas gênées mutuellement, mais je me demande quels vont être nos rapport une fois rentrées en classe (demain) ? Moi j'ai toujours les mêmes sentiments à l'égard de Katherine et je me souviens exactement de bien des moments que nous avons passé ensemble. En vérité, ce n'était pas une amitié parfaite. Je ne sais pas ce que Katherine pouvait bien me trouver. Moi je l'aime autant qu'avant. Bien sûr j'ai eu un peu de peine mais c'était ridicule puisque je savais qu'elle ne m'adorerait pas éternellement. Tout est donc pour le mieux, et on ne s'est pas trop disputées. Le divorce dans ce cas n'est pas une mauvaise chose. Maintenant mon but idéal serait de me mettre dans la peau de ce personnage que je me suis fixé. J'ai déjà bien en vision mon appartement mais donner à mes agissements une signification correspondant à mon rêve est encore un pas à faire. Je suis persuadée que cette idée m'aidera en plusieurs choses. Pendant ces vacances j'ai pris des résolutions. Notamment de ne plus être une "rien du tout" ; il faut absolument que je maigrisse et que je ne reste pas laide, que je ne continue pas à débiter des sottises ; ce en quoi, mon "rôle" je l'espère m'aidera. Il faut que je me mette bien ça en tête et que j'ai un minimum de confiance en moi. J'ai décidé d'être le moins hypocrite possible et de profiter de mes moments de liberté pour tout.

/.../

Mon intention initiale de ne pas montrer ces cahiers était certainement sage, mais contrairement à ce qu'est trente-cinq ans plus tard devenu le blog, elle a certainement concouru à produire l'effet inverse de ce que je recherchais, à savoir m'améliorer. Ces cahiers m'ont permis de garder la trace d'une terrible descente complaisante dans des états qui n'auront jamais été diagnostiqués, sans doute à cause de cette tentative si réussie de ma part de "jouer un rôle" en permanence, et de cacher, toujours cacher surtout, la réalité de mes émotions. Je vivais dans un monde terriblement silencieux, et à la claire fontaine, j'ai trouvé l'eau si claire que je m'y suis noyée.

Otir

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