Petits cailloux et ricochets

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le projet

En novembre et décembre 2006, Anna Fedorovna Kozlika a remonté les années de 2006 à sa naissance au rythme d'un billet pour chaque année. Elle a appelé cette série « Mes petits cailloux 2006-1960 »

A la fin, elle a eu envie de reprendre le chemin en sens inverse et quelques blogueurs ont eu envie de la suivre : ces billets avaient fait naître en eux échos, sourires, jeux de miroir ou clins d’œil... ces fameux ricochets que font les petits cailloux lancés au fil de l'eau.

Le blog collectif que vous êtes en train de lire a été créé ainsi, au détour de discussions au bas de quelques billets. Il s’appelle « Petits cailloux et ricochets » et accueille les textes de tous les participants.

Si vous aussi vous souhaitez faire des ricochets, les modalités pratiques sont expliquées sur cette page.

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Les petits cailloux de : Otir

(Les billets sont présentés dans l'ordre chronologique de leur écriture.)

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Otir, sur le chemin de 19xx à 2006,
lundi 12 février 2007

1963:05 Les chichis

Je vais à la danse. C'est dans un studio dans un autre quartier, au delà de mes frontières habituelles. Nous prenons le métro avec maman, on est souvent en retard, au changement il faut courir dans le couloir, je n'aime pas ça, et bien sûr maman va plus vite que moi, le portillon se referme, je crie "Maman, tu fais des chichis !" et nous ratons la rame. Peut-être bien que nous avons été séparées l'une de l'autre par ce portillon maudit, quelle angoisse ! Je détesterai ma mère pour cela. Ou bien, j'aurai appris de ces courses éperdues à ne jamais être en retard avec mes enfants, ne jamais les bousculer pour que l'on ne rate pas l'heure fatidique. Je devrais aimer ma mère pour cette leçon.

Dans le métro, ce sont encore les vieilles rames, sièges en bois, seconde classe vertes et première classe rouge, et les tickets que l'on poinçonne, incroyable, comme c'est vieux ! Nous descendons à Havre-Caumartin, je suis fascinée par les voies de garage à la station Saint-Augustin, je rêve que je suis enlevée par quelqu'un et cachée par là, mais je serai sauvée, c'est sûr, par le Prince Charmant. Il y a les publicités Du Bo, Du Bon, Du Bonnet qui défilent pendant que je colle mon nez à la vitre.

A la danse, je ne suis pas une étoile. Nous n'avons pas le même souvenir, ma mère et moi, elle me dira que c'est moi qui ai demandé à arrêter, que je n'aimais pas. Je ne m'en souviens pas. Je crois en fait que je ne faisais pas partie des plus gracieuses à ses yeux qui me serviront de miroir sans que je m'en aperçoive, peut-être que j'étais pataude, mes jambes trop arquées, les mollets pas droits, les hanches trop larges, le derrière trop rebondi. Moi, j'aimais bien le tutu, les chaussons, les positions, la quatrième était un peu plus compliquée, et la cinquième bien fermée, je sais toujours la faire, on n'oublie pas, je serai restée souple de cette époque, et j'aimerai la danse, chez les autres, enviant plus tard mes amies, celles qui ont eu le corps pour le faire et la grâce de continuer.

Otir

Otir, sur le chemin de 19xx à 2006,
dimanche 18 février 2007

1964:06 La grande école

J'y suis, ça y est ! Que je suis contente, j'adore l'école, jouer à la maîtresse et tout et tout. Mon petit frère me torture d'ailleurs, parce qu'il me promet qu'on va y jouer... demain, et je me dépêche de m'endormir pour pouvoir être plus vite à demain, et le matin quand je me précipite pour préparer le tableau et la craie, il me déclare d'un air blasé qu'il a changé d'avis et qu'il ne veut plus jouer, et s'en va rejoindre le grand. Quel monstre !

A la vraie école, j'ai l'horrible Mademoiselle Matthieu. Elle est mauvaise. Méchante. Elle nous déteste. Elle a une règle, de ces règles en fer carré, et elle nous tape sur les doigts avec. J'ai sauté une classe, je suis en dixième directement, parce que je sais lire, on ne va pas en onzième quand on sait déjà lire. On ne compare pas encore nos âges, je n'ai pas l'impression d'être plus jeune que les autres, et puis on est plusieurs à avoir sauté une classe, ma copine Catherine Marronier aussi. Mais je n'ai plus de petit ami, c'est l'école des filles, les garçons sont dans l'autre rue, celle de mon école maternelle, qui est adossée à notre cour, et derrière le mur on les entend. On doit même pouvoir les apercevoir par certains interstices, on se parle, on s'échange des secrets, ça nous permet à nous les filles, de nous disputer tranquillement, toi je ne t'aime plus, j'te cause plus si tu causes encore à Béatrice.

Mademoiselle Matthieu est tellement horrible, que l'autre maîtresse de dixième lui envoie ses élèves quand elles ont besoin d'être punies. C'est fou ce qu'on est souvent punies à cette époque. Elle m'envoie dans le placard. C'est le placard où elle range les fournitures, j'y prendrai vite goût, aux fournitures, leur odeur de neuf, surtout le papier gisol, avec lequel on couvre les livres, le rouge, le vert et le bleu, un délice, et les petits pots de colle à l'amande, avec la pelle, j'en ai mangé de la colle, quel régal ! Je mastique aussi le buvard, c'est trop bon.

J'avais les doigts toujours tâchés d'encre, ça m'arrive encore aujourd'hui, et je crois bien que c'est pourquoi je n'ai jamais oublié l'horrible Mademoiselle Matthieu. Mes plus grandes haines, comme maîtresses ou professeurs ont eu un nom en forme de prénom masculin, qu'on se le dise, elles sont à fuir celles-là !

Otir

Otir, sur le chemin de 19xx à 2006,
dimanche 25 février 2007

1965:07 L'âge de raison

La vie marche par cycle de sept ans, bien sûr, cette année là, en abordant le deuxième de ces cycles, je n'en suis pas vraiment consciente, et je veux bien croire ce qu'on m'en dit, accepter les responsabilités qui vont avec cet axiome que j'entends, j'en suis certaine, de part et d'autre. J'ai un sourire édenté et une coupe au carré qui me va toujours aussi bien, et je suis populaire.

Mes amies Marie-Claude ou Patricia sont d'un autre milieu social, mais je ne m'en aperçois pas, ce n'est que bien plus tard que je recollerai les morceaux de la conscience, cependant je suis intimement persuadée que notre amitié aura joué un rôle fondamental dans mes porte-à-faux avec les rôles auxquels me destine mon milieu d'origine. Je suis bien avec elles, nous jouons ou bavardons exactement comme si nous étions des soeurs, et même si cela me traverse l'esprit, je ne crois pas que je pose mes questions tout haut, à savoir pourquoi je ne gravirai jamais les sept étages qui mènent chez Marie-Claude, tout auréolée qu'elle soit de sa parenté immédiate avec un coureur cycliste très en vogue en son temps.

Patricia m'accueille plus facilement dans la loge de sa mère, et nous jouons souvent dans la cour, c'est très pratique. J'ai aussi mes petites amies filles de docteur, et leurs appartements me semblent toujours plus cossus que le mien, mais ce n'est pas nécessairement là-bas qu'on s'amuse le mieux. Je suis bien élevée et polie et j'ai de bonnes notes à l'école, je passerai bientôt en tête de ma classe et y resterai sans que cela nuise à ma popularité.

C'est la première fois que je me fais pourtant traiter de sale juive. Je ne sais pas vraiment ce que ça peut bien vouloir dire, et je ne m'en formalise pas pour autant. L'insulteuse n'a pas pu inventer dans l'air du temps sa tentative de mépris suprême, mon absence du catéchisme où la majorité des élèves de la classe prépare sa première communion a nécessairement dû renseigner sa famille qui en aurait tiré des conclusions rapides. Je ne me souviens pas que cela ait prêté à la moindre conséquence, c'est clair que mon monde ne tourne pas du tout autour de ces questions-là, je nage dans une sorte de sérénité bienheureuse, et j'achève ce cycle de la petite enfance sans heurts ni tracas.

Otir

Otir, sur le chemin de 19xx à 2006,
mardi 6 mars 2007

1966:08 Les dents contre moi

La vie de petite fille est toujours autant rythmée par les amitiés, on a nos jours où l'on déjeune les unes chez les autres, chez Françoise ou Véronique, ou chez moi, parce qu'on ne déjeune pas à la cantine, nous les chanceuses. Et puis il y a les jours chez ma grand-mère, et les nuits aussi, c'est le samedi soir, et plus tard, une deuxième fois par semaine, le mercredi soir aussi, et ça me fera moins loin pour marcher jusqu'à ma leçon de piano du jeudi.

J'adore dormir chez ma grand-mère, d'abord, il y a la télé, j'ai le droit de regarder Thierry-la-Fronde, qui suscitera mes premiers émois amoureux, et puis je dors dans un grand lit, même si la rue est bien bruyante comparée au calme de la chambre chez moi. Il y a mille et un souvenirs, bien trop nombreux pour faire un petit billet, de cet appartement sage et ordonné, où pourtant je ne me m'ennuie absolument jamais.

C'est l'époque des aller-retour avec ma mère dans un autre quartier, rue Marguerite, où heureusement il y a le petit monsieur, l'assistant du dentiste, pour me tenir la main et me rassurer. Il y a bien trop de ces rendez-vous, mais je suis vaillante, et j'apprendrai bien vite à supporter toutes sortes de douleurs et d'appréhension, un apprentissage qui va s'avérer des plus utiles pour les années qui m'attendent au tournant.

Cette année-là, j'aurai ma seule opération hospitalisée, des germectomies sous anesthésie totale et mon oncle aura la mauvaise idée de m'offrir Astérix et les Bretons : essayez d'éclater de rire quand vous avez la bouche toute recousue et encore les fils qui maintiennent les gencives en place ! J'en garderai pendant des années l'habitude d'être discrète et retenue. Peut-être, sûrement, trop.

Otir

Otir, sur le chemin de 19xx à 2006,
lundi 12 mars 2007

1967:09 Les bons points

Ils sont distribués à l'école par notre maîtresse qui nous a eues deux ans de suite. Je l'aimais bien avec son chignon gris et blanc sévère, et sa figure qui est restée massive dans mon souvenir. Madame Shpielbergue, même si je sais bien que ça ne s'écrivait pas comme ça, c'était une prononciation évidente. Nous apprenions que les arbres donnent des fruits, et les fleurs du cerisier, tout comme les noyaux de cerise prenaient une couleur tout autre tout à coup. Florence, ma voisine de pupitre et rivale, copiait sur moi et traçait rageusement une ligne de séparation sur la table, pour m'empêcher de faire dépasser mon coude de son côté.

Il y a beaucoup de vêtements vermillon dans mon souvenir. Dire avec certitude qu'ils datent de l'année 1967 est totalement impossible. Je n'ai ni photos, ni journal qui ait recensé pour moi toutes ces années soixante là, et je ne fais pas un travail scientifique de reconstitution pour ces ricochets. C'est peut-être cette année-là, ou la précédente que j'ai fait mon premier voyage en avion, avec mon grand frère, pour nous rendre à Barcelone invités par la famille d'une de nos jeunes filles au pair, et émerveillée, j'ai été conviée à voir la cabine de pilotage, j'en garde mon regard ébloui sur la mer du ciel et une sensation extraordinaire de sécurité qui me servira désormais à vaincre toutes les frayeurs liées au danger potentiel de ce mode de transport.

Le petit ensemble vermillon, pantalon et veste, m'avait déçue. C'était un cadeau de ma mère, un cadeau de mère à sa fille, qui aurait dû aimer cette offrande entre femmes, cet hommage à ma féminité, un clin d'oeil de complicité féminine que je n'ai pas su recevoir, que j'ai pris de travers, qui m'a braquée. Pourtant, je l'ai porté ensuite cet ensemble, un week-end chez des amis des parents, à la campagne, dans une jolie maison de pierres avec un verger, ce n'était certainement pas une tenue de campagne, mais elle m'a laissé cette impression d'être pimpante, et d'avoir appris à faire bonne figure partout, où que je sois. Mais peut-être ce souvenir est mal daté, peut-être avais-je onze ans et non pas neuf ? Si c'était le cas, dans cet ensemble vermillon, je me sentais comme une très petite fille, une petite fille de neuf ans, qui ne sait pas dire ce qu'elle pense, qui ne doit pas faire de caprice incompréhensible, et ne doit surtout pas faire de la peine à sa mère comme ça. On ne refuse pas les cadeaux.

En Catalogne, c'était la fête du petit Jésus, avec des spectacles que pourrait me rappeler mon neveu aujourd'hui, mais son récit n'effacera jamais mon souvenir tronqué, cristallisé sur la fascination des flammes de l'enfer à moins que cela n'ait été des feux de la Saint-Jean, dans une histoire à laquelle je n'ai pas tout compris visiblement, mais qui m'a ravie par sa beauté. Rien d'effrayant, seulement un spectacle visuel trop beau, sans morale ni message. A neuf ans, je restais ouverte, sans jugement. Seulement, confusément déjà, j'aurais voulu avoir mon mot à dire et trouvais ça très difficile.

Otir

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