Petits cailloux et ricochets

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le projet

En novembre et décembre 2006, Anna Fedorovna Kozlika a remonté les années de 2006 à sa naissance au rythme d'un billet pour chaque année. Elle a appelé cette série « Mes petits cailloux 2006-1960 »

A la fin, elle a eu envie de reprendre le chemin en sens inverse et quelques blogueurs ont eu envie de la suivre : ces billets avaient fait naître en eux échos, sourires, jeux de miroir ou clins d’œil... ces fameux ricochets que font les petits cailloux lancés au fil de l'eau.

Le blog collectif que vous êtes en train de lire a été créé ainsi, au détour de discussions au bas de quelques billets. Il s’appelle « Petits cailloux et ricochets » et accueille les textes de tous les participants.

Si vous aussi vous souhaitez faire des ricochets, les modalités pratiques sont expliquées sur cette page.

les textes
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gilda_f, sur le chemin de 19xx à 2006,
dimanche 1 janvier 2012

11 : 1974 - 1975 le collège enfin, plus de piscine mais un peu de liberté

lieu(x) d'habitation : Taverny (95)

logements : petits pavillons en série

Mon entrée au collège fut pour moi un bonheur. J'avais lu et relu la fin du livre de Marcel Pagnol "Le temps des secrets" et je piaffais presque d'impatience, très déçue qu'on ne se coltine plus si tôt avec le latin. Mais j'avais allemand à la place (1) et c'était déjà chouette, Gerd und Traudel d'une méthode de langue aux photos délicieusement désuètes étaient mes nouveaux amis.

La journée variée, rythmée de déplacements d'une salle à l'autre, me convenait. Une fois par semaine, je crois le lundi, je finissais à 13 heures et j'adorais cette après-midi de liberté d'autant plus qu'elle m'accordait quelques moments seule dans la maison, privilège qui auparavant ne m'arrivait presque jamais étant donné que ma mère faisait "femme au foyer" et que j'avais mes bonnes grosses journées scolaires plus longues que le temps que lui prenaient les courses à faire et ses activités (la gymnastique, le tennis ma mère tentait de ne pas se laisser aller). La plupart du temps je l'employais à m'avancer dans mon travail scolaire. Je n'aimais rien tant que n'avoir rien en suspens dans mon cahier de texte et pouvoir ainsi ensuite consacrer tout mon temps restant à lire ou jouer. Je jouais beaucoup avec des animaux en plastique qui servaient de support à des scénarii élaborés. C'est en 6ème qu'ils ont pris des noms, et que je les ai doté d'un univers appelé le parc. Une sorte de savant fou mais qui n'était incarné par aucune figurine (2) avait su mettre au point une opération qui permettaient aux animaux d'avoir une connexion dans leur cerveau aussi efficace que celle des humains. Les heureux élus vivaient dans ce parc, mais vis-à-vis du monde extérieur il ne s'agissait que d'une sorte de Thoiry amélioré, car si ça s'était su ils n'auraient pas pu continuer à vivre en paix. Les quelques fois où en ouvrant la porte de ma chambre ma mère m'a surpris à jouer, elle s'est moquée. Comme elle se moquait lorsqu'elle me voyait tenir un journal, ce qu'à partir de la 5ème j'ai fait avec une impressionnante régularité. "Tes mémoires" elle disait et ma petite sœur renchérissait. Comme je ne me laissais pas faire (je continuais imperturbablement), je ne me suis pas rendue compte qu'on me rabotait les ailes, que ça me bouffait de l'énergie de devoir résister au lieu que d'être portée par des encouragements, ne l'ai compris que plus de 20 ans après. Trop tard ?

Donc ce lundi (admettons que c'était bien le lundi) c'était l'occasion de pouvoir "jouer aux animaux" sans me faire polluer l'air ou perdre le fil par quelqu'un de la maisonnée. La porte de ma chambre ne fermait pas à clef.

J'allais au collège en vélo. C'était être devenue grande. À l'école primaire on allait à pied, peut-être même qu'il n'y avait pas de garage à vélo (?). Ou en voiture quand les parents accompagnaient. Au collège en vélo. Au lycée en mobylette. C'étaient les étapes du grandissement.

Quand le temps était trop pourri ou que j'étais trop enrhumée, ce qui arrivait souvent, ma mère s'efforçait de m'accompagner en voiture. Elle ne l'avait pas tout le temps. Mon père et quelques-uns de ses collègues avaient mis en place un système de co-voiturage à quatre, chacun prenant sa voiture une semaine pour emmener les trois autres à l'usine. Il y avait aussi des navettes par cars mais elles suivaient les horaires de ceux qui faisaient les 3/8 et ceux qui comme mon père travaillaient dans les bureaux (il était dessinateur industriel après avoir fait son temps dans les ateliers) s'ils les empruntaient devaient partir plus tôt que leurs horaires réels et rentrer plus tard en attendant sur place. Ça ne leur disait rien, ils ne le faisaient qu'en cas de coup dur (voiture en panne ...).

Trop enrhumée, je l'étais souvent. Notre médecin de famille était un gros monsieur anti-sportif dont les paroles étaient d'évangile - mes parents avaient ce respect de Monsieur le Docteur que ç'en était navrant, mais j'étais trop petite pour remettre en cause cette vénération -. Ils avaient aussi cette notion, retrouvée chez Annie Ernaux en si bien mieux dit (3), que si on tombait malade c'est qu'on l'avait bien cherché (4). Façon de se dire que si on restait vertueux et en toute chose mesuré on conserverait la bonne santé. On ignorait alors que je souffrais de thalassémie et mon père qui savait assurément qu'il y avait quelque chose d'anormal dans la famille et qui se transmettait - à Grenoble deux petits de cousins à lui et qui l'avaient "des deux côtés" en était morts en bas âge -, ignorait probablement qu'il en était porteur. Il a longtemps donné son sang et semble-t-il sans que rien ne lui soit signalé. Et donc cette faiblesse qui faisait que je chopais tout ce qui traînait, certains coups de pompe que j'avais (mais je croyais que c'était pour les autres pareils) était mise sur le dos d'une sorte de mauvaise volonté de ma part - tu ne manges pas assez de viande, tu ne vas pas assez au soleil (?!), tu es anémiée - et responsabilité : si je m'enrhumais l'hiver c'est que je n'avais pas bien mis mes écharpes et bonnets. J'ai trouvé moyen de traverser enfance et adolescence sans remettre en cause cette pesante culpabilité, n'y comprenant au demeurant rien, à cette vaste injustice puisqu'au contraire j'étais très attentive à ne pas sortir sans être bien couverte. Concernant la 6ème, et comme j'avais cours le samedi matin qui était le jour de l'un des entraînements, la conséquence pour moi dramatique fut que je dus abandonner la natation en club alors que je commençais à aimer vraiment. Mais c'était Tu t'enrhumes, c'est la faute de la piscine. Et le médecin qui n'aimait pas le sport et n'avait pas particulièrement envie de m'opérer des amygdales ni des végétations (5), avait renchéri, que c'était sans doute à cause de la piscine que si souvent j'attrapais des angines ou je m'enrhumais. Fin de la piscine.

Il ne m'est jamais venu à l'esprit alors que les rhumes de l'automne au printemps s'enchaînaient avec le plus souvent guère plus de deux ou trois semaines de trêve de leur faire remarquer que puisqu'en supprimant la piscine rien n'avait changé, j'aurais pu continuer de tenter d'y aller.

J'ai été malheureuse mais j'ai obtempéré.

Il faut dire que la 6ème aussi m'occupait bien. Je travaillais avec un bel élan. Tant et si bien que les professeurs qui lors des conseils de classe attribuaient à chaque élève une note en lettre en appréciation globale créèrent le A+ à mon intention. Je n'en conçus pas de fierté particulière, d'une certaine façon, ça allait de soi. Jusqu'au bac inclus je suis parvenue à travailler plus large que ce qu'on demandait : j'apprenais pour le plaisir et la nécessité d'apprendre, ensuite lors des épreuves notées il me suffisait de piocher dans la masse des connaissances acquises. Quand je me plantais c'était parce que je n'avais pas tout à fait compris ce qu'en tant qu'élève on attendait de moi. Je compliquais parfois des énoncés que je croyais trop simples pour être ça, manque d'intelligence et de confiance en soi.

L'enjeu qui lors des années d'école primaire était de ne pas être le déclencheur de la querelle quotidienne entre mes parents, s'était déplacé : j'apprenais comme une dingue parce que j'avais soif et qu'il n'y avait guère d'autre fenêtre sur le monde que les enseignements et les livres, un peu la radio et la télévision (qui en ce temps-là tenait encore à un rôle d'édification des masses).

Je me souviens plus particulièrement d'une très vieille dame, madame Briouze, - pourquoi n'était-elle pas retraitée ? ou faisait-elle simplement "plus vieux que son âge" - qui était notre professeur d'histoire-géographie et qui en avait une approche personnalisée qui m'ennuyait parfois, mais me passionnant à d'autres. Elle semblait bien connaître l'Afrique. Et j'enrageais quand mes camarades profitaient de sa relative faiblesse physique pour un peu chahuter (en même temps elle savait reprendre la classe en main quand elle en avait assez, mais on sentait que physiquement ça lui coûtait).

Je crois aussi que c'est cette année-là (ou au début de la 5ème) que ma cousine Anne qui de Bretagne venait avancer ses études à Paris fut hébergée par mes parents durant un trimestre scolaire (le premier). Et ce fut une période extraordinaire parce que devant témoin, mes parents hésitaient à se quereller violemment. J'étais déchargée de mon poids d'aînesse. J'avais une sorte de grande sœur à domicile et qui me protégeait. Elle était très studieuse et c'est peu dire que ça m'encourageait. Son amoureux Nello habitait encore chez ses parents à Saint Germain en Laye et j'ai le souvenir d'au moins une fois où il était venu de Saint-Germain en vélo, ce qui jusqu'à Taverny était à mes yeux un exploit. Je me disais qu'il devait être vraiment très amoureux. Et j'étais soulagée que comme il était d'origine italienne, mon père se sente obligé de lui faire bon accueil - j'avais quand même un peu peur qu'il se fâche, en ce temps-là avec les soupirants ça ne plaisantait pas, j'en ai fait les frais plus tard -.

Bref, en 6ème, je suis devenue grande et j'ai aimé ça.

(1) En ce temps-là imaginer une sélection par le niveau ou le fric des parents était juste impensable, mais étrangement seuls les bons élèves se retrouvaient en première langue allemand.

(2) Un peu le Number One du prisonnier, que pourtant à l'époque je ne connaissais pas. Et l'univers crée n'était pas totalitaire, encore que (il y avait intérêt à être gentils et sages, les enfants sont d'un conservatisme désolant)

(3) "La maladie, de toute façon, était confusément entachée de faute, comme un manque de vigilance de l'individu face au destin." ("La honte"). D'une façon générale les pages de ce livre qui retracent les pratiques et modes de pensées de la plupart des gens, j'y vois la mentalité de ma mère à peu de choses près, mais pas négligeable : ma mère lisait, et l'air de rien s'efforçait de se cultiver.

(4) De nos jours ça donne : Machin a un cancer, c'est normal, il fumait.

(5) Il me semble que ce fut envisagé. Et qu'en ce temps-là c'était le médecin de famille qui pratiquait ce genre d'interventions (mais avec quel anesthésiant ?)

gilda_f

gilda_f, sur le chemin de 19xx à 2006,
jeudi 23 décembre 2010

9 et 10 : 1972/1973 et 1973/1974 Pagnol, la Toscane et madame Banissi (ainsi que la natation aussi)

lieu(x) d'habitation : Taverny (95)

logements : petits pavillons en série

Si j'ai été heureuse dans mon enfance, ce furent ces deux années-là, correspondant à la fin de l'école primaire, CM1 et CM2. Je ne saurais les dissocier, elles forment pour moi un ensemble fondateur, et je sais que l'adulte que je suis devenue est apparue à ce moment-là, du point de vue des neurones connectés, du regard sur le monde, de la perception du temps (qui passe). Souvent les femmes qui écrivent ont eu un père absent ou compliqué. Souvent les personnes qui écrivent ont eu dans leur enfance un prof ou un instit. qui a particulièrement compté et a fait office de révélateur. C'est particulièrement vrai pour ceux qui n'aimaient pas l'école, mais avec monsieur A ou madame B d'un coup ça marchait bien.

L'institutrice qui m'a fait grandir s'appelle madame Banissi (1). Elle était de ceux qui ont choisi, vraiment choisi le métier. Qui savent repêcher les élèves en difficulté, tenter de leur trouver un élément où ils ne sont pas nuls et attrapent un tant soit peu l'envie de progresser. Qui savent encourager les têtes qui dépassent, leur offrir le "plus" dont ils ont besoin, leur éviter l'ennui.

Ainsi elle nous offrait la possibilité de faire des exposés. Sur les sujets qu'on voulait du moment que ça apprenait quelque chose. Il y avait dans la classe une encyclopédie "Tout l'univers" et quelques autres gros volumes que ma mémoire rend indistincts. Un exposé se faisait à deux ou trois. Coup de chance, j'avais une amie elle aussi curieuse du monde. On avait le droit de les préparer en se mettant dans un fond de la classe (où se trouvaient l'encyclopédie je suppose) à condition de ne pas faire de bruit et d'avoir fini nos autres exercices, quel bonheur pour moi que la fin de ces temps vides ou passés à relire et à rajouter des fautes parce qu'alors je me mettais à douter. On avait aussi le droit de rester aux récrés (2) pour préparer, à condition d'être fort sage. Je savais l'être quand il fallait. Et je lui dois sans doute quelques rhumes épargnés, ma santé déjà n'aimait pas l'hiver. Je n'ai plus souvenir des sujets. Dans mon cas plutôt scientifiques, comprendre la terre, les planètes, le "comment ça marche", le "et pourquoi ?". J'ai en revanche encore en mémoire l'odeur délicieuse du liquide (un genre d'alcool à brûler ?) qui servait à ronéoter, ce privilège que c'était d'écrire nous-même une page sur notre sujet et qu'on reproduisait à autant d'exemplaires que d'élèves. Et comme j'aimais ça, parfois je donnais un coup de main pour les sujets d'exercices, pas ceux des devoirs notés pour ne pas être avantagée, mais ceux d'à faire chez soi le soir ou en classe pour s'exercer. Je me souviens pour les maths de jouer à les résoudre de tête quand ça pouvait, avant d'avoir édité la vingtaine d'exemplaires, toujours ça de temps de gagner pour pouvoir lire le soir.

Ainsi elle nous a offert le théâtre. En ce temps-là l'exercice d'apprendre des poésies puis de les réciter en classe était quelque chose d'important et sérieux, pas tout à fait autant que les "maths modernes" (sic) mais sérieux. Elle y avait adjoint pour ceux qui voulaient l'interprétation de scènes extraites, qui de Molière, qui de Pagnol. Avec mon amie Nathalie, qui d'ailleurs fit plus tard un peu de théâtre amateur pour de vrai, on se régalait de l'Avare, et je m'entends encore dire "Avé l'assent" "Le Pitalugue, ce grand canot blanc ?". Le truc un peu à part, un peu bizarre que j'étais, venait de découvrir qu'il pouvait faire rire les autres et que ça lui plaisait. L'engouement nous fut tel que nous avions entrepris à la maison et pour nous dans l'idée de filmer avec une camera super 8 qu'un parent aurait prêté (tu parles !) dès que nous aurions assez d'argent de poche pour nous payer les films, un remake personnel de Pinocchio - un peu comme celui qui passait à la télé avec Andrea Ballestri -, j'en avais ré-écrit des scènes entières, avec les accessoires qu'il nous fallait et tout. Mais les copains du quartier qui n'avaient pas la fibre artistique se sont vite lassés, et nous ne sommes plus restées qu'à deux, mon amie Nathalie, qui devait jouer Pinocchio, et moi, qui n'allait pas suffire à tous les autres personnages. Nous avons laissé tomber et je me suis contentée d'utiliser l'argent de poche pour les images Panini de l'album correspondant à l'adaptation télé, qui était ma seule façon accessible de ne pas abandonner totalement l'idée.

J'ai aussi grâce à elle et Marcel Pagnol découvert qu'il existait des écrivains. Elle nous avait fait travailler sur "La gloire de mon père". La chasse pour moi était pour ce que j'en avais vu à la télé une activité de "riches méchants". Riches parce qu'il fallait l'être pour s'acheter tout ce mortel équipement et avoir ensuite tant de temps de libre pour l'utiliser. Méchants parce que pourquoi tuer des bêtes qui ne vous ont rien fait, ça suffit bien comme ça celles qu'on mène à l'abattoir et qu'on récupère en tranches chez le boucher. "Bambi", aussi, vu vers 6 ans, m'avait marquée. Et voilà pourtant qu'un texte qui ne parle presque que de ça m'intéresse, que le père du petit gars qui raconte, ben voilà, j'ai rien contre les bartavelles, mais j'aimerais rudement bien qu'il le réussisse, son "coup du roi". Sans l'analyser à l'époque j'avais compris que ce qui comptait n'était pas le sujet mais l'art de raconter, de nous embarquer, de nous faire oublier le monde réel pour celui de l'histoire. Je me suis mise à écrire alors, prenant des notes pour pouvoir comme Marcel, raconter plus tard mes souvenirs d'enfance. J'avais juste un léger doute sur l'intérêt que nos vies sans aventures pourraient présenter.

Mais pour ça soudain, il y eu la Toscane. Et alors ça c'était beau. Ça méritait d'être partagé.

Jusqu'alors les vacances d'été se présentaient selon un schéma immuable et que ma perception d'enfant rendait éternel : nous restions à la maison en attendant que l'usine de Papa (en fait l'usine ou il travaillait, et qu'il appelait souvent la prison, comme je l'ai fait plus tard mentalement de la banque, que d'ailleurs j'appelais l'Usine) ferme pour un mois. Et alors nous partions en Italie. L'Italie c'était : une étape à Torino, Turin pour voir le peu de famille de là-bas qui n'était pas encore en vacances, puis 15 à 20 jours au bord de la mer, à Rimini (parce que c'était là que mon père allait lui-même enfant), puis une semaine à Torino avec cette fois tout le monde présent et une vie bizarre où l'on allait de tables en tables et où il fallait manger tout le temps. Un mois par an, c'était à part ces contraintes alimentaires, la grande belle vie. Les parents, détendus, se disputaient bien moins, on s'achetait des choses (chaussures, souvent, et pour moi des cahiers bariolés et formidables alors qu'en France la papeterie c'était encore tout gris), on recevait (ma sœur et moi) plein de cadeaux, j'aimais le bord de mer, je n'aimais pas faire la sieste, mais depuis que je lisais ça allait mieux, j'aimais qu'il faisait chaud. Par quel miracle financier, une promotion où d'avoir travaillé double, et le jour à l'usine et le soir à la demande, mon père avait pu, mais voilà que deux années de suite - mais guère plus - nous pûmes quitter le Rimini bon marché pour la Toscane. Une pension de famille dans un village de pêcheur en voie de conversion au tourisme Castiglione della Pescaia. J'ai découvert la beauté. Je n'imaginais pas avant qu'il puisse exister d'endroit au monde réel si beau et où je puisse aller (3). Ces petits villages de l'arrière pays, la longue marche dans les collines au soleil couchant pour aller visiter les tombeaux étrusques, des choses très bonnes qu'on mangeait - je découvrais que parfois ça peut être délicieux un plat, et qu'on a envie d'en reprendre après et que j'aimais la sole meunière (?!), une glace au chocolat divine dans un port de pêche un peu industriel (Follonica ?) -. Il y a un éblouissement de ça. On reviendra, papa, dis, on reviendra ? C'était pour moi si important que l'année suivante je suis tombée malade (sick) en arrivant, moi qui passais ma vie enrhumée mais malade digestive, presque jamais. Je sais à présent que c'est le même ordre de nausée que celle qui me tient après avoir écrit un texte qui vient de loin, ou lu. Un état qui correspond à l'expression populaire "J'en suis toute retournée".

La mer était par là tellement plus belle que de l'autre côté (Adriatique) où il y avait tout le monde tassé. Je nageais, je nageais, je nageais. J'avais fini d'apprendre à l'école, ce que mon père m'avait déjà pas mal enseigné, les mouvements d'une brasse de base et j'avais tellement aimé ça que j'avais obtenu qu'on m'inscrive à l'école de natation. Sauf que comme j'étais souvent enrhumée je manquais souvent. Mais en attendant, ce que j'avais appris à l'entraînement me permettait de nager où je n'avais pas pied dans la mer bleue de Toscane. On m'avait acheté un masque et un tuba (et des palmes je suppose ?) et je voyais les poissons et je plongeotais en apnée. La découverte de la part physique de l'amour 10 ans plus tard fut à côté de cette extase-là presque une déception.

Si je devais consulter albums photos, courriers, cahiers et agenda, j'y verrais peut-être que la Toscane ne coïncide par exactement avec ces deux années-là mais un peu décalées, vers le collège. Pour autant restent liés dans mon esprit ces éléments fondateurs-là : Pagnol, la Toscane et madame Banissi. Un peu comme les jeux de nos jours qui fournissent au personnage un certain nombre de pouvoirs et coefficients ou dans les contes les fées qui au berceau accordent ou non certains pouvoirs au nouveau-né. Tu auras l'écriture, la capacité d'être étripée par la beauté et celle d'apprendre beaucoup. Pour le reste, à toi de jouer. Il te manque des choses, on le sait, et tu auras du mal sur cette planète-là, mais c'est un joli lot dont tu es dotée, ne l'oublie jamais.

Je reste profondément reconnaissante envers madame Banissi, excellente institutrice et particulièrement chouette bonne fée pour les gosses de banlieue aux petits avenirs qui lui étaient attribués.

(1) Elle est toujours là et joue au tennis certains jours avec ma mère. La vie s'amuse de nous, parfois. (2) Je pense que de nos jours ce serait super-interdit pour des questions d'assurance et de procès potentiels en cas d'accident et toutes sortes de contraintes qui font nos vies glacées - et pas plus sûres pour autant -. (3) Je savais les pyramides d'Égypte, les chutes du Niagara, des savanes en Afrique, j'avais vu à la télé tout ça mais c'était intégré que m'y déplacer n'était pas pour nous, il fallait être né là ou avoir beaucoup d'argent, vraiment beaucoup.

gilda_f

Hadrian, sur le chemin de 19xx à 2006,
samedi 18 décembre 2010

2010 : Faire œuvre

40 ans aujourd'hui, ça se fête.

J'ai découvert dans cette dernière année ce qui était là en filigrane depuis au moins vingt ans : je veux "faire œuvre", non pas pour laisser quelque chose à la postérité (on s'en fout, on est mort), mais pour moi-même, pour avoir l'impression de ne pas avoir été simplement le énième maillon de la chaîne de reproduction du grand primate dominant. C'est "grandiose et dérisoire", comme disait je ne sais plus qui.

Mais attention, je ne vais pas faire un Grand Œuvre : les seuls génies des arts m'ont l'air tous aussi malheureux les uns que les autres, les Baudelaire, les Van Gogh, les Franquin, les Mozart (oui parce que tu peux toujours dire que Mozart fait dans la simplicité, hé bien tente de faire au moins aussi bien, je t'attends ici et on en recause quand tu veux).

Peut-être que tout simplement quand on fait des choses qui dépassent le commun des mortels, on ne voit pas l'admiration des autres ; on ne voit que le chemin qu'on sent encore devant soi et qu'on est persuadé de ne jamais pouvoir parcourir jusqu'au bout, trop ardu et trop long.

Moi, voilà, c'est fait, merci : j'ai pris conscience (et accepté) ma normalité, ma banalité, ma mortalité. J'y trouve une place parfois reposante, souvent exaspérante, mais je commence à faire la paix avec la vie. J'ai encore peur de mourir, mais il paraît que ça passera.

Or cette dernière vingtaine j'ai décidé, à coups de méthode Coué plus ou moins assumée, de ne pas me résoudre à l'état semi-dépressif de tout un chacun (qu'on se l'avoue ou non). Pour commencer par des choses simples, une fois par jour faire quelque chose dont on soit content, même si ça reste "entre soi". Une phrase, par exemple. Une photo, floue et maladroite souvent, mais dont on connaît l'intention et qu'on se félicite d'avoir prise. Un renvoi en fond de court d'un collègue désagréable, mais uniquement si c'est fait avec élégance dans le verbe. On n'est heureux que quand on le décide.

Et puis enfin, faire un livre, celui qu'une fois encore je porte en germe depuis vingt ans sans avoir jamais eu le courage.

Finalement, je me laisse gagner par l'idée que tant qu'on a des projets, c'est qu'on est vivant.

Hadrian

Hadrian, sur le chemin de 19xx à 2006,
vendredi 17 décembre 2010

2009 : Peaux (38 ans)

À la fin de l'adolescence je trouvais que la plus belle fille du monde devait être blonde.

La culture occidentale a ses clichés, que je subissais sans aucun sens critique. (Peut-être qu'aujourd'hui ce n'est pas mieux, d'ailleurs. Mais je n'ai pas le recul. On en reparle dans dix ans.)

Je raffolais de la lumière dans les cheveux blonds, comme s'ils étaient encore plus clairs que la source lumineuse elle-même.

J'adorais cette peau laiteuse, fine, presque transparente. (Amusant : aujourd'hui si je dis "peau laiteuse, fine, presque transparente", j'imagine les robots de I, Robot. Pas sexy.)

Tout naturellement c'est vers ce genre de filles que je penchais.

Depuis j'ai découvert tant de variétés de couleurs et de grains. Je suis à l'âge où j'assume d'admirer les personnes que je croise. (Secret bien gardé : mesdames vous pensiez que les hommes vous convoitaient en prédateurs ; en réalité une bonne part d'entre eux vous savoure en admirateurs.)

Une jeune femme hispanique, le nez et le menton légèrement pointus. La peau ombrée comme par trop de soleil. Les cheveux noirs jamais complètement domptés.

Une fille sans origine discernable, la peau caramel, incroyablement uniforme. On a envie de regarder encore un peu plus longtemps, un peu plus loin dans le creux du col de chemise, trouver jusqu'où va cette teinte si unie et savoir si elle change.

L'infinité des peaux noires, riches, puissantes, au grain ferme.

Et puis une ou deux en particulier, brunes mais blanches de peau, parcourues de taches de rousseur qui sont autant de surprises. On ne s'habitue jamais aux taches de rousseur, elles reviennent toujours vous dire qu'elles existent alors que vous croyiez les tenir pour acquises.

Et puis ce parfum naturel, celui de la peau, inépuisable, que tu reconnais tous les jours et que tu respires et respires encore. Celui de la femme que tu aimes.

Jusqu'à mon dernier jour, toujours continuer à ouvrir les yeux.

Hadrian

Hadrian, sur le chemin de 19xx à 2006,
jeudi 16 décembre 2010

1999 : rencontre (28 ans)

Je vivais en province, en cours de séparation, invité à dormir à Paris.

Je rate une correspondance, j'arrive avec une heure de retard à la gare. Pour une raison ou pour une autre, impossible de prévenir.

La copine qui me prêtera un canapé ce soir m'attend au volant de sa voiture, dans le parking derrière la gare. Je ne sais même plus comment on s'est retrouvés : c'était avant l'ubiquité des téléphones portables.

Elle me dit qu'on est attendus chez "sa meilleure copine, presque sa sœur jumelle" pour l'apéro.

Nous arrivons, et l'interphone proteste : "ça fait une heure que je vous attends, en plus l'interphone est en panne, il faut que je descende cinq étages pour vous ouvrir". Il n'y a évidemment pas d'ascenseur, et je me sens de plus en plus mal.

Arrive alors une femme grande comme on s'imagine les mannequins, petite jupe droite en laine, pull cigarette noir, je suis décidément au plus mal. C'est le genre de fille à qui je ne peux pas décemment parler, trop bien, trop parfaite, trop parisienne pour le bouseux que je suis.

S'ensuit une soirée où, pour masquer la timidité incroyable que m'inspire une aussi impressionnante personne (parce qu'en plus elle est intelligente, cultivée, fait un métier dont je n'ai à l'époque entendu parler que dans les magazines), je fais l'imbécile, alignant bêtise sur bêtise comme je ne sais que trop le faire.

Ce soir-là je mange pour la première fois des fajitas, et évidemment je m'arrange pour me faire la pire de toutes les taches, sur un pull beige : le genre de tache rouge tomate, qui commence au col et finit à la ceinture, vous décore comme un plastron et vous humilie à vie.

Je ne sais pas, de tout ça, ce qu'elle a aimé.

Hadrian

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