Petits cailloux et ricochets

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le projet

En novembre et décembre 2006, Anna Fedorovna Kozlika a remonté les années de 2006 à sa naissance au rythme d'un billet pour chaque année. Elle a appelé cette série « Mes petits cailloux 2006-1960 »

A la fin, elle a eu envie de reprendre le chemin en sens inverse et quelques blogueurs ont eu envie de la suivre : ces billets avaient fait naître en eux échos, sourires, jeux de miroir ou clins d’œil... ces fameux ricochets que font les petits cailloux lancés au fil de l'eau.

Le blog collectif que vous êtes en train de lire a été créé ainsi, au détour de discussions au bas de quelques billets. Il s’appelle « Petits cailloux et ricochets » et accueille les textes de tous les participants.

Si vous aussi vous souhaitez faire des ricochets, les modalités pratiques sont expliquées sur cette page.

les textes
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gilda_f, sur le chemin de 19xx à 2006,
dimanche 24 août 2008

4 : 1967/1968 Déménagement, scolarité, hypermarché et bouteilles consignées

lieux : Chambourcy (78) près de Paris puis Taverny (95)

logements : immeubles longs et parallélépipédiques de 5 à 7 étages, des HLM améliorées sur une colline encore boisée. après le déménagement : petits pavillons en série

De mai 1968 j'ai la vision d'un tabouret. Un tabouret sur un balcon. Un balcon de pavillon. Et une attente immense sur le tabouret sur le balcon du nouveau pavillon que nous habitons. Ou plutôt que nous devrions habiter si les déménageurs arrivent. Ça semble pas gagné. Mes parents, s'ils ne sont pas déjà en train de s'engueuler, sont tendus à l'extrême, A l'excitation joyeuse du Enfin ça y est a succédé, Mais ces déménageurs, ils n'arriveront donc jamais.. Mes parents me disent ni "putains de", ni "connards" car ils sont bien élevés (très). Je suppose vu d'à présent qu'il s'agissait d'un problème dû à la pénurie d'essence de ces mois-là.

J'ai peur qu'entre mon papa et ma maman une fois de plus ça dégénère. Alors je me fais toute petite, sage et immobile, sur le tabouret sur le balcon où je me suis mise (à moins qu'on m'ait posée là histoire que je ne sois pas "dans les pattes") pour guetter l'arrivée (du camion). Qu'ils arrivent et qu'on m'oublie.

La nouvelle maison mes parents en rêvaient, on est venus dimanche après dimanche surveiller le chantier (1) ils se tueront à la payer, mon père ira jusqu'à cumuler deux journées de travail par jour pour y arriver (il ne voulait pas que ma mère reprenne le travail une fois qu'ils étaient parents, et à l'époque en France une femme avait besoin d'une autorisation signée de son mari pour pouvoir être salariée). Moi pas tellement, j'étais bien où on était et à l'école je commençais tout juste à m'habituer.

J'y allais par intermittence depuis la rentrée. Fragile de santé, et vivant jusqu'alors plutôt recluse auprès de mes parents, j'y attrapait le moindre petit microbe qui pointait ses quelques virulentes cellules. J'ai donc passé autant de temps dans la salle d'attente du médecin et fiévreuse au lit, que dans la cour de récré. A mes absences s'ajoutaient comme un décalage d'avec mes camarades. Ils parlaient tous français. Moi aussi. Et pourtant peu d'entre eux me comprenaient (2) et parfois leur babillage où leur comportement me laissait perplexe. Je démarre cette année-là ma longue carrière d'extra-terrestre. J'ai l'habitude d'être seule alors à l'époque je n'en souffre pas. C'est un peu comme d'être un explorateur dans un pays encore plus inconnu que l'Italie de mon papa. Au début je me fais taper dessus : je suis pas bien grande, je vois jamais venir, et je ne me défends pas. Après on me fout la paix : je suis pas marrante comme fille à taper, d'abord j'ai pas peur, ensuite je ne pleure pas et enfin j'essaie de discuter et de dire "Mais pourquoi tu fais ça ?". Quand on est parti de Chambourcy, je commençais à m'établir dans un rôle de consultante : on venait me demander quand les maîtresses d'école ou les plus grands avaient dit des mots qu'on ne comprenait pas (3). J'ai vite pigé qu'il ne fallait pas, surtout pas, que je rigole dans ces cas-là même quand c'est trop bête, sinon les autres ça leur donnait envie de me faire mal. D'une façon générale, l'école me déçoit : on n'y apprend pas à lire et je venais pour ça. On nous fait faire des dessins à longueur de journée, ou des découpages ou des petits objets. Je me souviens d'un travail sur une bogue de châtaigne et en plus ça piquait. Je ne vois vraiment pas l'intérêt. Des fois on nous fait un peu compter, mais c'est jusqu'à pas assez. En plus on n'a même pas le droit de parler avec ses voisins. Je comprends très bien qu'il faille se taire quand la maîtresse nous explique quelque chose, mais quand on est en train de se piquer les doigts sur la bogue à dessiner après, ça sert à quoi qu'on se taise (en plus de faire un truc idiot et pas drôle) ? Mes camarades, mêmes incompréhensibles et parfois violents (mais d'autre bizarrement gentils et ça fait presque plus (+) peur : pourquoi le petit garçon, là, est il venu me faire un gros bisou alors qu'on se connaît pas ?), ne m'effraient pas. En revanche, une des femmes de l'établissement, la directrice je crois, ou une institutrice plus âgée me terrorise. Elle me paraît grande (elle ne devait pas, mais j'étais toute petite), est très massive et crie sans arrêt sur tout le monde et des fois sur moi. Je ne trouve aucune logique dans ce qu'il faut faire ou ce qu'il ne faut pas. Je me dis que si ces dames ne sont pas contentes de moi elles le diront à ma maman et que ça la peinera. Je me souviens qu'une fois on m'envoie au coin, mais que je me fais crier dessus très fort parce que je n'y reste pas (j'ignorai qu'il fallait, comme j'ignorai pourquoi on m'avait dit de me mettre là). Et puis surtout ce qui m'échappe c'est qu'on ne peut pas aller faire pipi et caca quand on veut et c'est idiot : au moment de la récré il y a tout le monde en même temps, et puis c'est pas forcément quand on a besoin. Je crois qu'en ce printemps pour les grands historique, où le déménagement me fait quitter ces lieux pas inintéressants mais bordés de grillages et de portes fermées (qu'est-ce que je n'aimais pas ; au point 40 ans plus tard de retrouver sans hésiter où c'était, tant les souvenirs étaient marqués), j'avais enfin réussi à conquérir certains privilèges d'autonomie, l'institutrice intelligente ayant compris que je ne faisais pas de bêtises quand on me laissait faire ce que je voulais et qu'elle gagnait un temps fou en ne s'offusquant pas de mes frasques. Je n'incitais personne à me suivre et les autres me trouvaient (sans doute ?) trop bizarre pour avoir envie de m'imiter; ou que c'était trop risqué parce qu'on se faisait tout le temps gronder. Et puis des fois je les faisais bien rire, comme quand elle demandait : - Dites-moi un mot avec le son "ien" ? Et que je répondais "ouah" (4). Bref, j'avais déjà un fameux problème avec l'autorité. Et celui-là je ne le dois pas à mes parents, que ça rendait perplexe aussi à leur heure. Avec eux, j'obéissais assez parce que j'avais peur de leur faire du chagrin ou qu'à cause de moi après ils se disputent. Mais j'ai toujours été incapable d'obéir juste "parce que c'est comme ça" et que l'autre qui ordonne détient un pouvoir.

Enfin, c'est aussi l'année de la découverte du monde glacé (car froid) de l'hypermarché. Un des premiers de France s'est ouvert en bas de la colline où nous habitons. Et ce monde-là est si étrange. Il y a des grands chariots où le parent nous met comme pour un long tour de manège sauf qu'il faut faire le travail de dire ce qu'il va oublier, alors on ne peut pas complètement s'amuser. En revanche c'est super parce qu'on ne connaît pas les gens et ils se servent soi-même, donc pas besoin de dire "Bonjour madame" en entrant et de devoir être polie quand la commerçante dit des trucs énervants pour faire plaisir à Maman ("Oh comme elle est jolie", "Oh comme elle a grandi", "Elle va à l'école ?", "Comme elle parle bien...") alors que j'ai toujours envie de crier "Mais vous arrêtez de dire des faussetés et puis je suis pas un bébé". Je me souviens des bricks de lait qui avant d'être parallélépipédiques sont en forme de berlingots (les bonbons d'avant) géants. Et puis la consigne pour les bouteilles (de vin ? de limonade ?) en verre. Et que c'était magique parce qu'au lieu de dépenser de l'argent, au petit guichet pour ça, on nous en donnait. Après, ce jour-là, on s'achetait un croissant (5).

Le jeudi dans une camionnette qu'il gare à mesure au bas de chaque immeuble, passe le poissonnier. On lui achète des filets de merlan. Aucun souvenir de si j'aimais ça ou au contraire pas. Juste ce point de repère : merlan, jour sans école. Et que ma mère les passe dans la farine avant de les jeter dans la poêle.

Et ceci : un jour ma mère effectuant nerveusement en voiture un créneau, tape rudement sur le véhicule voisin, c'est très en pente la colline. Ça secoue fort. Je tombe (ou manque de). Je me remets en place sur la banquette arrière (à l'époque ni ceinture de sécurité ni siège enfant) et je commente d'un : - Boum. (6) fataliste et calme ; pince-sans-rire et (presque) serein. Elle rit. Elle va bien (ouf).







(1) et à la réflexion la photo sur le parking qui figure chez Traou date peut-être plutôt de l'hiver 67/68 que du suivant.




(2) Ce qui n'est pas sans me rappeler une certaine histoire de "cinq ans trois quarts".




(3) J'ai ainsi un souvenir très précis d'une fois où j'essaie d'expliquer le mot "pansement" à une petite fille et un petit garçon et que je cherche parmi ceux qui jouent quelqu'un qui en aurait un (souvent, les garçons, qui vivent en shorts en ont aux genoux) mais que je n'en trouve pas (ou pas immédiatement).



(4) Parce que le chien il fait ouah ouah. Notez que ça faisait pas rire tout le monde (hé oui, déjà).




(5) Rétrospectivement je doute que les quelques centimes de la consigne fassent l'équivalent du prix d'un croissant, mais bon.




(6) De nos jours j'aurais dit "Plog" mais Fred Vargas ne devait pas déjà savoir lire non plus, alors écrire, elle en était loin.

gilda_f

gilda_f, sur le chemin de 19xx à 2006,
lundi 18 août 2008

3 : 1966/1967 Et déjà la télé et déjà une ombre de "faux souvenirs" reconstitués

lieux : Chambourcy (78) près de Paris.

logements : immeubles longs et parallélépipédiques de 5 à 7 étages, des HLM améliorées sur une colline encore boisée.




Nous sortons peu, mon père travaille dur, ma mère aussi qui tient sa maison comme elle croit qu'il faut faire, et se repose fort peu et qui veille sur moi et surveille sans doute trop. Est-ce de ces temps anciens que me vient un goût de la solitude (physique - bon sang mais foutez-moi la paix - let me be alone) et un désarroi absolu face à la solitude (loneliness - on m'aurait trop peu laissée me construire à ma guise et je ne saurais plus ou mal me passer d'avoir en permanence quelqu'un qui se soucie -) ? J'ai des souvenirs de courses qu'on fait (la poste en particulier), de promenades de type "tour du pâté de maisons" et aussi un peu dans les vergers qui à l'époque couvrent encore ces collines d'Ile de France, que c'est très escarpé (ça l'est, en fait, mais pas tant). D'autres de la belle lumière de fin d'après-midi et qui entre chez nous par le côté salon, celui qui justement donne vers la colline. De très vagues impressions d'échanges avec d'autres enfants de balcons à balcons - aller les uns chez les autres semble exclu, nous sommes sans doute trop petits -. Deux souvenirs culinaires : le riz au lait (caramélisé) et une crème aux oeufs dont ma mère plus tard ne se souviendra pas qu'elle en confectionnait et qu'elle était si bonne. Des souvenirs des livres qu'on me lit, que je réclame souvent les mêmes, que je les sais par coeur et tourne les pages au bon moment, et que mon père au soir me raconte, mais sans lire, comme un vrai bon conteur qu'il aurait pu être, une version toute personnelle des aventures de Pinocchio. Les personnages ont chacun leur façon de parler, et certains mots incantatoires m'en sont restés (dont un mystérieux Coucoumioucoucoumioucasselescailloux) qui devaient être des équivalents dans l'histoire de "Sésame ouvre-toi" chez Ali Baba.

Et des souvenirs précis de la télévision.



C'est un poste en noir et blanc (à l'époque, forcément), où les chaînes se syntonisent en tournant un bouton comme certaines radios encore le nécessitent. Ça pose peu de problème, il n'existe qu'une seule chaîne (1). Parfois l'émission se brouille et il faut tourner un peu la petite antenne intérieure dont mon père a équipé notre équipement. Il m'interdit d'y toucher. Plus tard, et malgré ça, c'est moi qui deviendrai l'as du réglage, tant et si bien qu'on m'en délèguera l'autorité mais pour l'instant je suis bien trop petite. Et une petite ça obéit.



Il y a donc le jeudi à 16 heures des émissions, pendant deux heures (?) pour les enfants. Elles sont présentées par la marionnette Claire. Ces programmes sont complétés par Bonne Nuit les Petits avec Pimprenelle et Nicolas et qui est quotidienne et dont les parents se servent pour dire après "Au lit" alors que je trouve moi qu'il est rudement tôt. Il y a aussi le petit train de l'interlude.

Et des émissions de sport, le sport ce n'est pas violent, alors j'ai le droit. Parce que pour ce qui est du reste, ma mère exerce une censure épouvantable : le bon vieux Zorro de Walt Disney ("Un cavalier, qui surgit hors de la nuit, court vers l'aventure au galop...") est jugé trop plein de combats, je dois me battre pour le voir, ainsi qu'un "L'homme à la carabine" qui ne devait pourtant pas aller chercher plus loin que Rintintin. Ma mère n'aime pas Rintintin parce qu'il y a un chien et qu'elle n'aime pas les chiens. Elle me le fait savoir devant chaque épisode. Et je me fais peur quand je reproduis cette même attitude (mais pour d'autres motifs, en râlant que c'est niais, qu'on les prend pour des cons) face aux émissions que regardent mes enfants.

Longtemps je crois que "L'homme à la carabine" est l'histoire d'un type qui s'appelle Lomma et que La Carabine est son surnom parce qu'il est fine gachette. J'élaborerai toutes sortes d'historiettes dérivées, parfois avec mon père rebaptisé Lomma, comme complice consentant.

"Thierry la Fronde", ça sera plus tard.

Ce que j'aime entre tout, ce sont les Poly. Et comme Cécile Aubry en écrira à mesure que son fils, le petit Mehdi, grandit, puis que le casting s'élargira à d'autres, le petit cheval me tiendra compagnie jusqu'à l'adolescence. (et ma mère de râler parce qu'elle n'aime pas les chevaux, mais moins pas que les chiens alors elle rouspète moins que pour Rintintin ou "Belle et Sébastien"). Je me souviens en particulier d'un "Au secours Poly" (2) qui m'a durablement marquée et dont je me rappelle bien fort un élément de l'intrigue : un petit garçon (3), maladie ou accident, était paralysé et à force de patience et de proximité le poney l'aide à remarcher. De là jusqu'à 43 ans, je croirais dur comme fer aux miracles de l'amitié. Et qu'on peut être amis en étant aussi différent qu'un cheval et un humain, franchement c'est pas le problème.

Et puis ce souvenir mystérieux car chronologiquement impossible : se réveiller très tôt un matin pour suivre une cérémonie d'ouverture de J.O. au Japon. Les drapeaux, les athlètes qui défilent, mon père qui répète que c'est au bout du monde et qu'on le voit en vrai. Or des J.O. aux Japon il y en eu en 1964 (Tokyo) et 1972 (Saporo), donc ça ne colle pas. Confondrais-je dans mon souvenir le Japon et le Mexique (1968) ? Et pourquoi m'est-il resté comme de toute solidité que c'était en 1966 ?

J'oubliais : de temps en temps à la télé, et des fois sauvagement au jour et heures des enfants à la place de leur Poly préféré, passe un vieux monsieur grand et gris, qui a toujours l'air fâché et de gronder des élèves pas sages, et qui me fait peur ou comme un vieux grand-père bougon à ses petits enfants. Mes parents refusent de m'expliquer vraiment qui il est, on ne parle pas politique devant un enfant, il pourrait cafter. Quelqu'un (une cousine ?, passent parfois à la maison des cousins, cousines, oncles et tantes et même d'Italie et même qui font des photos EN COULEUR parce qu'ils sont très riches et qu'ils nous envoient après parce qu'ils sont très gentils - je n'aime pas toujours quand ils sont là même si c'est la fête et plein de cadeaux pour moi, parce que mes parents veulent encore plus que je sois très sage et puis ma mère est si nerveuse à chaque fois (avec mes yeux d'adulte je sais que c'est parce qu'elle tient trop à ce que tout soit parfait)- ) des grands me concèdera qu'à un moment il a sauvé la France ( - Ce monsieur là ? - Oui mais maintenant, il est vieux).

Et je n'aime pas non plus quand apparaît la mire en lieu et place de la marionnette Claire, j'apprends le mot "grève" que je ne comprends pas. Et têtue comme une mule je regarde la mire en me concentrant très fort afin qu'elle disparaisse et que Poly revienne, ou même déjà juste la marionnette Claire, même sans Poly. Claire, reviens, ça serait si bien.

(1) C'est faux, je sais, puisque la 2ème a émis pour la première fois en 1963. Est-ce qu'on ne la captait pas ? Est-ce qu'on m'avait raconté qu'il n'y en avait qu'une pour que je ne touche pas moi-même au bouton de réglage ?

(2) Je n'en ai hélas nulle pas retrouvé la trace regardable de celui là alors que les tous premiers Poly, les "Belle et Sébastien", ont été réédités.

(3) Je crois me souvenir qu'il se prénommait Pascal, ce qui est peut-être faux. Marrante mémoire je viens de chercher et effectivement un Pascal est présent ... parmi les acteurs et c'est le prénom du jeune héros des premiers Poly. En revanche pour l'année de diffusion, j'avais tout bon.

gilda_f

cassymary, sur le chemin de 19xx à 2006,
lundi 26 mai 2008

1987: 27 ans

En hiver la côte d'azur est un vrai paradis. Nous allons marcher sur la plage de St Laurent du Var où nous habitons, dans un petit immeuble sur les hauteurs, avec vue sur la mer. C'est une plage de galets. Le chien court devant, Marie dans un sac kangourou, accroché à mon ventre. Elle grandit sans problème. Elle a de superbes yeux verts et une peau dorée par le soleil du sud. Elle sourit tout le temps, d'un caractère espiègle, et une curiosité jamais assouvie.

Nous faisons des balades dans l'arrière pays, nous allons voir la montée des marches du festival de Cannes. Nous ne pouvons rater la visite de St Paul de Vence où je découvre Yves Montand en train de jouer à la pétanque sur la place du village, avec casquette et chemise blanche, en presqu'enfant du pays. Monaco et son rocher, l'Italie à portée de roue. J'aime la région, jusqu'aux 1er jours de l'été. Là, c'est l'enfer qui commence. Les touristes prennent la côte d'assaut. Les embouteillages monstres, les plages surpeuplées, les prix qui grimpent. Je commence à déchanter. Et espère vivement la fin de l'été, pour retrouver la tranquilité.

Marie fête son premier anniversaire. Je suis complètement remise de mes soucis de santé. Je trouve un travail. L'été passe et en septembre, mon mari m'apprend que nous partons pour Angoulême. Je reçois la nouvelle avec beaucoup de déception. J'en ai marre d'être sans cesse dans les cartons. Et je n'ai aucune envie d'aller là-bas. Mais je n'ai pas le choix. Mon mari part d'abord, comme à chaque fois, le temps de trouver notre future résidence. Je le rejoindrai 1 mois plus tard.

J'arrive à Angoulême sous une pluie battante. La maison est en centre ville, sombre, avec un minuscule jardin entouré d'un mur. Je regrette déjà la côte d'Azur.

cassymary

cassymary, sur le chemin de 19xx à 2006,
dimanche 18 mai 2008

1986

Le pire et le meilleur va arriver cette année là.

3 mois avant la naissance de mon bébé, une nouvelle hémorragie m'oblige à m'allonger à nouveau. C'est à ce moment là que mon mari est une nouvelle fois muté, à Lyon à nouveau.

Nous ne sommes là que depuis 6 mois, et je suis intransportable. Une tension en hausse, d'autres problèmes font que je ne peux supporter un autre déménagement.

Nous décidons donc que lui partira, rentrant 1 a 2 fois par semaine. Moi, je resterai là, attendant patiemment l'accouchement. Commence alors pour moi une longue, très très longue période de repos forcé. Avec pour seule compagnie mon chien, et la radio.

Mes journées se résument ainsi: Matin: lever pour toilette et petit déjeuner. Coucher de suite après. Midi: lever pour repas puis de nouveau coucher Soir: lever pour repas du soir

Le reste de mes journées et de mes nuits se passent à écouter la radio, et puis lire, lire, lire. J'avale des tonnes de magasines et bouquins en tout genre. Mon moral est au plus bas. Je n'ai qu'une chose en tête: tenir jusqu'au 8ème mois + 1 semaine.

Le seul humain que je vois est mon mari lorsqu'il rentre pour le week-end. Qu'il passe à me faire les courses pour la semaine, et le ménage, lavage, et autre tâche ménagère. Je me sens comme une baleine échouée sur la plage. Un poids qui se meurt d'ennui dans ce lit en attendant la délivrance.

Je ne sais comment j'ai pu tenir ainsi tout ce temps. Avec le recul, je me trouve bien courageuse. La famille loin, je n'ai reçu aucune visite. Ne connaissant pas même mes voisins, j'étais vraiment seule (remarquez, les voisins, je n'aurais même pas chercher à les connaître! Enceinte oui, mais toujours phobique) Enfin, 8 mois et 1 semaine. Je me lève et là! J'apprends que l'accouchement se fera par césarienne parce que mon bassin est trop étroit. Seule consolation. Je peux profiter des dernières semaines. Je fais de longues marches avec mon chien dans la campagne et commence à rêver à après, quand nous serons réunis à nouveau tous les 3, à Lyon ou ailleurs, peu m'importe. L'accouchement est prévue pour le 1er juin.

Le 23 mai, un vendredi, une visite de routine met en avant une forte poussée de tension et divers problèmes qui font avancer la date de la césarienne au lundi suivant. Décidément, je ne fais rien comme les autres. La suite sera pire que ce que je craignais.

Le 24 mai au matin, 1eres contractions. Je me dis que, j'ai le temps de me glisser dans un bain avant que les contractions se rapprochent. Et l'eau devient de plus en plus rouge. Je crois à la perte des eaux, mais c'est du sang que je perds, en grande quantité Je ne veux pas inquiéter mon mari, je lui dis que c'est normal, nous prenons la direction de la maternité. Ma robe se tâche de sang, mon mari roule comme un fou. Il comprend que les minutes sont précieuses.

Je suis dans un état semi-comateux. J'entends l'obstétricien dire: pas de césarienne, il est trop tard. Il faut que ça passe. Je m'affaiblis. La sage femme s'allonge sur moi, poussant sur mon ventre. Je hurle, j'ai mal, je me sens me vider, je n'ai plus de force. J'ai la sensation que ma vie est en jeu, et peut être celle de ma fille. Et puis on me la pose sur le ventre à peine quelques secondes et on m'embarque ailleurs. Ma fille a crié. Elle est en bonne santé. Moi, je suis si fatiguée, je me sens partir, j'ai du mal à respirer.

Il se penche sur moi pour m'expliquer que le placenta ne s'est pas décroché, qu'on va m'endormir et qu'à mon réveil tout ira bien. Mais je ne me réveille pas. Choc à l'anesthésie. Marie est restée seule dans la salle d'accouchement, dans la couveuse. Mon mari est resté seul dans le couloir. On ne lui dit rien. Les heures passent. Marie s'accroche à la vie, mon mari s'accroche à l'espoir, moi je lutte pour survivre.

A mon réveil, je ne peux pas bouger, j'ai du mal à respirer, mon corps est douloureux. Je n'arrive pas à ouvrir les yeux, ni bouger mes doigt. J'essaie de parler. Aucun son ne sort de ma bouche. Dans mon regard affolé, l'infirmière comprend. « Vous êtes en soins intensifs, votre fille va très bien » J'ai peur, de mourir sans l'avoir vue, sans l'avoir serrée dans mes bras, sans l'avoir reniflée. Et en même temps,je me sens si fatiguée que par moment, j'ai envie de laisser tomber, me laisser aller, ne plus rien ressentir.

Finalement je m'accroche. Pendant que mon mari joue les pères modèles. Je vais de soin en soin, d'examen en examen. Les 1ers jours, on me pose le bébé sur le lit, à côté de moi. Je l'entoure de mon bras. Je n'ai pas la force de la serrer. Je la dévore des yeux. J'en veux au monde entier de ne pas me permettre de savourer nos premiers pas ensemble dans la vie. Finalement j'ai de la chance. Une embolie pulmonaire à l'accouchement, à cette époque là, ça ne pardonne pas. Je m'en sors. Avec l'impression qu'on m'a volé le 1er mois de la vie de ma fille.

Je mettrais 9 mois à me remettre de cette accouchement. On me dit que je n'en n'aurai pas d'autre enfant, qu'il y a trop de risque, qu'un c'est déjà bien. Je couve mon bébé et refuse le verdict. Ma fille ne sera pas enfant unique, je ne le veux pas. J'aurai d'autres enfants, je le veux.

Ma fille a 2 mois lorsque nous rejoignons son père à Lyon. C'est un amour de bébé. On dirait qu'elle a compris, elle me ménage, faisant très rapidement ses nuits.

Je me remet lentement, sentant mon amour maternel grandir de jour en jour. Un amour viscéral, fusionnel, avec la pleine conscience que la vie est éphémère, que je dois profiter de chaque seconde de la vie de ce bébé et l'objectif de redonner encore la vie. On essaie de m'en dissuader, je m'accroche à l'idée que je ne renoncerai pas.

L'année 2006 se termine sur une nouvelle mutation de mon mari. A Nice cette fois.

Nous y arrivons début décembre, par une magnifique journée ensoleillée. La côte d'azur nous tend les bras.

cassymary

cassymary, sur le chemin de 19xx à 2006,
lundi 12 mai 2008

1985

2 déménagements, un mariage, une grossesse difficile. L'année 1985 est pleine de rebondissements.

En janvier, mon ami est muté à Lyon. Il fait ses valises. Je suis déboussolée. Je n'avais jamais envisagé de quitter Toulouse. Cette ville m'a apprivoisée, et je l'ai adopté avec l'idée de ne jamais en partir. Les changements ne sont pas très bénéfiques pour la grande anxieuse que je suis. Si ma phobie sociale ne m'envahit pas trop encore, c'est que justement je veille à garder les mêmes repères, les mêmes frontières. Mais là, une question fondamentale se pose. J'aime cet homme? Oui. Je veux faire ma vie avec lui? Oui. Je veux partir de Toulouse? Non.

Pourtant il va falloir encore une fois faire un choix. Le suivre et partir ou bien rester et peut être le perdre. Je ne sais pas choisir. Je me donne un temps de réflexion. Il part sans moi, faisant des allers retours un week-end sur 2, attendant patiemment que je décide. Je décide, après 3 mois que oui, je vais le rejoindre, la-bas ou ailleurs. Je fais donc mes cartons à mon tour, la peur au ventre de quitter ma ville. Ces cartons, je vais d'ailleurs passer mon temps à les faire et les défaire tout au long de ma vie.

Je quitte Toulouse sous un beau soleil. J'arrive à Lyon sous une pluie battante. Le coeur n'y est pas. Je me sens loin de chez moi, loin de ma terre, loin de mes racines, loin des mes repères. Je garde ça pour moi et fais bonne figure. Mon compagnon à 4 pattes nous a suivi. Je n'aime pas l'appartement où nous vivons. Je n'aime pas le quartier, ni cette ville dortoir à quelques kilomètres de Lyon.

J'aime la vieille ville, le quartier de fourvière, et la campagne alentour. Je déteste les embouteillages, la pollution, la place Bellecourt En juin 1985, nous nous marions, chez moi, dans l'Aveyron, puis nous repartons sur Lyon, que je n'aime toujours pas. Toulouse me manque. Je trouve enfin un travail et fin Août j'apprends que je suis enceinte.

Cette merveilleuse nouvelle est aussitôt suivie d'une grande période d'angoisse. Après une hémorragie, on me signifie un repos forcé, allongée 3 semaines, sans pouvoir me donner la certitude que le foetus est encore vivant. Je vis ces 3 semaines en gardant l'espoir que lors de la prochaine échographie, le foetus aura grossi. Si ce n'est pas le cas, je n'aurai que la mort dans mon ventre.

Mais mon petit bout s'accroche et c'est avec un immense soulagement que j'apprends, 3 semaines plus tard, que je mènerai ma grossesse à terme, si je reste prudente. Je vis cette grossesse comme un cadeau inestimable. Je touche mon ventre, je suis attentive au moindre changement de ma silhouette, j'attends le 1er coup de pied avec impatience. Je m'extasie chaque jour d'avantage de vivre cet incroyable aventure qui consiste à porter un enfant.

Alors que je suis enceinte de 3 mois, et à peine sortie de mes nausées matinales et autres désagréments des 1er mois, mon mari est muté à Valence. Je ne suis là que depuis 6 mois et il faut déjà refaire les cartons.

En novembre de la même année, nous emménageons dans une petite maison, à quelques kilomètres de Valence, en Ardèche, au pied du crussol. J'y retrouve la campagne que j'aime. L'Ardèche est une département magnifique, que je n'aurai malheureusement pas le loisir de le visiter bien longtemps.

Nous passons Noël à 2, loin de nos familles respectives. Un Noël un peu triste (je suis malade) mais nous sommes ensemble et Marie donne ses 1ers coups de pied pour nous assurer de sa présence.

cassymary

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