Petits cailloux et ricochets

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le projet

En novembre et décembre 2006, Anna Fedorovna Kozlika a remonté les années de 2006 à sa naissance au rythme d'un billet pour chaque année. Elle a appelé cette série « Mes petits cailloux 2006-1960 »

A la fin, elle a eu envie de reprendre le chemin en sens inverse et quelques blogueurs ont eu envie de la suivre : ces billets avaient fait naître en eux échos, sourires, jeux de miroir ou clins d’œil... ces fameux ricochets que font les petits cailloux lancés au fil de l'eau.

Le blog collectif que vous êtes en train de lire a été créé ainsi, au détour de discussions au bas de quelques billets. Il s’appelle « Petits cailloux et ricochets » et accueille les textes de tous les participants.

Si vous aussi vous souhaitez faire des ricochets, les modalités pratiques sont expliquées sur cette page.

les textes
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Hadrian, sur le chemin de 19xx à 2006,
mercredi 15 décembre 2010

1996 : Le web, pédophile et anarchiste (26 ans)

Sur ce même site, à l'instant je lisais les mots de Kozlika que voici :

Décidément dilettante, écrire pour jouer avec les mots, les tourner en bouche pour leur sonorité, les trousser pour en admirer les dessous, les tordre et les assembler.

En 1996 je monte mon premier site web, pour les mêmes raisons qu'elle.

Repartons vingt ans plus tôt si vous le voulez bien (on n'a que ça à faire, on est sur ce site exactement pour ça).

Quand j'étais gamin, mon père avait une machine à écrire. Je ne sais pas pourquoi, de la récupération sans doute. On a joué avec dès qu'on a eu le droit, évidemment.

Vers l'adolescence je me suis pris d'écriture comme les garçons normaux de football. Mais bon, franchement, on s'en fout un peu, d'être normaux, non ?

Je venais de dévorer San Antonio et j'ai eu envie d'en écrire à mon tour. Trois bonnes pages à la machine qui fait TCHAC TCHAC comme dans Pinot Simple Flic, j'étais le roi du monde !

Évidemment j'ai tout jeté et je le regrette. Je suppose qu'aujourd'hui je rirais gentiment de ma candeur de créateur en herbe.

Or donc, à partir de ce moment-là, j'ai commencé à comprendre que j'aimais la belle langue, et que j'aimais aussi bien l'écouter que l'écrire. Je n'ai plus arrêté d'écrire, et même j'ai tenté les nouvelles. Elles sont au fond d'un carton, sans intérêt. Des gammes, comme en musique.

Et puis 1996 arrive et je ne sais pas encore que le web va me manger tout entier. Malgré le parfum de soufre qui l'entoure encore (c'est le repaire des pédophiles et des anarchistes, voire des deux !), c'est là que désormais je poserai des centaines de petits cailloux blancs, ici et là.

Hadrian

Hadrian, sur le chemin de 19xx à 2006,
mardi 14 décembre 2010

1988 : "Je te l'allume" (17 ans)

Je trouvais comme tous les garçons qui regardent leur papa fumer que c'était diablement viril.

Bien sûr je trouvais que ça sentait mauvais, que c'était néfaste à la santé (on a tous en tête les espèces d'éponges pulmonaires dégueulasses qu'on nous montrait sur les magnétoscope du collège). Bref il ne fallait pas fumer.

Mais un jour, mon père a les mains occupées, et me dit "passe-moi une clope, tu veux".

Ni une ni deux : j'annonce "Je te l'allume, t'embête pas". Je la mets dans ma bouche comme un pro, je tête un peu tout en allumant le briquet, et je lui tends sa cigarette clés en main.

C'est complètement irrationnel, mais j'étais par ce genre de petit geste un homme, d'égal à égal avec mon père.

Hadrian

Hadrian, sur le chemin de 19xx à 2006,
lundi 13 décembre 2010

1986 : Caroline (15 ans)

Au lycée, j'étais typiquement le genre de mec qu'on ne remarque pas.

Interchangeable avec une bonne partie des copains de section scientifique, pas spécialement à la mode, pas de coiffure particulière, pas de trait particulier mis à part ce regard qui évoque plus Marty Feldman que Sean Connery. Mes notes étaient dans une moyenne honorable, suffisamment pour traverser le lycée sans devoir faire d'efforts.

J'étais le genre de type que vous auriez fui. Gentil avec tout le monde, certes, mais tout de même je restais à certaines récréations avec le prof de math et quelques chétifs pour jouer à programmer nos calculatrices. J'en ricane un peu, aujourd'hui.

Il y avait comme dans tout lycée le garçon dont toutes les filles rêvent, et la fille dont tous les garçons rêvent.

La fille en question s'appelait Caroline. Quand on la voyait, on pensait en clichés d'adolescent que sa peau avait la douceur d'une pêche, qu'elle se parfumait à la vanille ; on se sentait happé par ses grands yeux presque noirs, on admirait ses cheveux parfaits. On voyait comme elle était pile dans le canon du haut-du-panier de la mode de province (à l'époque ça se disait "Chevignon"), on ne savait pas alors (naïve jeunesse) comme tout était poli et travaillé. On peut juger combien j'étais étranger aux techniques de brushing et de maquillage.

Pour rendre supportable la peine d'être aussi insignifiant alors que des êtres aussi remarquables étaient dans le même espace-temps, je me rappelais périodiquement que Caroline est le nom de la tortue de Boule et Bill.

Mais rien n'y faisait, c'était toujours Caroline.

Un jour où j'occupais une heure entre deux cours dans une salle de permanence, à faire des maths ou quelque chose d'aussi exaltant ("ah non, nous on allait au café,", s'écrie l'assistance), un copain commun s'assoit près de moi, et dans son sillage elle est là.

Il me pose une question que j'ai oubliée (scolaire bien sûr), j'y réponds mécaniquement (je crois même avoir balbutié, j'espère au moins ne pas avoir trop rougi), et elle est là qui me regarde, et je suis aspiré dans le trou noir de ses yeux ; quant à elle, sa question satisfaite, elle me sourit (souffle coupé de l'admirateur) et s'éloigne, emportée par le tourbillon minuscule de l'aréopage des bourgeois du lycée.

Quelques années plus tard on me dira "elle te trouvait mignon".

Quelques années encore plus tard on me dira "tiens sur cette photo de classe, tu es plus beau que la plupart".

La construction de soi doit passe parfois par la frustration a posteriori.

Hadrian

Hadrian, sur le chemin de 19xx à 2006,
dimanche 12 décembre 2010

1977 : le déménagement (6 ans)

C'est un hiver de neige, qui ne nous a pas empêchés de traverser plusieurs fois toute la ville pour aller voir notre maison qui poussait.

J'ai un souvenir très net de palettes de parpaings, décorées de couvertures de neiges : un parpaing, une petite couverture, un parpaing, une petite couverture.

L'impression aussi que tout ce mouvement s'est fait dans la nuit : nous allions constater l'avancement des travaux après l'école, et à partir d'octobre, il fait noir.

Un souvenir très net de flocons dans la nuit.

Réserver le camion de déménagement ? Encore de nuit, les enfants restés dans la voiture écoutent le silence et regardent le blanc que les lumières du parking rendent orangé.

Ce déménagement a été celui où j'ai cru perdre le plus de choses. Des déguisements, des vieux jouets, des livres abîmés peut-être.

Je comprendrai dans trente ans que c'est un artifice qui permet aux parents de faire un peu de place dans les armoires, et je l'emploierai à mon tour. "Tel jouet ? Écoute, je ne sais pas, tu l'as peut-être perdu".

Un petit mensonge plutôt qu'une grosse crise, en attendant qu'il y ait prescription et qu'on puisse leur expliquer, pour qu'à leur tour peut-être ils "rangent" les affaires de leurs propres enfants.

D'une certaine manière, être parent c'est quelquefois être fourbe avec une petite dose de lâcheté.

Hadrian

Hadrian, sur le chemin de 19xx à 2006,
samedi 11 décembre 2010

1974 : l'enfant chéri (3 ans)

Un nouveau frère est arrivé au beau milieu de l'année.

Une renaissance pour toute la famille.

J'écrivais plus haut que je ne sais pas ce qu'on nous a dit, mais ce que je sais par contre, c'est que des enfants de 3-4 ans qui donnent les peluches qu'il venaient de gagner à la fête foraine à leur frère à peine né, ce n'est pas une chose normale.

Nous avons dû, nous aussi, vouloir accueillir l'enfant sauveur.

Hadrian

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