Petits cailloux et ricochets

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le projet

En novembre et décembre 2006, Anna Fedorovna Kozlika a remonté les années de 2006 à sa naissance au rythme d'un billet pour chaque année. Elle a appelé cette série « Mes petits cailloux 2006-1960 »

A la fin, elle a eu envie de reprendre le chemin en sens inverse et quelques blogueurs ont eu envie de la suivre : ces billets avaient fait naître en eux échos, sourires, jeux de miroir ou clins d’œil... ces fameux ricochets que font les petits cailloux lancés au fil de l'eau.

Le blog collectif que vous êtes en train de lire a été créé ainsi, au détour de discussions au bas de quelques billets. Il s’appelle « Petits cailloux et ricochets » et accueille les textes de tous les participants.

Si vous aussi vous souhaitez faire des ricochets, les modalités pratiques sont expliquées sur cette page.

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Les petits cailloux de : Otir

(Les billets sont présentés dans l'ordre chronologique de leur écriture.)

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Otir, sur le chemin de 19xx à 2006,
mercredi 24 janvier 2007

Ricochet 1958:00 Ouvre les yeux et va

Se souvenir de sa naissance est un exercice périlleux. Parfois pourtant certaines expériences permettent de revivre les sensations du moment, mais le récit s'en fera plus tard, peut-être. C'est une sensation étrange et très angoissante, parce qu'à moins d'être né par césarienne, le moment du passage est une prise dans un étau extrêmement dangereuse. Pas étonnant qu'on reste traumatisé à vie.

Certains en gardent les yeux clos un bon moment. Mais ce n'a pas été mon cas. Et c'est la première chose dont je me souviens que ma mère m'a répété : "tu es née les yeux grand ouverts". Je les ai gardés ouverts depuis, sur la vie et ce que j'en vois. Parfois, j'aimerais bien les avoir fermés. Oublier.

L'autre chose qui fait partie du folklore de ma naissance et pas des moindres : je suis née le jour de l'anniversaire de ma maman. Tu parles de passer son anniversaire à la clinique pour accoucher ! Un joli cadeau. Mais j'étais un cadeau. Et un cadeau de mon père en plus. Pas fière qu'un peu. Bien sûr, partager notre anniversaire n'a pas toujours été facile, je ne sais pas si j'ai toujours aimé ça, il y avait comme une sorte de concurrence, qui n'a guère cessé à ce jour, et ma mère gagnait toujours en plus, puisque je n'ai jamais pu épouser mon papa à moi, même si je l'aimais tellement fort.

En tous cas, ma mère ne m'en a pas voulu d'être née le jour de son anniversaire, à terme en plus, et surtout : "Je t'ai vue naître !", car on ne l'a pas endormie comme il se devait à cette époque sans péridurale, et je suis donc venue au monde dans les han et les ha, petite tête aux cheveux fournis bien noirs, beau bébé bien formé, deuxième d'une fratrie de trois, mais fille unique et combien précieuse.

En attendant, Annie Cordy chantait "Hello le soleil brille !", si, si. Au hit-parade du jour de ma naissance.

Otir

Otir, sur le chemin de 19xx à 2006,
mercredi 24 janvier 2007

1959:01 Une image de grand frère

Si petite, mon univers est fait des grands qui m'entourent, qui m'attirent, qui m'entraînent. Mes souvenirs sont infimes, et lorsque je pense à l'année 1959, une seule chose me vient à l'esprit mais immédiatement : la mort de Gérard Philipe. Impossible que je m'en souvienne en tant qu'évènement pourtant, j'avais un an et demie, dix-huit mois et deux semaines, mais cela a dû marquer mes parents pour que la date s'impose à moi de la sorte. Et pendant de nombreuses années, je le sais, le vingt-cinq novembre était l'occasion de me rappeler cet éternel homme jeune qui va me fasciner par tous ses talents.

Sans aucun doute, la présence des livres d'Anne Philipe, son épouse, sa veuve, dans la bibliothèque du salon, en bonne place, influenceront ma vision et mes souvenirs. Je ne me rappelle pas les avoir lus, et j'ai pourtant dû le faire, je me souviens seulement de leur place, de leur titre, de leur aspect, et des photos de Gérard Philipe, de son histoire, de ses films (probablement tous vus et revus un jour ou l'autre avec délectation), de Jean Vilar et du théâtre, et enfin du Cid, que j'ai étudié beaucoup plus tard, mais en sachant déjà qu'il portait dans mon esprit à jamais le visage de celui qui avait demandé à être enterré dans son costume.

Longtemps aussi j'ai mêlé dans ma mémoire, la beauté simple des traits de Philipe avec celle de ceux de mon frère aîné : je leur trouvais immanquablement un air de ressemblance et je n'en démords pas, même si cela ne résiste pas à un véritable examen morphologique.

Aîné de mon père de quelques années, Gérard Philipe a été très important certainement dans le discours de mes parents. Ils l'admiraient, l'aimaient pour son engagement, partageaient ses valeurs militantes, et appréciaient ses choix politiques et professionnels. C'est sans doute lui qui a été mon premier enseignant à titre posthume.

Les années se sont enfuies, plus vite que je ne l'aurais jamais imaginé. Il ne me reste de Gérard Philipe qu'un vieux trente-trois tours, de petit format, avec le dessin immortalisé de Saint-Exupéry et de son petit Prince. Gravée dans ma mémoire la voix rétro de cet acteur gigantesque, et le texte connu par coeur de ce livre universel. Mais je n'ai même plus de platine branchée pour réécouter cet enregistrement enfoui au creux de mes souvenirs, et c'est peut-être mieux ainsi, cela permet l'évocation d'une année de toute petite enfance, et de ce grand frère imaginaire qui s'est superposé au vrai grand frère, qui lui, a grandi avec moi.

Otir

Otir, sur le chemin de 19xx à 2006,
samedi 27 janvier 2007

Ricochet 1960:02 une silhouette à l'infini

Elles sont grandes les tentations. Déjà, lorsqu'elle avait descendu l'escalier de sa démarche d'écriture somptueuse, ces quarante-six marches monumentales, nombreuses avaient été celles-là (et parfois assouvies de commentaires en commentaires parsemés, sans jamais se transformer en véritables récits personnels). La tentation de se mêler à la cour des grandes pourtant était sans doute trop intimidante.

Et voilà qu'elle reprend, la fée Kozlika, une ascension ? Elle nous parle de petits cailloux, pourrions-nous être les frères et soeurs du petit poucet dans cette grande forêt de la nostalgie introspective, des souvenirs qui remués font des ronds dans l'eau ? Ricochets déjà repris par la belle Samantdi, dès sa conception, c'est décidément encore plus tentant, encore plus impressionnant à la fois.

Et pourtant.

Déjà, lors de ma lecture des billets sur les années soixante, moi qui suis d'à peine deux ans leur aînée, je m'étais demandé comment on pouvait refabriquer ces souvenirs d'enfant, comment s'impressionne notre mémoire, si ce n'est sans mots, uniquement en sensations et en images.

L'année 1960 est faite de ces souvenirs-là, de la rue que j'habitais - mais que j'ai eu l'occasion d'arpenter encore par la suite, alors ils se sont aussi refabriqués, de l'immeuble et sa cour, traversée aussi plus grande, parce que mon amie Nette y habitait toujours et que j'y serai donc retournée de nombreuses fois, de l'ascenseur et de sa grille, mais surtout des miroirs qui se faisaient face dans ce hall d'entrée, permettant de renvoyer à l'infini ces reflets comme une plongée dans un insondable démultiplié.

C'est cela les souvenirs d'enfance, on se regarde et on se voit aussi de dos, sans jamais pouvoir arrêter le regard sur ces multiples visages qui s'enfuient avec la ligne d'horizon.

Petite fille de deux ans que je retrouverai sur les photos, mais dans mon regard intérieur, il y a ces sensations, un possible infini, un peu inquiétant aussi, mais tellement excitant !

Otir

Otir, sur le chemin de 19xx à 2006,
mardi 30 janvier 2007

1961:03 La grande famille d'or

Ma mère a passé il y a quelques années des heures innombrables et ô combien précieuses à fabriquer des livres, avant que le scrapbook devienne une mode bien plus tard, choisissant soigneusement parmi les myriades de petits clichés à l'ancienne accumulés dans des boîtes à chaussures, parfois difficiles à dater pourtant, et de sa petite écriture manuscrite si élégante, a commenté abondamment ses choix, construisant des thèmes et sauvegardant la mémoire familiale au travers de ses yeux.

Héritage précieux, histoire fascinante que j'adore feuilleter pour y redécouvrir à chaque fois des nouveautés, qui difficilement s'inscrivent dans ma mémoire, quand il s'agit si rarement de mes souvenirs à moi, mais des siens. Est-ce ainsi que l'on apprend l'Histoire ? L'année 1961 est celle de sa famille au complet, la carrière intense de son mari, ses parents sont toujours en vie, tous les cousins sont nés, les repas du samedi et les retrouvailles aux grandes fêtes doivent faire d'immenses tablées. Je me rappelle mon grand-père unique, j'aimais être assise sur ses genoux, je me souviens de sa barbe longue et blanche et de son aspect bien plus majestueux dans ma vision de petite fille, que celle que je retrouve sur les photos après tout.

J'ai un petit frère maintenant, un gros bébé bien sage, je ne me souviens pas de jouer encore avec lui, ce n'est qu'un estomac sur pattes, je dois être bien plus intéressée par mon grand frère, ce dieu si lointain qui va déjà à la grande école, alors que je n'ai pas de souvenirs aucun de la maternelle, tant que nous n'aurons pas déménagé, un peu plus loin dans l'arrondissement, changeant de quartier, ce sera pour l'année prochaine, la classe verte de Mademoiselle Rudler.

Il doit y en avoir des discussions intéressantes pourtant autour de ces grandes tablées, après le référendum, les "évènements" d'Algérie ont dû les diviser et les faire s'engueuler poliment, j'imagine les silences tristes de mon grand-père voyant le pays qu'il aimait tant aux proies des violences et des déchirements à venir pour tant de ceux qui sont encore là-bas. Ils sont tous "rentrés", eux, depuis bien longtemps, mais je sais aujourd'hui qu'on ne part jamais complètement d'un pays, qu'on y est enraciné à jamais, par le coeur et ce qu'il a fait de nous.

Parlaient-ils aussi d'Israel où avait débuté le procès d'Eichmann qui allait s'achever par sa condamnation à mort à la fin de la même année 1961 ou bien le sujet était-il tabou, trop douloureux, et faisant partie des choses dont "on ne parle pas devant les enfants" ? Ce sujet là faisait-il plutôt partie des conversations des grands à la Coudraie, cette autre grande maison de mes souvenirs de petite fille, où j'ai dû passer beaucoup de dimanches de 1961, et dont je me rappelle surtout la grande salle à manger attenant à la cuisine, le chien dont j'ai oublié le nom sous la table auquel nous n'avions pas le droit de donner des restes, mais qui était trop heureux de notre désobéissance, et puis le rouet, exactement comme dans la Belle au Bois dormant, qui trônait dans le salon près de ma vieille tante Madeleine qui m'avait probablement interdit mollement de jouer avec.

Je n'ai bien sûr aucun souvenir des conversations des grandes personnes, pas plus que des questions que j'ai pu leur poser, seulement des grandes fulgurances, des visages à jamais disparus d'aimés qui me semblaient très vieux, même si à l'échelle d'aujourd'hui ils étaient peut-être à peine des seniors, avec qui je me sentais en sécurité et choyée.

Otir

Otir, sur le chemin de 19xx à 2006,
mardi 6 février 2007

1962:04 Classe verte

On a déménagé. Les parents ont trouvé l'appartement de rêve, racheté à l'Abbé Marcel, on se demande bien ce qu'il faisait dans un si grand appartement parisien, il avait dû en hériter, c'est sûr, et le remplir jusqu'à la gueule de livres. On m'a dit que l'appartement était tout noir, mais comment est-ce possible, il est si lumineux !

Il est original par rapport aux autres appartements bourgeois avoisinants que j'aurai largement l'occasion de visiter grâce à toutes mes copines de classe plus tard : lui, il est circulaire, on revient toujours à son point de départ même si on ne revient pas sur ses pas. Il y a bien un couloir, mais celui-ci semble petit comparé aux immenses corridors de ces appartements nécessitant nombreux personnels domestiques, relégués au bout d'un impossible office impraticable. Et là, pas question d'y faire du vélo, comme j'ai eu l'occasion de le voir faire chez mes petites copines, filles de médecin et autres.

Là, non, la cuisine est immédiatement accessible, et une table en demie lune suffisamment large pour qu'on y prenne tous nos petits déjeuners, elle deviendra de plus en plus petite au fur et à mesure que non seulement nous grandirons, mais que ma mère l'investira comme son sanctuaire, son temple aux pains de propositions, son antre d'alchimiste géniale. Mais à cette époque, ce n'est pas encore cela et elle suffirait à nous tous pour de nombreuses années tandis que le reste de l'appartement, avec ses trois grandes chambres, ses deux cabinets de toilette et sa jolie salle de bain avec fenêtre au verre dépoli va devenir la maison pour de très nombreuses années. Les parents y vivent toujours, l'appartement a bien rétréci, mais il n'a pas trop changé, la voisine du dessous n'est pas devenue sourde malgré nos trépidations sur sa tête, et quarante quatre ans plus tard elle vient de fêter ses cent ans.

L'autre lieu de vie c'est bien entendu l'école, l'école maternelle où je vais avec grand plaisir, je suis chez les moyens, mais ce n'est pas comme ça qu'on dit, nos classes ont des couleurs, et la mienne, c'est la classe verte, l'an prochain je serai en classe jaune avec les grands. En attendant, j'ai mes premiers émois, et pour bien commencer ma vie amoureuse, je fais les choses en grand, et mon coeur bat pour les jumeaux. Je me souviens surtout de Daniel, peut-être bien que son frère Yves lui ressemblait parfaitement, puisque je crois bien me souvenir que c'était des vrais jumeaux, et c'est aussi pour Yves, plus tard, que je me ferai punir (je ne sais pas ce qu'il avait fait que j'avais couvert, mais ce ne sera pas la dernière fois que je me lancerai dans cette carrière d'avocate des sans voix timides et assumerai les conséquences parfois bien injustes de ce combat perdu d'avance).

Je me souviens si bien de cette classe, de sa porte donnant sur la cour de récréation, je serais curieuse de la revoir aujourd'hui avec mes yeux de vieille, et de m'apercevoir qu'elle devait être assez minuscule, mais quand on mesure trois pommes, un mur sert de citadelle et protège de bien des angoisses du grand monde. Aucun des bruits de celui-ci ne m'est véritablement parvenu.

Otir

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